ET PHILOSOPHE
Ce mortel profana tous les talents divers :
U charma les humains qui furent ses victimes;
Barbare en actions et philosophe en vers,
11 chanta les vertus et commit tous les crimes.
Haï du dieu d'amour, cher nu dieu des combats,
11 baigna dans le sang l’Europe et sa patrie.
Cent mille hommes par lui reçurent le trépas.
Aucun n’en a reçu la vie (I).
12. — On ne saurait rendre le degré d’avilissement où est (ombé M. Poinsinet par sa présomption intolérable. On en peut juger par les deux vers qu’on va rapporter, très-dignes du personnage, s’ils ne le sont pas trop d’être présentés au public :
Pégase constipé s’efforçant un matin,
Le petit Poinsinet fut son premier crottin (2).
(1) Ces vers sont de Turgot. — R.
(î) Cetle êpigramme est de Palissot. — R. ,
— L’Académie des Belles-Lettres a élu, le 4 de ce mois, M. de Rochefort à fa place de M. Mesnard. M. de Rochefort est connu pour un grand enthousiaste d’Homère. 11 a entrepris en vers la traduction de ce poème, et a déjà donné au public les six premiers livres.
13. — M. Dorât a pris le parti de répondre aux vers contre ses oeuvres, mais il a mis l’épigramme de côté, et tout le monde applaudit à la façon honnête et ingénieuse, dont il s’est tiré d’un pas toujours difficile, quand l’amour-propre est en jeu. Quoique l’épigramme passe généralement pour être de M. de La Harpe, comme quelques personnes l’attribuent à M. de Voltaire, il est parti de là, et la suppose réellement du grand poète. Voici ce qu’il lui dit :
Grâce, grâce, mon cher censeur!
Je m’exécute, et livre à ta main vengeresse Mes vers, ma prose et mon brevet d’auteur.
Je puis fort bien vivre heureux sans lecteur;
Mais, par pitié, laisse-moi ma maîtresse.
Laisse en paix les amours, épargne au moins les miens!
Je n’ai point, il est vrai, le feu de ta saillie.
Tes agréments; mais chacun a les siens.
On peut s’arranger dans la vie :
Si de mes vers Églé s’ennuie,
Pour l’amuser je lui lirai les tiens.
U. — M, de Clermont-Tonnerre, chevalier de Malte et désigné ambassadeur en Portugal, est un grand amateur de musique, et est musicien lui-même , mais défenseur de la musique française, à l’exclusion de toute autre. A l’occasion du nouvel opéra, il a rompu différentes lances, entre autres contre M. le chevalier de Chastellux, partisan décidé de la musique italienne. M. Poinsinet, qui voudrait s’identifier mal à propos avec Philidor, quoique le public en fasse une grande différence, a trouvé mauvais que M. le chevalier de Clermont se déchaînât partout contre Èrnelinde. Sa bile s’est exaltée, et il a fait une tirade de vers injurieux contre ce seigneur ; il a eu la hardiesse de les avouer et d’en donner des copies. Le détracteur de la musique italienne n’a fait que rire de cette espèce de satire; il l'a fait copier lui -
mêrhe et l'a envoyée à tous ses amis. Cette querelle musicale a fait du bruit. Le magistrat de la police en a été instruit, et l’on était sur le point de sévir contre M. Poinsinet et de le mettre au Fort-l’Évêque, lorsque M. le chevalier de Clermont est allé demander grâce pour ce poêle. 11 a fait entendre à M. de Sartine qu'un pareil éclat ferait plus de tort à un ambassadeur de Portugal qu’à un malheureux satirique; que M. Poinsinet était à l’abri de tout ridicule; mais que c’en serait un pour lui, chevalier de Clermont, qu’il souhaitait qu’on lui épargnât. En conséquence, M. de Sartine s’est contenté de mander le sieur Poinsinet, et de le réprimander en pleine audience.
