Mademoiselle de La Chassaigne, jeune actrice de la Co
médie Française et nièce de mademoiselle de La Motte, ancienne coryphée de ce théâtre, est aujourd’hui l'objet de l’attention et de la jalousie de toutes ses camarades. Quoique peu jolie et d’un talent très-médiocre, elle a été honorée des faveurs du jeune prince de Lamballe, nouvellement marié, et elle porte dans ses flancs le fruit de cette union féconde. Le père du héros, trèsreligieux, a pris toutes les informations nécessaires pour constater la vérité et la légitimité du fait. En conséquence, il a fait assurer l’actrice de sa protection, et l’on est à régler son sort, ainsi que celui de l'enfant à naître.
Juillet. — I . — J. -J. Rousseau n’a passé que huit jours à Amiens, où, comme on l’a dit, il a été fort couru et fort célébré. M. le prince de Conti l’a envoyé chercher à mi-chemin d’Amiens à Paris, et l’on présume qu’il est à présent à File-Adam, li déclare avoir renoncé à écrire, et parait ne s’occuper aujourd’hui que de botanique.
3. — M. Baculard d’Arnaud, grand romancier, après avoir longtemps raconté les aventures de divers héros de galanterie, vient de terminer les siennes ou plutôt de consommer son propre roman par son mariage avec mademoiselle Chouchou, marchande de modes.
4. — Sellius, ce savant en us, connu par de très-grands ouvrages et par sa vaste érudition, mais surtout par le premier projet de Y Encyclopédie, qu’il apporta en France, en 1743, vient de mourir (I) à Charenton, misérable et fou.
S. — VERS (2) A MADAME DE RICHELIEU, ABBESSE DE l’.ABBAÏE- VUV-BOIS, PRÉSENTÉS PAR MADEMOISELLE DE MONTMORENCI, ÂGÉE DE NEUF ANS.
J’entends dire de tous côtés Qu'on n’a point de raison, quand on est à mon Age ;
Cependant je connais le prix de vos bontés,
J’admire vos vertus, on ne peut davantage;
Je vois de votre cœur tes grandes qualités :
M) Mort le V> juin 1 767.
(!) Par I.ecierc île Montmerci. — R.
Quant à votre esprit, je l'avoue,
J’y crois comme je crois en Dieu,
Parce que chacun vous en loue,
Et que vous êtes Richelieu.
9. — J. -J. Rousseau n’a fait que passer à l’Ile-Adarn ; il est allé ensuite quelques jours à Fleury chez M. de Mirabeau, l’auteur de l'Ami des hommes, où il est resté avec beaucoup de mystère : il est actuellement en Auvergne (1), dans le château d’un homme de qualité, qui a bien voulu l'y accueillir et y ensevelir le délire et la misère de ce philosophe humilié.
H. — On annonce la Défense, de mon oncle, nouvelle brochure de M. de Voltaire. II y fait parler le neveu de F abbé Bazin. On sait que la Philosophie de l’histoire a été publiée sous le nom «le ce dernier, personnage chimérique qui n’a jamais existé, et c’est ce livre qu’on veut défendre. On dit le mémoire trèsplaisant. Mais, malgré les prétentions deM. de Voltaire à rire et à faire rire, les gens sensés ne voient plus en lui qu’un malade attaqué d’une affection mélancolique, d’une manie triste qui le rappelle toujours aux mêmes idées, suivant la définition qu’on donne en médecine de cet état vaporeux : delirium circà unum «t idem objeclum.
12. — LETTRE ÉCRITE DE SAINT-PÉTERSBOURG, PAR M. LE COMTE ORLOEF, A M. J. -J. ROUSSEAU.
