‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 48 sur 86 · VERS DE M. LE COMTE UE MAITC1R0N, LIEUTENANT-GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

VERS DE M. LE COMTE UE MAITC1R0N, LIEUTENANT-GÉNÉRAL

CNE RECRE AVANT SA MORT.

Tout meurt, je m’en aperçois bien !

Tronchin, tant fêté dans le monde,

Ne saurait prolonger mes jours d’une seconde,

Ni Dumont (l> en retrancher rien.

Voici donc mon heure dernière !

Venez, bergères et bergers.

Venez me fermer la paupière :

Qu’au murmure de vos baisers Tout doucement mon âme soit éteinte!

Finir ainsi dans les bras de l’amour,

• C’est du trépas ne point sentir l’atteinte;

C’est s’endormir sur la fin d’un beau jour !

(t) Son médecin ordinaire.

M. de Maugiron logeait chez M. l'évêque de Valence; le clergé

pressait de lui apporter les secours spirituels, lorsqu’il se retourna, et dit à son médecin ; « Je les attraperai bien ; ils croient me tenir et je m’en vais » Il mourut à ce mot(t).

Mai. — 2. — Quoiqu'on ait ici le cinquième et le sixième chant de la Guerre de Genève, ceux qui en sont possesseurs ne veulent pas en laisser prendre des copies, dit-on, par égard pour l’auteur. Quelque orduriers et quelque méchants que soient ceux que l’on connaît , on prétend que ceux - ci enchérissent encore.

5. — Comme on disputait à un souper sur le nombre des chants du poeme de la Guerre de Genève, M. Cazotte, auteur déjà connu par quelques ouvrages, prétendit qu’il en existait sept : on lui contesta beaucoup le fait.; il soutint qu’il le prouverait et qp’il avait le septième chant en sa possession. La dame du logis le aétia : il accepta le cartel et promit qu’il le lui enverrait le lendemain. De retour chez lui, il fabriqua ce chant durant toute la nuit et tint parole. Le lendemain matin, il l’envoya à la dame. Quoiqu’on y voie une manière différente, on y trouve des choses plaisantes.

7. — M. de Voltaire persiste, ce semble, à vouloir ensevelir la religion avec lui, ou avant lui. 11 vient de faire paraître le Recueil nécessaire , espèce d’arsenal infernal, où, non content de déposer toutes les armes qu’a fabriquées son impiété, il ramasse encore celles des plus cruels ennemis de tout dogme et de toute morale.

8. — ^es amateurs du Théâtre Italien trouvent que l’Arlequin débutant a trop conservé du jeu de sa patrie : il est balourd, niais et sot, et nous exigeons ici beaucoup de finesse dans le jeu, de souplesse dans le geste, de légèreté dans les altitudes, de gentillesse dans toute l’action, de saillies naïves dans le dialogue, de talents, même accessoires, pour amuser.

17. — M. l’abbé Cérutti, ci-devant Jésuite, et qui, dès vingt-

(1) « Il a fait, peu de jours avant sa mort, une espèce de testament, qu’il aurait appelé avec plus de raison une confession generale. Cet écrit est partagé en trois points comme un sermon, et ces trois points sont intitulés : Mes vices, mes torts, mes malheurs. »(Grimm, Correspondance littéraire, 15 août 176S.) — Lecomte de Maugiron est mort le 15 mars 1767. — R.

quatre ans, s'était attiré une sorte de considération par l’Apologie (\) de son ordre, ouvrage plus rempli de feu que de logique, s'est offert, par une inconséquence méprisable, à prêter le serment de renonciation à l’Institut, quand il l’a vu proscrit irrévocablement. On n’a point voulu l’admettre, et les honnêtes gens se sont révoltés contre cette sorte d’apostasie. 11 a été obligé de sortir du royaume, et trois femmes de la cour, engouées de lui, lui ont fait mille écus de pension : madame la maréchale d’Estrées est à la tête.

