SIR L’OPÉRA DE PHIL1DOR
Qui veut de tout, de tout aura.
Qu’il aille entendre l’opéra;
Chant d'église, chant de boutique, Du bouffon et du pathétique,
Et du romani et du français,
Et du baroque et du niais,
Et tout genre de symphonie, Marche, fanfare, et caetera ;
Rien ne manque à ce. drame-là, Sinon esprit, goût et génie.
DÉCEMBRE. — 2. — CHEF-d’cEUVRE DE DEUX ACTEURS NOUVEAUX.
Air : du cantique de saint Jioch.
Or écoulez, s’il vous plaît de m’entendre. Tous les beaux traits de l’opéra nouveau. Vous y verrez du terrible et du tendre, Vous jugerez comme il est bon et beau ;
J5a poésie.
Son harmonie,
Du goût français Assurent le progrès.
Un lion papa, par un duo sublime,
A son enfant annonce des combats;
Pendant longtemps ce couple magnanime Parle au public qui ne le connaît pas : L’enfant s’alarme.
Le père s’arme,
Et l’ennemi Attend qu’il ait fini.
En un instant un grand siège commence,
En un instant les murs sont renversés :
Près d’un autel, tombant en défaillance,
La pauvre enfant voit les siens repoussés ; Monsieur son père,
Dans sa colère.
Las du duo.
Se bat incognito.
Mais le vainqueur entre, et voit son amante Evanouie au pied de cet autel :
H fait un signe à sa troupe sanglante.
Et le héros chante plus doux que miel.
Vient un troisième,
Amant de meme,
Et le papa
Pour pleurer s’en vient là.
Mais le tyran veut essuyer ses larmes;
Déjà l’on danse un petit rigaudon :
L’instant d’après, les rivaux parlent d’armes : Le chien d'amour leur trouble la raison. Avant de faire Si grande guerre,
Pauvres jaloux,
Que ne vous parliez- vous?
Or le plus vieux veut que son rival parle,
Et dans l’instant le théâtre est un port :
Au tendre objet dont enfin il s'écarte,
Le matelot s’arrache avec effort :
Tableau tragique.
Et poétique!
Là chacun fait,
Et porte son paquet.
Mai?, en dépit de son fier pédagogue,
Le jeune amant se résout à rester :
Le bon papa, dans un beau dialogue,
Au trône encor refuse de monter.
Le tyran brave Fait son esclave De cet ami
Qui lui servait d’appui.
Dans la prison ayant perdu la tête,
Le tendre amant se croit enfin trahi :
Il y maudit son* père et sa conquête;
Son pauvre esprit est bientôt abruti.
On le détrompe ;
Moment de pompe!
Que je vois d’art Dans un double poignard !
Les deux amants veulent s’ôter la vie, Comme Idamé, comme son cher Zamti ; L’auteur alors fait preuve de génie,
En déguisant ce larcin travesti.
Le fer se lève...
Mais est-ce un rêve?
Nos deux amants Sont déjà triomphants!
Le bon papa s’était vu, par sa fille,
Sauver au prix des jours d’un tendre époux; Mais il revient, déjà son glaive brille,
Et te tyran va tomber sous ses coups.
En flanc, en tète,
Chacun l’arrête ;
Trait peu commun,
Ils marchent cent contre un.
Mais à la fin tout cela s’accommode ;
Chacun d’accord retourne en son pays.
A ce beau drame, écrit suivant la mode,
Le chromatique ajoute encor du prix.
Cette musique.
Très-pathétique,
Est tout esprit,
Et fait beaucoup de bruit.
C’est un essai qu’un grand génie hasarde ;
Comme Sancho, Renaud doit s'exprimer.
C’est, pour tout dire, une jeune bâtarde,
Qu’on voudrait bien faire légitimer.
Mais le comique La revendique ;
Car Arlequin Veut être son parrain.
Voilà quelle est celte œuvre merveilleuse,
Chef-d’œuvre hardi du génie et du goût î Pour l’appuyer Le Micre ingénieuse A remplacé la maladroite Arnould.
Rendons justice :
C’est une actrice Qui de tout point L’est comme on ne l’est point.
