‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 68 sur 86 · VERS NON PRÉSENTÉS AU ROI DE DANEMARCK · texte numérisé non relu

VERS NON PRÉSENTÉS AU ROI DE DANEMARCK

Dévoré par l’ennui, cette lièvre des rois,

Lejeune prince des Danois De climats en climats va cherchant un remède Au triste mal qui le possède.

Partout les plaisirs enchanteurs Unissent leurs efforts pour charmer ce monarque;

11 les trouve partout aussi vains que trompeurs;

Ét sur le front royal l’ennui mortel se marque.

Enfin, las de trouver tant de fleurs sous ses pas,

Et tant de jolis vers qu’un Danois n’entend pas, Dans les bras du sommeil l’infortuné se plonge. L’auguste Vérité lui dit ces mots en songe :

« Ami ! chez les Français mille vers séducteurs Font payer cher leur existence!

Tu répands ton argent et ramasses des cœurs :

C’est bien fait; mais le Nord gémit de ion absence.

Un père vertueux quitte-t-il ses enfants?

Tu cherches le bonheur? Ali ! connais mieux ton être ; La vertu le promet A des travaux constants :

(1) Vtrç. ît novembre J7S8.

Les rois ne sont heureux, ne sont dignes de l’être,

Que quand leurs peuples sont contenls. »

A ces mots, Christian, ennuyé de plus belle,

S’éveille, en appelant tout son monde à grands cris :

« Partons, dit-il, partons ; mon trône me rappelle :

Autant vaut m'ennuyer à ma cour, qu’a Paris. »

Février. — 2. — M. de Sartines a établi, depuis quelques années, des écoles gratuites de dessin. Ce magistrat procure, par ce moyen, aux pères et mères indigents, une ressource pour leurs enfants, ctàceux-ci les moyens d’acquérir les talents utiles dès 1 âge le plus tendre. Ces vues pleines d’humanité entrent aussi dans la plus saine politique, en occupant une jeunesse oisive dont l’activité pourrait tourner au détriment de l’État, ou au moins à la corruption des mœurs, et d’ailleurs en faisant sortir le génie que des circonstances malheureuses étoufferaient. Plusieurs amateurs ont concouru à cet acte de bienfaisance; il s’est trouvé des fonds destinés à exciter l’émulation de ces jeunes rivaux, par des prix distribués de temps en temps. Mais ces fonds, insuffisants pour cet établissement, ont fait imaginer de donner aux Tuileries deux concerts français, dont le produit servira de supplément. On ne doute pas que tous les princes, les grands soigneurs, les gens fastueux ne se distinguent en cette occasion, et l'on espère que ceux qui n’y contribueront pas par esprit patriotique, le feront par amour-propre, et que leur vanité deviendra tributaire du bien public.

'‘9. — On a parlé plus d’une fois de l’ardeur du public pour courir aux tréteaux de Nicolet, des extases qu’occasionnait son singe, et combien les femmes de la plus grande distinction raffolaient de ses indécentes parades. Les Comédiens Italiens se sont trouves honteux d’une pareille préférence : Arlequin a souvent frondé ce mauvais goût; la majesté du cothurne en a encore plus été blessée, et les Comédiens Français s’étant joints aux farceurs ultramontains, après différentes restrictions obtenues de la police contre l’histrion des Boulevards, ils viennent tout récemment défaire absolument interdire la parole au sieur Kieolet, ainsi qu’au sieur Taconet, auteur et acteur de cette troupe : il est réduit à présent à la pantomime. Il a heureusement de quoi se moquer des deuxtroapes, et Fou assure^ qu’il

FÉVRIER 1 7ü9.

a gagne plus de cent raille écus depuis très-peu d'années.

10. — Les curieux, les oisifs, et les gens de ce pays-ci qui ne respirent que les fêles et le plaisir, se plaignent de la lenteur avec laquelle le nouveau Wauxhall de Ruggiéri se construit et s’achève ; ils trouvent déjà bien des jours précieux de perdus. Mais la magnificence, le luxe et le goût avec lesquels ce spectacle doit être décoré, ne permettent pas d’avancer davantage les travaux. C’est le sieur Le Noir qui les conduit; ce jeune architecte, déjà connu par le bâtiment de l'abbaye de Clairvaux, cherche à se distinguer dans cette occasion, et à étendre sa réputation sur un plus grand et plus brillant théâtre. On estime que cette salle coûtera quarante mille écus.

