‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 80 sur 86 · I.E BAI- MASQUÉ. — A MADAME LA DAUPHINE · texte numérisé non relu

I.E BAI- MASQUÉ. — A MADAME LA DAUPHINE

Quand, au milieu d’une brillante cour,

Aux rois nous offrons notre hommage,

Le respect sur noire visage Tient lieu de masque au tendre amour.

t C’est pour mieux nous faire connaître Qu'aujourd’hui nous masquons nos traits :

A la félicité du maitre ,

Chacun veut applaudir de près.

Pour donner à notre tendresse Le droit d’éclater librement,

- Faut-il, en ce jour d’allégrea(p.

Recourir au déguisement? .

Ce qu’il sent, hautement le Français le publie.

Laissez-lui la sincérité;

En est-il un qui n£ s’écrie :

« Cette Dauphine, en vérité.

Nous l’aimons tous à la folie 1 »

Nous l’aimons! Ce mot est si doux,

Qu’au milieu de ce peuple, errant autour de vous,

Vous vous plaisez, sous le masque, à l’entendre;

• Vous épiez, vous cherchez à surprendre

L’aveu, le seul aveu, dont les Dieux sont jaloux.

Si pourtant vous croyez que rien ne vous décèle.

Vous vous trompez : partout Louis vous suit des yeux ;

Ses regards attendris semblent dire : « C’est elle! »

Et puis cette ceinture, ornement précieux,

Que vous portez dès l’âge le plus tendre,

Et dont vous fit présent la mère dé l’Amour,

Jamais votre dame d’alour,

En vous masquant, n’a pu vous la reprendre.

lb. — Madame Geoflrin est une virtuose très-connue, surtout

chez les étrangers, plus enthousiasmés de son esprit que ses compatriotes. On se rappelle (1) qu’elle fit, il y a quelques années, un voyage en Pologne; qu’elle eut l'honneur de voir plusieurs souverains dans cette tournée, et surtout d’être admise à une audience particulière de l’Impératrice-Reine. Cette Majesté, dans son intimité avec elle, lui fit voir son oratoire garni de trèsbeaux tableaux. Madame Geoflrin y remarqua une place vide.

Depuis son retour en France, ayant acquis une très-belle Vierge de Carlo Maratto, elle a demandé à l’Impératrice-Reine la faveur de lui permettre d’envoyer ce morceau fameux à Sa Majesté Impériale, s’imaginant qu’il figurerait très-bien dans l’endroit en question. Celte souveraine a accepté le présent, et a envoyé à madame GeotTrin un service très-magnifique en porcelaine.

16. — Les vers à madame la Dauphine sont du sieur Moreau, ci-devant avocat des finances, ensuite conseiller en la Cour des Aides et Finances de Provence, et aujourd’hui bibliothécaire de madame la Dauphine. 11 est auteur de l’Observateur hollandais, ouvrage périodique composé en France, pendant la dernière guerre, par ordre du Gouvernement et sous ses auspices.

— Le marquis du Terrail, fils de Durey de Sauroy, trésorier de l’extraordinaire des guerres, et qui, par des arrangements de famille, avait pris le nom distingué de sa mère, issue du chevalier Bayard, est mort ces jours derniers. C’était un homme qui avait des prétentions à l’esprit. 11 avait composé quelques pièces dramatiques, qu’il avait eu la prudence de garder dans son portefeuille, mais qu’il faisait jouer sur son magnifique théâtre d’Épinay. Il passait, d’ailleurs, pour avoir un goût tràg-antiphysique (2). 11 avait cependant épousé depuis quelques années une jeune demoiselle d’Uzès,mais dont il n’avait point d’enfants; en sorte que sa succession, très-opulente, retourne à M. de Cossé, son neveu par sa mère, sœur de M. du Terrail.

1 7 . — On ne cesse de parler du fatal événement de la nuit du 30 au 31 mai dernier, et l’on attend avec impatience la rentrée du Parlement pour voir comment cette Cour traitera la chose. On cite, à cette occasion, un exemple de la même espèce, mais bien inférieur pour la quantité des morts, arrivé sous Louis XI, par

(1) Voy. 4 mai et 4’ juillet 1766.

(î) Voy. 28 jauger 1764.

lequel on voit que le prévôt des marchands de ce temps-là fut très-sévèrement puni. Les défenseurs de celui-ci rejettent la faute sur son peu de génie; et, pour donner une idée de sa force, on rappelle la plaisanterie que dit M. d’Argenson à M. Bignon, lorsqu’il fut nommé bibliothécaire du roi : « Mon neveu, voilà une belle occasion pour apprendre à lire. » C’est à la même cause qu’ils imputent sa fausse démarche, d’avoir été le lendemain à l'Opéra, sous prétexte de se justifier vis-à-vis du public et de démentir les faux bruits qui couraient à cette occasion.

— Des gens malins ont trouvé une anagramme sur le nom de M. Bignon, bien méchante et malheureusement trop juste.

Jérôme Armand Bignon:

lbi, non rem, damna gero. •

On prétend que cet hémistiche est tiré d’un vers de Juvénal.

1$. — Les spectacles de la cour se termineront mercredi par Tancrède et la Tour enchantée. 11 parait que Sémiramis ne sera jouée qu’à Fontainebleau. Cette Tour enchantée fait aujourd’hui l’objet de la curiosité des amateurs. C’est un drame à machines, dans un goût tout nouveau. Il n’y a que trois acteurs : la Princesse, un bon et un mauvais Génie. L’objet principal de cette fête est de retracer les combats de l’ancienne chevalerie et ces magnifiques tournois dont l'histoire nous a conservé les descriptions. Il y aura, entre autres choses, quatre chars traînés par des chevaux des écuries du roi, exercés depuis longtemps à cet effet. Qn combattra à la lance et au sabre. Ce genre de divertissemenTest uniquement pour les veux. 11 n’y aura point de ballet ni de danses. Madame la duchesse de Villeroi se donne de grands mouvements pour faire réussir ce spectacle, sinon de son invention, duquel au moins elle a donné ie canevas, auquel elle a présidé, et qui s’exécute entièrement sous ses auspices.

19. — Le projet de dresser une statue à M. de Voltaire a été enfanté et rédigé chez madame îsecker, femme du banquier de ce nom, qui reçoit chez elle beaucoup de gens de lettres.

20. — On attend depuis plusieurs jours l’Homme dangereux, ou le Satirique; mais, les Comédiens ayant toujours la mauvaise habitude de ne présenter le manuscrit à la police que lorsqu’on

est sur le point de le jouer, pour peu qu’il souffre de difficultés, cela retarde les représentations. Cette comédie-ci, par son titre, semblait, en effet, susceptible de beaucoup d’observations qu’elle éprouve, et qui s’opposent à l'impatience du public. On l’attribue aujourd’hui à M. de Rulhières, auteur connu par quelques poésies fugitives, mais qui n’a encore rien produit de considérable.

25. — On regarde comme absolument condamnée à ne point paraître la comédie dont on a parlé, ayant pour titre l’Homme dangereux, ou le Satirique ; il y a là-dessus une anecdote singulière, qui mérite des éclaircissements avant d’en rendre compte : il en résulterait qu’elle serait véritablement du sieur Palissot, fpxi, pour donner le change, s’y était peint au naturel sous ces deux vers-ci qu’on cite :

Vrai fléau des auteur?, horreur des beaux esprits,

Il croit, bravant la haine, échapper au mépris.

27. — M. l’archevêque de Toulouse, désigne successeur de M. de Villars, depuis quelque temps, ayant fait ses visites, suivant l’étiquette indispensable de l’Académie Française, a été élu, lundi dernier membre de cette compagnie.