3. — M. le chevalier de Rességuier, connu par des vers satiriques contre madame la marquise de Pompadour, qui lui ont mérité sa détention à Pierre-Encise pendant plusieurs années, se trouvait, il y a quelques jours, à souper chez M. le lieutenant général de police avec beaucoup de monde. 11 y avait entre autres personnes M. Daine, maître des requêtes, nommé depuis peu à l’intendance de Bayonne. Ce dernier parlait des Parlements d’une façon peu patriotique. M. de Rességuicr voulut lui en faire sentir l’indécence. L’autre ne fit que confirmer et soutenu* ses assertions. La conversation s’échauffa entre eux à tel point, que M. Daine répliqua vivement à l’autre : « En tout cas, Monsieur, si mes propos vous déplaisent, ils ne me feront pas mettre à Pierre-Encise. — Vous avez raison, Monsieur; ils sont d’un homme qui n’est digne que de Bicêtre. »
— On ne peut oublier une pantomime exécutée le dimanche 29 novembre au dernier bal de l'Opéra. Une troupe de six masques est entrée: trois habillés dans le costume des différents rois, personnages de l’opéra nouveau, avec des inscriptions qui les caractérisaient ; un quatrième faisait Ernelinde, et portait écrit sur son front : Femme impie (hémistiche répété souvent]; le cinquième, en habit déguenillé, en mauvaise perruque, avec un domino de papier couvert de vers tirés du poème, figurant la poésie; le dernier était revêtu d’un domino, aussi bariolé de toutes sortes de notes de musique. De ces deux figures la première paraissait se soutenir sur l’autre et la faire chanceler. Ce groupe, après s’être promené beaucoup dans l’assemblée et s’être fait remarquer de tout le monde, s’est rendu au milieu delà salle, et ils' sont tombés tous ensemble et tout à plat.
4. — On ne tarit point sur les épigrammes, sarcasmes, quolibets, que s’attire le sieur Poinsinet par sa fatuité et son impudence, malgré la chute générale de sonpoëme. Il essuya, l’autre jour, à la Comédie Italienne, une mortification bien propre à l’humilier, s’il était susceptible d’humiliation. M. le marquis de Sennecterre, l’aveugle, était au foyer de ce spectacle où la conversation étant tombée sur le nouvel opéra : il dit à son laquais qui le conduit : « Quand l’auteur paraîtra ici, faites-le venir à moi, que je lui fasse mon compliment. » Poinsinet se présente; le domestique l'arrête, le mène au marquis qui l’embrasse tendrement, et s’écrie : « Mon cher maître, recevez mon remerciement du plaisir que vous m’avez fait; votre opéra est plein de beautés; la musique en est délicieuse; il est fâcheux
que vous ayez eu à travailler sur des paroles aussi ingrates »
Et tout le monde de rire.
* S. — Deux filles du commun, nées à Compiègne et venues à Paris pour se soustraire à une suite de malheurs, y ont donné, dans leur obscurité, le spectacle rare de l’amitié la plus constante et la plus courageuse. Leur vertu est heureusement venue à la connaissance de madame la comtesse de Forcalquier. Elle en a fait part à madame la marquise du Défiant, et ces deux dames ont excité la charité de M. le duc et de madame la duchesse de Choiseul, de M. le duc de Penthièvre et de diverses autres personnes de la cour, au point qu’on a assuré un sort honnête
et une sorte de bien-être à ces deux infortunées. Il manquait un historien à tant de belles et généreuses actions : madame la présidente de Meynières, ci-devant madame Belot, connue par des romans et différentes autres productions, vient de les célébrer dans une espèce de nouvelle manuscrite, intitulée : le Triomphe de l’Amitié, ou Jacqueline et Jeanneton. Les faits y sont simples et vrais, mais revêtus de tout le charme, de tout le pathétique qu’y peut mettre une femme sensible, exercée à écrire. Sa modestie et quelques raisons particulières ne lui permettent pas de la donner au public. Une de ces deux personnes est attaquée d’une épilepsie accidentelle, et M. Malouet, médecin accrédité et fort charitable, a entrepris la cure gratuitement.