‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 41 sur 86 · DE L’AUTEUR (M. DORAT · texte numérisé non relu

DE L’AUTEUR (M. DORAT

Vous avez tout, grâces, talents ;

Vous buvez des eaux d'Hippocrène:

(1) Il parait que cet extrait est tiré d'une lettre à d’Alembert, du 7 auguste 1766.— W.

iS) Voyez, dans les Œuvres de Voltaire, sa réponse commençant par ces vers :

Si TOUS brille» il voire aurore,

Quand je m’éteins J mou ceuchant ..

SE PTEMB11E ITCti.

Da borr Horace et de Turenne,

. Vous suivez les drapeaux brillants.

Digérez- vous ? Voilà l'affaire;

L’homme n’a rien, s’il ne digère.

Car, sans cela, plaisirs et jeux S’envolent au pays des fables.

L’esprit fait les mortels aimables,

Mais l’estomac fait les heureux.

12. — M.de Calonne, se trouvant fortement attaqué dans l’éloquent Mémoire de M. de Im Chalotais, vient d’en présenter un au roi, dans lequel il met sous les veux de Sa Majesté tout ce qui s’est passé entre lui et M. de La Chalotais. Cette réponse fort détaillée contient treize pages d’impression in-4°, qu’il n’est pas possible d’analyser. On lit, à la fin, que le roi a eu la bonté d’écrire de sa main ce qui suit :

f" septembre.

« Je vous autorise à faire imprimer ce Mémoire. Vous n'avez pas besoin de justification auprès de moi, j£ rends justice à vos talents et à la droiture de votre conduite. Comptez sur toute ma protection. »

Sur cette apostille de Sa Majesté, ce Mémoire a été imprimé à l’Imprimerie Royale. On a mis à la suite une Lettre de M. de Calonne, relative à cette discussion. L’ouvrage, comme littéraire, est d’une logique très-faible, sans énergie, sans finesse : le style en est médiocre, et donne une fort petite idée de l’orateur et de son génie.

- 19 . — Par des nouvelles de Varsovie, du 1 6 août 1766, on écrit que madame Geoffrin, qui est encore en Pologne, ne pouvant se refuser à l’invitation de l’impératrice de Russie, se dispose à partir pour Pétersbourg.

26. — On mande d’Espagne que le Père Poyant, recteur des Jésuites, ci-devant secrétaire de l’ambassadeur en Russie, a été arrêté par ordre du ministre espagnol ; que l’on a trouvé chez lui l’édition, d’environ trois mille exemplaires, d’une brochure frès-séditieuse en faveur des Jésuites de France, où le roi même est très-peu respecté. On ajoute que cette brochure, quoique

184 MÉMOIKES SECRETS 1)E BACHAUMONT. ’

imprimée à Saragossc , portait le titre de Paris ; que c’est sur la plainte du ministre de France, que le Père Poyant a été arrêté et mis dans les prisons.

Octobre. — I. — Le jeune Mole, comédien très-agréable au Théâtre Français, a une fluxion de poitrine, avec la fièvre maligne. Le public témoigne beaucoup d’intérêt à sa santé et demande de ses nouvelles tous les jours à l'acteur qui vient annoncer. C’est un sujet cher à ses plaisirs, et dont la perte ferait un vide à ce spectacle dans les circonstances actuelles.

3. — M. Hardion , de l’Académie Française et de celle des Inscriptions et Belles-Lettres, garde des livres et antiques du cabinet du roi, instituteur de Mesdames, est mort hier (I).

5. — Le public continue de témoigner sa bienveillance à Molé, et la part qu’il prend à sa maladie. L’espérance renait sur son compte, mais il est à craindre que sa convalescence ne soit très-longue. Levin lui ayant été conseillé pour ranimer son existence, dans l’épuisement total où il est, il en a reçu en un jour plus de deux mille bouteilles de vins de toutes espèces, des différentes dames de la cour. Ce même acteur témoignant à mademoiselle Clairon que sa maladie lui coûtait beaucoup et le ruinerait, si l’on ne faisait quelque chose pour lui, il fut question de demander aux gentilshommes de la Chambre une représentation ou deux gratis pour lui ; mademoiselle Clairon lui dit qu’elle se chargerait volontiers de cette sollicitation, et même de jouer, si cela pouvait attirer plus de monde.

14. — Les Egyptiens ont été les premiers qui ont eu des musées : c’était chez eux un lieu de la ville où l’on entretenait, aux dépens du public, un certain nombre de gens de lettres distingués par leur mérite, et dans lequel on rassemblait tout ce qui avait un rapport immédiat aux sciences et aux arts. A l’exemple de la ville d’Oxford, qui a un musée des plus considérables, il y a plusieurs années qu’on en a établi un à Londres, où non-seulement on rassemble tous les trésors des sciences et des arts, mais encore qu'on enrichit des portraits et des bustes de tous ceux qui ont illustré l’Angleterre par leurs écrits ou par leurs déeou-

(1) La Biographie universelle donne la date du IS septembre 1760, comme celle de sa mort. — B.

vertes. La garde de ce sanctuaire des muses est confiée à M. Matv, secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Londres. Ce savant a demandé permission à madame Du Boccage de placer dans ce Musée le buste de cette illustre Française. Voici des vers qu'il lui a adressés à cette occasion :

D’un Phidias ton buste anime le ciseau.