£0. — 11 s’est formé à Paris une nouvelle secte, appelée les Économistes : ce sont des philosophes politiques, qui ont écrit sur les matières agraires ou d’administration intérieure. Ils se sont réunis et prétendent faire un corps de système qui doit renverser tous les principes reçus en fait de gouvernement, et élever un nouvel ordre dé choses. Ces messieurs avaient d’abord voulu entrer en rivalité contre les Encyclopédistes et former autel contre autel ; ils se sont rapprochés insensiblement ; plusieurs de leurs adversaires se sont réunis à eux, et les deux sectes paraissent confondues dans une. M. Quesnay, ancien médecin de madame la marquise de Pompadour, est le coryphée de la bande; il a fait, entre autres ouvrages, la Philosophie rurale. M. de Mirabeau, l’auteur de l’Ami des hommes et de la Théorie de l’Impôt, est le sous-directeur. Les assemblées se tiennent chez lui tous les mardis, et il donne à dîner à ces Messieurs. Viennent ensuite MM. l’abbé Baudeau, qui est à la tète des Éphémérides du citoyen ; M. Mercier de La Rivière, qui est allé donner des lois dans le Nord et mettre en pratique, en Russie, les spéculations sublimes et inintelligibles de son livre de l’Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques; M. Turgot, intendant de Limoges, philosophe pratique et grand faiseur d’expériences ; et plusieurs ^ autres, au nombre de dix-neuf à vingt. Ces sages modestes pré- 6 tendent gouverner les hommes, de leur cabinet, par leur influence sur l’opinion, reine du monde.
21. — On parle d’une scène comique, arrivée, ces jours derniers, dans l'appartement de la reine, entre madame la princesse de Talmont et M. le contrôleur-général. La première ne
connaissant pas M. de L'Averdy, ou faisant semblant de le méconnaître, l’a entrepris dans une conversation, où, par un persiftlage allégorique et soutenu, elle a continuellement comparé ses opérations à des drogues, mauvaises, altérées, falsifiées, rajustées. Quand on en est venu à l’éclaircissement, elle a prétendu l’avoir pris pour l’apothicaire de Sa Majesté. Ceux qui connaissent madame la princesse de Talmont assurent qu’elle est d’une gaieté à se permettre pareille malice.
23. — 11 court de temps en temps ici de petites historiettes, dont les oisifs s’emparent avec avidité; elles servent d’aliment aux conversations ; chacun se les transmet avec plus ou moins de grâce; mais, à force d’être répétées et ressassées, elles acquièrent un air de vérité, et se perpétuent jusqu’à ce qu’il succède quelque chose de nouveau. L’aventure du capucin de Meudon peut être mise au rang de ces contes frivoles, quoique bien des gens l’attestent.
Ce capucin était un frère quêteur qui revenait dans son couvent avec ce qu’il avait de poisson pris. Un voleur l'arrête et lui demande, le pistolet sous la gorge; la bourse ou la vie. Le moine fait ses représentation?, lui déclare que c’est tirer la poudre aux moineaux, qu’un homme de sa robe n’a pas grand’ chose à donner : l’autre insiste, lui fait vider ses poches, scs goussets, ses aisselles, sa tirelire, forme une capture de trente-six livres, et s’en va. Le moine le rappelle, et lui dit : « Monsieur, vous me paraissez mettre bien de l’humanité dans votre procédé : rendezmoi un service ? Je vais rentrer dans mon couvent : j’aurais besoin de justifier que j’ai été volé, ou je cours risque d’essuyer un châtiment plus cruel que la mort ; tuez-moi, ou fournissezmoi quelque excuse... — Père, que faut-il faire? — Tirez-moi votre pistolet dans quelque endroit de ma robe, que je puisse prouver avoir fait quelque défense. — Volontiers, étendez votre manteau. » Le voleur tire. Le capucin regarde : «Mais il n’y paraît presque pas — C’est que mon pistolet n'était chargé qu’à
poudre... Je voulais vous faire plus de peur que de mal. — Mais vous n’avez point d’autre arme sur vous? — Non. » A ces mots, le capucin lui saute au collet... : « Coquin ! nous sommes donc à armes égales... » Ce moine était grand, gros et vigoureux; il terrasse le voleur, le roue de coups, le laisse pour mort sur la
place, reprend ses trente-six livres et un louis en outre, et revient triomphant à son couvent.
