Extrait d’une lettre de Fontainebleau du 10 octobre
— « Le bruit avait couru ici que M. de Voltaire était décédé. Il avait pris tellement faveur que la cour paraissait croire cette nouvelle. On l’a inféré du propos de M. le comte d’Artois. Ce prince, à son dîner, parlant de cet événement, a dit : «Il est mort un grand homme et un grand coquin (I).» Les ennemis de M. de Voltaire ont saisi avidement cette phrase, et l’ont répandue avec profusion. Effectivement, il est aisé d’en conclure quelle est sa réputation auprès de ceux qui ont l'honneur d’être chargés de l’éducation des Enfants de France. Quoi qu’il en soit, la nouvelle est absolument fausse et destituée de fondement. La
(I) Ou aime à croire, avec Wagniérc, que le comte d’Artois n'a jamais tenu un semblable propos, qu’il serait difficile de concilier avec les marques d’intérêt que et prince donna plus tard à Voltaire. — R.
Providence laisse encore à ce philosophe incrédule le temps de se repentir et de mériter un éloge funéraire plus flatteur. »
15. — Depuis quelque temps, il court ici une chanson intitulé : la Bourbonnaise, qui a été répandue avec une rapidité peu commune. Quoique les paroles en soient fort plates, que l’air soit ou ne peut plus niais, elle est parvenue jusqu’aux extrémités de la France. Elle se chante jusque dans les villages, et l’on ne peut se transporter nulle part sans l’entendre. Les gens qui raffinent sur tout, ont prétendu que c’était un vaudeville satirique sur une certaine fille de rien (1), parvenue, de l’état le plus crapuleux, à jouer un rôle et à faire une sorte de figure à la cour. Il est certain iju’on ne peut s’empêcher de remarquer, dans l'affectation à la divulguer si généralement, une intention décidée de jeter un ridicule odieux sur celle qu’elle regarde. Les gens à anecdotes n’ont pas manqué de la recueillir et d’en grossir leur portefeuille, avec tous les commentaires nécessaires pour son intelligence, et capables de la rendre précieuse pour la postérité.
18. — M. l’abbé Morellet est connu dans la république des lettres par plusieurs ouvrages, et très-particulièrement par la rédaction du Dictionnaire de Commerce de Savary, qu’il veut présenter sous un jour nouveau. 11 y travaille depuis longtemps, et sera, à ce qu’on espère, bientôt en état de le produire. On voit avec plaisir la fortune accueillir ce savant, et le mettre au rang de ses favoris qui prouvent qu’elle n’est pas toujours aveugle. Il vient d’être désigné pour remplacer un nommé Le Grand dans les fonctions de secrétaire général du Commerce.
22. — Le roi de Danemarck n’a point voulu se montrer en public qu’il n’ait vu le roi de France, son frère. En conséquence il a été aujourd’hui à la Comédie Française en petite loge, dans celle de madame de Villeroi. Malgré cet incognito, comme on était prévenu, le public s’est porté en foule à ce spectacle, et tout y était plein de très-bonne heure. Le sieur Le K'ain, revenu depuis quelque temps, a joué dans Warwick, tragédie de M. de La Harpe, et a déployé devant le jeune monarque toute la noblesse théâtrale dont il est susceptible.
24. — Quelques confrères de M. l’abbé d’Olivet, touchés de sa
(I) Madame Du Barry.
perte, n'ont pu s’empêcher, dans l'excès de leur douleur, de répandre une anecdote jusqu’ici conservée dans le sein de l’Académie, et qui nous apprend quelle est la cause de sa mort. Dans la séance où il fut décidé que la pièce de M. l’abbé de Langeac aurait le prix, cet académicien, qui n’avait rien à ménager à son âge, s'opposa à une préférence, qui, scion lui, déshonorait l’Académie. 11 fit sentir combien le public se récrierait contre un te) choix, et, s’armant de l’éloquence de l’orateur romain dont il était pénétré (I), il pérora longuement pour ramener ses confrères à un jugement plus impartial. Ce fut inutilement : c’était un parti pris; il n’eut que peu de partisans. MM. d’Alembert et Duclosle traitèrent durement, l’appelèrent radoteur, et renouvelèrent enfin une scène de halle, telle qu’il en avait déji eu une avccce dernier confrère, il y a quelques mois; mais, n’ayant pas le sang aussi bouillant, il fut saisi vivement de ces apostrophes injurieuses; il fut frappé à mort dès l’instant, et tomba en apoplexie dès le soir même.
