ÉPIGRAMME SC R M. POINSINET LE MYSTJFIÉ, PAR M. GUICHARD
De lui seul toujours satisfait , lt se croit le héros du Pinde :
11 vante tout ce qu’il a fait,
Tout, jusqu’à sa froide Emeiïnde (2).
« Messieurs, et mon Cercle l 3) aux Français? »
De son cercle il ne sort jamais;
Catins sont ses douces liesses ;
H est sans goût, sans mœurs, sans lois;
Enfin il ressemble à ses pièces :
On ne peut le voir qu’une fois.
M. Poinsinet ayant écrit, à cette occasion, au père de M. Guichard pour lui dénoncer son fils comme un mauvais sujet, il a reçu la réponse suivante (3) :
« J ai bien 1 honneur de vous connaître. Monsieur; votre réputation en tout genre est établie, et je suis étonné que mon fils ose 1 attaquer; je lui en dirai deux mots très-vertement. Je n ai point vu son épigramme ou ses épigrammes contre vous. Mais, si, de votre aveu, il n’a que de petits talents , quel tort peut-
(1) Son oncle lui faisait vingt mille francs de pension.'— VV.
(2) Voy. 24 novembre 1767.
(3) Voy. 7 sept. 1764.
(4) On n’a pu avoir la lettre envoyée par M. Poinsinet à M. Guichard, mais les mots soulignés sont de cette lettre. — B.
il faire à ces grands talents que Paris et la cour admirent dans M. Poinsinet? Ernelinde sera-t-elle moins Ernelinde ? Ainsi du
reste Vous êtes trop sensible; M. de Voltaire est, dit-on, de
même; le moindre trait qu'on lui décoche le rend malade : c'est apparemment le faible des âmes sublimes.
« Votre délicatesse surle chapitre des mœurs est, par exemple, on ne peut mieux placée. J’ai en main uqe lettre anonyme de votre fabrique à Hérissant contra mon fils , laquelle , jointe à d’autres faits dé cette nature, prouve merveilleusement que vos mœurs sont irréprochables, et combien ce malheureux fils aurait dù les respecter. Les siennes ne sont pas si pures, si j’en crois ces chansons obscènes que vous marquez lui avoir entendu chanter à volrç table. Je puis vous assurer cependant, Monsieur, de sa réserve à cet égard devant moi et parmi mes sociétés j ce qui me ferait conclure, avec votre permission, qu’il faut absolument que votre cercle ne soit pas bien composé. Comme l’accusation est grave, et qu’en matière de mœurs je suis au moins aussi rigide que vous, je vous prie de m’envoyer quelques-unes de ces chansons, pour voir un peu si cela est de la force de Gilles, garçon peintre (1), et de Cassandre , aubergiste (2).
« Je suis, avec tous les sentiments que vous méritez,
Monsieur, etc.
- « P. S. Pardon si, dans la suscription de cette lettre, je ne fais point usage de votre qualité à.' Académicien des Arcades de Rome ;
je craindrais de paraître faire une plaisanterie. »
30. — La secte des Économistes, fort alarmée du départ de l’abbé Baudeau qui se dispose à passer en Pologne, où il est nommé, comme on a dit, à un bénéfice, après différents conciliabules, a déféré la plume à M. Dupont, un de ses membres.
Il avait déjà travaillé au journal de la Société, connu sous le nom des Éphémérides, et il va reprendre cette tâche. Quant à l’abbé Baudeau, avant de partir il n’a pas voulu laisser la France, sans ses dernières instructions sur ce que ces enthousiastes appellent la science : il a consigné ses principes dans l’Atas au %
(1) Opéra-comique du sieur Poinsinet. — B.
(î) Parade jouée en société. — B.
MÉMOIRES SECRETS DE BACIIVriMONT.
peuple sur son premier besoin, et dans la Lettre d'un gentilhomme ' de Languedoc à un conseiller au Parlement de Rouen. Use récrie,
”* dans l’un et l’autre, sur les craintes qu’a occasionnées l'exportation. Il attaque, entre autres, les Remontrances du Parlement de
* Rouen, et provoque cette Cour, avec une hardiesse et une véhé-
* mence qui caractérisent un homme très-abondant dans son sens. *Cet ouvrage fait grand bruit.