23. — M. de La Louptière a envoyé à M. Dorât le madrigal suivant, à l’occasion de l'épigramme qu’on a vue sur les vers de ce poète:
Non, les clameurs de tes rivaux Ne te raviront point le talent qui t’honore;
Si tes fleurs étaient des pavots,
Tes jaloux dormiraient encore.
27. — La demoiselle Duprat, chanteuse des chœurs de l’Opéra, ayant besoin de deux cent soixante-huit livres, il y a neuf ans, M. Poinsinet s’offrit de les lui faire trouver sur une montre de quarante louté qu’elle avait. Cette demoiselle lui confia sa montre, et M. Poinsinet lui apporta l’argent, sans lui donner aucun renseignement sur ce qu’était devenu le bijou ; il se contenta de lui en faire une reconnaissance. Quelque temps après, mademoiselle Dupral, se trouvant en fonds, remit à son agent douze louis pour retirer sa iùontrcet payer le principal et les arrérages du prêt : oneques depuis elle n’a revu ses douze louis, ni sa montre, ni M. Poinsinet. Depuis qu’il est question de son opéra, elle a retrouvé cet auteur; elle l’a d'abord traduit devant M. le lieutenant général de police, qui a bien voulu s’en mêler. Mais ce magistrat ayant en vain interposé sa médiation, il a conseillé à la demoiselle de porter l’affaire en justice réglée ; ce qui a été fait. Un nommé Vermeille, avocat en possession de faire des mémoires plaisants et de remplacer le sieur Marchand à cet égard, se propose de s’égayer sur la friperie de M. Poinsinet. 11 y a de quoi.
29. — Le Parlement et le Conseil s’étant battus réciproquement à l’occasion d’un maître des requêtes nommé Chardon, un facétieux a fait l’épigramme suivante :
Pour un Chardon on voit naître la guerre.
Le Parlement à bon droit y p'rétend,
Et d’un appétit dévorant S’apprête à faire bonne chère.
Le roi leur dit : «Messieurs, tout doucement !
Je ne saurais vous satisfaire :
Laissez là tout cet appareil ;
Je vois mieux ce qu’il en faut faire : Je le garde pour mon Conseil ! »>
Janvier. — 9. — Les Français ont donné aujourd’hui Amêlise, tragédie nouvelle d’un M. Ducis, employé dans les bureaux à Versailles, âgé de plus de quarante ans(i). Ce drame, qui ne mérite aucune analyse, est tombé, sans pouvoir se relever comme tant d'autres. On ne conçoit pas comment les Comédiens, qui font les difficiles vis-à-vis des auteurs, et sont quelquefois plusieurs années à recevoir une pièce, ont pu agréer celle-ci, détestable en tout point, qui n’a pu les séduire ni par des coups de théâtre, ni par la beauté de la versification. Cet exemple prouve mieux que jamais combien ces juges sont ineptes et destitués de toutes les qualités nécessaires pour un pareil examen.
11. — Dans un conseil tenu le lundi 4 janvier. Sa Majesté a signé le nouveau projet pour continuer la reconstruction du Louvre. Il y a eu de grands débats. M. le contrôleur général s’opposait fortement à cette dépense. M. le marquis de Marigny l’a emporté. Il sera appelé : le Palais des sciences et des arts. On y doit transporter la Bibliothèque du Roi, y établir un Muséum, c’est-à-dire une galerie, où l’on placera les bustes et les monuments élevés aux génies de la nation. Les cabinets d’histoire naturelle, les académies, les tableaux du roi, etc., occuperont ce grand monument. On doit vendre l’emplacement de la Bibliothèque du Roi, lorsqu’elle sera transportée.
