On raconte aujourd’hui beaucoup d’aventures du bal
masqué de Versailles, où il y avait surtout quantité de jolies filles. La plus piquante est celle d’un petit masque qui a vivement agacé M. le duc de Choiseul, et qui a excité sa curiosité au point de vouloir absolument savoir qui il était : sur quoi il hii a promis de se découvrir en un coin écarté; alors il lui a dit fort confidemment qu’il était l’abbé Terray Le duc s’est ré-
crié sur l'impossibilité qu’un aussi frêle individu put être le grand abbé Terray... « Est-ce que vous ne connaissez pas mon secret, de réduire à moitié...? » a repris le masque en riant et s’échappant. -
29. — Le système de la secte des Économistes reçoit tous les jours des contrariétés qui désolent les apôtres de la Science. Tandis qu’ils exaltaient le zèle du Parlement de Dauphiné pour la liberté du commerce, par l’arrêt qu’il avait rendu, permettant à toutes sortes de personnes de vendre et tuer des bestiaux, etc., celui de Bordeaux en rendait un, le 25 avril, qui défendait de laisser sortir de son ressort aucuns bestiaux, pour remédier à la disette de cette denrée, devenue excessivement chère..... Des provinces entières qui demandaient du pain, déposent fortement contre leur esprit d’innovation, et maudissent à jamais les auteurs obscurs qui se sont avisés d’écrire sur l’administration; ils leur attribuent, peut-être mal à propos, leurs calamités , mais le concours des circonstances est un argument bien fort, surtout dans la bouche des malheureux qui meurent de faim : les révoltes ont été poussées au point qu’il a fallu faire marcher des troupes, dans le temps où l’on était, à Paris et à Versailles, dans les fêtes et dans les bals.
30. — Les préparatifs du feu qui doit se tirer aujourd’hui, ont attiré quantité de curieux. Ils annoncent quelque chose de plus marqué que celui de Versailles, et, dans son plan, beaucoup moins étendu, on saisit un ensemble qui, dans l’autre, échappait aux spectateurs. La principale décoration présente le Temple de 1 Hymen, précédé d’une magnifique colonnade, dont les gens qui veulent tout critiquer ont trouvé les proportions marquées. Ce temple est adossé à la statue de Louis XV. Il est en-
touré d’une espèce de parapet, dont les quatre angles sont flanqués de dauphins qui paraissent disposés à vomir des tourbillons de feu; des Fleuves, occupant les quatre façades, doivent aussi répandre des nappes et des cascades du même genre. Le palais est surmonté d'une pyramide, terminée par un globe. Beaucoup de pièces d’artiflee sont rangées autour de la décoration. Auprès de la statue, et du côté de la rivière, est un bastion dont les flancs contiennent le corps de réserve de l’artifice, et d’où sortira le bouquet, pièce essentielle à une semblable fête, et qui doit ordinairement la terminer d’une façon à ne plus rien laisser à désirer à l’admiration.
