Jacques-Bernard Durey de Noinville, président hono
raire au Grand-Conseil, est mort il y a quelques jours (i) : il était académicien libre de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, et membre de la Société royale de Londres.
— M. Piron, qui, dans un âge encore plus avancé que M. de Voltaire, conserve, ainsi que lui, tout le feu de sa jeunesse, et toujours son rival quand il s’agit de faire assaut d’esprit et do sarcasme, s’est permis une saillie à l’occasion de la longue Epitre du dernier au Vaisseau baptisé soüs son nom; il l’adresse au négociant propriétaire du bâtiment, et s’écrie :
Si j’avais un vaisseau qui se nommât Voltaire,
Sous cet auspice heureux j’en ferais un corsaire.
29. — II s’élève de toutes parts une tempête littéraire contre M. l’abbé de La Bletterie, et les différents auteurs qu’il a attaqués lui rendent avec usure les traits de satire qu’il leur a lancés. Au reste, son ouvrage prête infiniment à la censure et pour le fonds et pour le style. Il aurait dû être plus modeste, et se souvenir que, lorsqu’on a une maison de verre, il ne faut pas jeter des pierres dans celle d’autrui.
30. — Mademoiselle Camille est morte dans sa jolie maisoir^ de Montmartre, où M. Cromot, premier oommis des finances, • lui a donné jusqu’au dernier moment les marques de l’attachement le plus tendre. Elle a expiré entre les bras de cet amant magnifique. En vertu du privilège qu’ont les Comédiens Italiens de n'êtrc pointexcommuniés, cette actrice a reçu ses sacrements, et elle a été enterrée en l’église du lieu. C’est le sieur Dehesse qui, comme Doyen des comédiens ses camarades, a conduit le deuil. Par les soins de M. Cromot, il s’est trouvé un cortège magnifique au convoi; on y comptait plus de cinquante carrosses bourgeois. Mademoiselle Camille était fort aimée, et joignait aux plus grands talents toutes les qualités de l’àme les plus précieuses. Elle a fait un testament en faveur de sa famille, qui fait également honneur à son jugement et à son cœur.
31. — On travaille au pont qui doit suppléer à celui de Ncuilly, qui dépérit depuis longtemps, et dont la débâcle des glaces de l’hiver dernier avait accéléré la ruine. Le nouveau pont doit
(I) Le 20 juillet.
être au bout du Cours, en face de la place de Louis XV. On doit couper une partie de la montagne connue sous le nom de l'Étoile, comme aussi élever de beaucoup la grille de Chaillot. M. Perronet, ingénieur célèbre des ponts-et-chaussées est chargé de la construction de ce monument.
Août. — 1. — 11 est très-vrai que J. -J. Rousseau est parti de Trye et s’est rendu à Lyon, toujours herborisant, botanisant. Cette passion l’occupe aujourd’hui tout entier. Il est resté peu de temps dans cette dernière ville, pour y voir une dame de ses amies; il y a fait une recrue de quelques enthousiastes du même genre, et le moderne Tournefort s'est mis en marche avec eux pour faire ensemble des découvertes de plantes et de simples. Ils sont actuellement dans les montagnes du Dauphiné. On juge qu’ils pénétreront jusqu’aux Alpes. Il est incroyable à quel degré le philosophe genevois pousse l’ardeur de cette étude. On ne doute pas qu’il ne se distingue un jour dans ce genre, comme il a déjà fait dans tous ceux qu'il a embrassés. Ces nouvelles connaissances doivent le satisfaire d’autant plus , qu’elles le mettent à même d’exercer l’amour de l’humanité dont il est si noblement dévoré, et peut-être sera-t-il plus heureux à guérir nos maux physiques qu’il ne l’a été dans la cure de nos maux moraux.
2. — Les amateurs commencent à se préparer pour la vente de la bibliothèque de feu M. Gaignat, ce curieux si recherché qui se piquait de n’avoir que des livres uniques. L’impératrice de toutes les Russies a fait offrir, du cabinet de livres entier, d’abord la prisée telle qu’elle a été faite, le quart en sus, ce qu’on voudrait y ajouter pour la fantaisie des acheteurs et des concurrents, entin deux cent mille livres de pot de vin. La clause du testament de M. Gaignat, portant expressément que ces livres soient vendus à l’encan, s’est opposée à des conditions aussi avantageuses. On cite, entre autres raretés de ce cabinet, un exemplaire des Contes de La Fontaine, écrit à la main et sur du vélin, dont le travail a coûté dix-huit cents livres. Enfin chaque Conte est enrichi de deux ou trois estampes, plus ou .moins, gravées par des jeunes gens, habiles que M. Gaignat a pris chez lui, et dont lui seul a eu les planches, qu’il a fait rompre. On estime cet ouvrage complet vingt-cinq à trente mille livres.