28. — On assure que M. de Rulhières, indigné qu’on le crût auteur du Satirique, comédie extrêmement mordante, pleine de personnalités et dans le goût des pièces d’Aristophane, s’est déclaré hautement contre cet ouvrage, et, pour preuve qu’il n’en était pas l’auteur, a annoncé qu’il consentait à ce que cette comédie ne fût jamais jouée, qu’il le demandait même, et ferait làdessus tou tes les démarches nécessaires, s’il pouvait avoir quelque droit à les faire. Le sieur Palissot, fâché, par une déclaration aussi formelle et aussi authentique, de ne pouvoir plus donner le change, et faire partager son iniquité avec quelque autre auteur, a poussé l’audace jusqu’à aller trouver l’abbé de Voisenon, le prier de se rendre chez M. le maréchal de Richelieu, et solliciter ce gentilhomme de la Chambre d’écrire à M. de Sartine pour engager le magistrat à arrêter la représentation du drame; ce qui a été fait.. Soit que Palissot se fût flatté que le gentilhomme de la Chambre ne serait pas aussi complaisant, et voudrait bien se rendre complice de sa mauvaise foi, soit qu’ef-

frayé du danger nouveau auquel l'exposait cette troisième déclamation satirique, il eût eu sincèrement l’envie de l'arrêter, et que l'ainour-propre l’eût fait ensuite se repentir de sa faiblesse, il a été confondu d'apprendre , de l’abbé de Voisenon, combien on avait eu égard à sa requête, et sa consternation l’a décelé, au point qu’il n’a pu s’empêcher d’avouer l’ouvrage à ce confident très-indiscret, qui en a fait ensuite des gorges chaudes.

Juillet. — 1 . — On raconte deux bons mots à l’occasion du Lit de justice (t), car le Français est toujours facétieux : l'un, de M. de Choiseul à M. le chancelier, qui s’embarrassait, en sortant, dans les plis de sa robe : « M. le chancelier, lui dit ce seigneur en riant, prenez garde de tomber ; » l’autre, d’un de Messieurs qui, entendant ronfler la trompette avec laquelle il est d’usage d’annoncer les princes à ces sortes d’assemblées : « Qu’entendsr je? C’est, je crois, la trompette du jugement dernier! »

— J. -J. Rousseau, las de son obscurité et de ne plus occuper le public, s’est rendu dans cette capitale, et s’est présenté, il y a quelques jours, au café de la Régence, où il s’est bientôt attroupé un monde considérable. Notre philosophe cynique a soutenu ce petit triomphe avec une grande modestie. 11 n’a pas ‘paru effarouché de la multitude de spectateurs, et a mis beaucoup d’aménité dans sa conversation, contre sa coutume.il n’êst plus habillé en Arménien; il est vêtu comme tout le monde, proprement, mais simplement. On assure qu’il travaille à nous donner un Dictionnaire de Botanique. La publicité que s’est donnée l'auteur i Y Émile est d’autant plus extraordinaire, qu’il est toujours dans les liens d’un décret de prise de corps à l’occasion de ce livre, et que, dans le cas même où il aurait parole de M. le procureur général de n’être pas inquiété, comme on l’assure, il ne faut qu’un membre de la compagnie, de mauvaise humeur, pour le dénoncer au Parlement, s’il ne garde pas plus de réserve dans V incognito qu'il doit toujours conserver ici.

3. — Le Français met tout en chanson. Voici un couplet qu’on a fait sur la terminaison du procès deM.le duc d’ Aiguillon (2). 11 est sur un air du Déserteur :

(1) Tenu à Versailles, le 27 juin 1770, pour l'enregistrement de lettres patentes du roi, ordonuant le silence le plus absolu sur le procès d’Aiguiilon. — R.

(2) Le Parlement de Paris, qui avait évoqué à lui le procès intenté au duc d'Ai-

Oublions jusqu'à la trace De mon procès suspendu;

Avec des lettres de grâce On ne peut être pendu.

Je triomphe de l’envie,

Je jouis de la faveur :

Grâces aux soins d’une amie.

J’en suis quitte... pour l’honneur.

On prétend que M. le duc de Brissac avait dit, à cette occasion, que M. le duc d’ Aiguillon avait sauvé sa tête, mais qu’on lui avait tordu le cou. '

4. — M. l’abbé de Yoisenon est fort mécontent d’avoir été joué et persiflé par le sieur Palissot, qui, après les démarches qu’il a fait faire à cet abbé, ainsi qu’on l'a raconté, et après s’être avoué à lui pour l’auteur du Satirique dans une lettre, a voulu lui faire persuader ensuite que cet ouvrage n'était pas de sa composition. Les encyclopédistes, instruits du fait, ont tenté des démarches auprès de M. l’abbé de Voisenon, pour obtenir la lettre on question, pièce de conviction qu’ils désiraient fort avoir; mais, s’y étant mal pris, ayant même employé les menaces, l’abbé est devenu plus raide, et ils n’ont pu obtenir la lettre d’aveu. Voilà oie en est cette tracasserie.

G. — Le sieur Rochon de Cliabannes, auteur de quelques ouvrages, d’opéras-comiques, et de quatre petits drames joués aux Français avec succès, après avoir travaillé un an ou deux dans les bureaux des Affaires étrangères à la partie des déchiffrements, avait été réformé, en conservant ses appointements, était rentré dans la carrière des lettres, et se disposait à présenter aux Comédiens une comédie en cinq actes; mais la roue de la fortune le porte sur un grand théâtre : il vient d’être chargé des affaires du roi à la cour de Dresde. Il paraît que mademoiselle Dangeville, dont la protection l’avait poussé la première fois auprès de M. le duc de Praslin, n’a pas peu contribué à ce nouvel événement.

guillon par le parlement de Bretagne, le déclara «prévenu de faits qui entachaient t son honneur.» Aidé de la protection de madame Du Barry, d'Aiguillon fit enlever du greffe du Parlemeut toutes les pièces de sa procédure, qui fut ainsi anéantie. — U.

”• — Le sieur J.-J. Rousseau, après s’être montré quelquefois au café de la Régence, où son amour-propre a été flatté d’éprouver qu’il faisait la même sensation qu’autrefois, et que sa renommée attirait encore la foule sur ses pas, s'est enveloppé dans sa modestie; il est rentré dans son obscurité, satisfait de cet éclat momentané, jusqu'à ce qu’une autre circonstance lui donne une célébrité plus longue. On parle beaucoup de son opéra de Pygmalion, ouvrage d'un genre unique, en un acte, en une scène, et n’ayant qu’un acteur. Il est en prose, sans musique vocale. C'est une déclamation forte et prononcée, dans le goût des drames anciens, soutenue d’un accompagnement de symphonie.

11 a fait essayer sur le théâtre de Lyon cette nouveauté, qui a eu du succès. On désirerait fort la voir dans ce pays, mais on croit qu’elle sera d’abord réservée pour les fêtes du mariage de M. le comte de Provence. . • v t

H. — Le sieur Pigallc, ce fameux sculpteur, qui s’est chargé de faire. la statue de M. de Voltaire, est revenu de Ferney,où il était allé prendre les traits du philosophe de ce lieu. Il paraît qu’on est fort embarrassé sur l’attitude qu’on lui donnera ; que, d’ailleurs, la ferveur des gens de lettres se ralentit beaucoup, et que la souscription n’avance point.

12. — Le sieur Linguet, auteur du Mémoire pour le duc d’ Aiguillon, a été aussi frappé de sarcasmes à cette occasion. On a rapproché les éloges, qu’il a insérés dans ses ouvrages, des empereurs romains le plus en horreur, et la critique de ceux que l'Histoire a toujours loués; et il en résulte l'épigramme suivante très-sanglante :

Linguet loua jadis et Tibère et Néron,

Calomnia Trajan, Titus et Marc-Aurèle i

Cet infâme, aujourd’hui, dans un affreux libelle.

Noircit La Chalotais et blanchit d’Aicuillon.

13. — Le sieur Bonamy, de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, historiographe et bibliothécaire de la Ville de Paris, est mort, le 8 juillet, âgé de plus de soixante-dix ans.