C’est ce même Jésuite qui, étant venu à Paris lors de la dissolution de l’ordre, excita quelques craintes de la part du Gouvernement et du public en général. On trouvait mauvais qu’on tolérât en France un homme qui venait de sonner le tocsin en faveur de son Ordre : « Ne craignez rien, disait Duclos à tout le monde, les premières personnes qu’il a vues à Paris sont d’Alembert et moi. »

18. — On parle du mariage de M. Sedaine, qui offre des circonstances très-romanesques. ’ 11 a épouse la fille d’un avocat au Conseil. Cet avocat est mort, et la mère n’ayant jamais voulu consentir à l’hymen projeté, l’amante a fait des sommations respectueuses. Mais le plus héroïque, c’est la façon dont elle a résisté aux offres séduisantes d'une ancienne inclination du poète maçon (2). Cette femme se nommait madame Le Comte, espèce de bel-csprit femelle avec qui vivait M. Sedaine. Celui-ci lui ayant déclaré son projet, madame Le Comte pleure, sanglote, jure qu'elle en mourra. L’amoureux ne tient compte de ces menaces. Elle se retourne du côté de la demoiselle, va la trouver et lui demande en grâce de différer d’un an ; elle lui offre cinquante mille livres, si elle se rend à sa proposition. La jeune personne refuse, et le mariage s’est fait. Madame Le Comte en est morte de chagrin, peu de temps après.

20.— On annonce Hirza, ouïes Illinois, tragédie en cinq actes de M. de Sauvigny. L’auteur réclame d’avance contre un plagiat dont il accuse M. de Voltaire. 11 prétend que lui, Sauvigny, avait donné sa pièce à examiner au sieur Le Kain, au carême de 1766;

(1) Apologie générale de l'Institut des Jésuites, anonyme, 1762, iu-i, iri-8 et

in-lî.

(2) Sedaine avait été maître -maçon, avant de devenir poète.

que cet acteur la porta avec lui , dans la vacance de Pâques , chez M. de Voltaire, qu’il alla voir; qu’en ayant parlé à ce grand poète, et lui ayant témoigné le regret qu’il n’eût pas traité un pareil sujet, il excita sa curiosité ; que M. de Voltaire demanda à voir le manuscrit ; qu’il dépeça bien vile cette composition, et fabriqua en peu de temps les Scythes-, qu’il a ensuite abusé de son crédit et de sa réputation, pour retarder la pièce de M. de Sauvigny et faire passer la sienne (t).

2t. — A l’occasion de ce qui s'est passé en France relativement aux Jésuites, on renouvelle les vers qui furent faits dans le temps de leur première proscription et qui sont de l'abbé de La Bletterie. Nous les avons cités (2). Los plaisants qui, s’amusent de tout, appliquent à la centurie suivante de Nostradamus l'événement d’Espagne (3). Voici la prophétie :

Honni du coq et de Papegai A l'entonnoir d’Inde hypocrite,'

Quatre chiffres faisant trois sept Par Castillan comble détruite.

22. — M. Marchand, connu par> plusieurs plaisanteries ingénieuses, a voulu s'égayer sur le compte de M. Marmontcl : il a fait Hilaire, parodie de Bélisaire (4). M. Marchand n'est plus jeune, et sa plume s’appesantit : cette facétie ne fait point rire.

Juin. — t . — Dom Pernetti, savant Bénédictin, un de ceux qui étaient, il y a quelque temps, pour la sécularisation de son Ordre, va en Prusse comme bibliothécaire du roi. En conséquence, il se met en cavalier.

7. — On écrit d’Angleterre, que J. -J. Rousseau, après s’ètre brouillé avec M. Davenport, son hôte, lui a écrit une lettre

(1) Je certifie que tout ce qui est dit dans cet article est de la p'us grande fausseté. — W.

(î) Nous ne savons de quels vers veut parler le rédacteur des Mémoires. — R. (3) I.es Jésuites venaient d'être chassés de l'Espagne. — R.

(t) Hytaire, par un métaphysicien. Amsterdam, 1767, iu-12; publ. sous le uym de Dcsriïiè es, soldat aux gardes.

dans le goût de celle à M. Hume, où il lui dit un éternel adieu, ainsi qu’à la Grande-Bretagne (l). 11 doit s'embarquer le 22 mai, pour revenir en France, ou du moins pour la traverser, et se rendre d’abord à Amiens, où ses amis l’attendent. On assure que sa tête est bien affaiblie, et sa conduite et son silence paraissent le confirmer. •* . .

