‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 56 sur 86 · FÉVRIER. — 1. — ÉPIGRAMME DE M. MARMOXTEL C03TRE M. PIRON · texte numérisé non relu

FÉVRIER. — 1. — ÉPIGRAMME DE M. MARMOXTEL C03TRE M. PIRON

Le vieil auteur du cantique à Priape,

Humilié, s’en allait à la Trappe,

, (1) L’église de Saint-Louis-du-Louvre qui, pendant plusieurs années, a servi au culte protestant, est aujourd'hui entièrement démolie. — R.

(î) En réponse à celle qu’on a vue au 4 octobre 1766, Piron répliqua par celle-ci :

Vieil apprenti!, aoyea mieux avivé

Une autre toia, et noua crierons merveille i

Tires plus droit où vous aurei visé.

Sinon aurcs du sifdet par l’oreille.

Pleurant le mal qu’il avait fait jadis.

Mais son curé lui dit : «Jîon Métromane,

C’est bien assez d’un plat De profundis.

Rassurez-vous : le Seigneur ne condamne Que les vers doux, faciles, arrondis ;

Ce qui séduit, voilà ce qui nous damne :

Les rimeurs durs vont tous en paradis. »

— Avant-hier, on a brûlé au pied du grand Escalier un livre intitulé : Histoire impartiale des Jésuites, depuis leur établissement jusqu'à leur première expulsion. L’arrêt du Parlement, rendu le 29 janvier et publié aujourd’hui, le condamne comme contenant des maximes dangereuses, des principes erronés et une déclamation indécente contre tous les ordres monastiques. Ce livre est de M. Linguet, auteur de la Théorie des lois civiles.

— On a publié hier au prône le Mandement de M. l’archevêque de Paris, portant condamnation d’un livre qui a pour titre : Bélisaire, par M. Marmontel, de l’Académie Française. M. l’archevêque fait lui-même l’analyse de son Mandement, dans sa conclusion. Il y donne la récapitulation de tous les points traités dans le corps de l'ouvrage. Il y dit que la raison doit être subordonnée à la révélation; qu’il sera toujours glorieux aux souverains de protéger la foi catholique; que c’est leur droit et leur devoir, en usant du glaive (comme il est dit au corps du Mandement, page 34); que la religion catholique est le plus ferme appui du trône. La conclusion du Mandement condamne l’ouvrage de Bélisaire, comme contenant des propositions fausses, captieuses, téméraires, scandaleuses, impies, erronées, respirant l’hérésie et hérétiques. Ce Mandement contient cinquante-six pages in-4<>.

2. — On a dû jouer aujourd’hui, sur le théâtre de madame la duchesse de Villeroi, Y Honnête criminel (1). Ce drame a été resserré et retouché, quant au style, par M. Marmontel et autres

O le plue grand de tons les étourdis I Vit-on jamnii balourdise pareille I En réparant les élus des maudits.

Vous enrojes, par des raisons palpables,

Votre ennemi Piron en Paradis,

Et rotre ami Voltaire b tous les diables.

(I) Drame, par Fenouillot de Falbaire, imprimé en 1767 et représenté seulement sur des théâtres de société.

auteurs de cette cour-là. Ce sont les Comédiens Français qui représentent. 11 y a eu dimanche une répétition très-larmoyante.

5. — Le bal (1) de cette nuit a été fort gai. Le sieur Poinsinet en a fait en grande partie les honneurs et le plaisir. Différentes demoiselles des quadrilles, à la tète desquelles était mademoiselle Guimard, ont entouré le poète qui n’était point masqué, et, sans dire gare, sont tombées sur lui à coups de poing, à qui mieux mieux. En vain le pauvre diable, qui n’osait se revancher, demandait pourquoi on le tourmentait ainsi ? « Pourquoi as-tu fait un méchant opéra?» lui répondait-on en chorus. Et les coups de pleuvoir de nouveau sur lui comme grêle. Cette farce, assez bête, a attiré tous les spectateurs, et n’en fut pas moins désagréable pour le sieur Poinsinet, qui a eu beaucoup de peine à s’échapper, roué, moulu de coups, maudissant sa gloire, et sentant combien une grande réputation est à charge.

6. — 11 se répand une E pitre de M. Marmontel à mademoiselle Guimard, trop longue pour être transcrite ici. C’est à l’occasion de l’aumône dont on a parlé (2). Le poète, qui l’appelle jeune et belle damnée, étale dans cette plaisanterie une gaieté pédantesque. On voit qu’il cherche à faire contre fortune bon cœur. Elle ne cadre nullement avec la componction qu’il devrait avoir, et ne sent point le pénitent gémissant sous les censures ecclésiastiques.

A propos de mademoiselle Guimard, on a oublié de dire que M. de La Borde, le valet de chambre ordinaire du roi, ne contribue pas peu à soutenir le luxe de cette actrice. M le maréchal prince de- Soubise est l’amant honoraire; le second est l'amant utile, mais modeste, se tenant toujours dans la plus grande réserve, sortant comme les autres, et même avant les autres, des soupers brillants quelle donne toutes les semaines, ainsi qu’on a dit.