27. — Les curieux ont tenu un journal exact de la marche et des propos du roi de Danemarck, qui marque beaucoup d’esprit dans ses réponses. Les circonstances les plus essentielles de cet itinéraire sont celles de son entrevue avec le roi. Après être descendu, au Château, à l’appartement de feu madame la Dauphine, et le roi étant prêt à recevoir ce monarque, Sa Majesté Danoise se rendit dans le cabinet du roi. Elle était accompagnée des ministres, des seigneurs de sa suite, du duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi, et du duc de Choiseul, ministre et secrétaire d’État, ayant le département des affaires étrangères. Il y avait deux fauteuils dans le cabinet du roi. Les premiers compliments faits, le roi pressa son frère de s’asseoir : il s’en défendit, et demanda à rester debout. Il renouvela de vive voix sa satisfaction de voir le plus grand potentat de l Europe. Le roi, de son côté, témoigna qu’il regardait cette époque comme remarquable dans son règne; qu’il se ressouvenait très-bien d'avoir vu le Czar à sa cour, quoiqu’il n’eût alors que .sept ans, et que cette réception ne lui serait pas moins flatteuse. Ensuite, Sa Majesté Danoise ayant demandé à aller chez monseigneur le
(1) L’abbé d’Olivet a traduit plusieurs ouvrages de Cicéron.
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Dauphin, s'y rendit vers les huit heures, et alla souper avec le roi. Les deux monarques avaient avec eux vingt-quatre dames de la cour, les plus brillantes et les plus chobies. Sa Majesté Danoise déclara qu’elle n’avait jamais vu réunis tant de grâces et tant de charmes. Le lendemain M. le duc de Choiseul lui donna à souper, et le surlendemain elle mangea encore avec le roi. Le jeudi, étant repartie pour Paris, M. le duc de Duras fit jouer chez lui, devant elle, la pièce de la Partie de chasse de Henri JV. Tous les jours on exécutera aux différents spectacles les drames que demandera cette Majesté, et sur l'affiche on mettra : Par ordre.
Entre les bons mots de ce monarque, on en cite un qui indique la vivacité de ses réponses et sa facilité pour les saillies.
Dans son passage par la Hollande, un seigneur de ce pays-là lui présenta une généalogie par laquelle il prétendait lui appartenir.
« Mon cousin, lui dit le roi, je suis ici incognito : faites do môme. » Dans son entrevue avec le roi, Sa Majesté, en parlant de la disproportion d’âge qui était entre eux, lui dit : « Je serais votre grand-pcre. — C’est ce qui manque à mon bonheur, » répondit avec effusion Sa Majesté Danoise. On ne peut omettre encore un mot de Louis XV, qui indique toute la sensibilité de son âme et combien il aime ses peuples. Le roi de Danemarck, après avoir visité toute la famille royale, dit au roi, qui parlait des pertes qu’il avait faites, que la famille nombreuse qui lui restait était un dédommagement bien précieux : « J’en ai une bien plus nombreuse encore, qui ferait vraiment ma félicité, si elle était heureuse. » Paroles remarquables et bien consolantes « pour la nation !
Voici à peu près ce qu’on a trouvé de plus essentiel dans ce journal, chargé d’un tas de formules répétées et d’une étiquette fastidieuse.
28. — Madame Du Boccage, connue par les grâces de son esprit et de sa figure, auteur de différents ouvrages, ayant adressé, te 4 de ce mois, des vers à M. de Voltaire au sujet de Saint-François, sa fête, ce grand homme, qui n’est jamais en reste, y a répondu par ceux-ci :
Qui parle ainsi de saint François?
Je crois reconnaître la sainte,
Qui de ma retraite, autrefois,
Visita la petite enceinte.
Je crus avoir sainte Vénus,
Sainte Dallas, dans mon village.
Aisément je la reconnus,
Car c’était sainte Du Boccage.
L’Amour même aujourd’hui se plaint Que, dans mon cœur étant fétée,
Elle ne fut que respectée.
Ah ! que je suis un pauvre saint !