. — Il est question de créer à l’Académie des Belles- Lettres deux places d’honoraires de plus, et deux places de pensionnaires. Les deux premières paraissent destinées au cardinal de Bernis et à M. de Boulogne, intendant des finances. Les deux plus anciens des associés monteront à celles de pensionnaires, qui seront désormais fixées à douze, ainsi que celles d’honoraires, et il se trouvera deux places d’associés à donner.
Mai. — 1. — Toutes les circonstances de la communion pascale de M. de Voltaire sont remarquables : voici l’ordre et la marche de cette cérémonie (1). 11 faut savoir d’abord qu’il a fait bâtir l’église paroissiale de Ferney, avec cette inscription, très-propre à fournir matière aux dissertations des commentateurs futurs : Dicavit Deo de Voltaire (?). M. de Voltaire est parti de chez lui, précédé de deux de ses gens portant des hallebardes, en forme de suisses. Venait après l’architecte avec le plan de l’église, espèce d’offrande que le catéchumèhe faisait précéder comme acte de sa réconciliation. Il marchait ensuite, avec la figure d’un pénitent, avec la componction sur le visage et sans doute dans le cœur. Deux gardes-chasse fermaient la marche, la baïonnette au bout du fusil. A l'entrée de l’église, s’est trouvé * le Père Adam, qui a fait le rôle de médiateur entre le ciel et le pécheur. On est instruit du reste, et du sermon surtout. Il ne faut pas oublier les tambours et les fanfares qui célébraient ce grand jour.
— Les Comédiens Français se disposent à jouer dans la semaine prochaine Béverley , tragédie bourgeoise, que le sieur Saurin a tirée d’une pièce de Moore, intitulée The Gamester. Le
(I) La cérémonie burlesque que l’on se plaît à décrire ici est une pure dérision : tout cela est de la plus grande fausseté. — XV.
(î) Le rédacteur, pour faire une plaisante équivoque, estropie à dessein l’inscriplion île l'église, qui est : De n erexit Voltaire.
traducteur a voulu enchérir sur le génie sombre et noir de son modèle ; il a ajouté la scène de l’enfant, prise dans une situation de Cléceland. Ce genre, à coup sur, n’aurait pas réussi jadis; mais le Français commence à regarder avec intrépidité les scènes atroces, et si son âme n’a pas plus d’énergie qu’autrefois, son œil en supporte au moins davantage dans l’action théâtrale.
2. — 11 est dans ce pavs-ci des gens à bons mots qui rient de tout et ne manquent jamais l'épigramme sur quelque sujet que ce soit. On ’a dit, à l'occasion des nouveaux habillements des officiers aux gardes, si beaux par devant et si laids par derrière, que c’était pour les empêcher de tourner le dos. Réflexion amère et qui rappelle des faits peu honorables pour le régiment.
— Mademoiselle Asselin, qui avait dansé à l’Opéra, où elle avait eu peu de succès, il y a neuf ou dix ans, vient d’y reparaître. Elle arrive chargée des dépouilles de l’Angleterre, où elle a brillé longtemps. Elle est fort courue aujourd'hui ; elle n’a pas la majesté de mademoiselle Heinel,mais elle est taillée en grand, comme elle, et s’attire beaucoup de partisans. D’ailleurs, elle a le genre plus étendu, et, outre le terre à terre, elle donne dans la gargouillade et les entrechats. Elle a la jambe un peu grosse. . En un mot, c’est une recrue très-agréable pour les spectateurs luxurieux qui abondent à ce théâtre.
3. — M. le prince de Conti donne ordinairement tous les lundis un concert en son hôtel. Hier, au lieu de ce divertissement, il a fait exécuter à huis clos une petite fête pour Mademoiselle. Il n’y avait que six personnes, à cause, des conjonctures douloureuses où se trouve la famille royale (I). On a représenté 17mpromplu de campagne, comédie en un acte, de Poisson. M. le duc de Chartres y a fait le rôle de père : ce (pii a beaucoup amusé sa sœur, par les bouffonneries que le jeune prince a mêlées dans son rôle.
o. — M. Le Camus, de l’Académie dca Sciences, l’un de ceux qui ont été dans le Nord pour déterminer la mesure de la terre, en 1736, vient de mourir de la poitrine.
6. — M. Poinsinet n’est pas resté sans réplique au Mémoire de mademoiselle Le Blanc de Crouzol : le sien paraît. Au grand
(I) La maladie du prince de Lamballc. — 11.
étonnement de tout le monde, il est plein de bon sens, de sagesse et de modération, ce qui fait présumer qu’il n'est pas’ de cet auteur. 11 présente sa cause dans le jour le plus favorable, et ramène de son côté le public équitable. 11 est signé du sieur Blanc de Verncuil, avocat.