11. — On écrit d’Amiens, que Rousseau s’est rendu dans cette ville; que ses partisans l’y ont accueilli a^ec tout l’enthousiasme qu’il est capable d’inspirer; que quelques-uns même avaient proposé de lui rendre des honneurs publics et de lui offrir les vins de ville; qu’un homme plus sage a représenté de quelle conséquence serait un pareil éclat en faveur d’un accusé, dans les liens des décrets et dans le ressort du parlement qui l’a décrété. On s’est contenté de le fêtoyer à huis clos, et il s’est rendu à Fleury, où il est chez M. de Mirabeau, l’auteur de IM mi des hommes. On continue d’assurer que le moral se ressent chez lui beaucoup du physique, qui est en très-mauvais état.

13. — Mademoiselle Gaussin, cette héroïne du Théâtre Français, dont les talents et les grâces ont été si vantés, est morte, il y a quelques jours, d’une maladie de langueur. Elle avait quitté la Comédie, il y a plusieurs années, et cette aimable actrice n’a pas encore été remplacée. Elle réunissait aux charmes de la figure le son de voix le plus intéressant et le jeu le plus naturel, avec cette sensibilité d’àme qui va au cœur. Elle avait épousé, il y a plusieurs années, un danseur, nommé Tavolaygo, qui la rouait de coups et est mort, heureusement, avant elle.

15. — Mademoiselle Clairon avait pris sous sa protection un jeune homme de seize ans, de la plus jolie figure du monde. Elle en voulait faire un acteur, et lui donnait elle-même des leçons de déclamation ; elle se complaisait à le former. Il paraissait répondre à ses vues ; scs talents se développaient ainsi que sa beauté. Elle l’avait surnommé l’Amour, llu’étaitconnuquc sous ce nom. Par une de ces fatalités qui corrompent toutes les joies humaines, ce jeune sujet s’est hasardé à prendre des leçons d’un autre genre et d'une autre maîtresse. La jalousie s’est al-

(I) Sans doute celle qui est datée de Wootlon, le 30 avril 1707. — h.

lumée dans le cœur de la moderne Calypso, et, dans ses emportements, elle a renvoyé notre Amour nu comme l’est ce dieu. Une pareille expulsion a donné lieu à beaucoup de commentaires parmi l’ordre des actrices et les filles du haut style; elles se sont répandues en réflexions des plus malignes sur la conduite de mademoiselle Clairon.

17. — On parle beaucoup d'un libelle intitulé : Causes de la décadence de l’Empire {tançais, sous le règne de Louis À'V et sous le règne de M. le duc de Choiseul. On attribue ce livre à un e\- Jésuite, qui l’a composé dans Avignon, et l’on assure que le Gouvernement l’a fait arrêter dans cette ville avec le plus grand éclat ; que, sur le refus du légat de s’assurer de la personne de cet auteur et de le livrer, on avait fait marcher le régiment de Beaufremont, qui l’a enlevé de force. On l’a conduit ici, et on le dit à la Bastille.

2t. — M. l’abbé de Condillac est de retour de Parme. Cet auteur, connu par différents ouvrages, avait été nommé instituteur de l’Infant, aujourd’hui régnant. 11 se promettait beaucoup de choses de sa place. Il parait que son ambition n’a pas été satisfaite : il n'a obtenu ni cordon, ni prélature, ni dignité, nul vestige enfin de cet honorable préceptorat. 11 rentre obscurément dans la classe des hommes de lettres dont il avait voulu se tirer. On prétend que son inconduite et ses galanteries ont effarouché la cour austère dont il sort.

22. — On a repris aujourd'hui Uirza ou les Illinois ; malgré tout le temps qu’a eu l’auteur de refondre sa pièce, il n’en a pas profité : il s’est contenté de quelques changements au dernier acte. M. de Sauvigny, ayant rencontré M. Le Mière, lui demanda s’il avait pleuré? Celui-ci lui répondit que non, mais bien qu’il avait sué.

23. — Le particulier arrêté à Avignon, et dont on a parlé, est sorti de la Bastille, s’étant justifié des faits qu’on lui imputait. Il paraît qu’il a été victime de gens qui ont cherché à le perdre, en l’accusant d’être l’auteur d’un ouvrage qu'il n’a pas fait, et qui peut-être n’existe pas. On assure que le ministère, touché de ses malheurs, veut l’en dédommager en profitant do ses talents.

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