‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 67 sur 86 · I.e roi, dimanche · texte numérisé non relu

I.e roi, dimanche

Dit à L’Averdy,

(I) Voy. 15 octobre 1768.

(ï) Madame Du Barry.

(3) 11 fui remplacé, eu septembre 1768, daus ses fonctions de contrôleur géuénéral des liuances, par Maynon d’invau, ci-devant iutendanl d’Amiens. — R.

Dit à L’Averdy,

Le roi, dimanche,

Dit à L’Averdy:

« Va-t’en lundi ! »

Décembre. — 6. — Leroi de Danemark est allé samedi visiter les trois Académies. C’était le jour des séances ordinaires de celle des Sciences et de l’Académie Française. Celle des Belles-Lettres , avertie dès la veille, avait délibéré et arrêté d’en tenir une extraordinaire le même jour, pour recevoir cette Majesté.

Ce prince a été d’abord introduit à l’Académie Française, qui l'a reçu absolument à huis clos, et sous le manteau de la cheminée. On a trouvé singulier qu’elle ne se soit pas mise in fiucchi, et dans sa salle d’apparat et de grand cérémonial. M. l’abbé Batteux, directeur, a ouvert la séance par une harangue à ce monarque, dont le lecteur conçoit d’avance toute la teneur. 11 serait difficile de donner du nouveau apres les éloges innombrables dont tous les lieux publics ont retenti en sa faveur. Le fond ni la forme n’avaient rien de saillant. Ce prince, après avoir essuyé le compliment de prose, a été obligé d’en entendre un en vers de M. l’abbé de Voisenon, poète quelquefois agréable, mais souvent précieux et inintelligible. 11 s’est surpassé cette fois-ci en galimatias, et ses plus chers partisans ne peuvent se dispenser de le reconnaître. C’est ce qu’on appelle du jargon académique dans toute la force du terme. M. le duc de Nivernois, en courtisan délicat, s’est servi de son talent pour l’apologue. A la faveur de ce travestissement, il a fait goûter au monarque ses louanges ingénieuses. 11 a lu trois fables, dont une, le Roi voyageur, était proprement celle du jour, et a fait le plus grand plaisir. Ces pièces lues, on a fait voir au roi de Danemarck les portraits de ces Messieurs, dont est décoré leur cabinet d’assemblée. On y trouve ceux des rois et des princes protecteurs de l’Académie, et l’on a pris de là occasion pour solliciter ce monarque de vouloir bien que le sien y fut mis. Ensuite, MM. de l’Académie Française ont reconduit le roi, et ceux de celle des Belles-Lettres étant venus au-devant de lui, il a passé par cette double haie, et est venu siéger dans celte dernière. Son fauteuil

314 MÉMOUtES SECRETS l)E BACliAEMONT.

était au milieu de la classe des honoraires, où on lui a indiqué sa place.

M. le comte de Saint-Florentin, président, aurait dù lui faire le compliment; il s’en était remis à M. de Malesherbes, le viceprésident, qui a renvoyé cet honneur à M. l’abbé Barthélemy, le directeur, et celui-ci enfin s’en étant reposé sur M. Le Beau, secrétaire , l'orateur a fait un petit discours succinct sur l’origine, l’institution et les travaux de la compagnie. 11 a parlé de l’époque de la visite duCzar(l), comme d’une des plus mémorables de ses fastes, et il est parti de là pour se féliciter d’en avoir une aussi précieuse à insérer, celle du monarque présent.

M. Dupuy a lu ensuite des extraits de différents mémoires du semestre dernier, ainsi qu'il est d’usage quand les Académies des Sciences et des Belles-Lettres fraternisent ensemble et se visitent deux fois l’an. On avait abrégé celte matière, pour qu’elle ne fût point ennuyeuse. A la fin, M. le directeur dit au prince que M. de Bréquigny, membre de la compagnie, avait fait une dissertation sur un roi de Danemarck, venu en France sous Louis le Débonnaire, où il assignait des rapports singuliers et frappants entre cet . ancien monarque et le monarque actuel, et où il établissait une alliance et une parenté même entre la maison de France et celle d’Oldenbourg. Ce détail a excité la curiosité du roi de Danemarck. 11 a demandé à voir M. de Bréquigny, et l’a prié de lui donner sa dissertation. De là ce prince est passé à l’Académie des Sciences, où les autres Académies se sont rendues, et beaucoup d’étrangers ont pénétré à la faveur de l'affluence. 11 a pris place au-dessus du direc. tour.