7. — Il court une histoire aussi plaisante que vraie sur M. Barthe, poète provençal , auteur des Fausses infidélités , et plus propre, à ce qu’il paraît, à manier la plume que l’épée. Ayant eu une querelle littéraire dans une maison avec M. le marquis de Villette, la dissertation a dégénéré en injures, au point que le dernier a défié l'autre au combat , et lui a dit qu'il irait le chercher le lendemain matin à sept heures. Celui-ci, rentré chez lui et livré aux réflexions noires de la nuit et de la solitude, n'a pu tenir à scs craintes et à toutes les horreurs qu’il envisageait pour le lendemain. Il est descendu chez un nommé Solier, médecin, homme d’esprit et facétieux, demeurant dans la çiême maison, rue de Bichelieu, et lui a exposé ses perplexités et demandé ses conseils... «N’est-ce que cela? je vous tirerai de ce mauvais pas. Faites seulement tout ce que je vous dirai. Demain matin, quand M. de Villette montera. chez vous, donnez ordre à votre laquais de dire que vous êtes chez moi , et de me l’amener. Pendant ce temps , cachez-vous sous votre lit. » Barthe veut répliquer: « Ne craignez rien, encore un coup, et laissezvous conduire. » Le lendemain on introduit M. de Villette chez M. Solier, sous prétexte d’y venir chercher M. Barthe... « 11 n'y
est point; mais que lui veut monsieur le marquis? » Après
les difficultés ordinaires de s'expliquer, il conte les raisons de sa visite... «Vous ne savez donc pas, monsieur le marquis, que M. Barthe est fou? C’est moi qui le traite, et vous allez en voir la preuve... » I.c médecin avait fait tenir prêts des crocheteurs. On monte, on ne trouve personne dans le lit; on cherche dans l’appartement. Enfin M. Solier, comme par hasard, regarde sous le lit; il y découvre son malade... « Quel acte de démence plus décidé ! » On l’en tire plus mort que vif. Les crocheteurs se mettent à ses trousses et le fustigent d’importance , par ordre de l’Esculape. M. Barthe, étonné de cette mystification, ne sait s’il doit crier ou se taire. La douleur l’emporte, il fait des hurlements affreux. On apporte ensuite des seaux d’eau, dont on
arrose les plaies du pauvre diable. Puis, on l’essuie, on le recouche : et son adversaire émerveillé se frotte les yeux, a peine à croire tout ce qu’il voit , mais ne peut disconvenir que ce poète ne soit vraiment fou : il s'en va, cii plaignant le sort de ce malheureux. Du reste, M. Barthe a trouvé le remède violent, surtout de la part d’un ami, et ne prendra vraisemblablement plus M. Solier pour le guérir de ses accès de folie.
îj. — Le* Joueur anglais a paru hier sous le nom de Béverletj , tragédie bourgeoise imitée de l’anglais. On n’avait point fait mention sur l’affiche de M. le duc d’Orléans, quoiqu’on l’ait annoncé la veille : ce qui signifiait que ce prince, dans sa douleur, s’abstenait du spectacle, ou du moins qu’il n’y était quïncognito, à cause de la mort du prince de Lamballc. Ce drame a eu un très-grand succès, et le mérite.
9. — La demoiselle Le Blanc de Crouzol fait paraître une Réponse au Mémoire du sieur Poinsinet. Celle-ci est signée d’un avocat nommé Ader, et, en conséquence, est plus grave que la première sortie contre cet Académicien des Arcades de Rome. Elle ramène le lecteur du coté de la demanderesse. 11 est très-vrai que la demoiselle de Crouzol a été rpnvoyéc de l’Opéra pour cette affaire.
if; — La pièce de Réverley a eu encore plus de succès aujourd’hui que samedi. L’auteur a adouci la férocité du dernier acte, en ne faisant lever au Joueur qu’une fois le poignard sur " son fils : il s'attendrit tout à coup et l’embrasse. On a remarqué que presque toutes les mêmes femmes qui avaient assisté à la première représentation, étaient revenues à la seconde, malgré les frémissements convulsifs qu’elles avaient éprouvés. On ne donnera ce spectacle que deux fois par semaine , à cause de Molé, dont le rôle est très-fort, et dont la poitrine pourrait ne pas suffire à un service plus répété. Tout est loué jusqu’à la sixième représentation.