29. — M. Gauthier de Mont-d’Orge, trésorier de la Chambre aux deniers, vient de mourir des suites d’une apoplexie dont il avait été frappé il y a quelques années, et dont il ne s’était jamais bien relevé. C’était un financier, qui, dans son temps, avait eu des prétentions au bel esprit. On connaît de lui, entre autres choses, le ballet des Talents lyriques et l'Acte de société , deux ouvrages dont le premier surtout a eu beaucoup de succès à l'Opéra, moins sans doute par les paroles de cet auteur, que par la musique de l’immortel Hameau. Dans le répit que lui a laissé sa maladie, il avait épousé une cerlaine chanoinesse, bâtarde adultérine de M. d’Êtioles et de madame de Belvaux, mais qui, par un raffinement de la corruption de nos mœurs, avait trouvé un père et une mère adoptifs. Un gentilhomme pauvre avait eu la bassesse de la reconnaître pour sa fille, et une demoiselle, en s’accouplant à cet homme vil, avait eu l’infamie de la reconnaître aussi comme procréée avant le mariage. Au reste, la jeune personne ne parait point avoir hérité de tout ce déshonneur, et s’est montrée digne d’une naissance plus illustre. Quoiqu'elle n’ait goûté aucun’ agrément dans l'hymen de M. de Mont-d'Orge, absolument paralysé sur tous ses sens, elle s’est conduite envers lui avec toute la noblesse, toute la reconnaissance qu’il avait plus de droit que de raison d’en attendre. Elle ne l’a point quitté dans toutes ses infirmités; elle ne s’est montrée nulle part, n’a participé à aucun plaisir, et, dans la plus grande jeunesse, s’est comportée avec toute la prudence de la femme la plus raisonnable. Elle est à même de recueillir aujourd’hui les fruits de sa sagesse par plus de cent mille livres de rentes, dont elle se trouve avoir l’usufruit.
30. — Le roi de Danemarck ne perd aucun moment dans ce paysci, et visite avec le plus grand soin tous les lieux qui peuvent lui présenter des objets dignes de sa curiosité ou de son instruction.
Il est allé hier aux Gobelins : il a admiré cette manufacture; mais, dans les différents ouvrages qu’il a vus, une tenture représentant l’histoire d'Esther et d’Assuérus, d’après les dessins du fameux Vanloo, a surtout attiré son attention. Ce monarque a été saisi d’étonnement, et, dans son admiration, il a demandé pour qui était destiné cet ameublement : « Pour Votre Majesté, » lui a répondu le duc de Duras.
31. — On continue à s’entretenir du roi de Danemarck, dont on admire les réponses ingénieuses. Chacun s’efforce de mériter quelque chose de flatteur de sa part. On s’évertue aussi, et l’on se répand en saillies pour plaire à ce prince aimable. On cite de nouveaux bons mots de ce monarque et de ceux qui ont l’honneur de l’approcher. Nous en choisirons quelques-uns seulement. Dans un souper qu'il fit chez le roi, Sa Majesté lui demanda quel <àge il donnait à madame de Flavacourt, qui paraissait l'enchanter? Il répondit : Trente ans. « Elle en a plus de cinquante, dit le roi. — Sire, c’est une preuve qu’on ne vieillit point à votre cour. »
Novembre. — 6. — Les filles qu’on appelle du bon ton fondaient de grandes espérances sur la prochaine arrivée du roi de Danemarck : elles se préparaient de longue main à captiver ce jeune monarque, et l’on ne finirait point de détailler toutes les ruses qu’elles avaient mises en usage pour paraître à ses yeux les premières. Les unes ont été au-devant de celte Majesté, dans de superbes équipages à quatre et à six chevaux; d'autres sont venues s’installer dans les environs de son palais. Quelques-unes, à force d’argent, avaient obtenu du tapissier de placer leurs portraits dans les cabinets et boudoirs de son hôtel. Enfin, mademoiselle Grandi de l’Opéra, accoutumée à s’enrichir des dépouilles des étrangers, et dont la cupidité dévorerait un royaume, a eu l’audace d’envoyer sa figure en miniature à ce prince. 11 paraît que tous les charmes de ces nymphes ont échoué contre la sagesse de ce moderne Télémaque. Il se conduit avec une décence qui fait un honneur infini à la pureté de ses mœurs et à sa « tendresse conjugale.
30<i MÉMOIRES SECRETS DE BACHAUMONT.