3t . — Le feu d’artifice, tiré hier à la place de Louis XV, a eu les suites les plus funestes. Outre la mauvaise exécution, un accident causé par une fusée qui est tombée dans le corps de réserve d’artiflee dont on a parlé, a fait partir le bouquet au milieu de la fête et a enflammé toute la décoration, ce qui a rendu ce spectacle fort médiocre. Le sieur Ruggieri n’a pas profité des fautes de son antagoniste Torré, et n'a pas les mêmes excuses. Outre que son plan était beaucoup moins combiné que qelui de l'autre, et n’exigeait pas la même étendue de génie, . c’est qu’il n’avait pas éprouvé les mêmes contrariétés de la part du temps, et le ciel l’avait favorisé entièrement. L’accident survenu au bastion a été fort long, et, comme on ne donnait aucun secours au feu, bien des gens se sont imaginé que cet incendie était un nouveau genre de spectacle, qui en effet présentait un très-beau coup d’œil, et éclairait magnifiquement la place, pendant qu’on formait l’illumination. Mais, pendant ce temps, il se passait une scène infiniment plus tragique. La place n’ayant, à proprement parler, qu’un débouché dans cette partie du côté de la ville, et la foule s’v portant, indépendamment des voitures qui venaient prendre ceux qui avaient été invités aux loges du gouverneur et de la Ville, pratiquées dans les bâtiments neufs, un fossé, qu’on n’avait point comblé, et qui s’est trouvé au passage de quantité de gens poussés par derrière, les a fait trébucher ; ce qui a occasionné des cris et un effroi général. Trop peu de gardes, ne pouvant suffire à contenir la presse, ont été obligés de succomber ou de se retirer; des filous, sans doute, augmentant le tumulte pour mieux faire leurs coups; des gens
oppressés mettant l’épée à la main pour se faire jour, ont occasionné une boucherie effroyable, qui a duré jusqu’à ce qu’un renfort puissant du guet ait rétabli l’ordre. On a commencé par emporter les blessés comme on a pu, et ce speclacle'était plutôt l’idée d’une ville assiégée que d’une fcte de mariage. Quant aux cadavres, on les a déposés dans le cimetière de la Madeleine, et l’on y en compte aujourd’hui cent trente-trois. Pour les estropiés, on n’en sait pas la quantité. M. le comte d’Argental, envoyé de Parme, a eu l'épaule démise ; et M. l’abbé de Raze, aussi ministre étranger, a été renversé et horriblement froissé et meurtri.
Juin. — t . — Extrait d'une lettre de Lyon , du 28 mai 1770. —
« Le fameux J.-J. Rousseau s’ennuie vraisemblablement de son obscurité, et de ne plus entendre parler de lui. Il a quitté le Dauphiné, et l’on prétend qu’il est aujourd’hui dans un petit village qu’on nomme La Frète, où l’on assure qu’il catéchise et se forme un petit auditoire. On prétend qu’il ne tardera pas à se rendre à Paris, et qu’il pourrait bien avoir la folie de vouloir faire juger son décret par le Parlement, lentative dangereuse et dont ses amis espèrent le détourner.
3. — M. le Dauphin a paru fort inquiet, dès le commencement du jour du 1er juin, de ce que son mois n’arrivait pas. Il est de deux mille écus, destinés à ses menus plaisirs. On ne pouvait deviner le sujet de cette impatience. On l’a découvert enfin par l’usage qu’il a fait de son argent. Il a envoyé la somme entière à M. le lieutenant général de police, avec la lettre suivante :
« J’ai appris le malheur arrivé à Paris à mon occasion, j’en suis pénétré. On m’apporte ce que le roi m’envoie tous les mois pour mes menus plaisirs; je ne peux disposer que de cela, je vous l’envoie : secourez les plus malheureux. J'ai, Monsieur, beaucoup d’estime pour vous. (Signé} Louis-Auguste.
« A Versailles, le 1” juin 1770. •
Madame la Dauphine a aussi envoyé sa bourse à M. de Sartine. Mesdames en ont fait autant. Les princes du sang ont suivi cet exemple respectable, et des particuliers l’ont imité. 11 en est qui n’ont pas même voulu qu’on sût d’où venaient les secours
qu’ils envoyaient. Les fermiers-généraux ont donné cinq mille livres.
5. — Le sieur Boucher, premier peintre du roi, vient de mourir. Depuis qu’il occupait ce poste distingué, sa réputation avait diminué, et il n’avait rien fait qui fût digne de sa place. Le seul morceau qu’il avait exposé au dernier Salon, était plus que médiocre. En général, cet artiste a joui d’une réputation précoce, et portée beaucoup au delà de ce qu’il méritait. 11 avait un pinceau facile, agréable, spirituel, et peut-être trop fin pour les détails champêtres auxquels il s’était consacré. Toutes ses bergères ressemblaient à celles de Fontenelle, et avaient plus de coquetterie que de naturel. Son genre n’était pas proportionné à son rang; c’est comme si l'on donnait le sceptre de la littérature à un faiseur d’idylles ou d’églogues.