11. — L ’ Oraison funèbre de la reine, prononcée à Saint-Denis, a duré cinq quarls d’heure. M. de Pompignan a mis en opposition la religion de Sa Majesté avec l'esprit d’incrédulité si commun aujourd’hui. 11 a paru se complaire à faire des portraits satiriques des philosophes du siècle, et à se venger théologiquement de tous les brocards que plusieurs lui ont prodigués. On se doute bien que M. de Voltaire n’est pas celui qu’il ait eu le moins en vue, et il l’a désigné avec les couleurs odieuses que lui a fournies son zèle amer.
12. — Un particulier se promenant aux Tuileries, il y a quelque temps, un inconnu l’aborde, le salue, et lui dit qu’il a des choses importantes à lui communiquer dans un tète-à-tête. Le premier s'écarte de sa compagnie et reste seul avec l'étranger. Celui-ci lui déclare qu'il se connaît à l’avenir ; qu’il lui voit sur la physionomie les choses les plus heureuses à lui apprendre, et qu’il ne doute pas qu'il ne lui sache gré de son attention. L’autre, faible et crédule, sans doute, se livre à la charlatanerk* de cet imposteur, qui, après les simagrées ordinaires, après avoir visité ses mains, observé tous les traits du visage du patient, lui étale et lui pronostique une longue suite de prospérités. La dupe enchantée remercie fort le devin, lui donne un écu de six livres, et s'en va fort contente. Le bohémien, piqué d’avoir fait tant de frais pour une si légère récompense , rappelle cet homme, lui ajoute qu'il y a quelque chose qu’il ne lui a pas dit, parce que ce n’est pas un événement aussi heureux que les autres ; que, toute réflexion faite, il est pourtant essentiel qu’il en soit prévenu pour y remédier s’il est possible. 11 lui confirme alors toute la bonne, fortune dont il l’a flatté; mais il lui annonce qu’il aura à trois époques différentes, très- prochaines, trois accès de convulsions, dont le dernier sera si terrible qu’on ne peut savoir s’il en réchappera; que, s’il est assez heureux pour en revenir, il entrera dans un cours de félicités qui durera le reste de ses jours. Le prétendu sorcier quitte à ces mots le pauvre diable, et part comme un trait. Ce malheureux, frappé, retourne à ses amis, auxquels il raconte son aventure : ils veulent en vain le rassurer. 11 revient-chez lui dans une consternation dont il ne peut se remettre, et, après avoir eu successivement les deux accès de convulsions pronostiqués, il entre dans
le troisième, si torrible que tous les médecins n’y peuvent rien. On a recours à M. Petit, philosophe encore plus que médecin, et qui joint à de grandes connaissances de l'anatomie les talents d’un mime consommé. D’après l’exposition de l’état du malade, il se dispose à jouer une farce, dont il attend plus de succès que de ses remèdes. 11 se revêt de tout l’appareil d’un Bohémien : accoutrement singulier, longue barbe, extérieur malpropre, baguette à la main, rien n’est omis; et, s’étant bien mis au fait de toutes les circonstances de l’aventure, il se rend chez le convulsionnaire , auquel il en impose d’abord par sa hardiesse et l’étalage de son érudition. 11 écoute le récit du malade : il convient de l’habileté du devin qui lui a prédit sa maladie; mais ce n’est encore qu’un élève dans l'art de la nécromancie, et il n’a pu voir tout ce qu’un grand maître peut découvrir. Il fait alors montrer au malade sa main : il lui répète tous les heureux pronostics du premier sorcier q il en ajoute d’autres; enfin il en vient aux signes diagnostiques des convulsions, et, après bien des recherches, il trouve qu’elles ne seront point mortelles. Il dit cela avec tant d’emphase et de confiance, qu’il frappe l’imagination du malade. 11 lui prescrit quelques remèdes simples, auxquels il joint des formules précises et bizarres, qui annoncent toute la profondeur de sou art. Bref, après avoir fait quelques visites à cet hypocondrc, il ranime son espoir au point de faire cesser les accidents funestes qui étaient survenus. 11 lui administre quelque dose de gaieté de temps à autre, et le guérit radicalement, au point que l’homme est comme à son ordinaire.
Les docteurs moroses ont voulu critiquer la conduite de M. Petit : ils ont prétendu qu’il avait avili sa profession par un rôle indécent et malhonnête ; comme si leur première science n’était pas de guérir! comme si le plus habile médecin n’était pas celui qui emploie le moins de remède! Cette cure fait infiniment d’honneur au moderne nécromancien auprès des philosophes et des amis de l’humanité.