« Vous ne serez point étonné que je vous écrive, car vous savez que les hommes sont enclins aux singularités. Vous avez les vôtres, j’ai les miennes ; cela est dans l’ordre. Le motif de cette lettre ne l’est pas moins. Je vous vois depuis longtemps passer d’un endroit à . un autre : j’en sais les raisons par la voix publique, et peut-être les sais-jc mal, parce qu’elles peuvent être fausses. Je vous écris en Angleterre chez M. le duc de Richemond, et je suppose que vous y êtes bien. CependanI il m’a pris fantaisie de vous dire que j’ai une terre éloignée de soixante werstes de Saint-Pétersbourg, ce qui fait près de dix lieues d’Alle-
(1; A Trve-lc-r.hâteau, propriété du prince deConti. — R.
magne. L’air y*st sain, l'eau admirable; les coteaux, qui' entourent différents lacs, forment des promenades agréables, très-propres à rêver. Les habitants n’entendent ni l’anglais, ni le français, encore moins le grec et le latin. Le curé ne sait ui disputer ni prêcher. Ses ouailles, en faisant le signe de la croix, croient bonnement que tout est dit. Eh bien ! Monsieur, si jamais ce lieu-là est de votre goût, vous pouvez y venir demeurer ; yous y aurez le nécessaire, si vous le voulez; sinon, vous vivrez de la chasse et de la pêche. Si vous voulez avoir à qui parler pour vous désennuyer, vous le pouvez; mais, en tout et surtout, vous ne serez gêné en rien, ni n’aurez aucune obligation à personne. De plus, toute publicité sur ce séjour, si vous le souhaitez, pourrait être encore évitée ; et, dans ce dernier cas, vous feriez bien, selon moi, si vous pouvez supporter la mer, de faire le , trajet par eau ; aussi , les curieux vous importuneront-ils moins sur ce chemin que sur la route de terre. Voilà, Monsieur, ce que je me suis cru en droit de vous mander, d’après la reconnaissance que je vous ai des instructions que j’ai puisées dans vos livres* quoiqu’ils ne fussent pas écrits pour moi. Je suis, etc. (t) »
10. — Quoique l’aridité de notre barreau ne prêle plus aux grands mouvements de l’éloquence ancienne, il se trouve pourtant encore quelques occasions où nos avocats peuvent déployer les ressorts les plus brillants de l’art oratoire. Me Gcrbier en a donné un exemple ce matin. 11 faut savoir qu’un nommé Des Vaux, convaincu de friponnerie à l’égard de madame de La Bourdonnais, a été soustrait au supplice par égard pour sa famille. Ce malheureux a une femme honnête, qui n’avait point trempé dans ses coquinerics. Séparée de biens de son criminel époux, elle a été dans le cas de soutenir un procès très-bien fondé contre le comte de Brancas. Son avocat adverse a eu la barbarie de rappeler à l’audience le crime de son mari, absolument étranger à la cause. 11 croyait par là indisposer les juges contre elle ; mais Me Gerbier, qui avait eu le courage de prendre sa défense, a tellement rétorqué cet argument, il a mis un tel pathé-
(1) Voyez, dans les Œuvres de Rousseau, sa réponse datée de Ilallou, le 23 février 1768. •
tique dans sa réplique, qu’il a fait fondre en larmes les auditeurs, les juges et même son adversaire ; alors, saisissant ce moment victorieux, il a tiré ses plus puissants moyens de ce spectacle attendrissant, et a gagné sa cause tout d'une voix.
17. — On continue à s'entretenir de M. J. -J. Rousseau ; on assure qu’il jouit d’un bien-être très-honnête. Il pai'aît constant qu’outre dix-huit cents livres de renies qu'il a, il reçoit, malgré toutes ses réclamations, la pension du roi d’Angleterre, qui est de deux mille livres.
26. — L’existence d’un certain livre, sur laquelle les bibliographes et les curieux n’étaient pas d’accord, est enfin constatée par divers exemplaires qui ont échappé à la vigilance du magistrat et des personnes intéressées à le proscrire et à en arrêter toute distribution. 11 est intitulé : les Sabbatini et les Florentines .
11 a cent cinquante pages environ, est écrit avec autant de force * que de noblesse, en forme de mémoire ou de roman ; il parait n’embrasser d'abord que des intrigues amoureuses ; mais est entrelardé d’anecdotes politiques, relatives aux deux personnages (1), auxquels on ne fait pas jouer de beaux rôles.