M. d’Alembert, peu louangeur de son naturel, a fait un discours sur Y in fluence et l’utilité réciproques de la philosophie envers les princes, et des princes envers la philosophie. 11 a enchâssé naturellement dans sa dissertation l’éloge du roi présent, et par cette tournure oratoire a évité ce que pouvait avoir de fade un éloge direct dans la bouche d'un encyclopédiste.

Leroi, émerveillé de tout ce qu’il avait entendu et vu, est

(1) En 1717.

convenu que le triple spectacle de ces compagnies savantes était ce qui l’avait le plus frappé en France.

M. d’Alemhert, en lui faisant voir les détails et les ustensiles de l’Académie, lui a fait remarquer le buste de M. Winslow, fameux académicien danois, qui semble partager les hommages de cette compagnie savante avec celui de M. de Réaumur. Il en a inféré combien la France était juste envers le mérite des étrangers. Ce sont là les deux seuls bustes qu’il y ait à cette Académie.

Toutes les Académies ont ensuite reconduit le roi de Danemarck à son carrosse, et il a redoublé de remerciements, de révérences et de signes d’admiration.

Entre autres phénomènes, l’Académie des Sciences se félicite d’y avoir vu siéger ce jour-là M. le maréchal duc de Richelieu, honoraire, qui n’y avait point pris place depuis vingt-huit ans.

9. — Les demoiselles Luzzi et Doligny, et les sieurs Le Kain, Brizard, Préville et Molé, de la Comédie Française, ont été mandés hier à l'hôtel du roi de Danemarck, qui a fait donner une boîte à chacune des deux actrices, dont la plus belle à Mademoiselle Luzzi, et cinquante louis à chacun des hommes. Cette exception cause une grande rumeur dans le tripot. Il y a beaucoup de jalousie, et les jalousés mêmes ne sont pas trop contents. Ils se trouvent traités avec peu de magnificence par un prince dont la générosité s’est manifestée partout. Ils attribuent celte mesquinerie à M. le comte de Duras, qui a dirigé le monarque à cet égard depuis le départ de son père. Du reste, il a trouvé plus digne du roi de France que celui de Danemarck ne payât rien pour ses loges, et ceci est une gratification spéciale pour servir démarqué de sa satisfaction. On ne sait encorç commeul ont été traités les autres spectacles.

12. — On parle beaucoup des spectacles magnifiques que donne, à sa superbe maison de Pantin, mademoiselle Guimard, la première danseuse de l’Opéra, très-renommée par l’élégance de son goût, par son luxe nouveau, et par les philosophes, les beaux esprits, les artistes, les gens à talents de toute espèce, qui composent sa cour et la rendent l’admiration du siècle. M. Marmontel n'a point craint de dégrader ses talents acadéihiques et

Digilized by Googl

la hauteur de son âme, en adressant à cette courtisane une Épitre, si répandue il y a un an (t). M. Collé semble avoir consacré son Théâtre de Société à être joué chez elle. M. de Carmontelle a fait un recueil de Proverbes dramatiques destinés au même effet. Ils ont été mis en musique par M. de La Borde, cet amateur, qui ne croit pouvoir mieux employer ses connaissances que pour l’amusement de la moderne Terpsichore. Les acteurs de différents spectacles se dérobent, quand ils le peuvent, à leurs occupations, ci viennent jouer à sa maison de plaisance. Jeudi 7, fête de la Vierge, on a représenté la Partie de chasse de Henri IV, avec un proverbe des auteurs dont on vient de parler, pour petile pièce. Le public brigue l’honneur d’être admisà ces spectacles, et c'est toujours un concours prodigieux. M. le maréchal prince de Soubise les honore souvent de sa présence, et ne contribue pas peu à soutenir cette dépense fastueuse. Mademoiselle Guimard y joue quelquefois, mais son organe sépulcral ne répond pas à ses autres talents. C’est une courtisane qui fera vraiment époque par son art dans le raffinement «les voluptés et dans les orgies qui se célèbrent souvent chez elle, et dont on rapporte des choses merveilleuses.