14. — Quelqu’un se plaignant, devant l’abbé de Voisenon, du grand chaud qu’il faisait à Saint-Denis, celui-ci répliqua : « C’est d’autant plus étonnant que vous aviez la fraicheur du puits. » Cette mauvaise pointe a pris dans ce pays à quolibets, et fait
beaucoup parler de Y Oraison funèbre de M. Le Franc dePompignan, évôque du Puv, qui, en effet, était, de l’aveu de tous les auditeurs, d’un froid à glacer.
15. — La république des lettres vient de perdre le sieur Deforges, mort subitement à table, il y a quelques jours. C’était un auteur moins célèbre par ses opuscules, que par ses malheurs. En 1749, il était à l’Opéra, lorsque le Prétendant fut arrêté. Il fut indigné de cet acte de violence ; il crut que l'honneur de la nation était compromis, et exhala ses plaintes dans une pièce de vers, fort courue alors, qui commence ainsi :
Peuple jadis si fier, aujourd’hui si servile,
Des princes malheureux vous n’éles plus l’asile...
Il ne put prendre sur son amour-propre de garder l'incognito; il se confia à un ami prétendu, qui le trahit; il fut arrêté et conduit au Monl-Saint-Michel, où il resta trois ans dans la cage, qui n’est point une fable, comme bien des gens le prétendent. C’es! un caveau creusé dans le roc, de huit pieds en carré, où le prisonnier ne reçoit le jour que par les crevasses des marches de l’église. M. de Broglie, abbé de Saint-Michel, eut pitié de ce malheureux. 11 obtint enfin qu’il eût l’abbaye pour prison. Ce ne fut qu’avec des précautions extrêmes qu’on put le faire passer à la lumière, de cette longue et profonde obscurité. Le caractère de M. Deforges, son esprit et ses qualités personnelles, lui gagnèrent les bonnes grâces de cet abbé, au point d'obtenir son élargissement au bout de cinq ans. 11 le donna à son frère, M. le maréchal, en qualité de secrétaire; et, madame la marquise de. Pompadour étant morte, il fut fait commissaire de guerre, de la nomination de ce général, suivant le droit de tous les maréchaux de France. M. Deforges avait supporté courageusement sa longue et cruelle captivité. Son esprit n’était point affaibli de tant de disgrâces, et M. le maréchal en faisait grand cas.
16. — La Grève n’a point désempli depuis quelque temps, et les supplices de toute espèce se sont succédé sans relâche. Ce spectacle affligeant pour l'humanité a réveillé la question si importante de savoir si un homme a le droit d'en faire périr un autre. On discute de nouveau le code criminel; on en démontre
l’absurdité, l’atrocité. On s’étonne que nos magistrats n’aient pas encore porté au pied du trône leurs représentations sur cette matière. Nos philosophes voudraient qu’on tournât au profit du bien public les bras dont on prive l’État par tant d’exécutions. Ils prétendent avoir résolu toutes les objections que l’on pourrait faire, et nous donnent, pour exemple de la possibilité de concilier cette indulgence avec la sûreté générale, celui de la feue impératrice de Russie (1), qui, pendant son règne, s’était imposé la loi de ne point signer un arrêt de mort; ils trouvent honteux qu’il nous vienne du Nord de pareilles leçons de morale et de législation.
17. — Mademoiselle Dangeville, cette héroïne émérite du Théâtre-Français, l’amour et les délices de tous les gens de goût, a une très-belle maison de plaisance à Vaugirard. C'est là qu’avant-hier, jour de sa fête, on lui en a donné une aussi agréable que magnifique. Elle a fait l'entretien du jour. Il y a d’abord eu un dîner de dix-neuf personnes, composé, en beaux esprits, de MM. de Saint-Foix, Le Mière, Dorât, Rochon et Duclairon, tout récemment arrivé de son consulat de Hollandè : 'en gens de la Comédie, des demoiselles La Motte, Fannier et de madame Drouin. Le reste était des anciens amis ou amants de la maîtresse de la maison. 11 ne faut pourtant pas oublier M. de Saint- Aubin, peintre, qui n’a pas le moins contribué aux divertissements. A la fin du dîner, après avoir beaucoup tosté en l’honneur de la reine de Vaugirard, M. de Saint-Foix a commencé des couplets sur la fête : tous ses émules l’ont suivi, jusqu'à ce qu’une symphonie, partie du jardin, ait annoncé quelque chose de nouveau. On s’est transporté vers les lieux d’où elle s’annonçait; on est entré dans un bosquet délicieux, où s’est trouvée la statue de mademoiselle Dangeville sous la figure de Thalie, avec tous les attributs de son art. On lisait, au bas du piédestal, un hymne de la composition de M. de Saint-Foix. On a procédé à l’inauguration de cette statue, et tous les beaux esprits sont venus en cadence, des guirlandes de fleurs à la main, lui . rendre leurs hommages. On a encore chanté des couplets; on a joué dilférentes petites parades, courtes, spirituelles et délicates. lin -
(, I) Elisabeth Petrowna, fille de Pierre le Grand.