C’était un savant obscur et modeste, dont les ouvrages, s'il en a , fait, restent consignés dans les Mémoires de l’Académie. 11 était,

depuis 1 749, auteur d’un ouvrage périodique, intitulé : le Journal de Verdun, qu’on qualifie de Mercure des Curés de campagne , parce qu’il est spécialement répandu dans les provinces.

16. — Vendredi, 6 de ce mois, M. l'abbé de Beaumont, neveu de M. l’archevêque de Paris et prieur de Sorbonne, fit l’ouverture de ce qu’on appelle les Sorboniques, par un très-beau discours latin, dont le sujet était que le clergé de France avait répandu sur le royaume autant d’utilité que de splendeur. L’assemblée était très-brillante, et celle du clergé s’y était rendue en corps. Les prélats ont paru recevoir avec modestie l’encens que leur a prodigué le jeune orateur.

L’origine des Sorboniques vient d’un certain Cordelier qui, ayant été refusé à une thèse, demanda à entrer en lice et à soutenir la discussion contre tout venant et sur toutes sortes de sujets depuis huit heures du matin jusqu’à huit heures du soir. Depuis ce temps, tout candidat est obligé de subir cet exercice, très-convenable à une poitrine de Cordelier, mais qu’on a adouci par ce qu’on appelle le bouillon. Ce sont deux heures d’intervalle qu’on accordé au soutenant pour diner; mars alors quelqu’un monte en chaire et dispute pour tenir en haleine l’assemblée. Cette espèce de gymnastique théologique se renouvelle, tous les deux ans, par un discours d’apparat.

20. — Les nouvelles publiques ont fait mention de la catastrophe singulière des deux amants (t), de Lyon, qui se sont tués à Saint-Étienne en Forez, au mois de juin. On débite leur épitaphe, qu’on prétend avoir été faite par J. J. Rousseau, qui se trouvait alors dans cette ville :

Ci-gisent cfèux amants : Fun pour l’autre ils vécurent:

L’un pour l’autre ils sont morts, et les lois en murmurent ;

La simple piété n’y trouve qu'un forfait;

Le sentiment admire, et la raison se tait.

2t. — Les représentations du Parlement , arrêtées aux chambres assemblées le 2 du mois dernier, sont effectivement très-fortes, et sans déclamation. Elles inculpent le duc d’Aiguillon de la façon la plus grave ; elles présentent un tableau

(1) Le jeune homme s'appelait Paldoni, et la jeune fille Thérèse Monicr. Leur ^juchante histoire a fourni le sujet de plusieurs pièces de théâtre.

resserré de certaines dispositions qui entacheront à jamais son honneur, s’il n’est sauvé juridiquement; elles réfutent d’une façon victorieuse les divers motifs sur lesquels sont appuyées lesdites Lettres Patentes. On est frappé, en les lisant, de la logique lumineuse qui en fait la base d’un bout à l’autre, et tout lecteur impartial les juge sans réplique. On continue les recherches les plus sévères, et le sieur d’Hémeri, exempt de police concernant la librairie, fait de temps en temps ses rondes et menace les imprimeurs, libraires, colporteurs, des châtiments les plus formidables, s’ils se prêtent en aucune façon aies répandre.

22. — Quelques gens, sans doute ennemis du sieur J. - J. Rousseau, prétendent qu’il est extrêmement baissé. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il est beaucoup plus liant qu’il n’était ; qu’il a dépouillé cette morgue cynique qui révoltait ceux qui le voyaient ; qu’il se prête à la société; qu’il va fréquemment manger en ville, en s’écriant que les dîners le tueront. On ne sait trop à quoi il s’occupe. On sait seulement qu'il va plusieurs fois par semaine au Jardin du Roi, où est la collection de toutes les plantes rares, et qu’il a été herboriser dans la campagne avec le sieur de Jussieu, démonstrateur de botanique.

11 passe pour constant qu’il a envoyé ses deux louis pour la statue de M. de Voltaire ; acte de générosité bien humiliant pour ce dernier ; façon bien noble de se venger de la sortie indécente et cruelle que l’autre a faite contre ce grand homme, dans le chiffon en vers qu’il a adressé à madame Necker (l ), et de s’élever infiniment au-dessus de lui auprès de tous ceux qui connaissent la vraie grandeur.

23. — Des partisans de mademoiselle Dumcsnil, enchantés que la cour lui ait enfin rendu justice et n’ait pas secondé la basse jalousie de mademoiselle Clairon, ont fait contre cette dernière les vers suivants, qui, quoique vrais, paraîtront un peu durs :

De la cour tu voulais en vain Expulser, ô Clairon, ton illustre rivale :

Dumesnil parait, et soudain,

D'elle à toi l’on voit l’intervalle.

(1) C’est une épitre, qui commence ainsi :

Quelle étrange idée est sentie Dans taire esprit sage, éclairé?...

Renonce, crois-nous, au dessein

De surpasser cette héroïne ;

Ton triomphe le plus certain Est d'avoir en débauche égalé Messaline.

24. — Le chevalier d'Arcq, qui par son intimité avec madame la comtesse de Langeac, et par le goût et l'intelligence qu’il a pour les plaisirs, préside à toutes les fêtes qu’elle donne à M. le comte de Saint-Florentin, n’a pâs laissé passer l’occasion de la faveur (1) que ce ministre a reçue tout récemment de Sa Majesté, sans la célébrer d’une manière toujours galante et nouvelle. Il a fait acceptera ce ministre un concert et un souper à l’hôtel qu’il a en face de madame de Langeac, sans qu’il parût être question d’autre chose. Après souper, on a engagé M. le duc de La Vrillière à faire un tour dans le jardin. Il s’y est trouvé une communication avec un jardin voisin, où la curiosité l’a invité d’entrer.

Quelle surprise agréable ! quel spectacle enchanteur s’est offert à ses yeux! Un village entier a paru construit en ce lieu ; une joie naïve semblait animer tous ses habitants, et sur-le-champ il s’est établi une espèce de drame entre ces bonnes gens, qui a facilement indiqué le sujet de leurs divertissements : c’étaient les vassaux du nouveau duc qui se félicitaient de l’élévation do leur seigneur à celte dignité. Ils sont venus tour à tour lui présenter leur hommage et leurs présents, en chantant des couplets analogues, et un bal général a terminé la fête. Elle s’est exécutée le 3 juillet, c’est-à-dire le jour même oii a paru le fameux arrêt du Parlement contre le duc d 'Aiguillon. Cet événement, qui a bouleversé tout Paris, n’a semblé troubler en rien la gaieté de l’oncle ministre et celle du neveu, qui y assistait, et qui, en sa double (fualité d’homme d’esprit et d’homme de cour, n’a laissé percer aucune altération. Au surplus, ce joli divertissement ne s’est passé qu’en petit comité, et en présence seulement des initiés aux mystères de ces ingénieuses farces.

C’est le sieur de La Dixmerie, poète consacré à ces sortes de fêtes, qui avait fait les paroles du drame et des couplets, et qui a reçu tous les applaudissements que méritait sa complaisance.

23. — 11 paraît constaté que la prophétie dont on a parlé sur

(I) Il venait d'être créé dur de I.a Vrillière. Voy. 7 octobre 1770.

la catastrophe de la nuit du 30 au 31 mai, est du sieur Cocquelev de Chausscpierro, avocat, auteur de plusieurs facéties du même genre, dont celle-ci est la plus médiocre.

26. — Le sieur J.-J. Rousseau, de Genève, a herborisé dans la campagne, jeudi dernier, avec le sieur de Jussieu, démonstrateur de botanique. La présence de cet élève célèbre a rendu le concours très-nombreux. On a été fort content de l'aisance qu'il a mise dans celte société. 11 a été très-parlant, très-communicatif, très-honnête; il a développé des connaissances profondes dans cet art. 11 a fait beaucoup de questions au démonstrateur, qui les a résolues avec la sagacité digne de lui; et, à son tour, le sieur Rousseau a étonné le sieur de Jussieu par la finesse et la précision de ses réponses.

