‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 46 sur 86 · CHANSON SUR MOLE ET MADEMOISELLE CLAIRON · texte numérisé non relu

CHANSON SUR MOLE ET MADEMOISELLE CLAIRON

Sur l’air : Tôt, tôt, tôt , battez chaud.

Le grand bruit de Paris, dit-on,

Est que mainte femme de nom Qucte pour une tragédie.

Où doit jouer laFrélillon,

Pour enrichir un histrion.

Tous les jours nouvelle folie!

Le faquin,

La eatin,

Intéresse

Baronne, marquise et duchesse.

Pour un fat, pour un polisson,

Toutes nos dames du bon ton Vont cherchant dans le voisinage.

Vainement les refuse-t-on ;

(l'( Ce couplet est attribué au roi^

MEMOIRES SECRETS DE BACHA l'MONT.

Pour recevoir encor Clairon,

Hans Paris elles font tapage.

La santé De Mole Les engage:

Klles ont grand cœur ù l’ouvrage.

Par un excès de vanité,

La Clairon nous avait quitté,

Et depuis ce temps elle enrage Et sent son inutilité ; .

Comptant sur la frivolité,

Elle recherche le suffrage Du plumet.

Du valet.

Quel courage ’

Pour un aussi grand personnage 1

Le goût dominant aujourd’hui Est de se déclarer l’appui l)e toute la plus vile espèce,

Dont noire théâtre est rempli.

Par de faux talents ébloui,

A les servir chacun s’empresse.

Le faquin,

La eatin,

. Intéresse

lîaronne, marquise et duchesse.

Molé plus brillant que jamais Donnç des soupirs à grands frais, Prend des carrosses de remise, Entretient filles et valets :

Les femmes vident les goussets Même des princes de l’Église (I) ; Pour servir Son plaisir,

La sottise !

Klles se mettraient en .chemise.

Assignons, par cette chanson.

De chacun la punition :

FKVIIIEH 17:. 7.

Pour ses airs et son indécence,

D’abord à Molé le bâton ;

Ensuite, pour bonne raison,

Comme une digne récompense,

• A Clairon La maison Ou la cage

Que l’on doit au libertinage.

10. — Le sieur Molé a fait aujourd’hui sa rentrée au Théâtre Français, dans la Gouvernante. L’affluence a été des plus nombreuses. Cet acteur est entré en scène, incertain s’il ferait un compliment ou non. Le public l’ayant accueilli par les applaudissements les plus nombreux, et les plus réitérés, il s’est avancé sur le bord du théâtre et a harangué le public en deux ou trois phrases, dites à voix basse et du ton le plus entrecoupé et le plus modeste : les battements de mains ont recommencé, et il a très-bien joué.

On critique beaucoup cette impudence en présence de madame la princesse de Lamballe, qui était venue au spectacle in (iocchi, et avait été annoncée.

1t. — La littérature vient de perdre Fabbc Goujet (1), fameux par ses compilations, son supplément au Dictionnaire de Moréri, et sa Bibliothèque Française, sans compter une immensité d’ouvrages de piété dont le détail serait fort long. 11 était plus érudit que bon écrivain.

12. — La fameuse représentation, tant annoncée, en faveur de Molé, doit s’exécuter sur le théâtre de M. le baron d’Esclapon . faubourg Saint-Germain. Les deux pièces qu'on jouera sont Zelmire (2) et l’Époux par supercherie (3). On compte sur six cents billets. Cette souscription a reçu beaucoup de contradictions. 11 est incroyable avec quelle fureur quelques femmes de la cour font une affaire capitale de cette misère et forcent tous leurs amis à boursiller !

1 4. — Le fameux Quinault Dufresne, tant regretté, au Théâtre

(I; Mort le 1er février 1767. Il était ué le 19 octobre 1097.

2) Par de Betlov.

'3} PardeBoissy.

Français, et dont on avait peine à oublier la perle, est mort ces jours-ci.

19. — Jamais assemblée n’a été plus brillante que celle d’hier, à la représentation de Zelmire et de l'Epoux par supercherie, au profit de Mole. Cet acteur n’a pas eu les suffrages auxquels il s'attendait, et mademoiselle Clairon n’a pas été enivrée d’encens autant qu’elle devait l’espérer. On compte que l’histrion aura eu vingt-quatre mille livres de bénéfice.