suite, le jour tombant, tous les bosquets se sont trouvés illuminés : on a introduit le peuple: il s’est formé des danses partout. On avait établi des rafraîchissements pour celte populace, qui bénissait sans cesse l’illustre Marie. Enfin, un feu d’artifice trèsbrillant a terminé le spectacle. Un grand souper a suivi, ut le champagne et l’esprit ont recommencé à couler avec la même abondance.
18. — Des quatre-vingt-quatre pièces qui ont concouru pour le prix de l’Académie Française, neuf ont été choisies et ont suspendu longtemps les suffrages des juges. M. de La Harpe était du nombre. Son Epitre, qui roule sur les avantages de la Philosophie, avait beaucoup de partisans, et vraisemblablement il l’aurait emporté; il a malheureusement eu l'imprudence de se vanter d’avance qu’il avait le prix. Le bruit en est revenu à l’Académie, qui, instruite de cette présomption contraire aux règlements et aux lois du concours, a formé une délibération par laquelle M. de La Harpe a été déclaré exclu du concours. Seconde délibération, en même temps, qui décide que, pour éviter dorénavant de semblables indiscrétions, on n’ouvrira les biUets des noms des concurrents, que le jour même de la Saint-Louis, ou dans la séance qui doit le précéder.
19. — Entre les circonstances qui rendent remarquable le concours de cette année pour le prix de poésie de l’Académie Française, on en rapporte une des plus singulières. Un auteur a eu 1 impudence d’envoyer une pièce érotique dans le genre le plus infâme, et très-propre à servir de pendant à la fameuse Ode à Priape. M. Duclos, le secrétaire, a été chargé, de la part de la compagnie, de lui écrire une lettre très-forte, de lui faire la réprimande qu’il méritait, et de lui déclarer que l’Académie voulait bien par indulgence ne pas le dénoncer à la police, et lui épargner le châtiment qu'il aurait subi infailliblement.
r 24. — M. Dudoyer de Gastel, cx-Oratorien, est depuis plusieurs années très-rèspectucux adorateur de mademoiselle Doligny, cette virtuose de la scène française, que ses camarades admirent beaucoup sans être assez sottes pour l’imiter. La verve de cet auteur s’est échauffée auprès de cette beauté angélique, et, ne pouvant s’évaporer autrement, elle s’est condensée en un petit drame composé exprès pour y faire briller notre héroïne.
Le sujet est tiré d’un conte de M. Marmontel, intitulé Laurette.
On attend avec impatience la représentation d'un pareil drame, véritable production de l’ainour le plus pur.
25. — La foule empressée d'assister à la séance publique de l’Académie Française, le jour de Saint-Louis, augmentant d’année en année, et la garde ordinaire de six Suisses ne suffisant pas, on l’a renforcée cette fois-ci d’un détachement d’invalides, commandé par un officier. Malgré cette barrière formidable, le tumulte augmentait; la salle ne pouvait plus contenir les spectateurs, lorsque M. Duclos, secrétaire, maître des cérémonies de l’Académie, a fait fermer les portes, et, Messieurs étant en place, M. de Châteaubrun, directeur, a déclaré que la pièce qui a remporté le prix cette année avait pour titre : Lettre d’un fils parvenu, à son père, laboureur. M. Marmontel a lu, ou plutôt déclamé, l’ouvrage couronné. M. le directeur a repris la parole, a nommé l’auteur : M. l’abbé de Langeac; il l’a invité de paraître, et ce jeune élève d’Apollon est venu prendre la médaille. Tout le monde a applaudi à sa modestie et aux grâces ingénues de la mère répandues sur la physionomie du fils.