27. — On parle d’une diatribe diabolique (I), que le sieur de Voltaire vient de vomir contre plusieurs petits auteurs, entre autres les sieurs Lemière et Dorât. Ce dernier lui a déjà répondu par une épigramme, bien digne de faire le pendant de l'autre pièce:

Un jeune homme bouillant invectivait Voltaire :

« Quoi ! disait-il, emporte par son feu.

Quoi! cet esprit immonde a l’encens de la terre!

Cet infâme Archiloque est l’ouvrage d’un Dieu !

De vice et de talent quel monstrueux mélange!

Son âme est un rayon qui s’éteint dans la fange :

Il est tout à la fols et tyran et bourreau;

Sa dent d’un même coup empoisonne et déchire :

Il inonde de fiel les bords de son tombeau,

Et sa chaleur n’est plus qu’un féroee délire. »

Un vieillard l’écoutait, sans paraître étonné :

« Tout est bien, lui dit-il. Ce mortel qui te blesse,

Jeune homme, du ciel même atteste la sagesse: •

S’il n’avait pas écrit, il eût assassiné! »

29. — Le sieur Du Theil, sous-lieutenant aux Gardes-françaises, vient d’être élu par l’Académie des Belles-Lettres à la place vacante par la mort du sieur Bonamy. L’abbé Bergier, ce nouveau chano'ine de Notre-Dame, défenseur ardent de la religion chrétienne, a eu les secondes voix; ce qui fait présumer qu’il aura la première place vacante.

fl ) C’étaient les Anecdotes sur Jean Fréron , imprimées dans un recueil intitulé Les Choses utiles et agréables. Berlin, 1769, 3 vol. iu-8, t. Il, p. 350. -

31 . — Le mausolée du maréchal de Saxe est, sans contredit, un des plus beaux morceaux de génie qu’on puisse voir en fait de sculpture. Le sujet en est simple et grand ; l’ordonnance belle, nette et riche : tout y est plein de vie, de mouvement et de chaleur. La figure principale, celle dû maréchal, s’ofTre la première au spectateur, suivant les principes du bon sens et de l’art. Il est dans ses habits militaires, il semble s’avancer vers le sarcophage ouvert à ses yeux. Il descend déjà les marches qui y conduisent : il a cette fermeté tranquille des héros, que les ignorants ont prise pour de la froideur. La Mort est debout devant lui, sur sa gauche : elle lui présente le sable, et lui indique qu’il est temps d’entrer au tombeau. L’artiste l’a couverte d’un voile, pour dérober aux yeux le hideux de cette figure, et cependant le squelette perce à travers la draperie. Du même côté, et sur le plan en avant, c'est-à-dire aux pieds du maréchal, est la France alarmée, qui parait retenir d’une main son défenseur, et de l’autre supplier la Mort de retarder le fatal moment. A la droite du héros, et en face de celle-ci, est un Hercule courbé, dans l’attitude de la plus profonde douleur, mais d’une douleur mâle et réfléchie. Cette figure est d’une grande beauté, et peut lutter avec tout ce que l’antique nous offre de plus parfait. A la droite, en remontant cl un peu derrière le maréchal, on voit le léopard terrassé, l’aigle éperdu, le lion qui s'enfuit en rugissant; tous emblèmes caractéristiques des puissances liguées dans la guerre où M. de Saxe se couvrit de gloire, ainsi que la France. A sa droite sont des trophées militaires, sur lesquels pleure le Génie de la guerre, qui tient son flambeau renversé. On voit, par cette exposition, quel effet peut produire un sujet aussi bien coni;u et développé avec autant d’ordre et d’intelligence ; mais ce qu’on ne peut rendre, ce sont les airs de tête, et l’expression caractéristique de chaque figure : tout y est d’un sublime proportionné à une aussi belle idée.

Au surplus, comme il n’est point d'ouvrage sans défaut, celuici a essuyé plusieurs critiques, dont quelques-unes sont difficiles à résoudre. D’abord, on demande pourquoi le tombeau s’ouvre en sens contraire, c’est-à-dire pourquoi la pierre qui le ferme, au lieu de se renverser du côté opposé au maréchal, revient sur lui, et semble faire obstacle à son entrée, bien loin de

la faciliter? Il faut convenir, malgré tout ce que l’on dit pour excuser l'artiste, que c’est une faute de bon sens, telle qu’il s’en trouve souvent dans les productions du génie. On prétend, en second lieu, que l’Hercule pleurant d’une part, et le Génie de la guerre pleurant de l’autre, sont un pléonasme dans la composition, et n’expriment que la môme allégorie d’une façon différente; ce qui rend le travail de l’artiste plus riche, mais trahit la stérilité de l’inventeur. On reproche au sculpteur d'avoir affaibli l’allégorie, en travestissant en Génie de la guerre cet enfant, qui n’était que l’Amour autrefois, et ajoutait réellement à l’idée du poète. D’autres censeurs disent que le sable est un attribut du Temps, et que c’est un défaut de costume de le donner à la Mort, ainsi que de la voiler. Cette dernière critique paraît tomber sur une hardiesse trop ingénieuse de l’auteur pour ne pas la rejeter. Enfin, on veut que l’invention du poème soit de l’abbé Gougenot, amateur éclairé des arts, mort depuis quelque temps (I); et l’on assure que, par une modestie aussi sublime que l’ouvrage même, le sieur Pigalle n’en disconvient pas, et publie lui-même l’anecdote.

Août. — 2. — Madame Senac, dont on a tant parlé, et dont le mari, dans sa jalousie contre M. le comte de La Marche, a donné des scènes si ridicules et si plaisantes au public, s’est soustraite depuis quelque temps aux bontés de ce prince du sang, et s’est laissée aller à quelque faiblesse envers M. le duc de Fitz-Jamcs. Le comte de La Marche, indigné de cette préférence, paraît avpir porté ses vues sur une autre bourgeoise trèsaimable, qu’on appelle madame Prévôt de Chantemerle. Un jour qu’elle soupait chez le sieur Baudouin, capitaine aux gardes, ce prince fit dire à cet officier, qu’il lui ferait l’honneur de s’y rendre. Cette présence a beaucoup alarmé le mari. Quant à madame Prévôt, il paraît qu’elle a toute la reconnaissance qu’elle doit aux bontés d’un grand prince, et quelle trouve, ainsi que faisait madame Senac, et que beaucoup d’autres feraient, la jatoüsie de son mari très-déplacée.

4. — Le sieur De Rosoy, entré à la Bastille le samedi 12 mai, en est sorti le samedi 21 juillet, après avoir expié son double

(I) Louis Gougenot, né à Paris, le 15 mars 1719, mort en cette ville le 24 sep>

crime littéraire d’avoir fait imprimer sans permission les deux ouvrages dont on a parlé, savoir : les Jours d’Ariste et le Nouvel Ami des hommes, et d’avoir inséré dans l’un et l’autre des maximes nouvelles et hardies que le Gouvernement désapprouve, et qu’il a voulu réprimer. Le premier traité roulait sur la morale, et le second sur la politique. 11 prétend que madame la duchesse de Graromont et M. le duc de Choiseul ont beaucoup contribué à son élargissement.

Quant à sa requête au chancelier contre le sieur Palissot, voici ce qu’il raconte. Une vingtaine de petits auteurs, à la tête desquels était le sieur Baculard d’Arnaud, sont venus le trouver pour l’engager à se joindre à eux, et à solliciter auprès du chef de la librairie une défense au sieur Palissot de faire paraître la suite de sa Dunciade, dont ils redoutaient la publicité. Pour mieux l’exciter, ils lui ont rapporté ce que le poète satirique, y disait de lui, et les anecdotes scandaleuses qu’il y mettait sur son compte. Alors, sans vouloir faire aucune ligue, après avoir vérifié ce qui le concernait, il avait effectivement porté plainte au chef de la magistrature, par le lieutenant- général de police, contre le sieur Palissot, pour son propre compte, et sur ce qui le concernait seulement, en prévenant M. de Sartinc de la réclamation générale qui devait suivre; mais il se plaint que ses lâches compagnons l’aient abandonné, et n’aient osé se joindre à lui dans un projet qu’ils lui avaient suggéré. Du reste, il disculpe le sieur Palissot, et ne le croit pas coupable de l’infâme récrimination par laquelle on a prétendu qu’il avait dénoncé le sieur ' De Jlosoy à la police.

