‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 71 sur 86 · Extrait dune Lettre de Ferney, du t*r juillet · texte numérisé non relu

Extrait dune Lettre de Ferney, du t*r juillet

« Vous me demandez des nouvelles du patron : je vous dirai que j'on ai été très-bien reçu, que c’est un homme charmant de tout point, mais intraitable sur l’article de la santé. 11 devient furieux, quand on lui dit qu'il se porte bien. Vous savez qu’il a la manie d’être malade depuis quarante ans: elle ne fait qu’augmenter avec l’âge ; il se prétend investi de tous les fléaux de la vieillesse ; il se dit sourd, aveugle, podagre. Vous en allez juger. Le premier jour que j’arrivai, il me fit ses doléances ordinaires, me détailla ses infirmités. Je le laissai se plaindre, et, pour véririûer par moi-même ce qu’il en était, dans une promenade que nous fîmes ensemble dans le jardin, tête à tête, je baissai d’abord insensiblement la voix, au point d’en venir à ce ton bas et humble dont on parle aux ministres, ou aux gens qu’on respecte le plus. Je me rassurai sur ses oreilles. Ensuite, sur les compliments queje lui faisaisde la beauté de son jardin, de scsfleurs,etc., il se mit à jurer après son jardinier, qui n’avait aucun soin, et en jurant il arrachait de temps en temps de petites herbes parasites, très-fines, très-déliées, cachées seus les feuilles de scs tulipes et que j’avais toutes les peines du monde à distinguer de ma hauteur. J’en conclus que M. de Voltaire avait encore des yeux très-bons; et, par la facilité avec laquelle il se courbait et se re-, levait, j’estimai qu’il avait de même les mouvements très-souples, les ressorts très-liants, et qu’il n’était ni sourd, ni aveugle, ni podagre. 11 est inconcevable qu’un homme aussi ferme et aussi philosophique ait sur sa santé les frayeurs (t) et les ridicules d’un hypoeondre ou d’une femmelette. Dès qu’il se sent la moindre chose, il se purge. Le plus singulier, c’est que, dès la fleur de l’âge, il ait été tel. Au reste, vous vous rappelez le mot de Dumoulins, qui, dans un accès d’impatience sur l’énumération de ses maux et de ses peurs, se mit à l’injurier et à lui protester qu’il ne devait pas craindre la mort, puisqu’il n’avait pas de quoi mourir. Rien de plus vrai : c’est une lampe qui s’éteindra faute d’huile, quand le feu dont il est dévoré aura tout consumé. »

f7. — On continue à parler de l’Histoire du Parlement, par M. de Voltaire, qu’on recherche avec d’autant plus d’empresse-

(I) M.de Voltaire ne craignait point la mort, mais il voulait qu’on le crut toujours bien malade, se persuadant que cela pouvait contribuer à sa sécurité et rendre ses ennemis moins acharnés à sa perte. — XV.

ment qu’on prétend qu’il ne l’a faite que pour se rendre favorable le ministre qui lui a fourni les matériaux. Celui-ci a été bien aise de mettre en œuvre une plume aussi célèbre, pour faire lire l'ouvrage, et lui donner de la vogue, et l’historien, qui depuis l’aventure des Calas et du chevalier de La Barre, a pris plus fortement en grippe ces compagnies, n’a pas été fâché d’une occasion de répandre son fiel et de satiriser. D’ailleurs, au moyen de sa complaisance, il espère trouver plus de facilité à faire passer une infinité de broutille dont il vide continuellement son portefeuille.

19. — Le Vornographe, ou Idée d’un honnête homme sur un projet de reglement pour les prostituées, propre à prévenir les malheurs qu occasionne le publicisme des femmes, avec des notes historiques et justificatives ; avec celte épigraphe : Prenez le moindre mal pour un bien. Machiavel, livre du Prince, chapitre XXI. Londres et Paris, 17G9, in-8° (1). Ce livre, qui n’est ni d’un débauché, ni d’un jeune homme, ni d’un fou, ni d’un sot, ni d’un cynique, prouve à quel point d’égarement l’esprit prétendu philosophique nous a conduits, lorsqu’on voit un auteur grave, érudit, sage, honnête et profond, traiter une matière sur laquelle il aurait eu honte, dans un autre temps, de porter même ses regards; pour prévenir les suites du libertinage, en donner un traité complet, et vouloir réduire en principes d’administration l’école du vice et de l’infamie. Le dessein de l’écrivain serait de concentrer dans une même maison toutes les filles de la France, • et d’en former une espèce d’ordre religieux consacré à Vénus, dont le chef-lieu serait Paris, sous le nom de Parthénion, et d’où il se ferait des émanations dans les provinces. 11 évalue à trente mille sujets le nombre de celles qui composeraient lacommunauté, sans compter les émérites ou les surannées, les vierges ou les enfants. Les prix seraient depuis six sous jusques à un louis. U prétend que cette institution, chef-d’œuvre du législateur, serait fort utile à la population, au commerce, à la culture des terres et à la réforme des mœurs. Ce projet est enchâssé dans un petit roman en forme de lettres, vif et agréable, où il y a beaucoup de

(I) Rétif de La Bretonne fut seulement l'éditent' de cet ouvrage anonyme, qu'ii finit par s'attribuer et que nous attribuons plutôt à Pidansat de Mairohert.

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