9. — Dans l’assemblée de la Faculté de Théologie, du 3 de ce mois, il a été fait lecture d’une lettre de M. le comte de Saint- Florentin au syndic, pour lui dire que l’intention du roi était toujours qu’il ne fût plus parlé ni délibéré en rien sur la conclusion de la Censure de Bélisaire. Malgré cette lettre et les dé-

(1) A l'Opéra.

(2) Vov. 25 janvier 1768.

fenses de la part du roi, la Faculté coutinue à s’occuper de cet objet dans des assemblées particulières. Elle n’est pas contente du Mandement de M. l’archevêque.

— M. l’archevêque, échauffé par les dévots, s’est plaint au Gouvernement de l’audace avec laquelle le sieur Favart a osé traduire sur le théâtre de la Comédie Italienne un sujet de l’Écriture sainte (t)..ll a demandé la suppression de ce drame, tant à la représentation qu’à la lecture. On en a suspendu la vente. Quant au premier point, la pièce va encore et la chose est restée indécise.

ti. — M. l’abbé Barthélemy est fort scandalisé d’une farce jouée au bal, qui est une espèce d’épigramme en action contre lui. Un grand homme maigre, sec, dégingandé comme cet abbé, s’est présenté devant l'assemblée, masqué en Suisse, avec une calotte et un manteau noir : « Qu’est-ce que cela, beau masque? De quel état êtes-vous ? Abbé ou Suisse ? — I/un et l’autre, tout ce qu’on voudra, pourvu que cela me rende trente mille livres de rentes (2). » On prétend que M. le duc dc#Choiseul est irrité île cetle critique, et voudrait découvrir le plaisant.

13. — Outre Y Almanach des Spectacles, intitulé les Spectacles de Paris, les intendants des Menus-Plaisirs font imprimer, par ordre des gentilshommes de la Chambre, un autre almanach, qui a pour titre : État actuel de la musique du roi et des trois spectacles de Paris. C’est le sieur Vente, libraire, qui a ce privilège, et le livre n’est soumis à aucune inspection de police. Il s’est adressé au sieur Poinsinet, pour faire l'article historique de la Comédie Italienne, c’est-à-dire une notice ou espèce d’avertissement concernant ce spectacle. Cet auteur l’a traîne en longueur jusqu’à la veille du jour de l’an, et, dans un moment où il le savait à Versailles, il a envoyé le morceau. Le prote et autres garçons, très-pressés et instruits de l’attente du libraire, se sont mis tout de suite en besogne, et l’on a porté l’almanach en présent, suivant l’usage, aux acteurs de chaque Comédie. Ceux de la Comédie Italienne ont été surpris de s’y voir très-maltrailés, et d’y trouver un éloge complet du petit auteur; ils s’en sont

(1) Yuy. 27 janvier 176S.

(2) Yoy. 20 janvier !708.

plaints à M. le duc de Duras. On a arrêté la vente de l'almanach, et l’on a été obligé de mettre un carton pour corriger l’imper*tinence du sieur Poinsinet. Le premier exemplaire est devenu très-rare et fort cher.

16. — Un cordonnier de femme, nommé Charpentier, fait aujourd’hui le second tome de M. André, perruquier si fameux, il y a quelques années, par sa pièce du Tremblement de terre de Lisbonne. Celui-là ne compose point encore, mais joue des comédies chez lui, entre autres Zaïre, oii il exécute le rôle d’Orosmane. Cette parade fait l’histoire du jour dans ce pays de modes et d’oisiveté, surtout depuis que le duc de Chartres y a assisté* avec d’autres seigneurs de la cour. Ce prince y est allé à six chevaux, et c’est à qui aura des billets pour ce spectacle burlesque.

17. — M. Poinsinet ne joue pas toujours un rôle passif; il attaque à son tour, et vient de s'escrimer contre M. Marmontel, qu’il plaisante sur son Epitre à mademoiselle Guimard. C’est une espèce de lettre en vers, où il reproche à ce philosophe de louer l’action de cétte demoiselle, comme si elle était extraordinaire parmi les filles de son état, qu’il trouve aussi susceptibles d’humanité que les autres. Il le blâme ensuite de prétendre qu’un théologien ait nécessairement un cœur de bronze. Cette facétie est trouvée par bien des gens plus légère que celle de- M. Marmontel.

19. — Le sieur Sedaine va bientôt paraître en justice pour une anecdote qui ne lui fait point honneur, quelque bon que son procès paraisse au fond et dans la forme. On a parlé (I) de son mariage, exécuté l’année dernière, cl de la réclamation des héritiers de madame Le Comte, morte de chagrin. L’ingratitude de ce poète maçon a contribué autant que la jalousie à faire pérircette femme de douleur. Elle avait fait donation au sieur Sedaine d’une maison ayant trois corps de logis, bon et excellent bien. On prétend qu’il Voulut, dès qu’il fut marié, la mettre à exécution et faire sortir cette bonne femme de chez elle. Cette scène, renouvelée du Tartufe, est un des moyens que font valoir les héritiers, pour rentrer en possession du bien,, et faire casser une

(I) Vey. IS mai 1767.