10. — M. le duc de Duras continue, avec un zèle infatigable, à promener Sa Majesté Danoise dans tous les lieux propres à satisfaire sa curiosité et ses connaissances. Ce monarque trouve partout des marques de l’attachement de la nation et de sa politesse. A la Monnaie, on a frappé, sous ses yeux, sans qu’il s’en aperçût, une médaille représentant son effigie. A la Savonnerie, il s'est trouvé un superbe tapis à ses armes. A la manufacture de Sèvres, on lui a présenté un service de porcelaine, dont toutes les pièces étaient chargées de son écusson. On estime ce présent du roi cent mille éous. M. de Marigny a eu l’honneur de recevoir cette Majesté à l’Académie de Peinture. Au Cabinet du Roi, elle a développé devant M. de Buffon et les autres spectateurs, des connaissances d’histoire naturelle étonnantes pour son rang et pour son âge. Elle a trouvé qu'il manquait plusieurs choses à différentes collections, et s'est chargée de les envoyer au roi.
Mademoiselle Clairon a joué hier chez madame la duchesse de Villeroi le rôle de Didon devant le roi de Danemarck. 11 a été enchanté de cette actrice qui, avec Le Kain, paraissent les deux personnages qui l’aient le plus affecté au théâtre. Du reste, on trouve qu’on la fatigue de trop de spectacles, et l’on admire sa complaisance à se prêter à toutes les galanteries qu’on veut lui faire en ce genre. On juge decette complaisance par des bâillements qui échappent quelquefois à ce monarque, et qui annoncent qu’il ne prend pas toujours tout le plaisir qu’on voudrait lui procurer. On a remarqué, entre autres excès de cette espèce, qu’on lui a fait voir en un seul jour dix-sept actes, tant en prose qu’en vers, en déclamation, en chant, en musique, etc., en italien et en français.
U . — On a vu au Salon, il y a quelques années, le portrait du roi, en pied, en tapisserie des Gobelins. Tout le monde admira la vérité de cet ouvrage et son exécution. Le roi de Danemarck n’en a pas moins été flatté, et a paru désirer être rendu de la même manière. En conséquence, Michel Yanloo a peint ce monarque, pour servir de modèle aux artistes. +
12. — Les Comédiens Français avaient affiché pour cette semaine Hylas et Sylvie, pastorale, jouée à Chilly chez madame la duchesse de Mazarin, et qui y avait eu du succès. Ce drame a été arrêté à la police, à cause de quantité de gravelures, très-agréa-
blés dans un petit comité, mais que la décence ne permet pas de laisser glisser sur un théâtre. Comme il y en a beaucoup qui tiennent aux circonstances, aux gestes, aux attitudes, à l'ensemble de la scène, M. de Sartines a exigé qu’il y eût une répétition sous ses yeux, et il jugera lui-même ce qu’il peut y avoir de répréhensible.
13. — Dans la fête que madame la duchesse de Mazarin a donnée au roi de Danemarck, une femme de la compagnie lui chanta, pendant le souper, le couplet suivant :
Un rot qu’on aime et qu’on révère N'est étranger dans nuis climats :
11 a beau parcourir la terre,
U est toujours dans ses États -(l)-
15. — Les Comédiens Italiens ordinaires du roi avaient annoncé hier sur leur affiche la présence du roi de Danemarck, par le mot de convention : Par ordre ; ce qui leur avait attiré une foule étonnante. Cette Majesté n’a pu satisfaire à ses engagements On a appris avec douleur quelle était incommodée d’une indigestion. Le peuple, dont elle est l’adoration, s’est porté en foule vers son hôtel, pour en savoir des nouvelles. On ne saurait rendre combien ce prince est aimé. Tous les indigents de ce canton retrouvent en lui un second pcre. 11 distribue un argent étonnant, et son cœur tendre est vivement affecté de la misère, dont on ne peut lui cacher beaucoup de détails. Ce roi paraîtrait souhaiter qu’on tournât en secours abondants pour les malheureux tant de fêtes qu’on prépare de toutes parts à si grands frais. Ce serait, sans doute, la plus belle qu’on pût lui donner, et la plus digne des princes augustes, auxquels ceux qui les approchent devraient suggérer cette manière detre vraiment grands.