17. — Les beaux esprits de ce pays-ci ont été scandalisés de n’avoir pas été fêtés, autant qu’ils l’espéraient, du roi de Dancmarck, ainsi qu’on l’a dit. A l’exception de quelques encyclopédistes qui lui ont été présentés, il paraît qu’aucun n’a été admis familièrement auprès de ce monarque; et s’il n’avait été aux Académies peu de jours avant son départ, il partait sans connaître cette précieuse partie d’hommes choisis de la capitale. Ils attribuent une telle négligence à M. le duc de Duras, qui ne s’est pas prêté au goût du prince, et a laissé couler le temps, sans le satisfaire à cet égard autant qu’il le désirait. Un des mécontents a exhalé sa bile dans l’épigramme suivante, répandue depuis peu seulement. C’est le roi de Danemarck qu’on fait parler : '

Frivole Paris, tu m’assommes De soupers, de bals, d’opéras !

Je suis venu pour voir des hommes :

Rangez-vous, monsieur de Duras!

(!) Voy. 6 février 1768.

On attribue cette plaisanterie à M. le chevalier de Iioufflers (I), jeune courtisan très-aimable, plein de saillies et déjà connu par de très-jolies pièces de vers et de prose. Sa Majesté Danoise, enchantée de l'esprit de ce seigneur, lui a proposé de venir voir sa cour, et il est parti avec elle.

19. — Le Procès instruit, extraordinairement contre 3/M. de La . Chalotais , etc., parait imprimé en trois volumes in-4°, mais il

est d’une rareté excessive. La sévérité de la police et la difficulté de faire passer un ouvrage aussi volumineux, empêchent qu’il ne se répande promptement. 11 y en a cependant ici plusieurs exemplaires. On en a saisi dernièrement trois cents. •

20. — Le Siècle de Louis XV, par M. de Voltaire, est aussi arrêté. Le Parlement a trouvé mauvais que cet historien censurât son jugement de M. de Lally, et ne veut point d’appel de ses arrêts, même à la postérité. 11 s’est soulevé contre l’ouvrage, qui ne parait plus que clandestinement.

— On a parodié l’épigramme contre M. de Duras, et l’on a fait un madrigal dans la même tournure en l'honneur de madame . de Coaslin, la femme de la cour pour qui le roi de Danemarck a paru prendre le plus dégoût. G’esf encore ce monarque qui parle :

Je cherche des grâces légères,

Un cœur honnête, un esprit fin :

, Retirez-vous, beautés grossières,

Laissez approcher Coaslin !

21. — Mademoiselle Vestris, annoncée depuis longtemps, a débuté lundi aux Français dans les rôles de mademoiselle Clairon.

Elle a joué pour la première fois dans Tancrède. Cette nouvelle Aménaïde a enchanté tous les spectateurs, par sa ligure, par la noblesse de sa position, de ses gestes, par la pureté de sa déclamation, par son intelligence; en un mot, par toutes les qualités qui constituent la grande actrice, et qui peuvent faire oublier telle qu’elle remplace. Elle surpasse déjà de bien loin mademoieelle Dubois, et sera sans contredit bientôt la première de ce spectacle, si elle continue avec le même succès. Ce début attire

(I) On'tfe mit aussi sur le compte de Barthe et de Chamfort. — 1t.