20. — On parle, depuis quelque temps, d'un nouvel ouvrage très-rare, intitulé la Sabbatine. C’est une satire contre madame Sabbatin, maîtresse de M. de Saint-Florentin, aujourd'hui marquise de Langeac. bien des gens révoquent en doute l'existence de ce livre.

21. — Le roman moral et politique de M. Marmontel, intitulé Bélisaire, a excité du tumulte. La Sorbonne a cru devoir s’élever contre le chapitre XV, qui parle de la tolérance. Sur scs vives représentations, le livre vient d’être arrêté. Le privilège, dont il était revêtu, doit être cassé. L’archevêque de Paris se dispose à tonner contre les maximes de l’auteur, par un mandement, et la Faculté de Théologie va les proscrire par une censure publique. Moins d’éclat eût peut-être produit un meilleur effet, car le plus méchant livre proscrit en devient plus recherché.

22. — On parle beaucoup du luxe généreux du sieur Molé. 11 a employé les vingt-quatre mille livres de bénéfice, que lui a rendues la représentation tant annoncée, à acheter des diamants à sa maîtresse.

23. — Le singe de Nicolet est toujours à la mode. On vient de lui faire parodier fort ingénieusement la maladie de Molé, et tous les ridicules qui s’en sont suivis. 11 paraît, sur le théâtre, en bonnet de nuit et en pantoufles, joue le moribond, et cherche à exciter la commisération publique.

26. — La tempête contre M. Marmontel commence à se calmer de la part de M. l’archevêque, auquel ce disciple très-docile a promis telle rétractation qu’il voudrait : de faire la profession de foi la plus caractérisée; de signer la Constitution, le Formulaire, etc.

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FÉVUlEll 17 67. SOI

M. Bret, le censeur de cet ouvrage, n'en a pas moins perdu sa place et sa pension (I).

28. — Un grand schisme s'élève à l’Opéra, et l’importance des personnages exige qu’on tienne registre de celte anecdote. Madame Larrivée, toujours amoureuse de son mari, s’est trouvée surprise d’une galanterie quelle n'avait pas lieu d’espérer de sa part. Furieuse, elle l’accable des plus sanglants reproches, veut remonter à la source de cette perfidie. Larrivée se trouve d’autant plus confondu, qu’il est obligé d’avouer une infidélité : il convient qu’il a eu les faveurs de mademoiselle Fontcnet, autre «lame de l’Opéra, très-respectable et appartenant à M. le duc de Grammont, d’ailleurs amie très-intime de madame Larrivée. La colère de celle-ci redouble, en se voyant également dupe de l’amour et de l'amitié. Elle va à l’Opéra: mademoiselle Fontcnet venant à elle pour la caresser, elle la repousse avec horreur et l’apostrophe des épithètes les plus infâmes. Mademoiselle Fontenet témoigne son étonnement, demande une explication : on redouble les injures, et on lui dit de s'examiner, et on la laisse en proie à sa douleur et à ses remords. Après le spectacle, mademoiselle Fontenet, outrée, n’a rien de plus pressé que d’écrire à son amie, de lui demander raison d’un procédé si nouveau et de déclarer l’innocence la plus complète. Le mari était présenté la réception de cette lettre. L’offensée la lui donne à lire : « Qu’avezvous à répondre? dit-elle. — Je vais le faire de la bonne encre ! réplique-t-il. » En effet, il riposte de la façon la plus outrageante à mademoiselle Fontenet. Celle-ci a recours à M. le duc de Grammont. Ils vont trouver les directeurs de l’Opéra. Mademoiselle Fontenet expose ses griefs ; prétend avoir à se plaindre non-seulement de la calomnie de M. Larrivée, relativement à sa prête n tion d'avoir couché avec elle, mais de pousser l’infamie jusqu’à l’accuser d’une maladie honteuse qu'elle n’a jamais connue. Son amant appuie fortement ses plaintes : il y ajoute les siennes. Les directeurs trouvent le cas des plus importants, et ils sont d'avis d’en référer au ministre. L’affaire portée devant lui, M. ,1e comte de Saint-Florentin ordonne que, conformément à la demande de mademoiselle Fontenet, le sieur Pibrac et son con-

(i. Vor. 10 a\ri! 1767.

frère se transporteront chez cette demoiselle, pour en faire la visite; ce qui a dû être exécuté aujourd'hui. La demoiselle attend une vengeance éclatante, et ne demande rien moins qu’une réparation authentique de la part du calomniateur. Sur ces entrefaites, madame Larrivée, dans l’aveuglement de sa fureur, a écrit une lettre fort singulière à madame la duchesse de Grammont, dans laquelle elle lui marque qu’elle n'ignore pas qu’il y a peu de commerce entre madame la duchesse et monsieur le duc ; que cependant ilse trouve quelquefois, dans les ménages les moins amoureux, de ces moments où l’on se rapproche sans s’y attendre ; qu’elle est bien aise de la prévenir de ne point se livrer à sa tendresse pour son mari, si les circonstances la lui rappelaient ; qu’il doit être dans l’état le plus déplorable, etc.