9. — On peut voir, dans l’atelier du sieur Pigallc, un petit buste, esquissé nouvellement par ce grand artiste, de la tête de M. de Voltaire. Rien de plus ressemblant que cette figure, pleine d’esprit et de feu. Cette rage de mordre, qui fait aujourd’hui le w caractère distinctif du philosophe de Ferney, respire dans tous les traits de son visage, et la satire semble s’élancer de tous les plis et replis de celte face ridée.

il. — La pièce di/ sieur Lemière (I), après être tombée dans les règles à la cinquième représentation, est absolument morte

aujourd'hui à la sixième. On dit que l’auteur s’en prend à la chaleur du temps et au mauvais jeu des acteurs. Quoi qu’il en soit, relativement à la dernière circonstance, qui est vraie en ellemême, un plaisant a fait l’épigramme suivante :

J’ai vu cette Veuve indécise :

Ami, que veux- tu que j’en dise?

Son sort est digne de nos pleurs.

Du bûcher elle est délivrée,

Mais c’est pour être déchirée Par le public et les acteurs.

12. — Mardi dernier, la distribution des prix de l’Université s’est faite avec toute la pompe accoutumée (1). C’est l’abbé Delille, auteur de la traduction des Géorgiqucs, qui a prononcé le discours latin (2). Cette fête a pensé être troublée par une petite sédition des écoliers, qui ont voulu forcer le guet pour entrer, et qui, en effet, avaient déjà mis en fuite le guet à pied, lorsque le sieur Le Laboureur, commandant cette troupe, s’est présenté,, a harangué d’abord la jeunesse révoltée, et, n’avant pu rien gagner par son éloquence, a mis l’épée à la main, et ordonné à la troupe de foncer au milieu d’elle, la baïonnette au bout du fusil. Les écoliers, intimidés par cet appareil belliqueux, se sont enfuis avec rapidité. Le dedans de l’assemblée a été aussi troublé par un enfant turbulent que le procureur-général a fait enlever pour être remis aux mains du guet.

15. — Le roi de Prusse a écrit à M. d'Alembeid (3), à l’occasion de la souscription ouverte pour l’érection d’une statue de M. de Voltaire. Ce monarque lui apprend qu’il veut se réunir aux admirateurs de ce grand homme, et qu’il laisse son correspondant maître de porter à la somme qu’il jugera à propos, celle qu’il entend donner, non en roi, mais en homme de lettres. Le prince loue beaucoup un pareil projet, qu’il suppose principalement éclos dans le sein de l’Académie Française, dont, à cette occasion, il exalte plusieurs membres, ^académicien n'a pas

(1) I.e prix d’honneur fut remporté par Antoine-Marie-Henri Boulard, mort le 6 mai 1825, et si connu par sa passion pour les livres. — R.

(2) Il n’a point été imprimé.

(3) La lettre est datée du 28 juillet 1770.

manqué do faire part à ses confrères d'une lettre aussi flatteuse, et la compagnie, vivement touchée de reconnaissance envers ce roi poète et philosophe, a ordonné, par une délibération solennelle, que ladite lettre serait inscrite dans ses registres.

18. — Un courtisan, sans doute, a voulu flétrir le Parlement par les vers suivants, où il semble l’accuser d’abuser de son pouvoir :

Thémis a ceint le diadème :

Elle tient de Louis le sceptre dans sa main,

Pour abroger, par son pouvoir suprême,

Le vieux respect qu’on porte au souverain.

Gens qui tenez le Parlement de France,

Dieu soit loué! vous voilà rois!

On ne saurait vous contester vos droits :

Vous les avez pesés dans la même balance Où l’on vous a vus tant de fois Immoler au tuteur le pupille et hg lois,

En protestant d’obéissance.

20. — L’assemblée du Clergé, depuis son ouverture, s’est spécialement occupée à consolider la foi ébranlée de toutes parts, et comme le concours de la puissance séculière lui a paru nécessaire à ce grand œuvre, elle a provoqué le zèle du Saint-Père, qui, de concert avec elle, a sollicité le roi d’interposer son autorité en faveur de la religion. Le Parlement n’a pti se refuser à cette injonction, et les gens du roi, depuis quelque temps, travaillaient à un Réquisitoire (I) contre les livres scandaleux les plus nouveaux, les plus répandus et les plus dangereux. Ce réquisitoire a été présenté samedi aux chambres assemblées, par M. Séguicr. Il a été. rendu arrêt qui condamne au feu tous les ouvrages en question ; mais, par une humiliation sans exemple, on n’a point voulu admettre le réquisitoire de M. Séguier, et il ue sera point imprimé en tète de l'arrêt, suivant l’usage. Outre ce mécontentement personnel que la Cour a des gens du roi à l’occasion de leur dernière mission à la cour, on a trouvé que ce

(1) Jlérjuisitoire sur lequel est intervenu l’arrêt du Parlement , du 18 noàt 1770, qui condamne à être brtUés différents livres ou brochures; imprimé par ordre exprès du roi\ Pauj^^upritnerie royale, 1770, in-4 de 35 pages.

réquisitoire était une dérision perpétuelle de la religion, par l'affectation d’y présenter les morceaux les plus brillants des ouvrages condamnés, ainsi que les raisonnements les plus forts, et d’y mettre à côté des citations misérables et des réfutations très-faibles. M. Séguier, dont le réquisitoire était déjà à l’impression, est allé le retirer de fort mauvaise humeur et couvert de confusion.

23. — Les Comédiens Italiens ont député vers J. -J. Rousseau, pour lui offrir ses entrées à leur spectacle, ainsi qu’à madame Rousseau. On assure qu’il les a acceptées ; ce qui serait une espèce d’engagement, contracté de sa part, de faire quelque chose pour eux : ce nouveau soutien renforcerait merveilleusement un théâtre dont le public est toujours engoué.

25. — L’Académie de Peinture et de Sculpture, moins exclusive que les autres, nous donne quelquefois l’exemple, rare, il est • vrai, mais encourageant pour le sexe, de femmes admises dans son sein. Le 28 juillet dernier, mademoiselle Vallayer (1), âgée de vingt-deux à vingt-trois ans, lui a été présentée, et a été agréée ce même jour. Ses tableaux sont dans le genre des fleurs, des fruits, des bas-reliefs, des animaux. On assure qu’elle a porté l’art si difficile de rendre la nature à un degré de perfection qui enchante et qui étonne. On en jugera au premier Salon.

27. — Le sieur La Beaumelle, l’homme de lettres que M. de Voltaire déteste le plus peut-être après le sieur Fréron, prétend que ce philosophe a oublié ses principes de l’ordre et son amour de l’humanité, jusqu’au point d’envoyer, aux vassaux d’une terre que le sieur La Beaumelle a en Languedoc, des écrits injurieux à leur seigneur (2). Il dit que, dans le premier mouvement de son indignation, ayant toutes les preuves nécessaires pour la conviction de l’anonyme, il a été sur le point de le faire décréter par son bailli; mais, revenu à lui-même, il a cru plus sage de mépriser ces efforts impuissants d’un vieillard forcené ; il s’est contenté de le tourner en ridicule par une plaisanterie qu’il se propose de faire imprimer incessamment : elle aura pour titre : Dictionnaire à l’usage des gens de Lettres qui, au défaut de l’épée, voudront se battre à coups de plume', et ce Dic-

(1) Depuis madame Coster. — R.