MÉMOIRES SECRETS I)E BACIIAIMONT.

un monde étonnant aux Français et tient lieu d'autre nouveauté. Le drame à’Hylas et Sylvie passe à la faveur de ce concours et continue à se jouer. 11 est vrai que les spectateurs s’échappent à cette pièce.

22. — On parle beaucoup de la taille supérieure et de la vaste corpulence de l’envoyé de Maroc, passant ici pour aller en Hollande. Les talents cachés du fortuné Musulman répondent à ce bel extérieur, si l’on en croit le bruit des coulisses et des ruelles. On cite des tilles qui ont reçu vingt-deux fois dans une nuit les embrassements de ce favori de Mahomet. Une telle renommée le rend encore plus recommandable dans cette capitale, et les femmes, en le voyant, ne demandent point comment peut-on être de Maroc(t), mais elles s’écrient : « Ah ! qu’on est heureux d’être de Maroc ! »

29. — Mademoiselle Guimard se disposait à continuer, la veille et le jour de Noël, les spectacles délicieux qu’elle donne chez elle et dont on a parlé (2). Une défense de M. de Richelieu, aux Comédiens du roi des deux troupes, de jouer ailleurs que sur leur théâtre sans la permission de Sa Majesté, a arrêté le coursde ces divertissements. On applaudit fort à cette prohibition. Les absences fréquentes des meilleurs acteurs, et la liberté qu'ilsprenaient de.se consacrer à l’amusement de quelques particuliers, leur ont mérité à juste titre l'animadversion des gentilshommes de la Chamhre. Mademoiselle Guimard sera obligée d’avoir une troupe de comédiens à elle, et c’est un nouveau genre de luxe très-digne de sa magnificence.

Janvier. — 7. — Extrait d'une Lettre de Rennes du 2 janvier 1709. — • « Il court ici une caricature dont il faut vous dire l’origine. Un avocat, nommé Du Parc Poulain, tout dévoué aux Jésuites et à leur cabale, a été le défenseur du prêtre Clemenceau

(1) Yoy. la XXX' des Lettres Persanes.

(Xi Voy. 12 décembre 17es.

dans l’affaire du poison, jugée définitivement le S mai 17C8. Ce dernier, en reconnaissance, a fait, dit-on, tirer en grand le portrait de ce moderne Cicéron. Le jurisconsulte est représenté en robe, avec la croix de Saint-Michel par-dessus ; il tient d'une main ses Commentaires sur la Coutume de Bretagne, mauvais ouvrage , malgré les éloges de Fréron, et de l’autre, sa première requête pour Clemenceau. Il fixe les yeux sur ses œuvres avec un air de complaisance. Des plaisants «nt fait graver ce portrait et ont ajouté les deux quatrains suivants. De la bouche de l’orateur, on fait sortir celui-ci en lettres d'or :

On dit mes ouvrages mauvais;

Oui, quelques sages les rejettent ;

Mais plus de cent sot9 les achètent C’est pour eux que je les ai faits.

Kt, au bas du portrait, on lit cet autre :

Efflanqué, long et plat, son style est son image :

Détestable copiste, insipide orateur,

A l’auleur on connaît l’ouvrage,

A l’ouvrage on connaît l'auteur.

8. — Une cause importante, portée à la grand’chambre a donné lieu à un Mémoire très-plaisant, répandu avec profusion, qui fait l’entretien du jour, et qu’on trouve également sur les bureaux poudreux des gens de lois et sur les toilettes élégantes des femmes. Il est intitulé : Pour les Coiffeurs des Dames de Paris, contre la communauté de S Maîtres barbiers, perruquiers, baigneurs-étuvistes. Les perruquiers prétendent que c’est à eux seuls à coiffer les dames; ils ont fait mettre à l’amende et emprisonner plusieurs de leurs adversaires. Ceux-ci se défendent et veulent que le privilège exclusif soit pour eux.

