‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 34 sur 86 · M. le comte de Lauraguais et mademoiselle Arnould · texte numérisé non relu

M. le comte de Lauraguais et mademoiselle Arnould

sont deux personnages trop intéressants dans le monde littéraire pour ne pas rassembler avec empressement tout ce qui a rapport à eux. Depuis quelque temps il a débuté à l'Opéra une danseuse fort bien tournée, nommée mademoiselle Robbe; elle a donné dans les yeux à M. de Lauraguais, qui n’a pu s’empêcher de témoigner à mademoiselle Arnould l’impression qu’il avait éprouvée. Celle-ci a reçu cette confidence avec la même philosophie que l’amant la faisait; elle a pris sur elle de suivre la passion nouvelle deM. de Lauraguais, et d’en apprendre les' progrès de sa propre bouche, lin jour qu’elle lui demandait oii il en était, il ne put s'empêcher de lui témoigner qu’il était désolé de voir toujours chez sa nouvelle divinité un certain chevalier de Malte qui l’offusquait fort. « Un chevalier de Malte! s’écrie mademoiselle Arnould ; vous avez bien raison, monsieur le comte, de craindre cet homme : il est là pour chasser les infidèles. »

1 1 . — Il passe pour constant que C.arrick, ce fameux comédien

de Londres, qui esta Paris depuis longtemps, a pour but de travailler à une pièce qui puisse servir de pendant au Français à Londres. On assure qu’il a un talent admirable pour saisir les ridicules, et qu’il joue parfaitement la pantomime. Reste à savoir si sa composition aura la finesse de tact, la délicatesse de goût de M. de Roissy, qualités bien rares dans un Anglais.

13. — Mademoiselle Clairon ne cesse de soufflerie feu de la discorde dans sa troupe. Elle est furieuse, à ce qu’on prétend, du bruit qui court que Dubois aura un ordre du roi pour continuer son rôle de Mauni, dans le Siège de Calais, dont on avait déjà chargé un autre acteur. Mademoiselle Dubois a Si bien mis en oeuvre ses charmes adprès de M. le duc de Fronsac, qu’elle a obtenu ce qu’elle voulait. On assure qu'il y a des comités fréquents entre les comédiens : on cabale, on fait des menées. On ne sait comment finira cette histoire.

14. — M. Diderot s'étanttrouvé obligé de vendre sa bibliothèque pour des dispositions de famille, cette nouvelle s’est répandue chez les étrangers. On en a parlé à l’impératrice des Russies, et cette princesse vient de faire écrire une lettre (1) très-flatteuse à notre philosophe. Elle lui marque que, instruite des raisons qui le font se défaire de ses livres, et du prix qu’ils valent, elle désire les acheter; qu’en conséquence elle a donné ordre qu’on lui comptât une somme de quinze mille livres, qu’on lui avait assuré valoir cette acquisition, et mille livres en outre en forme de gratification, dont elle prétend qu’il jouisse tous les ans. Sa Majesté impériale ajoute qu’elle ne veut point le priver d'un dépôt aussi précieux et aussi utile ; elle le prie de garder cette bibliothèque jusqu’à ce qu’elle la lui fasse demander.

to. — Il s’est passé aujourd’hui à la Comédie française une scène dont il n’y a pas encore eu d’exemple depuis l’institution du théâtre : c’est une suite de la fermentation dont nous avons annoncé les progrès. Les comédiens, instruits de la certitude de l’ordre du roi pour faire jouer Dubois, n’ont point voulu en avoir le démenti, et le complot s’étant formé chez mademoiselle Clairon de ne pas jouer, il s’est exécuté de la façon suivante. Tout étant disposé, Le Kain est arrivé sur les quatre heures et demie ;

(1) On la trouve dans la Correspondance littéraire de C.rimm, à la date du 15 avril 1765. — R.

il a demandé aux semainiers, qui jouerait le rôle de Mauni.