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donation qu’ils regardent comme le fruit de la séduction et de l’obsession.

22. — On ne parle plus de l’affaire du sieur Poinsinet (1). On assure pourtant quelle se poursuit toujours par les voies ordinaires de la justice. Des gens prétendent même qu’il y aura un Mémoire, non par l'avocat Vermeille, mais par Palissot, auquel , cas il sera plus méchant que plaisant. D’ailleurs, il est à craindre qu’il ne vienne trop tard.

2g. — M. l’abbé Bandeau, secrétaire de la société des Économistes et rédacteur de leur journal, appelé les Éphémérides du citoyen, va en Pologne, où on lui fait avoir une prévôté royale, bon et excellent bénéfice. On prétend que le monarque, d’ailleurs, est bien aise d’avoir ses conseils pour la législation, dont il doit devenir maître incessamment; auquel cas il veut mettre en pratique les principes essentiels de la société politique. En un mot, cet abbé va être le pendant de M. de La Rivière en Russie. Les gens de Paris, qui ont vu de près ces modernes Solons, rient bien de voir associés au gouvernement des États ces philosophes cyniques, qui ne savent pas gouverner leur ménage. On reproche, entre autres choses, à M. de La Rivière d’avoir une femme qu’il tient éloignée de lui, et pour laquelle il a les plus mauvaises manières.

Mars. — 6. — Les représentations des moissonneurs se continuent avec une fureur qui redoublerait, s’il était possible, et si la salle pouvait s’élargir. Il n’y a pas de représentation où quelques gens étouffés pour le moment, n’attestent la bonté du spectacle. Quoi qu’il en soit, les dévots "Sont outrés de ce succès, et n’ayant pu arrêter le cours de la pièce, ils ont voulu se venger sur le censeur, dont voici l’approbation littérale :

« J’ai lu, par ordre de monseigneur le vice-chancelier, les J/oissonneurs. Si l'on n’avait représenté sur nos théâtres que des pièces de ce genre, il ne se serait jamais élevé de question sur le danger des spectacles, et les moralistes les plus sévères auraient mis autant de zèle à recommander de les fréquenter, qu’ils ont gouvent déclamé avec chaleur pour détourner le public d’y assister. A Paris, ce 24 janvier 1768. Signé Marin.

(I) Voy. 17 décembre 1767.

Cette approbation, en effet très-singulière, a fait crier contre le sieur Marin, et le clergé s’est remué avec chaleur pour s'en plaindre. La rumeur parait pourtant apaisée; mais il a fait mettre des carions à tous les exemplaires qu’il a pu retirer, et a substitué une approbation toute simple. M. le contrôleur général l’a rayé de sa main sur la liste des pensions, et il lui en a ôté une de deux mille livres qu’il avait.

7. — On débite à l’occasion des circonstances actuelles, relatives à la Bretagne et à la nomination de M. Ogier pour aller tenir les états extraordinaires de Saint-Brieuc , une centurie de Xostradnmus que voici :

Dans une armorique cité Doit être allégresse publique,

Quand Aiguillon sera piqué Par le dard du valet de pique (I).

S. — Madame Denis, nièce de M. de Voltaire, et sa compagne tidèle depuis nombre d’années, vient de quitter ce cher oncle, et est à Paris depuis peu avec madame Dupuis, la petite-fille du . grand Corneille, et qui doit son établissement au zèle officieux de M. de Voltaire. Cette séparation donne lieu à mille propos que le temps seul peut éclaircir. On débite aussi que M. de Voltaire va àStuttgard, chez le duc de Wurtemberg, répéter des sommes considérables qui lui sont ducs. D’autres donnent à ce voyage un motif plus important et plus fâcheux. Ils disent que M. de La Harpe, accueilli par M. de Voltaire avec tant de bonté, a eu l’ingratitude de lui voler des manuscrits, où il s’explique, avec toute la liberté qu’on se permet dans le silence du cabinet, sur le Gouvernement de France, les ministres et le roi même; que, dans la crainte que cette publicité ne lui attire des ennemis redoutables et de fâcheuses affaires, il avait cru devoir prévenir la poursuite de sa personne en se retirant chez l’étranger.

9. — Mademoiselle Ileinel, danseuse de Stutlgard, élève du sieur L’Épi, élève lui-même du sieur Vestris, est à Paris, et a débuté u l’Opéra, le 26 du mois dernier. Sa manière noble, majestueuse, et accompagnée des grâces sévères de la haute danse,

(I) Le valet de pique se nomme Ogier. . ,

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