Ciseau fait pour les Dieux, les Musçs et les Grâces:

Du Boccage, le dieu du beau Au temple d’Albion t’offre le choix des places.

F.ntre Loche et Platon, Chesterfield et Boileau,

Près de Milton, que ton pinceau Fit admirer, en le faisant connaître.

Élève de Minerve, hâte -toi de paraître ;

Et qu’en voyant cet ouvrage nouveau,

Nos Anglais étonnes doutent qui tu peux être,

D’Athénaïs, de Laure ou de Sapho.

25. — Le fameux Père La Tour, ci-devant soi-disant Jésuite, qui a été longtemps principal du collège de Louis-le-Grand, * est mort à Besançon il y a quelque temps. Ce n’était pas un littérateur, mais un des intrigants de la Société, et il y avait une grande prépondérance. Ayant eu l’honneur d’avoir été préfet du prince de Conti , auprès duquel il avait beaucoup de crédit, Son Altesse l’avait d’abord retiré au Temple.

Novembre. — t. — L'Académie Française procédera jeudi prochain, 5 de ce mois, à l’élection du successeur de feu M. Hardion. 11 paraît queM. Thomas est le seul aspirant, à l’exception d’un président du parlement de Bourgogne.

4, — Aujourd’hui, jour de Saint-Charles Borromée , fête de M. le président Hénault , madame la comtesse de Jonsac , sa nièce , lui ayant présenté un ananas , on a fait le quatrain suivant :

Lorsqu’en l’Inde je pris naissance,

Je ne me flattais pas qu’un jour.

Je dusse être offert par l’Amour A l'Anacréon de la France (t).

(I) Ce* vers, attribues à Bouftlcrs, ont été recueillis pour la première fois dans une édition des (Euvres complètes de ce pr été, publiée à Paris eu 1827, cher Furne,

2 vol. in-8®. — R.

180 MÉMOIRES SECRETS UE BACHA l MONT.

6. — M. Thomas a été élu aujourd hui pour successeur de M. Hardion.

16. — Madame Geoffrin, cette femme rare, dont on a eu occasion de parler, lors de son voyage en Pologne, est de retour à Paris depuis quelques jours. En passant par Vienne, elle a reçu de la part de l’Impératricc-reine et de l’Empereur toutes les marques de bonté auxquelles des particuliers ne doivent point s'attendre. On y a fait trêve d'étiquette, et elle a eu l’honneur de voir ces têtes couronnées, avec les distinctions les plus flatteuses. Quant au roi de Pologne, le motif et l’objet de Son voyage, on ne peut rendre jusqu’où ce monarque a porté les attentions et les petits soins.

23. — M. le comte de Lauraguais, qui était par ordre du roi au château de Dijon, s’est sauvé avec son valet de chambre : on le soupçonne retiré en Suisse.

Décembre. — 1. — M. de Voltaire, dont le zèle infatigable s’est manifesté si utilement en faveur des Calas , ne cesse d’agiter toute l’Europe pour une famille presque aussi infortunée , celle des Sirven. 11 se répand une Lettre de ce grand homme à madame Geoffrin , où il la sollicite d’exciter la commisération du roi de Pologne pour ces protestants persécutés : elle est datée du ü juillet 1766.

« Vous êtes. Madame, avec un roi qui, seul de tous les rois, ne, doit sa couronne qu’à son mérite. Votre voyage vous fait honneur à tous deux. Si j’avais de la santé, je me serais présenté sur votre route, et j’aurais voulu paraître à votre suite. Je ne peux mieux faire ma cour à Sa Majesté et à vous. Madame, qu’en vous proposant une bonne action ; daignez lire et faire lire au roi le petit écrit ( ) ci-joint.

a Ceux qui secourent les Sirven et qui prennent en main leur cause, ont besoin d’être appuyés par des noms respectés et chéris. Nous ne demandons qu’à voir notre liste honorée par ces noms qui encouragent le public. L’aide la plus légère nous suffira. La gloire de protéger l'innocence vaut le centuple de ce qu’on donne. L’afi'aire dont il s’agit intéresse le genre humain, et c’est en son nom qu’on s’adresse à vous, Madame. Nous vous

(I) Avis an public sur les parricides imputes aux Calas et aux Sirven.

devrons l'honneur et le plaisir de voir un bon roi secourir la vertu contre un juge de village, et contribuer à extirper la plus horrible superstition. »

5. — Madame Geoffrin n’est point restée en arrière : elle a répondu à M. de Voltaire par une lettre que nous venons de recouvrer, en date du 25 juillet.