(2) Tout ce que Von dit ici de Volthire est faus. -

tionnaire (I) n’est qu’un extrait de toutes les invectives dont M. de Voltaire a farci beaucoup de ses ouvrages et surtout les r derniers.

29. — L’avocat-général Séguier, extrêmement mortifié de la suppression de son Réquisitoire, déjà tout imprimé d'avance, et dont il avait promis d'envoyer dès le jour même des exemplaires à la cour, a eu recours à la voie de l’autorité pour faire paraître son ouvrage. Il s’imprime actuellement au Louvre, par ordre du roi. On assure qu’il a supprimé ou absolument changé la phrase, page 26, du Réquisitoire imprimé chez l'imprimeur du Parlement, dont ses ennemis s’étaient prévalus pour lui donner cette humiliation, sous prétexte qu’elle était injurieuse aux ’ Anglais. La voici telle qu’elle est dans le texte original, page 26, ligne 3 : t

« N’est-ce pas ce fatal abus de la liberté de penser, qui a enfanté chez les insulaires nos voisins cette multitude de sectes, d’opinions et de partis, cet esprit d’indépendance, qui Gnira par détruire cette Constitution même dont ils se glorifient? »

Septembre. — t. — L’Éloge de Marc-Aurèle fait un bruit du diable. On trouve bien extraordinaire que, dans le sanctuaire de l’Académie, protégée par le roi, dans son palais, un membre de cette compagnie ait osé avancer les propositions les plus hardies, fronder le Gouvernement .actuel avec tant de dureté, et inculper, ce semble, tous les ministres, par des apostrophes et des allusions dont on ne peut méconnaître le sens et les rapports.

4. — On commence à voir dans l’atelier du sieur Pigalle une esquisse de la figure entière de M. de Voltaire. 11 est représenté nu, assis, tenant un rouleau d’une main, et une plume de •l’autre. Il parait que cette manière de le poser n’agrée pas au public, et ce n’est pas le dernier cflbrt de l’artiste qui essaie les différentes attitudes pour faire valoir davantage ce squelette, sujet ingrat pour le statuaire.

3. — Le sieur d’Alembert, ce philosophe si célèbre dans l’Europe, frappé de vapeurs et d’étourdissements, doit faire incessamment un voyage en Italie avec M. de Condorcet. On espère que la beauté du climat, la diversité des lieux et la mul-

titude de chefs-d’œuvre en tout genre que va voir ce grand homme, dissiperont la mélancolie dont il est atteint.

6. — Il y a une grande fermentation dans le corps des encyclopédistes et des partisans de M. de Voltaire, contre M. Séguier, avocat général. Le Réquisitoire de ce magistrat leur déplaît beaucoup : d’abord, en ce que dans les seuls livres, au nombre de sept, qu’il a dénoncés à la Cour, il ait affecté d’en choisir un (I) du dieu de la littérature, auquel on travaille actuellement à dresser une statue; en second lieu, en ce qu’il n'a pastraité plus doucement les gens de lettres, les Académiciens ses confrères, et qu’il s’est permis conti-e eux des déclamations, vagues, il est vrai, qui ne caractérisaient personne en particulier, mais que les moins instruits sentent cependant tomber indirectement sur les encyclopédistes.

7. — L’Académie Française a tenu hier sa séance publique pour la réception de M. l’archevêque de Toulouse, élu à la place de M. le duc de Villars. L’assemblée était très-brillante en femmes; en évêques et en grands seigneurs. On a trouvé le discours du récipiendaire très-médiocre. U a été court : on y a remarqué quelques transitions heureuses, entre autres la dernière, où, sous le prétexte de l’impatience qu’il voyait dans le public d’entendre M. Thomas, le directeur, il s'est arrêté et a fini. En effet, le discours de M. Thomas a produit une grande sensation, et malgré les longueurs, les écarts, les digressions, il a été reçu avec beaucoup de transports. On y a trouvé un détail sur l’esprit des affaires, qui a paru neuf; un parallèle de l’homme de lettres de la ville avec l'homme de lettres de la cour. Mais on a surtout applaudi à la sortie vigoureuse qu’il a faite contre ces hommes en place, qui, ayant désiré, par amour-propre, d’être admis dans le sein de l’Académie, la trahissent ensuite en calomniant les lettres et leurs sectateurs. En rendant justice à quelques grands qui ont eu le courage de défendre leurs confrères Académiciens opprimés, il a flétri d’une ignominie durable les âmes lâches et pusillanimes qui n’auraient pas la même force ; les courtisans hypocrites, qui désavouent en

(l) Dieu et les hommes, œuvre théologique, mais raisonnable, par le docteur Obern, traduit par Jacq. Aimon. Bruxelles, 1769, iu-8.

public des hommes qu’ils estiment en secret; des hommes ven- dus à la faveur, qui lui soumettent tout, jusqu’à leur génie, et concourent à éteindre des lumières que redoute le despotisme.

On a prétendu que les divers hors-d’œuvre du discours de l’orateur n’avaient été placés que pour amener insensiblement celuici, et faire rougir, s’il était possible, M. Séguierdu rôle indigne qu’on lui reproche d’avoir joué dans la dénonciation, dont il avait été chargé au Parlement, des livres scandaleux contre lesquels le clergé se soulevait. On a remarqué, en effet, beaucoup d'embarras dans cet Académicien, qui était présent, et qui pendant toute la tirade faisait une très-mauvaise contenance.

10. — Le sieur Le Kain forme, pour la Comédie Française, un acteur (1) dans le tragique, dont il donne les plus grandes espérances, quant au talent. 11 a cinq pieds six pouces, de grands yeux noirs, des sourcils très-prononcés, le reste de la figure à , l’avenant: il n’a que dix-neuf ans. Déjà cet Adonis porto le désordre dans le sérail des actrices : -mademoiselle Dubois surtout a jeté son dévolu sur lui ; elle a déclaré qu’elle voulait jouer les rôles de toutes les pièces où il paraîtrait, et, sous prétexte de faire des répétitions avec lui, elle l’attire chez elle ; ce qui donne une jalousie prodigieuse à ses consœurs.

12. — Le sieur Thomas et la cabale encyclopédique s’applaudissaient de la sortie vigoureuse que le premier avait faite dans son discours, dont on a parlé. On travaillait à son impression ; mais M. le chancelier, sur les plaintes de l’avocat-général Ségitier, a envoyé chercher le manuscrit et l’auteur ; il a défendu à ce dernier de faire paraître son ouvrage, lui a déclaré qu’il le rendait responsable de tout fragment quelconque qui s1 en répandrait et le ferait rayer de la liste des Afcadémiciens. Indépendamment de cette secousse particulière, le clergé, moins indulgent, se remue de son côté ; il est indigné que le sieur Thomas ait choisi le jour de réception d’un archevêque, où beaucoup de prélats étaient présents à la cérémonie, pour semer devant eux des propositions condamnables et les associer en quelque sorte à son irréligion, en les promulguant sous leurs yeux.

1S. — M. Thomas a eu une explication avec M. Séguier, où il

(t) Mauduit Lame.

a déclare à ce magistrat qu’il n’avait nullement eu en vue d’attaquer son Réquisitoire ; que son discours était fait, avant que cet ouvrage parût, et qu’il l'avait lu devant gens en état de l’attester : d’un autre côté, il est certain que l’abbé de Voisenon prévint M. Séguier avant la séance, et lui déclara, en plaisantant, qu’il s’attendît à être bien tancé.

16. — Le sieur La Beaumelle, semblable au milan qui, dépouillé par l’aigle, laissait croître ses plumes dans le silence pour se venger de son ennemi, après avoir passé douze ans dans la retraite, lacéré de toutes parts par M. de Voltaire, est sorti, comme on a dit (I), armé de pied en cap, et va lui rendre tous les coups qu’il en a reçus. 11 fait imprimer actuellement la Henriadc corrigée, où il trouve plus de trois mille vers à reprendre.