11. — Les mouvements de M. le duc d’Aiguillon pour faire informer contre les auteurs des brochures que les presses ne cessent de vomir contre lui, ne paraissent pas avoir intimidé ces écrivains ténébreux. De leurs repaires, ils viennent de lancer de nouveau contre lui la Troisième lettre d’un Gentilhomme breton, pamphlet plus infernal que les autres, où I on déchire ce commandant avec plus de fureur, s'il est possible, et où l'on révèle des intrigues de cour que la décence et le respect devraient laisser dans le silence. Cet ouvrage est encore excessivement rare.

12 — La querelle du sieur de Belloy avec les Comédiens Français s’est manifestée depuis peu avec le plus grand éclat. Cet auteur ayant lieu de présumer que ces acteurs ne voulaient pas reprendre son Siège de Calais , comme il le désirait, et qu’il s’était formé dans le tripot une cabale contre celte reprise, dont les détails seraient trop longs et tiennent à des jalousies obscures, très-peu importantes au public, a apostrophé les Comédiens en plein foyer, un jour de grande chambrée, et, devant tous les spectateurs, leur a déclaré, du ton le plus véhément et le plus emphatique, qu’il retirait son Gaston et Bayard, sa Gabrielle de Vergy et même son Siège de Calais ; qu’il en prenait à témoin l’illustre assemblée, et que si les Comédiens, abusant de leur possession, osaient contre son gré remettre actuellement sur la scène ce meme Siège de Calais, il protestait d’avance contre cette audace, et saurait bien en demander justice. Après ce discours, le sieur de Belloy est sorti et a laissé l’aréopage comique étourdi de ses menaces et de son flux oratoire. Le lendemain, la troupe des

Comédiens assemblée a écrit, à l’instigation de l’un d’eux, une lettre honnête au poète courroucé, pour lui faire des excuses et justifier leur refus; il a riposté par une autre lettre de quatre pages où il les traite avec beaucoup de dureté et de mépris. Ils ont été d’autant plus indignés de cette hauteur, qu’ils regardent le sieur de Belloy comme leur camarade, puisqu’il a été lui-même comédien en Russie. Ils ont pris le parti d’écrire à M. le duc de Richelieu, pour le prévenir de cette contestation ; ilsluionlenvoyé un Mémoire détaillé. De son côté, le sieur de Belloy a porté ses plaintes à M. le maréchal, et l’on attend incessamment la décision de ce grand procès.

14. — Un nommé Mouton, ci-devant élève de l’Académie d’Architecture à Rome, fit paraître l’année dernière (1) un Mémoire à consulter sur une contrainte à communier, dans lequel il attaquait fortement M. Natoire, directeur de ladite Académie. Ce dernier vient de publier un Mémoire dans lequel il réfute une partie des faits qui lui étaient imputés par son adversaire.

1 5. — Les débuts de madame Vestris auxFrançais (2) avaient été interrompus, et l’on attendait avec impatience qu’elle parût dans Zaïre, où l’on prétend qu’elle excelle. Ce retard tenait à M. le duc de Choiseul, ce protecteur éclairé des arts et des talents, qui voulait absolument assister à ce spectacle, mais qui sait toujours subordonner ses plaisirs à ses devoirs et au bien de l’État. Ayant enfin trouvé le moment de se délasser de ses importantes occupations, le jour a été pris pour aujourd’hui, et il a fait présent à l’actrice de la robe avec laquelle elle doit jouer ce rôle brillant.