Il est arrivé, à cette assemblée, un petit incident qui, tout puéril qu’il soit, mérite d’être rapporté. Les portes de l’Académie étant fermées, et les Suisses de l'extérieur retirés, il est survenu beaucoup de monde, et l’on a pénétré facilement jusque dans l’Académie des Belles-Lettres, dont la salle précède celle de l’Académie Française. Vains efforts pour aller plus loin. MM. Le Mière et Dorât, courroucés de rester à la porte du sanctuaire des Muses, ont proposé de tenir l’Académie. Tout le peuple littéraire a applaudi; on s’est rangé autour de la table, et quel- «ju’un, qui avait la pièce couronnée imprimée, ayant proposé d’en faire lecture, on a parodié la grande assemblée. C’éfaient des éclats de rire, des brouhahas, dont le bruit retentissait jusque dans l’autre salle; ce qui a beaucoup incommodé les lecteurs, * et surtout M. Marmontel, dont les accents passionnés se perdaient quelquefois dans le tumulte.
26. — On sait aujourd’hui que l’homme de qualité, âgé de quatre-vingt-deux ans, dont on a parlé (1), et qui a concouru:
(1) Voy. 5 juillet 176S.
pour le prix de l’Académie Française, est M. le baron de Chàteauneuf, frère du feu maréchal de Maillebois.O n est surpris que l’Académie n’ait fait aucune mention de cette circonstance. Ainsi l’on a vu, dans ce jeu littéraire, la vieillesse aux prises avec l’enfance, et, suivant l'usage, la fortune a favorisé la dernière. M. le baron de Chàteauneuf est un courtisan épicurien. 11 a payé d’abord à la patrie le tribut des services militaires auxquels il a cru que sa naissance et sa qualité de citoyen l’obligaient, et s’est livré bientôt à un loisir philosophique; il a coulé ses jours fortunés entre les arts et les plaisirs, passant tour à tour des bras de Vénus dans ceux des Muses. Il s’adonne aussi à la peinture, à la musique, et s'entend un peu à tout.
Septembre. — 3. — Madame Bontems, auteur de quelques ouvrages, et; entre autres, d’une traduction en prose du poème des Saisons de Thompson, est morte, il y a quelques jours, des suites d’une maladie de femme, longue et douloureuse. Celte virtuose n’est point une grande perle pour la littérature. Cependant, en faveur de son sexe, on lui doit savoir gré de ses efforts, et elle mérite qu’on jette quelques fleurs sur son tombeau.
4. — La comparaison des différentes pièces imprimées qui ont concouru pour le prix de l’Académie, n’est point, au gré des connaisseurs, à l’avantage de celle de M. l’abbé de Langeac. Cela occasionne une grande fermentation dans le peuple littéraire, et bien des gens taxent l’Académie de partialité. On sait combien la mère a de crédit auprès de M. le comte de Saint-Florentin, et l’intérêt vif que ce ministre prend aux enfants de madame de Langeac. Un caustique, s’imaginant que ces raisons n’avaient pas peu contribué à déterminer les suffrages des juges, a fait l'épigramme suivante :
De par le roi, ces vers soient trouvés beaux !
Signé Louis, et plus bas, Piielypeaijx.
— On cite plusieurs traits du roi de Danemarck, qui annoncent sa jeunesse aimable. Ils ne répondent point à la gravité dont quelques gens, qui ne connaissent point l’humanité, voudraient qu’un monarque fût toujours accompagné. 11 y a quelques jours que, dans un souper où était l’ambassadeur de cette Majesté, on
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en parlait. Madame la marquise de Nicolaï dit fort étourdiment à ce ministre : « On assure que voire roi est une tôle... — Oui, Madame, une tête couronnée, » répliqua-t-il. Tout le monde applaudit à la manière honnête et polie avec laquelle cet étranger releva l’indiscrétion et l’indécence du. propos.
5. — M. De Parcieux, de l’Académie royale des Sciences, vient de mourir, le 2 de ce mois, d'une maladie de langueur, dans laquelle il a constamment soutenu la douceur de son caractère et la fermeté de son àme. Ce citoyen estimable et éclairé ne s’arrêtait pas à des spéculations vagues, propres seulement à exercer le génie d’un savant; il mettait ses études en pratique, et ne formait que des projets utiles et d’une exécution dont l’avantage était sensible pour tout le monde.
12. — Le Gouvernement, toujours en garde contre les livres prohibés, dont le commerce devient de plus en plus étendu, est alerte pour arrêter l’introduction qu'on pourrait faire de cette marchandise. On vient de surprendre un ballot d’une quantité trcs-grande d’exemplaires de la tragédie de Lothaireet Waldrade, ou le Royaume mis en interdit (I). On voit, à l’inspection seule du titre, combien il est sage à la police de ne point laisser pénétrer une pareille brochure, dans les conjonctures critiques de ses divisions avec la cour de Rome.
