Il n’est plus de doute sur le fait des pâques de M. de
Voltaire : on varie seulement sur les motifs, que les uns attribuent à la peur du diable, d’autres à la politique. I/acte dont il a accompagné cette cérémonie peut servir de commentaire à sa conduite. Le jour même, et sortant de la sainte table, il a prêché ses vassaux : il leur a débité tous les principes de la morale la plus pure et la -plus sage; il a apostrophé un de scs paysans, connu pour un coquin; il l’a exhorté à se réconcilier avec Dieu, à reconnaître combien il lui était redevable, et à lui son seigneur, de n’avoir pas été pendu; il a fini par lui dire, s’il n’avait pas encore accusé ses fautes, de le faire à son pasteur, ou «à lui. Ce dernier mot ayant gâté tout le reste, a fait dégénérer en farce ce spectacle vraiment édifiant pour les dévots. Les deux lettres dont on a parlé sont également vraies, et celle à madame du Detfand donne encore mieux la clef de cette étrange conduite. . . .
17. — M. le marquis de Ximenès, fort connu dans la république des lettres, comme auteur et comme protecteur, est sur le point de se marier avec la fille d’un nommé Jourdan, dont on a quelques romans et autres ouvrages peu connus. Son peu de fortune et sa très-mince réputation donnent à cet hymen un air de désintéressement, qui fait beaucoup d’honneur à M. de
Ximenès. La mère était une madame Duhalley, fort renommée autrefois par sa beauté, son esprit, sa galanterie et ses intrigues ; elle avait fini par épouser le pauvre diable, père de la demoiselle en question.
19. — Un nommé Lévêquc, garde-magasin des Menus-Plaisirs, a laissé une veuve fort riche. Malgré la jouissance des plaisirs de toute espèce que lui offrait ce tripot, elle s’est éprise de M. Caron de Beaumarchais , auteur d 'Eugénie, plus renommé encore par ses intrigues que pour ses talents littéraires, et veuf aussi. Tous deux convolent en secondes neces; et, quoique la femme soit encore dans le deuil, elle a déposé ses crêpes funèbres pour s’orner des atours de l’hymen le plus galant.
On assure que M. le duc d’Aumont, à qui madame Lcvêque*a présenté son contrat de mariage à signer, comme au gentilhomme de la Chambre d’année, son supérieur, lui a répondu : « Rappelez-vous, Madame, le sort de la première ; je craifis bien de signer en même temps votre billet d’enterrement. »
20. — On voit, dans Y Avant-Coureur du 18, la déclaration suivante de M. de Voltaire :
« J’ai appris dans ma retraite qu’on avait inséré dans la Gazette d’Utrecht, du H mars 1768, des calomnies contre M. de La Harpe, jeune homme plein de mérite, déjà célèbre par la tragédie, de Warwick et par plusieurs prix remportés à l’Académie Française avec l'approbation du public. C’est sans doute ce mérite-là même qui attire les imputations envoyées de Paris contre lui à l’auteur de la Gazette d’Utrecht.
« On articule, dans celte Gazette, des procédés avec moi dans le séjour qu’il a fait à Ferney. La vérité m’oblige de déclarer que ces bruits sont sans aucun fondement, et que tout cet article est calomnieux d’un bout à l’autre. Il est triste qu’on cherche à transformer les nouvelles publiques et d’autres écrits plus sérieux en libelles diffamatoires. Chaque citoyen est intéressé à prévenir les suites d’un abus si funeste à la société.
« Fait au château de Ferney, pays de Gex en Bourgogne, ce 31 mars 1768. Signé Voltaire. »
21. — M. Poinsinet, ce poète très-médiocre, plus renommé que les poètes les plus célèbres, réparait aujourd’hui sur la scène, à l’occasion de l’escroquerie dont on a parlé dans le
temps (l),'et dont l’accuse mademoiselle Duprat, chanteuse des chœurs de l’Opéra. Le Mémoire contre cet auteur, que différents avocats.se disputaient le plaisir de faire, paraît enfin; mademoiselle Duprat le débite elle-même ; il est signé d’elle, mais on le croit de Me Cocquelcy de Chaussepierre. Il n’est pas aussi plaisant qu’il pouvait l’être, et l’on a manqué l'à-propos. Marchand, le grand faiseur de pareilles facéties, est désolé de .n’avoir pas eu à traiter cette matière; il dit qu’il aurait acheté à priv d’argent la clientèle de cette chanteuse.