10. — M. Àudinot, ancien acteur de l’Opéra-Comique, qui a joué quelque temps aux Italiens depuis la réunion de ces deux théâtres, mais obligé de se retirer par suite de mécontentements, n’a pu pardonner cet affront à ses anciens camarades. Il a erré depuis ce temps à la tête de diverses troupes, et roulant beaucoup de projets. Il s’est établi,cetle année, à la Foire Saint-Germain; il y lient un spectacle de marionnettes, et donne une pièce pantomime, intitulée les Comédiens de bois, qui attire tout Paris. Il a trouvé le moyen de se venger des sublimes acteurs qui ont paru

(I) Yoy. 14 mai I76S.

(*) Yoy. 21 décembre I7GS.

le dédaigner avec tant de hauteur : il les traduit aujourd’hui sur la scène, et les couvre du plus grand ridicule, par l’art avec lequel les personnages factices contrefont au naturel tous ces histrions de l’un et de l’autre sexe. Ceux-ci trouvent leur dignité très-compromise, et jettent les hauts cris. 11 ne parait pas que l’Autorité ait encore eu égard à leurs plaintes, et leur parodisle gagne cependant.beaucoup d'argent.

17. — Le concert au profit des élèves des écoles gratuites de dessin (l) a eu lieu avant-hier, dans la galerie de la reine, avec la plus grande affluence. Presque tous les princes du sang y ont assisté. Le concert a été ce qu’on appelle très-commun. Le spectacle le plus beau, le plus touchant, était la décoration des murs de la salle, tous tapissés de divers dessins des jeunes élèves, entreautres de différents portraits de M. de Sartines, leur illustre protecteur. On remarquait avec un plaisir indicible l’envie que ces concurrents avaient eue d’exprimer la bienfaisance de sa physionomie, et plusieurs avaient très-bien réussi.

t9. — Ce n’est que samedi que M. le duc de Choiseul a honoré de sa présence l’actrice nouvelle jouant le rôle de Zaïre ; des occupations imprévues ne lui avaient pas permis d’assister le mercredi au spectacle. Il a envoyé le lendemain au sieur Le Kain, par Corbie, un présent de cinquante louis, avec une lettre où ce ministre marque à l’acteur, qu’il avait d’abord projeté de lui faire le cadeau d’un habit, mais qu’il a cru que de l’argent lui causerait plus de satisfaction ; qu’au surplus l’Orosmane ne recevrait jamais tant de plaisir qu’il en avait causé parla noblesse et l’énergie de son jeu.

22. — 11 se répand un Mandement de M. l’archevêque de Lyon (2), en date du le janvier, contenant des instructions sur le carême et des dispenses pour celui de cette année, qui n’a dû être publié que le dimanche de la Quinquagésime, et parvenu depuis dans ce pays. Il y fait un bruit du diable, par le ridicule que les indévots aiment à jeter sur tout ce qui leur pai’ait outré en morale et en discipline, dans l’espoir qu’il en rejaillira quelque chose même sur les usages les plus reconnus et les pluwcs-

(1) Voy. 2 février 1769.

(2) Antoine de Mal vin dffMonlazet.

MÉMOIRES SECRETS DE BACIIAU.UONT.

pectés. Us trouvent puéril que ce prélat descende dans tous les détails les plus minutieux de cette institution de l’Église; ils plaisantent surtout sur la phrase où il invite, avec saint Augustin, « les époux chrétiens à se séparer pour un temps, afin de vaquer plus utilement à la prière. » Peut-être quelques anecdotes galantes, répandues sur le compte de ce pasteur austère, ontellesdonné lieu à relever avec plus d’affectation le rigorisme qu’il annonce. D’ailleurs les mortifications qu’il a données plusieurs fois (I) à M. l’archevêque de Paris, en vertu de sa suprématie prétendue, ont indisposé contre lui les amis de ce dernier, qui n’ont pas peu contribué à tympaniser ce Mandement capucinal.

23. — 11 court des couplets très-délicats et très-ingénieux, où la Satire a pris le ton des Grâces, et parait embellie de leur parure; ils sont recherchés, et feront anecdote par le point historique qu'ils constatent.

Air : Vous qui vous moquez par vos ris.

Lisette! la beauté séduit Et charme tout le monde.