15. — On prétend que M. de Voltaire ne marche jamais sans la Bible, sous prétexte que lorsqu’on a un procès, il faut toujours avoir sous les yeux le factum de ses adversaires. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il possède parfaitement ce livre ; il s’en est pénétré, il en est plein, il le retourne sans cesse, il le dépèce pour enrichir ses ouvrages, mais à sa manière, et non sans doute comme le prédicateur, le théologien, ou le défenseur de la religion. On sait que l’Écriture sainte veut être lue dans la simplicité du cœur et de l’esprit; qu’aux génies superbes elle otTre des ridicules, des absurdités, des barbaries, des impiétés même,, et c’est ce que M. de Voltaire ne manque pas d’y trouver.
16. — M. De Lisle, fameux astronome, vient de mourir, le t i de ce mois, âgé de quatre-vingt-un ans. Il était pensionnaire vétéran de l'Académie des Sciences et professeur au Collège royal.
(1) Par Cudiu de La Brenellerie.
Son ardeur pour l'astronomie lui avait fait entreprendre différents voyages. 11 avait été jusqu’en Sibérie. 11 avait professé à Pétersbourg, et avait en conséquence prêté serment de fidélité à l’impératrice. De retour à Paris, on lui en fit un grief : il essuya des dégoûts à l’Académie, où on ne le regardait plus que comme pensionnaire étranger. 11 demanda sa retraite. Cette espèce de disgrâce, la jalousie de ses rivaux , les tracasseries qu’ils lui suscitèrent , empoisonnèrent sa vieillesse , d’ailleurs malaisée : il est mort dans une sorte d’indigence.
Z' il. — M. le duc de Nevers (l) vient de s’éteindre, âgé de près de quatre-vingt-douze ans. C’était un seigneur de beaucoup d’esprit, mais dont les mœurs ont passé quelquefois à la pour pour trop philosophiques. On prétend qu’il avait épousé la demoiselle Quinault, excellente comédienne, et sœur du fameux Dufresne. Le présent qu’il a fait à la France de M. le duc de Nivernois, est le plus beau trait de sa vie.
22. — 11 s’est élevé, depuis quelques années, en France, une secte de philosophes audacieux qui semblent avoir eu le système réfléchi de porter une clarté fatale dans les esprits, d’ébranler toute croyance, de renverser la religion et de la saper jusque dans ses fondements. Les uns, troupes légères du parti, armés du sarcasme et de l’ironie, ont d’abord, sous des allégories sensibles, des fictions ingénieuses, couvert d’un ridicule indélébile scs ministres, ses dogmes, sa liturgie et sa morale même. D’autres, spéculateurs profonds, cuirassés d’érudition, hérissés de métaphysique, se sont présentés le front découvert, l’ont attaquée à force ouverte, ont déployé contre elle les raisonnements les plus formidables, et, ne trouvant point d’athlètes dignes d’eux, sont malheureusement restés mailres du champ de bataille. Aujourd’hui que ces incrédules regardent leur ouvrage comme bien avancé, qu’ils attendent, du bénéfice du temps, que la lumière, gagnant de proche en proche, dissipe totalement la nuit des préjugés, de l’ignorance et de la superstition, ils attaquent leurs adversaires dans leurs derniers retranchements : ils prétendent prouver que la politique n’a aucun besoin de la religion pour le soutien et le gouvernement des États. C’est contre cette
(1) Philippe-Jules-Erançois Mazariui-Manciui, mort le 14 septembre.
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assertion, si ancienne, si répandue, et que les défenseurs du christianisme, poussés à bout, opposent pour dernier argument, qu’ils réunissent aujourd’hui leurs forces, et qu’ils semblent préparer un corps d’ouvrages dont plusieurs pénètrent déjà dans ce pays-ci. Tel est le livre intitulé la Contagion sacrée , ou Histoire naturelle de la superstition (I). On le prétend traduit de l’anglais d’un M. Jean Trcnchard.
27. — On vient de décocher encore un trait à M. l’abbé de Langeac, ou plutôt à l’Académie. Il y a apparence que c’est le dernier eflorl des mécontents. Voici l’épigramme :
J.’Académie, et ab hoc et ab hac,
A tes vers plats, sans raison et sans lime,
Donnant le prix, te prouve bien, Langeac,
Plus fortuné qu’un enfant légitime.
30. — Les directeurs de l'Académie royale de Musique ont proposé aux curieux de chercher une devise (I) pour la salle de l’Opéra qui n'est pas encore finie. Cette devise doit être en français et en deux vers. On n’en a encore vu que de mauvaises. M. Le Clerc de Montfnerci propose les deux suivantes :
Les arts dans ce palais prodiguent leurs merveilles,
Pour enchanter les cœurs, les yeux et les oreilles.