16. — Un nommé Fiervillc, comédien, directeur de troupe, venu de Berlin en ce pays-ci depuis quelque temps, a été arrêté à Châlons-sur-Marne et envoyé en prison. On ne sait pas trop les raisons de cette punition. 11 est des gens qui prétendent que c’est
(1) Ce quairain est de Chnmfort et termine une pièce de vers qu’une actrice, déguisée en bohémienne, chanta au roi de Danemarck. — R
3 08 MÉMOIRES SECRETS I)E BACUAKMONT.
pour s’être refusé aux sollicitations des. gentilshommes de la Chambre, qui voulaient le faire débuter aux Français. Le sieur Fierville est un homme d’un très-grand talent et de beaucoup supérieur au sieur Le Kain, pour la figure, l’organe et les autres parties de l’extérieur du comédien. Il a montré beaucoup d’esprit et de grandes connaissances sur l’art dramatique.
17. — Le roi parlant du roi de Daneinarck à madame la comtesse de Chabannes, cette dame demanda à Sa Majesté si ce monarque était bien riche. Le roi lui répondit que les finances de ce royaume avaient été dérangées, mais que ce prince avait un ministre qui avait bien réglé ses affaires et les avait mises sur un bon pied : « Ah ! Sire, repartit cette dame, vous devriez bien débaucher ce minislrc*là. »
18. — On continue à recueillir les différents mots du roi de Dancmarck, qui. soutiennent la bonne opinion qu’on avait conçue de la délicatesse de son goût et de la finesse de son esprit. On ne finirait pas de les rapporter tous. On choisira le suivant comme le plus adroit et le plus honnête. Ce monarque revenait de Fontainebleau : en passant à Essonne, une foule de peuple l’entoure, et se met à crier : Vive le roi ! Ce prince se met à la portière, et d’un air affable il s’écrie : « Mes enfants, il se porte bien ; je viens de le voir. »
22. — On a oublié de parler de M. l’abbé Mangenot, mort le mois dernier. Ce p jëte aimable mérite bien qu’on jette quelques fleurs sur son tombeau. Dès l’àge de dix-huit ans, il avait concouru, sans le savoir, pour le prix de l'Académie des Jeux Floraux, et le remporta. Son oncle Palaprat avait envoyé sa pièce, et ne lui fit part de sa démarche qu’en lui annonçant le succès. Il fut peu sensible à ce triomphe : il préférait le plaisir de jouir, à la gloire de vivre chez la postérité. Il faisait des vers, plus par besoin que par désir de la célébrité. Aussi, ne connaît-on guère d’imprimé que- la fameuse églogue couronnée dont on vient de parler. Scs ouvrages sont dans les portefeuilles de scs amis. Ce sont des petits riens, des épigrammes, des madrigaux, des chansons, dont certains auteurs à prétention se seraient élevé un grand trophée, mais que celui-ci oubliait dès qu’il les avait faits. 11 était attaqué depuis dix-huit ans d’une paralysie, qui semblait ne lui avoir laissé de libre que l’esprit. 11 avait conservé dans
cet état son aménité, sa gaieté et sa philosophie. Il était prêtre et chanoine du Temple. 11 est mort doucement, comme il avaitvécu, âgé de soixante-neuf ans. Il est à souhaiter qu’un homme de goût ramasse ses productions légères, et les réunisse en recueil. Tout ce qu'il a fait est marqué au coin de la naïveté et des grâces. Il était idolâtre des femmes, et semblait ne travailler que pour plaire à cette partie du genre humain.
24. — Depuis plusieurs jours, il était décidé que le roi de Danemarck irait au Palais aujourd’hui. En conséquence, on a feuilleté les Registres, et l’on est convenu de suivre le cérémonial usité à l’égard du czar Pierre Ier , lorsqu’il y vint. Le roi est descendu à neuf heures du matin à l'hôtel du premier président : MM. le marquis d’Aligre et l’abbé d’Aligrc sont venus le recevoir au bas de son carrosse. 11 a été conduit de la même manière à la lanterne qui lui était destinée ; sa suite a été mise dans une autre. Celle du roi étranger était découverte. 11 était dans un fauteuil : un tapis, sur le devant de la lanterne, annonçait cette Majesté. Le sieur Gerbier, avocat, a présenté, suivant l’usage, les lettres du nouveau chancelier (1). Il a fait, à cette occasion, un discours, où il a accumulé les éloges du roi, du chancelier Lamoignon, du vice-chancelier, du chancelier actuel, de M. d’Aligre, premier président, de M. de Vaudeuil, conseiller du Parlement de Paris, nommé premier président de celui de Toulouse, et enfin du roi de Danemarck. Le fond de ce discours ne pouvait être qu’une répétition de lieux communs, de fadeurs et de contre-vérités. On a admiré Part avec lequel l’orateur a rajeuni ce vieux protocole de mensonges insipides, et surtout les transitions heureuses par lesquelles il a passé six fois d’un compliment à l’autre, prodiguant à chacun de ses héros l’encens convenable. Ensuite, M. Séguier, l’àvocat général, a requis l’enregistrement desdites lettres, et a pris occasion de là pour rendre aussi hommage de son éloquence au monarque présent. Ce discours n’a pas eu le même succès que celui dii sieur Gerbier, et
(I) I.e chancctier de Lamoignon, qui avait été exilé en 1763 (Voy. Il novembre de cette année-là}, ayant donne sa démission eu septembre i7C8, et René Charles de Maupeou, qui l’avait remplacé avec le titre de vice-chancelier et de garde des sceaux, s’etant pareillement démis de ces charges, le président do Maupeou, son fils, fut nommé chancelier de France et garde des sceaux. — 1t.