En vain la duchesse en rougit •

Et ta princesse en gronde;

Chacun sait que Vénus naquit De l’écume de l’onde.

. En vit-elle moins les dieux

Lui rendre un juste hommage,

Et Paris, ce berger fameux,

Lui donner l’avantage Même sur la reine des cieux Et Minerve la sage? .. f

Dans te sérail du Grand Seigneur Quelle est la favorite?

C’est la plus licite au gré du cœur Du maître qui l'habite ;

C’est le seul titre en sa faveur,

Et c’est le vrai mérite (2).

(1) F,n 175S, en cassant, comme administrateur du siège de Lyon, une ordonnance de P archevêque de Paris; et eu 1 7C0, en adressant àce prc'at une lettre à Poccasion de la même ordonnance. — R.

(2) Ces couplets sur madame Du Barry sont attribués au duc de Nivernois. — R.

25. — M. Dupin, ancien fermier général, vient de mourirdans un âge foi t avancé. 11 laisse une veuve renommée autrefois pour sa beauté, et dont la maison est encore l’asile de plusieurs académiciens. Cetlc virtuose a vu sa cour composée des plus illustres personnages de la littérature. M. de Fontenclle y allait souvent. Le fameux Rousseau a été précepteur du lils (1) de ce M. Dupin, un des plus mauvais sujets qu’on puisse trouver, et qui a fait la douleur et la honte de toute sa famille. M. Le Mière est encore attaché à la bru de celte dame (2). On ne finirait pas de détailler tous les hommes rares dont elle a fait les délices et l’admiration.

Mars. — 4. — Le Déserteur, opéra-comique du sieur Sedaine, dont le sieur Monsigny a fait la musique, annoncé depuis longtemps, et retardé par les soins et embarras qu'adonnés au musicien la place de maître d’hôtel de M. le duc d’Orléans, dont ce prince l’a revêtu, doit être enfin joué après-demain. 11 y a eu hier une répétition presque aussi brillante que le sera la première représentation : M. le due d’Orléans, M. le duc de Chartres, et quantité de seigneurs, y étaient. Ils ont trouvé cet ouvrage miraculeux.

5. — Outre le grand Nicolct, il y a, à la Foire, son frère, qui a aussi un jeu de marionnettes, qui vient d’acquérir une grande célébrité par une scène qui s’est passée dans son enceinte. Un conseiller au Parlement, se trouvant présent à ce spectacle, a été apostrophé par le compère, qui l’a pris pour quelque clerc de notaire ou de procureur : il n’a pas tenu compte de l’injonction du personnage d’être plus circonspect, et de ne mettre aucun des speclacteurs en scène. Celui-ci a fait de la rumeur au point que Nicolet est allé chercher la garde qirt a arrêté le quidam, conseiller au Parlement, sous prétexte qu’il troublait le spectacle. Mené au corps de garde, il est venu un commissaire, qui, d’après les informations prises, a fait mettre au cabanon ledit compère; et, sur les plaintes subséquentes du magistrat à M. de Sarlines, on était convenu que le soldat qui l’avait arrêté serait

(1) Rousseau n'a point été son précepteur, mais il fut chargé de le surveiller pendant huit ou dix jours, parce qu'il changeait de gouverneur. Voyez les Confessions de Rousseau, liv. VII. — R.

(2) Madame de C.henonccaux.

mis au cachot pour avoir fait sa charge avec une insolence dans laquelle il se croyait autorise par l’incognito du personnage. Cette histoire est la matière des conversations sur laquelle on varie beaucoup suivant l'usage.

î>. — M. Ferrein, médecin, professeur d’anatomie, et de l’Académie royale des Sciences, vient de mourir (I) âgé de quatrevingt-cinq ans. II s’était fait une sorte de célébrité par une prétendue découverte que la voix était un instrument à vent et à cordes. Ses partisans mêmes avaient nommé de son nom fides Ferrinei, certaines fibres qu’il regardait comme destinées à cet usage, et dont il voulait que la glotte fût l’archet. Il avait exécuté une machine artificielle, qui figurait assez bien son système, et répondait par diverses expériences aux objections qu’on pouvait faire ; mais le grand argument auquel il n’a pu résister, et qui a foudroyé absolument cette opinion nouvelle, c’est qu’il est démontré impossible en bonne physique que des cordes mouillées rendent du son. Depuis ce temps, la réputation éphémère de ce docteur a de beaucoup diminué, et il est rentré dans une obscurité d’oii le brouhaha occasionné par ce système singulier l’avait fait sortir.