« Dans l’instant même que j’ai reçu votre lettre, Monsieur, je l’ai envoyée au roi, avec les cahiers qui l’accompagnaient Sa Majesté me fit l'honneur de m’écrire sur-le-champ le billet que voici en original (I). Comme c’est à vous. Monsieur, que je le dois, je vous en fais l’hommage et le sacrifice. Sa Majesté me fit dire que nous lirions ensemble la brochure (2). Sa Majesté me la lut : comme le roi lit aussi parfaitement bien que vous écrivez, Monsieur, Ib lecteur et l’auteur m’ont fait passer une soirée délicieuse. Sa Majesté a été très-touchée du sort des malheureux pour lesquels vous vous intéressez. Elle m’a donné de sa poche deui cents ducats.

« Leroi a soupiré, Monsieur, en lisant l’endroit de votre lettre où vous paraissez regretter de n’avoir pu m’accompagner. Vous avez vu des rois : eh bien ! l’àme, le cœur, l’esprit et les agrémentsde celui-ci auraient été pour votre philosophie et votre humanité un spectacle intéressant, touchant, agréable et peutêtre nouveau.

« Je paierai bien cher le plaisir que j’ai eu de voir un roi, qui était celui de mon cœur, avant d’être celui de la Pologne. Je sens que la présence réelle de ses vertus, de sa sensibilité, des (•bannes de sa société et de sa personne, remue mon cœur bien plus vivement que ne faisait le souvenir que j’en avais conservé, quoiqu'il me fût toujours présent et assez fort pour me faire entreprendre un grand voyage.

« Cette douce nourriture, que je suis venue chercher pour mon sentiment, va se changer en amertume pour le reste de

[1) « J’ai cru voir, dans la lettre que Voltaire vous écrit, la Raison qui s’adresse à l’Amitié en faveur de la Justice. Quand je ferai une statue de l’Amitié, je lui donnerai vos traits. Cette divinité est mère de ta Bienfaisance, vous êtes la mienne depuis longtemps, et votre fils ne vous refuserait pas, quand même ce que Voltaire me demande ne m’honorerait pas autant.»

(2) Vov. le titre de cette brochure dans une note de la page précédente.

188 MÉMOIRES SECRETS DE BACHA l'MONT.

ma vie, quand il me faudra, en quittant ces lieux, prononcer le mot jamais.

« Je serai de retour chez moi à la lin d’octobre. Vous aurez la bonté. Monsieur, de me faire savoir à qui je dois remettre l'aumône du roi. J’y joindrai le denier de la veuve.

« Soyez persuadé que j’ai la même horreur que vous pour le fanatisme et ses effroyables effets, et que votre humanité, votre zèle, m’inspirent une aussi grande vénération, que la beauté de votre esprit, son étendue, et l’immensité de vos connaissances me causent d’admiration.

« La réunion de ces sentiments me rend digne. Monsieur, de vous louer et de vous respecter. Sa Majesté a voulu garder la lettre que vous m’aviez fait l’honneur de m’écrire. Par ce sacrifice que je fais au roi, et par celui que je vous fais de son billet, vous devez connaître mon cœur : vous voyez qu’il préfère à sa propre gloire le plaisir de faire des heureux. »

7. — Quoique la pièce ci-jointe soit ancienne, sa rareté, et-son genre qui ne lui permet pas un plus grand jour, nous autorisent à la consigner ici : c’est une lettre de M. de Voltaire à M. le duc de Choiseul, sur ce que, dans le temps de sa querelle avec M. Le Franc de Pompignan, un des frères de ce dernier, qui est au service, annonçait qu’il voulait donner des coups de bâton à ce grand poète.

«Je ne sais, monsieur le duc, ce que j’ai fait à MM. Le Franc : 1 l’un m'écorche tous les jours les oreilles, l’autre menace de me les couper. Je me charge du rimailleur, je vous abandonne le spadassin, car j’ai besoin de mes oreilles pour entendre ce que la Renommée publie de vous (t). »

10. — Les lettres d’Angleterre continuent à nous apprendre le profond oubli dans lequel M. Rousseau, de Genève, est plongé malgré lui. « Cet homme, est-il dit, philosophe en France, a fait chez nous tout ce qui a dépendu de lui pour s'attirer les regards du public; mais ni ses efforts philosophiques, ni sa mauvaise humeur, n’ont eu aucun effet. Il vit fort ténébreusement à Sommersei-shire, dans une retraite ignorée et dans l'obscurité.

(1) On trouve dans les Œuvres de Voltaire une versiou un peu différente de la même lettre. *

DÉCEMBRE I'6t>.

Sa querelle avecM. Hume a un peu réveillé l’attention sur son compte, plus encore par rapport à M. Hume que par rapport à lui. »

12. — La protection que l’impératrice de Russie accorde aux lettres et aux gens qui les cultivent n’est point une protection stérile; elle s’étend jusque sur ceux même qui ne sont pas nés scs sujets. On a vu (t) avec quelle générosité elle saisit, il y a quelque temps, la circonstance oii M. Diderot s’est trouvé forcé, par des raisons domestiques, à faire le sacrifice de sa bibliothèque. Aujourd’hui, ayant appris qu’on avait négligé de lui payer la pension quelle y a attachée, elle aordonnéque, pour prévenir désormaiscet obstacle, il lui fût payé cinquante années d’avance, ce qui fait un objet de cinquante mille livres.

Page 1