l'avocat a paru l’emporter de beaucoup sur l'académicien.
Les lettres lues et enregistrées, on a appelé une cause. Le sieur Legouvé, avocat, a pris la parole. Cette cause majeure roule sur la cassation, demandée par l’ambassadeur de Naples, d’un testament de son frère en faveur d’un enfant d’une demoiselle Delair, sa concubine. Cet orateur, ne pouvant se défaire de la mauvaise habitude qu’ont les avocats d’injurier leurs parties adverses, avait déjà ébauché d’une façon peu flatteuse le portrait de l’ambassadeur, lorsque le premier président, sentant l’indécence de ce spectacle, a fermé la bouche au sieur Legouvé, en faisant lever l’audience; en sorte que ce dernier a remis dans son portefeuille le compliment dont il se disposait aussi à régaler Sa Majesté Danoise.
Ensuite, on a conduit le roi étranger à la buvette, où le premier président lui a présenté tous Messieurs. Ce prince a demandé le sieur Gerbier; il l’a remercié de son discours en ce qui le concernait, et lui a déclaré qu’il n’avait point encore entendu d’aussi grand orateur : après quoi, il est retourné chez le premier président comme pour lui faire une visite. Il y est resté environ un quart d’heure, et, le premier président l’ayant reconduit jusqu’à son carrosse, il est parti.
— Ce même matin, le roi de Danemarck est allé en Sorbonne, ‘où il a été reçu par M. l’archevêque de Paris comme proviseur de la maison , et par M. le duc de Richelieu comme héritier du fondateur. On a régalé ce prince d’une thèse, soutenue quelques minutes en sa présence, ornée de scs armes, et qui lui était dédiée. Il est allé voir dans l’église le tombeau du cardinal de Richelieu, un des beaux monuments de sculpture connus. 11 est monté dans la bibliothèque, où on lui a présenté le premier livre imprimé en France (t) , en 1470, intitulé : Spéculum humanœ salvationis. On lui a fait passer en rovue les autres curiosités de la bibliothèque, entre autres une bible russe envoyée par le Czar. Ce monarque
(1) Le premier ouvrage imprimé en France a pour titre X Uasparini Barzisii l'ergamensis epistolarurn opus per Joannem Lapidarium Sorbonensis scholœ Prit, rem multis viyiliis ex eorrupto inlegrum effectum, ingeniosd arte impressoriâ in lucem redaclum (1470), in-i->. Le volume intitulé : Spéculum humanœ salralionis, que l’on croit antérieur à 1400, n’a pas été imprime en France. — R.
a demandé, à cette occasion, s'il y en avait une en danois? Et, d’après la réponse négative, il a promis d’en envoyer une. Il a été obligé de recevoir, avant de partir, différentes pièces de vers latins d’éeoliers du collège du Plessis, que le principal a introduits à sa rencontre. Ce prince, fatigué d’éloges, de compliments et d’encens, ne les a pas lus, mais a demandé pour eux des congés; puis, on l’a reconduit, et il est retourné à son hôtel se reposer et se disposer à la fête du soir.
2o. — M. de Voltaire s’amuse de tout : il ne dédaigne aucun genre ; il embouche avec une égale facilité la trompette et le flageolet. 11 court aujourd’hui une énigme sous son nom. Les sociétés de la cour et de la ville s’en occupent. On la propose à deviner successivement à tous les nouveaux venus. La voici :