13. — Des plaisants ont trouvé dans Noslradamus une centurie qu’ils ont adaptée aux circonstances, et dont ils infèient une prédiction de l’élection de M. le cardinal de Luynes, archevêque de Sens, à la papauté. Voici ce bizarre quatrain, susceptible de toutes les interprétations qu’on voudra lui donner. Il est tiré de la centurie 86, édition petit in-8° de cio.ioc.lxvu.

Le grand prélat, un jour après son songe Interprété au rebours de son sens,

De la Gascogne lui surviendra un monge Qui fera élire !e grand prélat de Sens.

Dans les premiers vers, on croit trouver la mort du pape ; par le troisième, on entend le cardinal de Bernis, archevêque d’Albi,

et le quatrième paraît fort clair. M. le duc de Chevreuse (2) rit

(1) Le 5 mars, suivant le Mercure de France, et le 28 février, selon la Biographie uni oerseUe. — R.

(2) Frère du cardinal.

beaucoup de cette facétie, et porte depuis ce temps Nostradamus dans sa poche, qu'il montre à tout le monde.

22. — Deux nouveaux livres infernaux percent à Paris, dans ce saint temps où l’Église redouble de ferveur et de prières pour la conversion des incrédules; l’un a pour titre : Opinion des Anciens sur les Juifs , par feu M. de Mirabaud, secrétaire perpétuel de l’Académie française; l’autre est intitulé : Réflexions importantes sur l’Évangile. Ces deux ouvrages, connus comme manuscrits depuis longtemps, et gardés dans l’obscurité des portefeuilles des curieux ou des esprits forts, sont dans le goût de ceux attribués à Fréret. Il y a autant de méthode, de logique et de clarté; mais ils sont écrits avec beaucoup plus de force, et sont aussi énergiques dans le style que dans le raisonnement. Le débordement de ces brochures scandaleuses est si grand, qilc le sage magistrat qui préside à la police ne peut que le suspendre ; encore, n’est-ce que par intervalles ; tandis qu’il est occupé à l’arrêter d’un côté, il gagne de l’autre successivement. 11 serait à -craindre qu’il n’entraînât tout ce qu’il rencontrera, si nous n’étions rassurés par les saintes paroles, qui annoncent que les portes de l’Enfer ne pourront prévaloir contre l'Église (1).

25. — Avant le mariage de M. le comte de Fitz-James, M. le duc de Chartres lui donna, à sa petite maison, un souper, appelé le Souper des Veuves. On y avait réuni les maîtresses de ce prince et de différents seigneurs mariés, ou sur le point de se marier. Tout était tendu de noir. Les femmes étaient dans le costume de deuil ; les hommes de même. Les flambeaux de l’Amour s’éteignaient, et se trouvaient remplacés parles flambeaux de l’Hymen. Ces deux dieux étaient dans une rivalité continuelle à cette fête : en un mot, tout y caractérisait le tombeau des plaisirs et l’empire de la raison. On assure qu’il est question de renouveler celte farce d’une façon plus solennelle eucore, à l’occasion du mariage prochain de M. le duc de Chartres.

— Extrait d'une lettre de Rome du 7 mars. « J'ai vu les obsèques de Sa Sainteté (2), qui étaient misérables. De tous les Ordres religieux, il n’y avait à son convoi que quelques pauvres

(1) Et porta: inferi non prœvalebunt advei'sus eam. Matth., xvi, 18.