11. — Le sieur De Rosoy est à la Bastille, depuis environ trois semaines (1), pour deux ouvrages qu’il faisait imprimer sans permission, et qui ont été arrêtés avant qu’ils parussent. On n’en connaît que les titres; l’un était intitulé : les Jours d’Ariste , et devait servir de pendant aux Nuits d’Young ; l’autre était aussi une espèce de parodie d’un ouvrage très-connu, puisqu'il l’intitulait le Nouvel Ami des hommes.
On prétend que, sur le biuit, accrédité depuis quelque temps, que le sieur Palissot devait faire une nouvelle édition, très-augmentée, de sa Dmciade, le sieur De Rosoy avait présenté à M. le chancelier une requête, au nom des auteurs, ses confrères, contre ce fléau de la littérature, par laquelle il suppliait le chef de la justice de défendre au sieur Palissot de faire imprime^ son ouvrage, comme un libelle diffamatoire contre tous les gens de letli •es, à peine de répondre, en son propre et privé nom, de toute édition quelconque qui en paraîtrait, même de tout fragment qu’il en pourrait répandre : que le sieur Palissot, en récriminant contre les vexations du plaignant, l’avait représenté comme plus répréhensible que lui, et avait dénoncé les deux ouvrages qui ont été arrêtés, comme s’imprimant furtivement.
12. — Un de ces persifleurs dont la cour abonde, et qui tournent
(1) Voy. 4 août 1770. Voir aussi V Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, etc.; par J. Delort. Caris, 18Î9, in-8 , t. III, p. 75-96.
tout en ridicule, a parodié ainsi le Mémoire des ducs et de la ' noblesse, dont on a parlé (1).
Sire, les grands de vos États . ’ Verront avec beaucoup de peine
Qu’une princesse de Lorraine * Sur eux au bal prenne le pas.
SI Votre Majesté projette De les flétrir d'un tel affront,
Us quitteront la cadenette Et de la cour s’exileront.
Avisez-y, la ligue est faite.
Signé : l’évêque de Noyon, . ^ *
La Vaupalière, Beaufremont,
Clermont, Laval et de Villette.
L epigramme de cette fin consiste surtout dans le mélange des noms les plus nouveaux avec ceux des plus anciens de la noblesse, et le marquis de fillette termine cette liste de la manière la plus sanglante (2).
13. — Mademoiselle Clairon, dans l’espoir de se relever de l’espèce de chute qu’elle a éprouvée à la cour, lors de la représentation d ’Athalie, répète actuellement le rôle d’Aménaïde dans Tancrède, qui a toujours été son triomphe. Pour dédommager aussi mademoiselle Dumesnil de l’humiliation qu’elle aurait reçue de ne point paraître dans une occasion aussi importante, il est question de jouer Sémiramis, une des pièces où cette actrice est le plus sublime. On ne doute pas que madame * Du Barry, qui connaît tout son mérite et la protège spécialement,
ne lui ait ménagé cette représentation. Cette dame lui a fait présent d’une robe magnifique, à ce qu’on assure.
14. — Madame la comtesse de Noailles, dame d’honneur de madame la Dauphine, et dont les fonctions sont de guider cette princesse dans tout ce qui est étiquette et cérémonial, voit avec peine qu'elle s'allranchisse de ses conseils, et lui fait sans cesse
(1) Voy. 22 mai 1770.
(2) Voy. 21 août 1766.
des représentations sur ce qu’elle se familiarise trop ; ce qui la rend peu agréable à la princesse et au public, et ce qui donnera la clef de la chute de la pièce de vers suivante, qui, par une adresse assez heureuse, est tout à la fois un éloge très-flatteur pour madame la Dauphine et une épigramme contre madame de Noailles. * «