29. — H paraît un Essai sur l'origine et l’antiquité des langues (1) où l’auteur discute sérieusement si Adam et Eve, dans le jardin d’Éden, avant leur chute, se parlaient par signes, ou bien s’ils employaient un langage particulier. 11 prétend qu’il est évident qu’ils se sont entretenus par signes.

Mars. — 2. — 3L le chevalier de Boufflers s’est égayé sur le compte de Mole, ®r les couplets suivants :

Quel est ce gentil animal,

Qui dans ces jours de carnaval Tourne à Paris toutes les têtes,

Kt pour qui l’on donne des fêtes?

Ce ne peut être que Molet (2),

Ou le singe de Nicolet (3).

Vous eûtes, éternels badauds,

Vos pantins et vos Ramponeaux (t) .

Français, vous serez toujours dupe.

Quel autre joujou vous occupe?

Ce ne peut être que Molet,

Ou le singe de Nicolet.

(1) Par J. -B. Perrin, londres, 1767, in-12.

(2) • Il avait, dit M. Étienne, pris le nom de Molet dans les premières années de sa carrière théâtrale. »

(3) Voy. 23 février 1767.

(*'• Ramponeau, cabareticr de la Courtille, qui eut une grande vogue en 1760.

Il faut le voir, sur les genoux De quelques belles aux yeux doux, Les charmer par sa gentillesse.

Leur faire cent tours de souplesse :

Ce ne peut être que Molet,

Ou le singe de Nicolet.

L’animal un peu libertin Tombe malade un beau matin ;

Voilà tout Paris dans la peine ;

On crut voir la mort deTurenne.

Ce n’était pourtant que Molet,

Ou le singe de Nicolet.

La digne et sublime Clairon,

De la fille d’Agamemnon,

A changé l’urne en tirelire,

Et, dans la pitié qu’elle inspire.

Va partout quêtant pour Molet,

A la cour et chez Nicolet.

Généraux, catins, magistrats.

Grands écrivains, pieux prélats (I), Femmes de cour bien affligées,

Vont tous lui porter des dragées :

Ce ne peut être que Molet Ou le singe de Nicolet.

Si la mort étendait son deuil Ou sur Voltaire, ou sur Choiseul, Paris serait moins en alarmes Et répandrait bien moins de larmes.

Que n’en ferait verser Molet,

Ou le singe de Nicolet.

Peuple, ami des colifichets,

Qui portes toujours des hochets, Rends grâces à la Providence Qui, pour amuser ton enfance,

Te conserve aujourd’hui Molet * Et le singe de Nicolet !

(1) Voy. 13 janvier 1767.

3. — Dans l’assemblée de la Faculté de Théologie tenue avanthier, le syndic a rendu compte du roman politique et moral de Bélisaire, de M. Marmontel. Après avoir parlé avec éloge des talents et du style, ainsi que de la réputation de l'auteur, ila relevé les écarts qu’il s’est permis contre la foi catholique dans le quinzième chapitre de cet ouvrage. Le syndic a fait ensuite lecture de la lettre (I) écrite par M. Marmontel à M. l’archevêque, pour lui déclarer qu’il signera la profession de foi qui lui sera proposée, et qu’il donnera toutes les explicatioçs qu’on voudra exiger.

La Faculté, qui a éprouvé, par le passé, que les explications données en pareil cas par M. de Montesquieu au sujet du livre de l’Esprit des Lots, et par M. de BufFon sur l'Histoire naturelle, avaient étc insuffisantes pour réparer le scandale donné, insiste sur la censure de Bélisaire. En conséquence, elle a nommé des commissaires pour faire agréer à M. l’archevêque le désir de la Faculté et lui faire connaître la nécessité de la censure, pour, sur la réponse de M. l’archevêque, prendre une détermination.

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