(2) Charles Rezzonico (Clément XIII). mort presque subitement, le 3 février

diables de Jésuites. Du reste, sa mémoire n’est pas ici en bonne odeur. On a fait parler Pasquin, qui a dit qu'à l’ouverture de son cadavre on avait trouvé au feu pape ses neveux dans la tôle, les Jésuites dans le cœur, le corps plein de trésors, et les rois à ses pieds. On s’est servi, pour la cérémonie, d’un cénotaphe du feu cavalier Bernin, et comme il y avait aux quatre angles quatre places propres à recevoir les veflus du défunt, on n’a su comment les remplir; et ne trouvant à louer que sa dévotion pour les cérémonies religieuses, on l’a représenté, dans un coin, à genoux devant une chapelle; dans un autre, recevant le plan d’une1 église; d’un autre coté, faisant la canonisation d'un saint, et enfin fondant un hôpital. »

30. — Dans ce pays-ci l’émulation des faiseurs de projets enchérit sans cesse sur les derniers, et le public gagne toujours à celte concurrence. Le sieur Torré, qui, l'an passé, avait ébauché un W’auxhall où l’on courait en foule, a donné au sieur Ruggiéri l’idée d'en établir un à la Foire Saint-Germain, plus petit, à cause de l’emplacement qui l’a gôné, mais d’une magnificence singulière, et telle qu'on croit être dans un de ces châteaux enchantés, dont les anciens romans nous donnent des descriptions si merveilleuses. De nouveaux artistes s’empressent d’effacer ce spectacle, et une compagnie entière a formé le projet d’établir aux Champs-Elysées un Wauxhall perpétuel, dont l’étendue et la richesse surpasseront infiniment tout ce qu’otn a vu en ce genre. On en peut juger par la mise de fonds que ces gens-là se proposent de faire, et qui doit, dit-on, monter jusqu’à douze cer.t mille livres. 11 ne s’ouvrira que dans un an, au mariage de M. le Dauphin. A la tête de ce projet est un nommé Corbie, créature attachée à M. le duc de Choiseul, versé depuis longtemps dans tons les genres de spéculation, et qui, parles facilités que lui donne son maître, est à même de procurer à ses confrères tous les secours et toute la protection dont ils peuvent avoir besoin.

Avril.— 2. — Les Comédiens ordinaires du roi, voulant proposer un encouragement à ceux qui sont dans le cas de travailler pour leur théâtre, en affectant des récompenses à ceux qui auront contribué à sa prospérité et à son amélioration, ont arrêté de donner deux pensions viagères de huit cents livres aux deux

AVRIL 17 fi 9.

sujets qui auront le plus mérité d’eux : en conséquence, ils viennent de choisir MM. Favart et Duni pour les premiers sujets * de leur bienveillance. Le premier est connu par une grande fécondité de pièces, toutes assez agréables au public; le second est le premier musicien qui ait fait révolution dans l’espèce de composition de l’opéra-comique, par le Peintre amoureux de son modèle. Ce nouveau genre d’harmonie eut peine à prendre, et ne fut goûté qu’après plusieurs représentations.

7. — M. l’ahbé Laugier, très-connu par sa sortie des Jésuites, quelques années avant la dissolution de cet ordre fameux, et par l’esclandre que fit cet événement, auteur d’une Histoire de la république de Venise, et qui avait quelque réputation dans la république des lettres, vient de mourir d’une fièvre maligne. II se mêlait encore d’architecture, et avait écrit sur cette matière des ouvrages qui l’avaient mis aux prises avec des gens de l’art; enfin il était devenu homme à bonnes fortunes, apparemment pour faire abjuration entière de son ancien état.

IL — Le roi faisait compliment à un seigneur de la cour sur le bel habit qu’il avait pour le gala indiqué au jour des noces de M. le duc de Chartres ; il eu admirait le goût, l'élégance et la richesse : « Ah ! Sire, cela se doit , » lui répondit-il.