12. — Il se passe de grands mouvements dans la littérature relativement au Mercure. Un ci-devant avocat, devenu libraire, nommé Laeombe, offre de se charger de l’entreprise du journal.
'1) Jean-François Ducis, né à Versailles le 14 août 1733, est mort en cetle ville le 30 janvier 1816. La tragédie d’ Amélise a été imprimée, pour la première fois, eu 1836, dans le volume d' Œuvres posthumes de ce poëte, publié par M. Caropenon. — R,
a 46 MÉMOIRES SECRETS DE BACHAUMONT.
de payer toutes les pensions assignées dessus, de faire un sort très-heureux à M. de La Place, d’augmenter même les fonds de cet établissement. Il né demande que la liberté de faire faire l’ouvrage par qui bon lui semblera. On croit que c'est pour le remettre entre les mains de M. Marmontel.
15. — M. Rousseau, de Genève, étant venu à Paris avec son opéra des Neuf Muses (t), que les nouveaux directeurs lui ont demandé, il s’en est fait une répétition chez le pririce de Conti, au Temple, d’où l’on a conclu que cet opéra n’était pas jouable. M. Rousseau a par occasion été voir son Devin de village ; il est sorti enthousiasmé du jeu de mademoiselle d’Ervieux.
16. — La Faculté de Médecine a rendu hier un décret de tolérance à l’égard de l’inoculation. Il a passé à la pluralité de trente voix contre vingt-trois; mais il faut qu’il soit confirmé dans une assemblée subséquente. Lorsque le décret de la Faculté sera revêtu de toutes ses formalités, il faudra qu’il soit remis au procureur général. Il sera ensuite communiqué à la Faculté de Théologie, qui s’expliquera et donnera sa décision. Avant que ce concours de suffrages soit réuni, il s’écoulera bien du temps.
18. — La secte des Economistes a une rivale. A la tête de ce 9 dernier parti est M. de Forbonnais. Les premiers regardent l’a- , griculture comme le seul bien d’un État. Ceux-ci font résider sa , richesse dans les manufactures et dans le commerce. Ces mes- » sieurs, suivant l’usage, se chantent pouille réciproquement.
Chaque parti a un journal, qui est comme l’arsenal où se déposent toits les traits qu’on se lance de part et d’autre. Les Èphé- > mérides, dont on a parlé, est celui des Économistes : le Journal
* économique est le répertoire de l’autre secte. C’est M. de Grâce
* qui fait ce dernier journal.
19. — I/assemblée de la Faculté de Théologie du primâ mensis de ce mois, prorogée au jour du lundi 18, a enregistré la lettre de cachet du Roi, qui lui défend de délibérer et de réclamer contre l’addition faite à la Censure de Bélisaire, et a cependant délibéré que cette addition n’était pas son ouvrage, s’abstenant néanmoins de dire son sentiment sur le fond de cette addition.
{!) Il s’agit probablement des Attises galantes qui avaient été représentées sur le théâtre de l’Opéra en 1747. — R.
20. — M. l’abbé Barthélemy, garde des médailles du roi, de l'Académie des Belles-Lettres, a succédé à M. Dubois dans la place de secrétaire général des Suisses. Cette place vaut trente mille livres de rente. Elle est faite pour un tout autre homme qu’un savant, et des officiers généraux l’ont reçue pour récompense.
22. — M. Sedaine, auteur du Philosophe sans le savoir, ayant envoyé chercher de l’argent à la caisse des Comédiens, a été fort surpris, quand on lui a dit que la pièce était tombée dans les règles, et qu’il n’y avait plus de droit. L’auteur confondu a écrit aux histrions une lettre à cheval, où il les traite avec le dernier mépris, et attaque même leur probité, en se plaignant : 1° qu’il n’a point été averti; 2° que les Comédiens ont malicieusement joué sa pièce dans des circonstances malheureuses, où ils sentaient bien qu’il n’irait personne au spectacle ; 3° qu’ils louent pour cinquante mille écus de petites loges à l’année, dont le produit réparti devrait entrer dans le calcul journalier ; 4° qu’ils ont une infinité d’entrées arbitraires, dans lesquelles les auteurs ne devraient pas entrer, et qu’il faudrait mettre encore en ligne de compte. Les Comédiens ont été fort indignés qu’un comique maçon les traitât avec cette hauteur. On assure qu’en conséquence ils ont arrêté qu’ils renverraient leurs rôles â. M. Sédaine, et que sa pièce ne serait plus représentée, pour preuve de leur désintéressement et de leur générosité. Cette affaire fait grand bruit, et pourrait être mise en justice.