Ou
Dans ce palais brillant des beaux-arts et des fées,
Héros, dieux et démons, tous les êtres divers,
Dociles aux accords des modernes Orphées,
Sont le tableau mouvant de ce vaste univers.
Quoique celle-ci soit contre les conditions établies, que ce soit même plutôt une description qu’une inscription, les amis de l’auteur l’ont trouvée si belle, qu'ils lui ont conseillé de la rendre publique.
(1) Compose parle baron d’Holbach. Londres (Amsterdam, M.-M. Rey), 1768, ï vol. in-8».
(2) Diderot avait anciennement proposé celle-ci : IJ'ir. Marsyas Apollinem. Voy. 5 octobre I7C8.
Octobre. — 2. — On a exécuté, ces jours-ci, un arrêt du Parlement, qui condamne Jean-Baptiste Josserand, garçon épicier, Jean Lecuyer, brocanteur, et Marie Suisse, femme dudit Lecuyer, au carcan pendant trois jours consécutifs; condamne, en outre, ledit Josserand à la marque et aux galères pendant neuf ans, ledit Lecuyer aussi à la marque et aux galères pendant cinq ans, et ladite Marie Suisse à être renfermée pendant cinq ans dans la maison de force de l’flôpital-général, pour avoir vendu des livres contraires aux bonnes mœurs et à la religion. Ces livres sont : le Christianisme dévoilé, l'Homme aux quarante écus, Bride ou la Vestale, lesquels ont été lacérés et brûlés par l'exécuteur de la haute justice, lors de l’exécution des coupables. On s’est récrié contre la sévérité d’un pareil arrêt, qu’on attribue à M. de Saint-Fargeau, président de la chambre des vacations, homme dur et inflexible, et dont le jansénisme rigoureux n’admet aucune tolérance (t).
4. — Sa Majesté, qui n’avait point honoré M. Bouret de sa visite pendant tout le temps que le dérangement des affaires de ce financier l’avait mis dans le cas de suspendre les travaux du fameux Pavillon du Roi, n’a pu se refuser cette année aux désirs de ce serviteur si jaloux des regards de son auguste protecteur.
Le roi est allé un instant, le mercredi 28 septembre, visiter .ce fameux bâtiment. 11 l'a trouvé augmenté de plusieurs choses curieuses, mais surtout de sa statue, dont on a parlé il y a quelque temp«, et qui est exécutée, en marbre, par le sieur Tassard. Ce qui a le plus flatté Sa Majesté, ce sont deux vers inscrits au bas, composés par le sieur Bouret même (2) dans l’enthousiasme heureux de son amour et de sa reconnaissance. Ils caractérisent à merveille les vertus du maître, et le zèle tendre du sujet. Ils sont dignes de passer à la postérité la plus reculée, et valent sans doute ioules les légendes qu’aurait pu enfanter l’Académie des Belles-Lettres. Les voici :
Juste, simple, modeste, au-dessus des grandeurs,
Au-dessus de l’éloge, il ne veut que nos cœurs.
(1) Voy. 8 octobre 1768.
(2) Ces vers sont de Voltaire. Veye* sa lettre du 13 auguste 1768 à M. Bou- ^ ret. — R.
5. — Un plaisant s’est égayé au sujet de l’inscription que les directeurs ont demandée pour la nouvelle salle d'Opéra. 11 en a fait une qui ne sera sûrement pas adoptée; mais elle est piquante et mérite d’être transmise au public :
Ici, les dieux du temps jadis Renouvellent leurs liturgies :
Vénus y forme des l.aïs.
Mercure y dresse des Sosies.
8. — Bien des gens ont été étonnés de la dureté avec laquelle on a sévi contre les colporteurs flétris dernièrement par arrêt du Parlement, surtout vu l’énoncé des livres prohibés qu’on les accusait d’avoir vendus. Les gens au fait prétendent que leur grand grief est d’avoir distribué un libelle qu’on a craint de nommer dans un arrêt, quoiqu’il ait été annoncé, il y a plus d’un an, dans des gazettes étrangères. C’est le pamphlet intilu'é: les Sabbat ines et les Florentines (1). Le titre seul prouve combien ils étaient coupables, et justifie l’austérité des magistrats aux yeux des gens au fait de l’énormité des crimes politiques.