22 — M. l’abbé Yvon, qui a fait tant de bruit lors de la thèse de l’abbé de Prades (2), et poursuivi comme infidèle, quoique le plus croyant de France, avait entrepris une Histoire ecclésiastique, qu’il avait déjà conduite à son troisième volume. Comme il avait pour censeur le même que M. Marmontel lors de Bélisaire, le lieutenant de police a cru qu’il n était pas prudent de laisser '£ la discrétion d’un pareil examinateur un livre de l’importance de celui en question. Après différents revirements, l’affaire a été portée devant M. l’archevêque, qui, entouré d’hommes ignorants et à préjugés, s’est absolument opposé à la publicité de la suite de cette Histoire qui devait avoir douze volumes. En vain l’abbé a demandé ce qu’on trouvait de répréhensible dans son ouvrage; il n’a pu en tirer raison; il a été obligé de suspendre ou de laisseY là son manuscrit.
24. — Mademoiselle Le Blanc de Croûzol, connue à l’Opéra sous le nom de mademoiselle Duprat, a excité contre elle un orage considérable par le mémoire qu’elle a répandu contre M. Poinsinet. Il a eu recours à madame la comtesse de Langeac, ci-devant madame Sabbatin, sa protectrice, et M. de Saint-Florentin a exigé des directeurs de renvoyer cette actrice.
2G. — H paraît que le sieur Audinot, dont la troupe joue à Versailles, a beaucoup de succès. On parle surtout de sa fille, âgée de huit ans, appelée mademoiselle Eulalic, qui réunit les talents du chant, de la danse et de la déclamation. Elle avait déjà reçu les applaudissements les plus distingués, le 3 août dernier, à la fête que M. le chevalier d’Arcq donna à madame la comtesse de Langeac, dans un opéra-comique nouveau, intitulé :
(1) Voy. 27 décembre 1767 et 22 février 1768.
(2) Voy. I février 1762.
Le Bouquet. Il a été donné à Versailles avec un aussi grand succès.
27. — M. de Voltaire remplit Paris de lettres où il parle de sa communion pascale. Dans une'entre autres à M. de Falbaire, l’auteur de Y Honnête criminel, il avoue cette bonne action ; mais il ajoute : « Toujours rancune tenante contre maître Aliboron, dit Fréron. » Tout cela vérifie le pronostic du bon Père Adam. Ce Jésuite , très-longtemps assez déplacé chez M. de Voltaire , était le plastron de toutes les plaisanteries , des sarcasmes, des bons mots de ceux qui étaient à la table de ce poète magnifique. Quelqu’un lui dit, un jour : « Que faites- vous ici. Père? Ne voyezvous pas que vous n’allez pas à tout ce monde-là? » Le béat répondit : « Je patiente, je guette le moment de la grâce. » Au reste, M. de Voltaire commence à se rendre un peu au grandmonde, et le duc de Villa-Hcrmosa, Espagnol, qui était à Paris pour apprendre le français, a obtenu l’agrément de ce grand homme, et se rend auprès de lui.
— Une dame Vestris, échappée des débris de la troupe des spectacles du duc de Wurtemberg, est venue ici, et a donné dans les yeux du duc de Duras, qui veut, en conséquence, l’attacher à la Comédie Française. On l’a fait jouer sur le théâtre des Menus Plaisirs pour coup d’essai, et toute la cour du gentilhomme de h^ Chambre la trouve divine. Elle prétend débuter dans les rôles de mademoiselle Clairon. On verra si le public ratifiera ce jugement très-suspect.
Une autre actrice doit débuter incessamment dans le rôle de Médée; c’est une demoiselle Fleury, appelée la Belle ou la Bête, car elle est susceptible des deux surnoms. On la distingue ainsi de deux autres Fleury, illustres dans les fastes de Cythère : la douairière, ou la marquise de Fleury, celle sur laquelle Chevrier s’est si fort étendu dans son Colporteur ; et Fleury la jolie, ou Fleury Hocquart, du nom de son entretcncur. Quoi qu’il en soit, la première veut que son nom passe d’une manière plus durable à la postérité : elle a été initiée à l’art de la déclamation, par le chevalier de La Morlière, auteur très-connu par ses aventures, ses escroqueries et son admirable talent de bien jouer la comédie sur le théâtre et hors du théâtre.
28. — Madame Denis, n’ayant pas trouvé sa conduite envers •son oncle fort approuvée dans ce pays-ci, s’est enfin rendue à
ses instances, à ce qu'on assure, et a donné son consentement pour la vente de Ferney. On prétend que M. de Voltaire, par arrangement, lui a fait ici un sort pécuniaire qui doit la mettre à même de tenir une maison (1); en conséquence, elle en a loué une.
29. — Le président Langlois de La Fortelle vient de mourir: c'était un homme d’esprit, quoique de la chambre des Comptes. Il avait fait, en sortant du collège, c’est-à-dire il y a plus de vingt ans, un vaudeville fort couru dans le temps et fort caustique, dont le refrain était :
Ah ! le voilà, ali ! le voici,
Celui qui n’en a nul souci.