10. — M. de Voltaire vient de perdre un de ses intimes amis, en la personne de M. Damilaville (1). La correspondance de ce grand homme, et quelques louanges dont il l’a honoré dans ses ouvrages, lui avaient donné une sorte d’illustration. Il

(1) Mort à Paris le 13 décembre 1768.

avait acquis ainsi une consisfancc dans la littérature, et s'était trouvé lié avec les personnages les plus célèbres. On prétend môme qu’il a fait quelques opuscules anonymes (t). Quoi qu’il en soit, il est mort d’une maladie de langueur. M. Diderot a longtemps soutenu sa constance ; mais enfin on l’a déterminé à avoir recours aux consolations spirituelles, et le curé de Saint- Roch a remplacé près de lui l’encyclopédiste. Sans doute que M. de Voltaire versera des larmes sur son ami, et que le poète ornera de fleurs l’urne de ce philosophe.

12. — Le roi vient de donner quatre mille livres de pension au sieur Goldoni, appelé, en France depuis plusieurs années par les Comédiens Italiens, pour soutenir leur théâtre, et depuis nommé pour apprendre à Mesdames la langue dans laquelle il a donné des drames si intéressants, et qui l'ont fait surnommer le Molière de l’ilalie. 11 est certain que cet auteur, très-inférieur au Français du côté de la force des caractères, de l’énergie des situations, de la finesse de l’intrigue, de la gaieté soutenue de ses personnages , est admirable pour le naturel du dialogue, l’exactitude des détails et l'imbroglio que sa nation entend si bien.

13. — Le Mémoire dont on a parlé (2), en faveur des Coiffeurs des dames de Paris, a été supprimé, comme indigne de la majesté du tribunal où était portée l'affaire. Les coiffeurs ont gagné en plein contre les perruquiers, et celte fois-ci les Grâces ont triomphé du monstre de la Chicane. Toutes les élégantes de ce paysci avaient pris un grand intérêt au procès, et formé les sollicitations les plus puissantes.

14. — Quoique les diverses Remontrances du Parlement sur les édits bursaux, enregistrés au Lit de justice, ne soient pas imprimées, Messieurs en laissent transpirer des copies pour que la nation apprenne au moins jusqu’à quel point s’est enflammé le zèle de cette compagnie dans une crise importante où il était si essentiel de ne pas prêter son ministère à cet enregistrement,

(1) On a de lui un article Vingtième, imprimé sous le nom de Boulanger daus l'Encyclopédie, e t une brochure intitulée : Honnêteté littéraire, formant le second cahier des Pièces relatives à Bélisaire. C’est à tort que la Biographie universelle lui attribue le Christianisme dévoilé, qui est de d'Holbach. — R.

(2) Voy. 8 janvier 1769.

et de conservér les bornes prescrites par son arrêté vigoureux. Les peuples lisent avec avidité oe double. ouvrage, triste tableau des malheurs de la France et du désordre de scs finances. Les Itératives Remontrances sont surtout remarquables par la rhultiplicité de faits qu’elles contiennent, dénués de tout l'accessoire d’une éloquence frivole et de ces lieux communs qui énervent la vérité, et qu’on ne saurait montrer en pareille occasion avec trop de force et d’austérité. On attribue ces deux chefs-d’œuvre à M. l’abbé Terray, qu'on a regardé jusqu’à présent comme un membre trop voué à la cour. Ce trait de vigueur et de patriotisme lui a valu un compliment qui court dans les cercles et que chacun répète avec plaisir. M. Pierron, premier substitut de M. le procureur général, étant allé voir ce Démosthènes, peu après les phrases d’usage : «Monsieur l’abbé, lui a-t-il dit, je viens vous demander votre amitié pour celte année, mais non votre protection. » M. l’abbé a senti la finesse de cet éloge, qui fait honneur à ces deux bons citoyens et serviteurs du roi.