Ces jours derniers, la police a fait une descente chez un M. Samarie, homme de lettres qui a été attaché cinq ans au héros de celte brochure. On a inventorié tous ses papiers : on le soupçonnait d'avoir eu part à ce pamphlet très-diffamatoire, ou d’avoir au moins fourni des notes. On n’a rien trouvé qui l’inculpe, et on s’est retiré, sans lui déclarer le motif de cette inquisition, qu’il présume seulement, ne voyant rien autre chose qui ait pu donner lieu à quelque accusation contre lui.
Aoot. — • 3..-*- La fête que M. le chevalier d’Arcq adonnée aujourd'hui à madame la comtesse de Langeac, était destinée pour le jour de la Magdeleine, patronne de cette dame ; mais certains préparatifs ayant manqué, et les affaires de M. le comte de Saint- Florentin ne lui ayant pas permis de se rendre à Paris plus tôt, elle n’a eu lieu que ce soir. Cette fête a commencé par une loterie, une lanterne magique, des jeux de gobelets, et par tous les petits amusements qui peuvent précéder un grand et magnifique
(1) I.a comtesse de Langeac, ci-devant madame Sabattin, et le comte de Saint- Florenlin, qui passait pour être son amant. — R.
souper. Ensuite le spectacle s'est ouvert. Il y a d’abord eu un prologue, de la composition de M. le chevalier d’Arcq, exécuté par les enfants de madame la comtesse. On se doute bien qu’il y avait beaucoup d'esprit et des choses très-flatteuses pour la mère et le ministre. On a ensuite exécuté l'acte de Vertumne et Pomone, qui doit faire partie des Fragments' que les nouveaux directeurs se proposent de donner à l’Opéra. Les principaux acteurs étaient Le Gros et mademoiselle Rosalie. La grossesse de madame' Beaumesnil ne lui a pas permis de se charger du rôle.
L’opéra-comique qui a succédé, était intitulé : le Bouquet, pièce toute nouvelle, mêlée d’ariettes, dontÀudinot est le prête-nom, mais de plusieurs auteurs en société. La musique, très-agréable, est aussi un mélange de différents compositeurs. Audinot y a joué, ainsi que Clairval, mademoiselle Mandeville ; et mademoiselle Dubrieulle, quoique de l’Opéra, n’a point cru dégrader la noblesse de son état, en se mêlant avec des acteurs d’un spectacle du second ordre. Ce qui a enchanté et ravi dans ce drame, est la fille d’Audinot, âgée de six ans. Elle a déclamé, elle a chanté, touché du clavecin, dansé un menuet et des entrées, et a reçu des applaudissements dans tous ces genres. C’est un prodige de la nature, encore plus que de l'art.
M. Poinsinet a donné un plat de sa façon, auquel on ne s'attendait pas : c'est une parade la plus parfaite, c’est-à-dire la plus obscène et la plus ordurière; elle a pour titre : l’Ogre. C’est, en effet, un ogre qui, pour se ragoûter, demande à son confident de la chair fraîche. Il lui faut une fille de quinze ans. Bellecour faisait l’ogre, Auger le confident, et madame Bellecour était la chair fraîche ; on peut juger du reste. Pour purifier ces scènes dégoûtantes, il n’a fallu rien moins que tout le feu du ciel, concentré dans un feu d’artifice très-chaud, très-rapide, terminé par une illumination charmante, qu’a remplacée le jour, auquel tout le monde s’est retiré.
5. — La censure (1) de la Faculté de théologie, au sujet de Bélisaire, est enfin imprimée telle quelle. Elle est en latin et en français; mais les sages maîtres ne veulent pas la faire paraître,
(1) Determinatio sacræ Facultatis Parisiensis in libellum cui titulus : Bélisaire. Paris, veuve Simon, in-4®, in-8» et in-tî. L’iri-)2 ne contieut que le français.
que M. l’archevêque de Paris n’ait mis en lumière son mandement sur le même sujet. C’est une déférence d’usage. On ne sait encore ce qui en résultera pour M. Marmontel, plus récalcitrant qu’on ne l’avait cru d’abord. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’Académie Française ne peut garder dans son sein un membre inculpé d’hérésie, sans la rétractation la plus formelle de la part du condamné.