» C’est Dubois, lui a-t-on répondu, suivant Bordre du roi. — Cela étant, a-t-il répliqué, voilà mon rôle, » et il s’en est allé. Molé est venu ensuite, qui a fait la même chose. Brizard et Dauberval ont suivi les traces de ces mutins. Enfin est entrée l’auguste Clairon, sortant de son lit, assurant qu'elle était toute malade, mais qu’elle savait ce qu’elle devait au public et quelle mourrait plutôt sur le théâtre que de lui manquer. « Qui l'ait le rôle de Mauni?» a-t-elle demandé. Ensuite, sur la réponse que c’était Dubois, elle s’est trouvée mal, et est retournée se mettre au lit. Grand embarras dans le reste de la troupe : point de gentilshommes de la Chambre. L’heure s’approchait. On consulte M. de Biron, qui se trouvait là par hasard. On convient de donner le Joueur, au lieu du Siège de Calais ,• et de glisser cette annonce à la suite du compliment. Cependant la nouvelle avait transpiré et faisait l’entretien du parterre. On s’arrête à la vue du complimenteur, homme de mine piètre et mesquine, le sieur Bourette; il annonce sa mission, et déclare que la défection de quelques acteurs les met dans le cas de substituer le Joueur au Siège de Calais. A l’instant, des huées, des sifflets; le mot de Calais ! se répète de tous les endroits de la salle; on crie : A l Hôpital la Clairon ! Molé, Brizard, Le Kain, Dauber val, au Fort-VÊvêque. L’orateur est obligé de se retirer, et l’on met de nouveau en délibération ce qu’on fera. Cependant le tapage continuait, et la garde voulait imposer silence. M. de Biron envoie dire qu’elle se contienne et laisse le public en liberté, qui ne cessait de répéter: La Clairon à ï Hôpital! etc. M.de Biron, consulté de nouveau par les comédiens , leur conseille d’essayer toujours d’entrer en scène, ce qui ayant été exécuté par Préville et madame Bellecour, les cris ont redoublé. Les acteurs, ne pouvant se faire entendre, rentrèrent dans la coulisse, et le spectacle ne pouvant avoir lieu, un sergent vint haranguer le parterre de la part de M. le maréchal de Biron ; il annonça qu’on allait rendre l’argent ou des billets.

Préville et l’autre semainier, le soir même, ont été rendre compte de l’aventure à M. le lieutenant général de police, qui leur a témoigné combien il était sensible à cela, mais qu’il ne pouvait se dispenser d’exercer ses châtiments.

16. — Fermentation étonnante dans Paris au sujet de cette histoire, grand comité des gentilshommes de la Chambre tenu chez M. de Sartines. Le résultat est d’envoyer les coupables au Fortl’Évêque. Brizard et Dauberval y vont aujourd’hui. Mole et Le Kain, en fuite, se sont arrêtés à une certaine distance, et ont écrit une belle lettre, où ils rendent compte de leur conduite, et déclarent que l’honneur ne leur permet pas de jouer avec un fripon.

Mademoiselle Clairon reçoit des visites de la cour et de la ville, au sujet de cet événement. Elle ne peut digérer l'affront qu’on a voulu lui faire delà mettre en face de Dubois. On rapporte, à ce sujet, qu’ayant interpellé quelques officiers qui faisaient cercle chez elle, et leur ayant demandé si, dans leur corps, ils n’en useraient pas de même si quelqu’un d’eux avait fait une bassesse? ce qu’ils feraient? s’ils ne le chasseraient pas? et si, par extraordinaire, la cour voulait les forcer à garder un infâme, s’ils ne quitteraient pas tous? «Sans doute, mademoiselle, répond l’un d’eux avec vivacité, mais ce ne serait pas un jour de siège. »

18. — Mademoiselle Clairon est au Fort-l’Évêquc depuis avanthier. Molé et Le Kain s’y sont rendus du lieu de leur retraite.