15. — 11 court, depuis quelque temps, une anecdote trop singulière pour n’avoir pas besoin de confirmation : aujourd’hui qu’elle parait constatée par l'arrivée du criminel dans les prisons, on peut se hasarder à lu rapporter. 11 est question du bourreau de Soissons, ayant une femmo très-jolie dont il était fort jaloux. Le lieutenant-criminel de la ville soupirait pour cette belle, et, à raison de la confraternité, avait eu accès auprès d’elle et y était très-bien. Il profitait de toutes les occasions pour éloigner le mari soupçonneux et l’obligeait d’aller pendre et rouer à droite et à gauche, toutes les fois que cela se rencontrait. Un jour qu’il était en expédition lointaine, le jaloux, au lieu de revenir le lendemain, força de diligence et revint dans la nuit. 11 trouva ce qu'il désirait voir : ledit lieutenant-criminel couché avec sa femme. Il ne fait semblant de rien, fait chauffer son fer à marquer les criminels, et 1 imprime sur les épaules du galant : vengeance bien douce et bien appliquée, sans doute, mais qui n’a pas été vue de même par la Justice. L’exécuteur des

hautes œuvres a été condamné en première instance et est actuellement à la Conciergerie pour subir la confirmation de son jugement, qui sera le fouet, la marque, les galères et toutes les gentillesses de cette espèce.

16. — Le sieur Poinsinet, jaloux d’étendre de plus en plus sa réputation et trouvant, comme Alexandre, le monde encore trop petit pour son individu, est allé en Espagne, à la tète ou à la suite d'une troupe de comédiens, pour laquelle il doit composer des opéras-comiques. On attend avec impatience les nouvelles de son début à Madrid et de ses succès.

18. — Madame la duchesse de Chartres s' est prodiguée, ces jours-ci, suivant l’usage, aux regards du public empressé à la voir. Elle est allée mercredi à la Comédie Française, et hier à la Comédie Italienne. Elle était avec madame la comtesse de La Marche et mademoiselle d’Orléans. On jouait le Déserteur, pièce nouvelle, toujours mauvaise, quoique fort courue, mais qui a des prétentions à l’attendrissement. Les princesses ont été émues à plusieurs situations, et le public a vu avec transport la sensibilité de ces belles âmes; mais il n’a pu résister à l’émotion du moment où, aux cris de : Vive le roi! amenés par le sujet, l’auteur avait fait adroitement ajouter : El toute la famille royale. Toutes les trois ayant fondu en larmes à ces tendres expressions de l’amour des Français, les spectateurs, les acteurs, tout a ressenti le doux plaisir de verser des pleurs de joie et d’amour.

21. — Le sieur Velaine, jeune acteur de la Comédie Française, qui avait quelque talent et donnait des espérances, vient de mourir de la poitrine. C’est une nouvelle victime que s’est immolée mademoiselle Hus, actrice du même spectacle, et très-renommée entre les Messalines de ce genre.

22. — Un événement, d’une espèce moins sinistre que le précédent, fait l’entretien des foyers. Le sieur Bellecour, aussi acteur de la Comédie Française, avait épousé depuis plusieurs années une ci-devant demoiselle Gogo, du même tripot, et qui, par passion, l’avait préféré à tous les agréables de la cour et de la ville, et s’était concentrée avec lui dans les douceurs d'un chaste hymen, en l’enrichissant des dépouilles d’une multitude d’amants minés en son honneur. Us avaient vécu ensemble assez bien depuis ce temps, et même très-amoureusement. Tout récemment

sa femme l'a trouvé avee une sienne sœur, très-grossière et qui lui tenait lieu de femme de chambre, ou de complaisante, ou de demoiselle de compagnie. Le sieur Bellccour, très-pudibond encore, a été si honteux d’être pris en flagrant délit, qu’il n’a osé reparaître en public, et n’a pas joué depuis Pâques, ce qui a ébruité l’aventure, jusque-là peu connue.

23. — Par différentes lettres que M. de Voltaire a écrites dans ce pays-ci, on sait que Ce grand poète a renouvelé celte année le spectacle édifiant de l'anncc dernière, et qu’il a encore fait ses Pâques avec beaucoup de dévotion, mais d’une façon moins publique : il a prétexté des incommodités pour rester dans son lit et recevoir la communion chez lui.