10. — M. l’abbé d’Olivet, de l’Académie Française, tombé en apoplexie-paralysie, il y a deux mois, et qui, malgré son âge de quatre-vingt-sept ans, a lutté depuis ce temps contre la mort, vient enfin de succomber après cette belle défense. Ce personnage, vraiment académique, est une perte d’autant plus grande, qu’il travaillait dans un genre peu à la mode aujourd'hui et qu’on semble mépriser. Ses traductions de Cicéron, regardées comme un chef-d’œuvre dans leur e’spèce, lui procureront une gloire, sinon brillante, du moins solide et durable chez la postérité qui en recueillera les avantages. Quant à la partie grammaticale de ce savant, quoiqu’il n’approchât pas de la métaphysique lumineuse des Girard et des Dumarsais, il avait sur cette matière un génie de discussion pur, exact et correct. En général, il avait plus de bon sens et de précision que de finesse et de légèreté. 11 ne manquait pourtant pas d’un certain esprit; mais surtout il avait une mémoire prodigieuse, qui le servait à propos et le faisait briller avec celui des autres au défaut du sien..
(1) Voy. 26 juillet 1767,
fi. — M. Bernard, secrétaire du gouverneur de Choisi; cl appelé, par excellence, le Gentil- Bernard, nom que lui a donné M. de Voltaire et qui lui est resté, a obtenu du Gouvernement un terrain qu'il a approprié avec beaucoup de goût et d’élégance. Il a fait des devises en vers pour toutes les pièces de cette agréable maison. En voici deux qui paraissent les meilleures et les plus propres à caractériser les mœurs et le goût du maître. Au-dessus d’une glacière, il a fait arranger une espèce de Parnasse, et a écrit au bas le quatrain suivant :
Sous cette voûte souterraine Les cœurs froids, les auteurs glacés Sont avec ta neige entassés ;
Et ma glacière est toujours pleine.
Au-dessus d’un boudoir délicieux, il a mis :
Habitons ce petit espace,
Assez grand pour tous nos souhaits :
Le bonheur tient si peu de place,
Et ce dieu n’en change jamais.
Tout le reste répond à cette aimable philosophie, et fait de ce séjour un lieu riant et voluptueux.
12. — M. l’abbé d’OUveta été enterré dimanche 8, et le mercredi 1 1 , son testament avait été ouvert, lu etexécuté. 11 laisse à son neveu, président à mortier au Parlement de Franche-Comté et son légataire universel, quatre-vingts actions des Fermes, pour cinquante mille écus de terres, plus de trente mille francs d’arrérages, deux cent cinquante louis en argent comptant, trois cent cinquante marcs de vaisselle d’argent, une très-belle bibliothèque et des meubles de peu de valeur, etc. Celte succession paraît fort honnête pour celle d’un homme de lettres.
13. — Extrait d'une lettre de Ferney, du 30 décembre. — « Rassurez-vous, Monsieur, sur les inquiétudes que vous avez à l’égard de M. de Voltaire. Ce grand homme, accoutumé à dire qu’il se meurt depuis plus de cinquante ans, se porte à merveille. L’ se plaint d’être sourd et aveugle. Le fait est qu’il lit encore sans
lunettes et qu'il a l'ouïe très-fine. Il est sec et ingambe : il est peu courbé. Le jour que j’ai eu l’honneur de le voir, il avait de gros souliers, des bas blancs roules, une perruque naissante, des manchettes d’entoilage qui lui enveloppaient toute la main, une robe de chambre de Perse. 11 nous fit beaucoup d’excuses de n'èlre point habillé : mais il n’est jamais autrement. Il parut à l’entremets. On avait réserve un grand fauteuil à bras, où cet illustre vieillard se mit, et mangea rondement des légumes, des pièces de four, des fruits, etc. 11 pétilla d’esprit. On pourrait lui reprocher d'être trop emphatique, et de n’avoir point dans la m conversation ce ton cavalier qui caractérise si bien le style de ses écrits. Après le dîner, il nous mena dans sa bibliothèque, très-vaste, très-nombreuse et très-belle. Il nous lut des passages tic livres rares sur la religion, c’est-à-dire contre la religion, car c’est aujourd’hui sa manie : il revient sans cesse sur cette matière. Il joua aux échecs avec le Père Adam, qui, sans être le premier homme du monde, est assez Jésuite pour se laisser perdre : M. de Voltaire ne lui pardonnerait pas de le gagner.
On fit ensuite de petits jeux d'esprit; puis, on se mit à dire des histoires de voleurs. Chaque dame ayant conté la sienne, on engagea M. de Voltaire à avoir son tour. Il commença ainsi :
« Mesdames, il était un jour un fermier général Ma foi, j’ai
oublié le reste. » Nous le laissâmes après cette épigramme, la meilleure sûrement qu’il ait faite de la journée. »