‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 52 sur 86 · RÉPONSE DE M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE M. DE VOLTAIRE

« Ils ont berné mon capuchon !

Rien n’est si gai, ni si coupable.

Qui sont donc ces enfants du diable?

Disait saint François, mon patron.

— C'est La Harpe, c’est Chabanon ;

Ce couple agréable et fripon A Vénus vola sa ceinture,

Sa lyre au divin Apollon,

Et ses pinceaux à la Nature.

— Je le crois, dit le penaillon,

Car plus d’une fille m’assure Qu’ils m’ont aussi pris mon cordon. »

29. — On a accordé aux Juifs la liberté d’entrev dans le commerce de France, conséquemment dans l’ordre de citoyens et dans les charges municipales. Un caustique a fait le quatrain suivant :

Jésus, pardonne l’infamie De ces pharisiens nouveaux;

S’ils ont chassé ta Compagnie,

C’est pour adopter tes bourreaux!

Novembre. — 1 . — Madame Bontemps, veuve du premier valet de chambre du roi, femme jolie, capricieuse et répandue dans le grand monde, a reçu, il y a quelques jours, par la petite poste, une lettre, où un inconnu, qui signe le chevalier de Vertumne, lui fait une déclaration et lui promet deux mille écus de pension, si elle veut seulement avoir la complaisance d’aller à l’Opéra le plus souvent qu’il lui sera possible, et regarder dans le parterre en entrant. Il assure qu’il va souvent à ce spectacle, et qu’il sera content de cette marque de bienveillance. Il envoie cinq cents livres, en conséquence, pour le premier mois d’avance, et ainsi de suite. Madame Bontemps, au lieu de jeter la lettre au feu, de donner les cinq cents livres au curé de la paroisse, de garder un profond silence sur cette aventure, et de laisser se morfondre dans le parterre de l’Opéra ce bizarre soupi-

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rant,a porté la lettre et l’argent chez M. le lieutenant général de police, a exigé des recherches et a fait un grand cancan : ce qui a donné de la publicité à son histoire et l’a couverte de ridicule.

3* — Le sieur Taconet a mis en parodie l’histoire très-véritable delà momie dont on a parlé (1). Cette pièce a un succès prodigieux. Le commissaire Rochebrune, qui est le héros de l’aventure, a fait beaucoup de démarches auprès de M. de Sartine, pour arrêter le cours de cette facétie, mais en vain. Ce sage magistrat n'a point cru hors de propos qu’on bernât un peu l’ineptie de ce suppôt de la police.

4* — On a parlé (2) de l'évasion de mademoiselle La Forest, au grand regret d'un jeune prince, nouvellement marié, qui avait conçu pour elle une passion dangereuse. On sait actuellement le motif de cette fuite précipitée. L’amant lui a fait présent d une partie assez considérable des diamants delà princesse. Sur les recherches que la courtisane a eu vent qu’on faisait, elle a cru devoir s’éclipser. Mieux conseillée, elle s’est présentée depuis peu au duc de Penthièvre, père du jeune prince, a rapporté les diamants, et s’est jetée à ses genoux, en implorant ses bontés. Le duc a paru satisfait de celte démarche; il lui a dit qu’on ferait estimer les diamants, et qu’on lui en payerait la valeur ; qu elle n’eût aucune inquiétude ; que son fils était le seul coupable; qu’on aurait soin de son enfant, si elle était grosse, comme elle disait le soupçonner; que dans tous les cas on pourvoirait à ses besoins; mais qu’il exigeait qu’elle ne vît plus le jeune prince, son amant.

17. — On conte une historiette qu’on prétend être arrivée récemment à M. Marmontel, et qu’il nie comme déraison. Cet auteur s’était rendu dans une maison de campagne, chez une dame qui venait de retirer sa fille du couvent. C’était une veuve seule, et qui n’avait pas un gros ménage. A l’arrivée de cet homme célèbre, non attendu, et plus encore sur l'annonce qu’il lui donne de madame Gaulard et sa compagnie, qui vont arriver, elle le quitte pour donner des ordres, lui demandant la permission de

(1) Voy. 18 octobre 1767.

(t) Voy. Î6 septembre 1767.

s'absenter quelques minutes. Elle recommande à sa fille d’entretenir monsieur, et de Faire les frais de la conversation; elle sort. La demoiselle était jolie, et agnès plus qu’on ne l’est sans doute en sortant de beaucoup de couvents. Quoi qu’il en soit, le sieur Marmonlel s’évertue, s’oublie, profite de l’innocence de la jeune personne, et devient fort entreprenant. Sur ces entrefaites, la mère revient, fait ses excuses à notre académicien, lui témoigne ses regrets de l’avoirlaissé, dit qu’elle craint qù’il ne se soit ennuyé. 11 répond, proteste, jure que point du tout; que mademoiselle sa fille a de l’esprit comme un ange ; qu’il s’est fort amusé. La mère se retourne vers elle, témoigneà sa fille combien elle souhaiterait que cette effusion ne fût pas une affaire de politesse M. Marmonlel riposte de nouveau qu’il n’y a rien de

plus vrai, qu'il a eu beaucoup de plaisir. La petite, impatientée, répond vivement : « 11 ment, maman, il ment. Le beauplaisirde caresser les gens avec des mains froides comme glace... » On ne peut entreprendre de peindre l’état de la mère et du sieur Marmontel ; il n’attendit pas le compliment qu’il méritait, et remonta brusquement en voiture.

22. — On publie une estampe agréable, qui rend avec la plus grande vérité la demoiselle Allard et le sieur Dauberval dansant le pas de deux qui leur attire tant d’applaudissements dans le second acte de l’opéra de Sylvie. Les vers mis au bas de l’estampe expriment très-bien le moment dans lequel ces danseurs sont représentés :

Sur sa fierté la nymphe se repose :

Son amant perd déjà l’espoir de l’attendrir ;

Mais elle le regarde en songeant à le fuir :

Nymphe qui rêve aux tourments qu’elle cause,

Touche au moment de les guérir.

24. — L’opéra de Philidor a été joué aujourd’hui avec une affluence qui ne peut se comparer qu’à celle qu’on vitaux Français, aux célèbres journées des Philosophes et de YÊcossaise. Toutes les loges étaient louées : il y avait du monde dès midi, et la salle regorgeait, ainsi que les corridors, les galeries, les esca-

' liers, les avenues. Le poëme en trois actes est de Poinsinet, et a

pour titre :Ernelinde. Le sujet est la réunion des trois couronnes du Nord. On a trouvé de beaux morceaux dans la musique, un récitatif obligé très-savamment fait et très-bien chanté. On ne peut refuser des éloges au compositeur. On y remarque beaucoup de talent. Mais il est bien loin du degré de perfection qu’exige le théâtre lyrique. On n’a pas été satisfait à cette première représentation. Les amis du musicien accusent le poème, qui à la vérité ne prête pas au chant et à la scène.

20. — Un plaisant a fait l’épigramme ou chanson suivante sur le nouvel opéra de Poinsinet :

La muse gothique et sauvage I)e Poinsinet,

La muse a fait caca tout net :

A Phllidor rendons hommage,

Et réservons le persiflage A Poinsinet.

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