Les comédiens ont repris hier leur service. Comme on craignait que la scène ne fût tumultueuse, on n’a fait afficher que fort tard, en sorte qu’il y a eu très-peu de monde, comme on le désirait, et des gens gagés qui ont applaudi un assez maigre compliment qu’est venu débiter Bellecour. M. de Sartines, à qui on l’attribue, était présent au spectacle. Ils ont joué ensuite le Chevalier à la mode et le Babillard, et tout s’est passé fort tranquillement. Le sieur Bellecour, en rentrant dans les foyers après son débit, a paru pénétré de la scène humiliante qu’il venait de jouer, et a déclaré qu’il fallait avoir autant d’attachement pour sa compagnie, qu’il en avait, pour s’être prêté un pareil rôle.

20. — Molé et Brizard sont sortis aujourd’hui de leur prison pour jouer dans le Glorieux et Zènéide. On ne peut qu’attribuer à une cabale gagée par eux les applaudissements multipliés avec lesquels ils ont été reçus. Leur insolence s’en est accrue^ et l’on ne peut rendre l’indignation qu’a causée aux gens comme il faut ce contraste révoltant.

Quant à mademoiselle Clairon, elle convertit en triomphe une

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disgrâce qui devrait l’humilier. Elle a été conduite au Forti’Évèque, par madame Berthier de Sauvigny, l’intendante de Paris; et l’exempt n'ayant point voulu lâcher sa proie, il est monté dans le vis-à-vis de cette dame, qui a pris mademoiselle Clairon sur ses genoux, tandis que l’alguazil s’est assis sur le devant. On ne peut omettre une réponse qu’il a faite à mademoiselle Clairon, en lui signifiant l’ordre de sa détention. Cette héroïne a reçu la nouvelle avec une noblesse digne d’elle; elle a déclaré qu’elle était soumise aux ordres du roi ; que tout en elle était à là disposition de Sa Majesté; que ses biens, sa personne, sa vie, en dépendaient; mais que son honneur resterait intact, et que le roi lui-même n’y pouvait rien: « Vous avez bien raison, Mademoiselle, a-t-il répliqué, où il n’y a rien, le roi perd ses droits. »

Cette actrice a le logement le moins désagréable de la prison : on l’a meublé magnifiquement. C’est une affluence prodigieuse de carrosses. Elle y donne des soupers divins et nombreux; en un mot, elle y tient l’état le plus grand.

22. — Mademoiselle Clairon est sortie, hier au soir, du Fortl’Évêque, sur la représentation de son chirurgien, qui a déclaré que sa santé était en danger. Elle est allée de là chez madame de Sauvigny, où, après les tendres amitiés, sont venus les évanouissements. Enfin elle s’est rendue chez elle. Elle y est aux arrêts, et n’y peut recevoir que trois personnes, outre celles qui la servent: madame de Sauvigny, M. de Valbelles, et un Russe pot au feu.

2 a. — L'affaire des Comédiens reste en suspens, et le théâtre ne va que cahin-caha. On fait sortir journellement les prisonniers pour jouer, et on les reconduit au Fort-l’Évêque. On négocie beaucoup.

29. — On lit, dans une Vie de M. Rossillon de Hernex , évêque . et prince de Genève , par le R. P. Boudet, chanoine régulier de Saint-Antoine, une anecdote singulière sur un prétendu miracle, opéré de son vivant par ce prélat. C’est un certificat (1) signé J. -J. Rousseau , par lequel ce philosophe atteste avoir été

( l j Ce uertiticat se trouve dans Loutea les éditions des Œuvres de Ilousseau.

témoin d’un feu éteint à ses yeux, cet évêque s’étant mis à genoux. Il est assez singulier de voir un homme qui écrit contre les miracles, dresser un Mémoire comme témoin oculaire d’un fait qui ne peut être l’ouvrage du hasard.

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