11. — lia débuté aux Italiens., le 21 janvier dernier, une demoiselle Danguy, fille du joueur de vielle et sœur de madame Content, femme du premier architecte de M. le duc d’Orléans. On applaudit beaucoup alors aux grâces naturelles de sa personne, à l’intelligence de son jeu et au goût avec lequel elle conduisait une voix peu forte, mais agréable et légère. Des raisons de fortune l’ont obligée à prendre le parti du théâtre : abandonnée d’un mari quelle avait et manquant de ressources qu’elle était en droit d'attendre de sa sœur, elle a fait valoir les talents dont elle était douée. Sa famille a trouvé cela très-mauvais; madame Content a interposé, pour lors, l’autorité de M. le comte de Saint-Florentin, qui voulut bien s’en mêler. La jeune personne offrit de renoncer au théâtre, si sa sœur voulait lui faire douze cents livres de pension. Celle-ci n’ayant pas acquiescé aux conditions, le ministre s’est désisté, et la jeune personne a suivi sa destinée. Depuis ce temps, madame Content n’a cessé de mettre en œuvre tous les moyens possibles de susciter des dégoûts et des tracasseries à sa sœur. Enfin, mademoiselle Danguy, excédée, a pris le parti d’écrire à sa sœur la lettre suivante, qui couvre celle-ci de ridicule.
Paris, le 25 juillet 1767.
« Cessez, ma chère sœur, vos poursuites auprès de mes supérieurs pour m’arracher au théâtre. Je n'ai embrassé cet état qu'avec réflexion, et sur votre refus persévérant de me fournir les secours dont j’avais besoin pour en prendre un autre. Si vous vous étiez souvenue alors que vous étiez ma sœur, vous ne rougiriez pas de l’être aujourd’hui ; si votre amour-propre souffre, c’est à la dureté de votre cœur qu’il faut vous en prendre. Je suis pourtant encore assez bonne pour venir à votre secours et consoler votre orgueil humilié. Sachez qu’il n’y a pas
une si grande différence de vous à moi. Nous sommes toutes deux filles d'un homme à talents ; vous avez enfoui les vôtres, je fais valoir les miens. Vous vous reposez sur ceux de votre mari ; vous ignorez que c'est un architecte médiocre, qui gagnera plus d’argent que de réputation ; moi , je crée la mienne et cherche à perpétuer un nom connu dans la musique.
« Le public a daigné applaudir à mes premiers essais : il me soutient, il m’encourage, et peut-être mériterai-je un jour les éloges qu’il m’accorde aujourd’hui par indulgence. Vous ne serez jamais qu'une bourgeoise bien cossue, bien étoffée, bien ennuyée dans le cercle étroit de vos coteries obscures : une actrice célèbre roule dans une sphère brillante, qui s’étend à mesure que ses talents se développent. Mon nom sera imprimé dans les nouvelles publiques, dans les gazettes, dans le Mercure ; le vôtre ne le sera pour la première et dernière fois que dans votre billet d’enterrement. Et ne me parlez pas de mœurs ; vous autres, honnêtes femmes, faites souvent sonner bien haut un état qui les suppose, pour en pouvoir manquer plus à votre aise ; vous nous les décidez dépravées, au contraire, afin d'autoriser une différence plus extérieure que réelle. Au reste, mademoiselle Doligny, à la Comédie Française, nous venge bien : trouvez, si vous pouvez, dans toute votre bourgeoisie, une vertu plus éprouvée, plus nette, plus reconnue. Reste ce malheureux préjugé d’infamie ; qui dit préjugé a déjà répondu. Bien plus, il est détruit chez les grands et chez les philosophes. Il est encore enraciné dans le peuple ; peu nous importe, nous ne frayons point avec lui. En un mot, trouvons-nous toutes deux à Villers-Cotterets ou au Palais-Royal, vous reconnaîtrez la différence qu’un prince fait de la femme de son architecte à une actrice dont les talents ont le bonheur de lui plaire et de l’amuser. Je vous laisse sur ce parallèle, et me retranche derrière le mur de séparation que vous avez prétendu élever entre nous. Adieu, ma chère sœur; n’ayons plus rien de commun, puisque vous le voulez ; mais, malgré vos mauvais procédés, vous ne sortirez point de mon cœur, et c’est peut-être le premier moment où je m’aperçois qu’il est trop tendre. Adieu. »