Il attaque encore mieux le plan ; mais, par une maladresse impardonnable, il s’est avisé de vouloir substituer ses vers à ceux de M. de Voltaire. C’est La Motte qui traduit Y Iliade en vers. Le , sieur de La Beaumelle a, en outre, un Commentaire sur toutes les OEuvres de ce poète, dan3 le goût de celui que le dernier a fait des OEuvres de Corneille. Indépendamment de ces ouvrages de critique, l’auteur en question en a beaucoup d’autres, tels que des traductions, une Vie de M. de Mauperluis avec la correspondance du roi de Prusse, une Vie d'Henri IV, etc. (2).

19. — Le sieur Dorât, qui adresse successivement des vers à toutes les nymphes de Paris, et dont les poésies seront un jour le journal galant des diverses divinités qui auront régné successivement, vient d’adresser une Épitre à mademoiselle Dervieux , jeune danseuse de l'Opéra, qui à des grâces naissantes joint un talent très-décidé pour son art.

20. — La querelle de M. Thomas avec M. Séguier a donné lieu à une espèce d’épigramme ou de chanson, et qui roule sur le zèle hypocrite que ce dernier fait paraître pour la religion dans son Réquisitoire, et qu’on assimile à l’ardeur que le sieur Fréron affecte dans ses feuilles pour la même cause :

Entre Séguier et Fréron, Jésus disait à sa mère :

(t) Voy. 27 août 1770.

(2) Ces ouvrages n’onl point été imprimes.

« Enseignez- moi donc, ma chère.

Lequel est le bon larron ? »

22. — M. le chevalier de Laurès, auteur estimable qui a remporté plusieurs fois le prix à l’Académie Française, est à solliciter depuis plusieurs années, auprès des Comédiens Français, l’examen d’une tragédie qu'il se propose de donner au public. Ne pouvant avoir accès auprès de cet aréopage, il a adressé une courte Êpître à M. le marquis de Chauvelin, seigneur recommandable par son goût pour les lettres, et il le sollicite de lui accorder sa protection auprès du tribunal en question. Voici cette singulière supplique :

Animé par ta voix, par ton goût éclairé,

Je sentis dans mes sens une flamme nouvelle, '

Et fis passer dans mon drame épuré Quelques traits de ce feu sacré,

Dont ton esprit, Chauvelin, étincelle.

Mais ton génie en vain sur mes faibles écrits Aurait fait réfléchir un rayon de ta gloire.

Si mes travaux dans l’ombre étaient ensevelis;

De tes bienfaits tu perdrais tout le prix,

S’ils ne pouvaient, hélas t vivre qu’en ma mémoire.

Sers ma reconnaissance, et préviens ce malheur î

Que de nos juges de la scène - ' î'

Ta main officieuse enchaîne la rigueur,

Et que l’urne de Melpomène,

Favorable âmes vœux, m’annonce un sort flatteur.

Je le doTs obtenir, puisque j’ai ton suffrage.

Et mes succès seront l’ouvrage 1 *

t De ton esprit et de ton cœur.

25. — La Cour des Aides avait arrêté qu’il serait fait des remontrances au roi sur l’enlèvement, à Compiègne, des deux magistrats du Parlement de Bretagne. Ce Parlement étant aussi Cour des Aides dans son ressort, celle de Paris, comme fraternisant avec elle, avait cru ne pouvoir se dispenser de ce devoir; mais le roi a trouvé cette démarche déplacée, et n’a pas voulu les recevoir. Ces remontrances, conséquemment, sont restées con-

signées au greffe d’où elles semblaient ne devoir jamais sortir;

mais quelque copiste infidèle en a laissé transpirer des exemplaires manuscrits, et le public les recherche avec avidité. Elles sont courtes, et. retracent d’une façon très-énergique le cruel tableau des proscriptions et des tyrannies exercées en Bretagne; elles en désignent les auteurs avec des couleurs vraies et effrayantes; elles attaquent enfin et renversent ces maximes terribles dont les adulateurs du trône font la base du pouvoir des rois, ou plutôt des despotes. On peut leur reprocher un ton de dureté, qu’on sent naître de l’indignation de l’àme libre et tière qui les a suggérées, mais qu’on trouve toujours déplacé en parlant à un souverain. On les attribue à M. de Malesherbes, premier président de cette Cour, et elles sont, en effet, dans son style (1).

26. — Un baron allemand, officier dans le régiment d’Anhalt, s’est enfermé, un de ces jours derniers, dans sa chambre, avec son chien. Tl a brûlé la cervelle de cet animal avec un pistolet,et s’est passé plusieurs fois son épée à travers le corps, mais sans se blesser à mort sur-le-champ : il est tombé en faiblesse, et n’a pu s’achever. Le bruit de l’arme à feu ayant excité une rumeur dans la maison, on est accouru à l’endroit d’où il partait; on a enfoncé la porte, et l’on a trouvé ce spectacle tragique. On a fait revenir l’officier, qui ne mourra point, à ce qu’on espère. Il paraît que le dégoût de la vie, qui gagne considérablement dans cette capitale, a été la cause de ce suicide. Interrogé pourquoi il avait tué le chien, il a répandu qu’il aimait beaucoup cet animal; qu’il craignait qu’il ne fût malheureux en lui survivant. Interrogé pourquoi il avait préféré le pistolet pour tuer le chien, il a répondu que c'était par une suite du môme attachement qu’il avait choisi de donner à ce compagnon fidèle la mort la plus prompte, la moins douloureuse et la plus sûre ; que, pour lui, il avait regardé l’épée comme un instrument de trépas plus digne de lui. On voit par là que l’extravagance de l’officier était combinée et réfléchie. On ne peut se rendre raison d’un sangfroid aussi extraordinaire. On accuse de nouveau la philosophie du jour, comme autorisant de pareils forfaits, et comme les

(1) L’auteur de l'article Malesherbes , de U Biographie universelle, s’afflige eu pensant que de telles représentations étaient adressées à l’un de nos nieilleurs rois .

encourageant d’une manière trop sensible par l'expérience.

29. — L ’Êpitre du sieur Dorât à mademoiselle Dervieux, qui paraît tomber indirectement sur mademoiselle Guimard, a excité la jalousie de cette dernière danseuse, qui voit ses talents près d’être éclipsés par les talents naissants de la moderne Hébé.

Elle a eu recours à quelque poète à ses ordres, qui a vomi des vers infâmes contre la rivale- de cette actrice, et les partisans de. celle-ci ont enchéri et enfanté une Épitre, où l’on fait un portrait effroyable de mademoiselle Guimard. Cette querelle occasionne une grande fermentation parmi les demoiselles de l’Opéra, et les amateurs de ce spectacle prennent parti pour ou contre, suivant leurs affections particulières. On ne sait comment finira celte division, qu’on traite fort gravement; le sieur de La Borde, directeur des spectacles de mademoiselle Guimard, est furieux de voir dégrader ainsi la divinité qui reçoit scs hommages.

30. — Madame la comtesse Du Barry fait faire un superbe visà-vis. 11 est aujourd’hui achevé, et le public se porte en foule, pour le voir, chez le sellier. Rien de plus élégant et de plus magnifique en même temps. Ceux de madame la Dauphine, envoyés

• à Vienne, n’en approchaient pas pour le goût et la délicatesse du travail. Outre ses armoiries, formant le fond des quatre panneaux sur un fond d’or qui couvre tout l’extérieur de la voiture, avec le fameux cri de guerre : Boutez en avant, on trouve répétés sur chacun des panneaux de côté, d’une part, une corbeille garnie d’un lit de- roses, sur lequel deux colombes se becquettent amoureusement; de l’autre, un cœur transpercé d’une flèche, le tout enrichi de carquois, de flambeaux, enfimdes attributs du

# dieu de Paphos. Ces emblèmes ingénieux sont surmontés d’une guirlande de fleurs en Burgos, qui est la plus belle chose qu’on puisse voir. Le reste est proportionné : le siège du cocher, les supports des laquais par derrière, les roues, les moyeux, les marchepieds, sont autant de détails précieux qu’on ne peut se lasser û’admirer, et qui portent l'empreinte des grâces de la maîtresse de ce char voluptueux. Jamais les arts n’ont été poussés à un tel degré de perfection.