23. — L’abbé Routh, ou plutôt le Père Roulh, car il n’avait jamais abjuré l’institut des Jésuites, retiré à Bruxelles, vient d’y mourir. Il avait travaillé à la continuation de Y Histoire romaine des Pères Gatrou et Rouillé, il avait eu part aux journaux de Trévoux pendant plusieurs années, et passait, en outre, pour un génie délié et politique, très-initié dans les mystères de son ordre, dont il était grand enthousiaste.
24. — M. l’abbé Le Gendre, grand-oncle de madame la duchesse de Choiscul, de madame la maréchale de Broglie, frère de madame Doublet, fameuse par sa société illustre, savante et choisie, vient de mourir, âgé de quatre-vingt-huit ans. C’était une espèce d’homme de lettres médiocre, mais fort lié avec beaucoup d’auteurs, et surtout avec Pifon, qui l’a célébré dans différentes pièces de vers. 11 avait fait une comédie du Gour-
mand. On peut juger, par cet échantillon, dans quel genre il travaillait. Il n’a rien fait imprimer. Du reste, M. l'abbé Le Gendre avait le3 mœurs très-douces, était un excellent convive, et jouissait, dans la plus grande vieillesse, de cette santé de corps à laquelle contribue beaucoup la tranquillité d'âme, qu’il a conservée jusqu’au dernier instant.
25. — On parle beaucoup d’une belle action de mademoiselle Guimard, la première danseuse de l Opéra. Cette actrice, trèscélèbre par ses talents, ayant eu un rendez-vous, dans un faubourg isolé, avec un homme dont la robe exigeait le plus grand mystère, a eu occasion d’y voir la misère, la douleur et le désespoir répandus dans le peuple de ce canton, à l’occasion des froids excessifs. Ses entrailles ont été émues d'un pareil spectacle, et des deux mille éçus, fruit de son iniquité, elle en a distribué elle-même une partie, et porté le surplus au curé de Saint-Roch pour le même usage. On sera peut-être surpris qu’il y ait un homme assez fou pour payer aussi cher une semblable entrevue. On le sera moins, quand on saura que mademoiselle Guimard est entretenue, par M. le maréchal prince de Soubise, dans le luxe le plus élégant et le plus incroyable. La maison de la célèbre Deschamps, ses ameublements, ses équipages, n’approchent en rien de la somptuosité de la moderne. Terpsichore. Elle a trois soupers par semaine : l’un composé des seigneurs de la cour et de toutes sortes de gens de considération; l’autre, d’auteurs, d’artistes, de savants, qui viennent amuser cette Muse, rivale de madame Geolïrin en cette partie. Enfin un troisième, véritable orgie, où sont invitées les filles les plus séduisantes, les plus lascives, et où la luxure et la débauche sont portées à leur comble.
26. — 11 n’est point de passion que le temps n’use à la fin. Mademoiselle Clairon est dans la plus grande désolation; M. de Valbclle, sur le cœur duquel elle comptait au point de se flatter de l’épouser, vient de la jeter dans le désespoir, par une apparition subite qu'il a faite après une longue absence, et un retour encore plus rapide en Provence, où il est, dit-on, éperdument épris d’une femme de considération.