19. — M. de Trudaine, intendant des finances, vient de mourir, après une maladie de langueur longue et douloureuse. Les regrets du public sont le plus grand éloge qu’on en puisse faire. La partie des chemins et celle des manufactures du royaume lui doivent beaucoup. 11 avait des vues étendues, de l’exactitude, de la constance au travail, une fermeté que les mécontents nomment dureté. Sa perte devient moins irréparable en ce qu’il a eu le temps de former un élève et un digne successeur en la personne de M. Trudaine de Monligny, son fils, qui, très-jeune encore, a déjà eu l'honneur d’imiter la modestie de son père, en refusant le Contrôle général, offert depuis longtemps au premier et tout récemment à celui-ci. Aux principes et à l’art de la manutention, M. de Montigny joint des connaissances théoriques de plusieurs sciences, étrangères en apparence, à son administration, mais très-utiles en effet, et qui lui ont valu une place à l’Académie des Sciences, dont M. Trudaine était aussi honoraire.

*20 — Les libraires de Paris se proposent de faire une nouvelle édition du fameux diclionnaire de Y Encyclopédie. On ne peut qu’applaudir à cette grande entreprise, si les éditeurs savent profiter des justes critiques qu’on a faites de ce célèbre ouvrage.

dépôt éternel des connaissances et des délires de l'esprit humain. On sait avec quelle négligence beaucoup d’articles ont été rédigés; combien d’autres ont été dictés par la passion et l’esprit de parti; comment la cupidité a introduit dans cette société une quantité de manœuvres inaptes à ce travail : en sorte que les deux tiers de celte compilation immense ont besoin d’être refondus ou du moins revus et corrigés. Mais le lieu de l'impression fait citundre qu’on ne laisse pas aux auteurs toute la liberté qu’exige un livre de cette espèce. L’impression de Paris est sujette à tant de gênes, tant de gens se mêlent de cette partie de la police., on y est si facile à donner accès aux plaintes des mécontents de tout genre, de tout ordre , de tout caractère, qu’il est presque .impossible qu’une entreprise de cette étendue y arrive à sa perfection.

25. — Quoique les fêtes pour le mariage de M. le Dauphin soient encore éloignées de près de deux ans, on se dispose de loin à les rendre aussi brillantes et aussi magnifiques que l’exige une pareille cérémonie. On travaille à force à la nouvelle salle de spectacle, commencée depuis si longtemps à Versailles, et qui, restant à demeure, dédommagera bien de l’argent immense qu’elle doit coûter. Au lieu d’élever, à grands frais, des échafaudages mobiles et qui ne servent que pour le moment, on aura toujours dans cet emplacement un local orné et très-propre à tous les services qu’on voudra lui donner. On assure que le roi suit ces travaux avec plaisir, et voit de temps en temps leurs progrès. On répète, aux Menus-Plaisirs, divers opéras déjà projetés.

27. — M. le comte d’Esseville, capitaine au régiment de Touraine, vient de recevoir de la cour une commission importante et flatteuse : il a été nommé pour visiter les communes du royaume et en faire faire le partage. Sa réputation parmi les économistes, l’étendue et la profondeur de ses lumières dans ce qu'ils appellent la science , lui ont mérité cette distinction.

On sait que, par communes, on entend des terres restées en commun aux habitants des villages, bourgs, villes, etc. Il est question de les répartir par égales portions entre les habitants de chaque lieu, à qui chaque part appartiendra en propriété. On espère par làexciter l’industrie et l’amour de l’agriculture, dont le

gouvernement continue à s’occuper avec le plus grand soin ; et par contre-coup on espère augmenter l’impôt et étendre la taille. Les intendants ont ordre de seconder ce commissaire en tout ce qui dépendra d’eux, et de lui procurer les détails et les secours nécessaires. 11 a commencé sa tournée.

30. — 11 se répand au Palais une épigramme enfantée vraisemblablement dans son sein, mais qui jusqu’à présent y était restée dans l’obscurité. C'est une débauche d’esprit, très-condamnable, sans doute, de la part de l’auteur, mais où le cœur ne peut avoir eu de part. 11 est question du discours de Me Gerbier au Parlement, en présentant les lettres de M. le chancelier (1) :

C’est à bon droit que l’on renomme L’éloquent avocat Gerbier,

" Puisqu’il a fait un honnête homme

De monseigneur le chancelier. .

Page 1