On prétend que M. de Voltaire, piqué des plaintes de l’évêque du Belley gémissant sur son incrédulité, sur son opiniâtre'é constante à répandre des libelles contre la religion, a voulu constater cet acte de catholicité, et qu’il a eu recours à des notaires pour recevoir en ce moment sa profession de foi, qu’il a envoyée à Monseigneur. Quoi qu’il en soit jjje celte circonstance sur laquelle on varie, on voit, dans plusieurs de ses lettres à différents amis, combien il est attaché à la religion ; quel respect il a pour elle, et avec quelle humilité il s’est empressé de satisfaire aux devoirs de catholicité.

23. — Le sieur Velaine était un clerc de procureur, fort malaisé. Mademoiselle Hus, ayant eu occasion de le voir quelquefois, l’avait pris dans une sorte d’affection. Sa jeunesse, sa figure, quoique n’ayant rien de rare, sa douceur et son esprit lui plurent ; elle s’y attacha tellement, qu’elle lui proposa de quitter cet état de clerc, d’embrasser celui de comédien ; elle ajouta qu’elle se chargeait de tous les frais et de toutes les démarches, même de sa personne. Le jeune homme ne put résister à tant de grâces cl à une perspective ri riante ; il entra chez mademoiselle Hus, et depuis deux ans environ il était à la Comédie. La reconnaissance envers une femme aimable dégénère facilement en amour ; celui du sieur Velaine est devenu tel, que, malgré les représentations de ses amis et des médecins, il a voulu consacrer à sa bienfaitrice jusqu’à son dernier souffle. Celle-ci, à son tour, a fait à son égard tout ce qu'on pouvait attendre d'elle, et même au delà. Elle n’a point quitté cet amant languissant, qui était de

puis un mois à Sceaux. Le curé de cet endroit, qui l’a suivi, ne s’est point opposé aux soins de mademoiselle Hus et à sa tendresse, qu’il regardait d’avance comme les fruits d’un hymen que les amants s’étaient promis et qu’ils devaient effectuer au rétablissement du moribond. Enfin, le sieur Velaine est mort le 19, entre les bras du curé et de mademoiselle Hus. Aussitôt celle-ci s'est jetée sur le cadavre, et s’est livrée à toutes les extravagances de l’amour le plus effréné. Le curé, n’écoutant que ses sentiments d’humanité, a arraché de là l’actrice, a fait mettre les chevaux à son carrosse et l’a ramenée lui-même à Paris, où depuis lors elle n’a pris aucune nourriture, pas même de bouillon, et où elle présente à ceux qui la voient le spectacle le plus tragique: elle est suffoquée, elle étouffe, et ne paraît avoir d’autre sentiment que celui de la douleur.

28. — Mademoiselle Hus, devenue intéressante pour le public par le spectacle qu’elle lui présente d’une femme et d’une actrice consumée d’amour, est encore dans un étal déplorable : elle paraît comme stupide; elle a un tressaillement général et continu dans le genre nerveux. Sa porte est assiégée d’incrédules qui vont par eux-mêmes savoir de ses nouvelles et s’informer de la vérité du phénomène.

29. — On apprend que M. de Voltaire, avant sa communion dernière, a prononcé un beau et pathétique discours, où il s’est expliqué catégoriquement sur sa foi, et où il a renié toutes ces malheureuses brochures qu'on lui attribue.

Mai. — 5. — 11 y a quelques jours qu’un jeune homme qui a débuté au Théâtre Italien avecassez peu de succès, a été trouvé pendu dans sa chambre. On prétend qu’il s’est porté à cette extrémité, de désespoir de n’avoir pas eu l’accueil qu’il se promettait. On n’aurait pas cru que cet anglicisme eût gagné jusque dans cet ordre de citoyens. De pareils événements se multiplient beaucoup ici depuis quelque temps, et sans compter ceux qu’on ne peut dérober à la connaissance du public, il s’en passe plusieurs qu’on lui cache par égard pour les familles et pour empêcher d’ailleurs les progrès funestes de cet esprit prétendu philosophique, également contraire à la politique, à la raison et au véritable héroïsme.

C. -t- Dans le temps même où M. de Voltaire faisait sa profes-

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