— Les directeurs de l’Opéra, pour se dédommager du peu de monde qu’ils ont à leur spectacle, ont imaginé de former des
quadrilles pour les bals, qu'ils ont composés des danseuses les plus élégantes et les plus agréables, avec des habillements trèspropres à exciter la curiosité. Ce genre varié d’amusements attire beaucoup de gens, amateurs de la nouveauté.
27. — Les Italiens ont donné aujourd’hui la première représentation des Moissonneurs, comédie en trois actes et en vers, mêlée d’ariettes. Les paroles sont de M. Favart, et la musique est de M. Duni. Quant au drame, c'est exactement l’histoire de Booz, de Ruth et de Noémi. 11 est singulier de voir un tel sujet présenté sur un pareil théâtre. Quelque susceptible qu’il soit de morale et d’intérêt, il prête peu à la gaieté, aux sarcasmes, qu’on regarde comme l'assaisonnement des drames chantants. Il y a dans le premier acte des morceaux philosophiques sur l’agriculture, trop embellis d’un esprit étranger à la chose. Quoi qu’il en soit, la pièce a été reçue avec des transports qu’on a pour tout ce qui vient de cet auteur. La musique est agréable, mais n’a pas cette force d’harmonie dont Philidor a coutume de nous étonner. Madame Favart y a joué, comme de raison, et en faveur de l'enfant qu’elle vient d'avoir, on lui a permis de prétendre encore aux grâces de la coquetterie. Quelques plaisanteries triviales et grossières ont fait remarquer aux critiques deux sortes de style dans cet ouvrage, et l’on veut toujours que l’abbé de Voisenon prête sa main officieuse au sieur Favart. 11 est certain qu’on y a distingué deux sels tirés de différentes mines.
28. — Le mausolée du cardinal de Fleury, découvert depuis peu à Saint-Louis-du-Louvre, est du sieur Le Moine. On y voit le cardinal couché; la Religion le reçoit dans ses bras. Aux pieds est la France éplorée, qui détourne les yeux de ce spectacle douloureux. Dans l’enfoncement, on reconnaît l’Espérance, ferme sur son ancre, qui, levant les yeux au ciel, semble désigner le bonheur du cardinal. Cette dernière idée du compositeur n’est pas assez sentie par le commun des spectateurs. La figure du cardinal est très-bien ; celle de la Religion’a de la noblesse et de Fonction. On n’est pas si content de celle de la France. En général, elles sont trop colossales pour la petitesse du vaisseau, et l’on ne peut y trouver le point de vue nécessaire. Ce monument, qui devait être exécuté aux frais du roi, n’a été payé qu’en partie par Sa Majesté ; la famille a fait le reste, ainsi qu’une
chapelle qui est vis-à-vis, oit le môme artiste a sculpté en relief une Annonciation (t).
30. — On croit que le Mandement de M. l’archevêque contre Bélisaire, après beaucoup de variations de la part de ce prélat, sera lancé incessamment, et même publié demain dimanche au prône. Pour le coup, l'auteur sera sans doute obligé de donner une rétractation, pour pouvoir rester dans le sein de l’Académie Française. Un prêtre, nommé Vial, compatriote de Marmontel et l’homme de confiance de M. de Beaumont, avait suspendu le coup jusqu’à présent ; mais la foudre va partir. Les plaisants continuent à rire de l’auteur. On a rajeuni l’épigramme ci-jointe, peu répandue jusqu’à présent :
Si Marmontel eût été Bélisaire,
Il eût bien mieux parlé du trône et de l’autel :
Si Bélisaire eût été Marmontel,
11 eût pris sagement le parti de se taire.
31. — Le gentilhomme ordinaire de la Chambre de service a voulu réconcilier le sieur Sedaine avec les Comédiens. 11 l’a envoyé chercher, et l’a sollicité de faire quelques politesses à la troupe. Cet auteur s’y est refusé, et Préville a juré de ne point jouer dans la Gageure de village, petite pièce en un acte de ce poète maçon, annoncée depuis longtemps. Il y a apparence qu’elle sera mise au rebut. L’autorité, en général, ménage beaucoup les histrions.