Octobre. — 4. — Le sieur Boré, banquier très-connu, protestant, étant mort ces jours passés, a été enterré sans difficulté par

M. le curé de Saint-Eustache, paroisse du défunt. Cet événement, qui scandalise beaucoup de dévots, est la suite, à ce qu’ils prétendent, de l'adresse du testateur, qui, dans le préambule de son acte, après avoir recommandé son âme à Dieu et son corps à la terre, r après avoir sollicité pour lui les prières de M. le curé, lui lègue pour les pauvres de sa paroisse une certaine somme. Le curé, ayant trouvé ce testament très-catholique, a accordé tous les honneurs funéraires à ce banquier, quoiqu'il fût notoirement de la religion réformée, qu’il n’eût point reçu les sacrèments de l’Église, et qu’il fût mort sans avoir fait aucune abjuration

6. — Tout le monde n’est pas enthousiaste de M. de Voltaire, et jl est des gens qui, en rendant justice à ses talents, ont une horreur invincible pour sa personne. On cite une épigramme (t), sur sa statue dont on voit l’esquisse chez le sieur Pigalle, éclose, sans doute, sous la plume d’un des détracteurs de ce grand homme.

7. — Le bruit ayant couru que M. le comte de Saint-Florentin, depuis qu’il est revêtu de sa nouvelle, dignité (2), cherchait à se donner des descendants à qui la transmettre, et, en conséquence, devait épouser mademoiselle de Polignac, on a vu avec surprise l’épigramme suivante, insérée dans des bulletins de nouvelles, que. paraît autoriser la police. Voici cette épigramme :

Des cafés de Paris l’engeance fablière,

Qui raisonne de tout et ab hoc et ab hac,

Sur ses prédictions rédigeant l’almanach , •

Donne pour femme à La Vrillière La fdledu beau Polignac.

« Ah! si l’ingrat jamais avait cette pensée,

S’écria Sabbatin, se frappant l’estomac,

J’étranglerais, comme une autre Médée,

Tous ces Phelypotins, soi-disant de Lanseac! »

8. — Dans les petits soupers que fait M. le duc d’Orléans avec mademoiselle Marquise, aujourd’hui madame de Villemonde, on se livre à cette aimable gaieté, à cette liberté franche qui fait

(t) Voy. 16 octobre 1770.

(2) Voy. 24 juillet 1770.

l'âme de la société, et que les princes seraient trop malheureux de ne pas connaître. Les gens de lettres qui oht l'honneur d'y être admis, excités par tout ce qui peut aiguiser l’esprit, y produisent d’ordinaire des bons mots, des saillies, des chansons délicieuses. On parle d’une, entre autres, faite dans un de ces festins, où l’on retrace d’une façon naïve les amours des héros de la fête (1). .

9. — Il passe pour constant que le magnifique carrosse de madame la comtesse Du Barry, dont on a parlé, est à vendre. On n’en sait pas exactement la raison. Les uns prétendent qu’elle n’en est pas contente, et qu’il ne lui a pas paru assez achevé ; d’autres disent que le roi, au contraire, l’a trouvé trop beau, et ne veut pas qu’elle s’en serve. On ajoute que la critique de Sa Majesté avait occasionné une petite bouderie de la part de la dame. Quoi qu’il en soit, il paraît sûr qu’elle veut s’en défaire, et l’on ajoute que le prix n’est que de 15,000 livres, ce qui serait une grande perte pour madame Du Barry, si cette voiture en a coûté 50,000, comme on l’a débité. 11 est des gens qui assurent ‘ que c’est un présent que M. le duc d’ Aiguillon a fait à cette dame en faveur des bons offices qu’elle lui a rendus dans son procès : c’est ce qu’il faut supposer pour entendre quelque chose à l’épigramme suivante.

« Pour qui ce brillant vis-à-vis?

Est-ce le char (l'une déesse.

Ou de quelque jeune princesse?

( S’écriait un badaud surpris.

— Non, de la foule curieuse,

Lui répond un caustique, non :

C’est le char de la blanchisseuse De cet infâme d’Aiguillon. »

12. — On a pu lire dans quelques ouvrages périodiques la traduction du De profundis, de la façon du sieur Piron, et les gens religieux se sont applaudis de voir un aussi grand homme faire un retour vers Dieu et reconnaître que hors le salut tout est vanité, et qu’il n'y a de plaisir et de vrai bonheur que dans une

(1) Voy. 18 octobre 1770.

conscience timorée. Ce fameux poète vient de rendre à notre sainte religion uft hommage moins éclatant, mais qui n'en paraît que plus édifiant et plus sincère; il a écrit, au bas d’un crucifix qu’il a dans sa chambre, le quatrain suivant :

De l'enfer foudroyé quels sont donc les prestiges !

De ta religion en ce signe éclatant,.

Contemple, ô Chrétien, à la fois deux prodiges :

Un Dieu mourant pour l’homme, et l’homme impénitent.

13. — Dans le vieux château de Chaource, près de Bar-sur- Seine, on a trouvé d’anciens statuts d’un Ordre, établi autrefois par une comtesse de la Champagne, sous le nom de Y Ordre de la Constance. Des gentilshommes du canton se sont réunis pour le faire revivre , et ont élu grande-maîtresse la dame du lieu, connue par sa bienfaisance envers ses vassaux. Elle donne à ceux qu’elle admet un coeur de diamant attaché à un ruban bleu, que les hommes, ainsi que les femmes, portent à l’instar de YOrdre du Mérite. La roture, comme la noblesse, y est reçue, sans qu’il soit besoin de faire preuve de service. Le désir où l’on est de rétablir cet Ordre ancien de galante chevalerie a fait nommer des députés pour solliciter des lettres patentes, afin de lui donner une forme stable et authentique, et qu’il n’ait pas le sort éphémère de l’Ordre de la Félicité, qui est tombé dans l’avilissement, et qui n’existe plus.

15. — L’officier du régiment d’Anhalt, dont on a rapporté l’aventure (t), n’est point mort de ses blessures, et il va aussi bien que peut le permettre son état. On croit qu’il en reviendra, il tient fort à la vie aujourd’hui, et se repent beaucoup de l’excès auquel il s’est porté. Voici son histoire. Il se nomme M. le baron de Waxhen : il était allé au Wauxhall, quelques jours avant sa catastrophe. M. de Létorière, petit-maître très-renommé par sa figure, ses bonnes fortunes et sa valeur, lui avait marché sur le pied imprudemment, et lui avait fait toutes les excuses convenables et usitées en pareil cas. Il croyait en être quitte ; mais le soir il reçoit un billet du baron, qui lui demande en grâce de passer chez lui le lendemain matin pour affaire importante.

(I) Yoy. Ï6 septembre 1770.

M. de Létorière s’y rend, et trouve cet homme dans son appartement, illuminé comme un jour de bal. 11 lui demande ce dont il est question. Celui-ci lui témoigne combien il est offensé de son impertinence. Le Français renouvelle ses protestations de n’avoir voulu l’offenser en rien, et lui donne là-dessus l’alternative en bon et franc militaire. M. de Waxhen, après beaucoup d’explications, parait satisfait, et laisse partir son adversaire. Il est tourmenté bientôt après de nouvelles inquiétudes, et va trouver un ministre étranger, de ses amis, auquel il conte son aventure et qu’il consulte. Celui-ci lui rit au nez, le rassure, et lui promet de l’avertir s’il court sur son compte aucun mauvais propos à cette occasion. Il croit le baron calmé; mais la tète tourne à celui-ci, et il se porte à la cruelle extrémité dont on a rendu compte.

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