‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 82 sur 86 · Acte de désobéissance · texte numérisé non relu

Acte de désobéissance

Qu’il est honteux que la balance,

Du Sceptre usurpant le pouvoir,

Ose, au mépris de son devoir,

* Fomenter avec insolence

Des troubles, dont la violence A compromis la vérité;

Qu’il est honteux que le silence Imposé par l’autorité,

Soit taxé, par l’indépendance.

De faveur et d’iniquité ;

Que c’est un dangereux système D’oser, chez un peuple soumis,

Se jouer du pouvoir suprême »

Et lever sur le diadème Le glaive eiïronté de Thémis;

Que ce système abominable Ferait horreur à des Anglais ;

Qu’il parait à tout bon Français Une extravagance exécrable.

Digne de ces temps abhorrés Où l’on vit un moine coupable Séduit et poussé par degrés Au forfait le plus détestable;

Que, pour obvier à ces maux,

A Bicétre il faudrait conduire Tous ceux qui s’efforcent d’induire La France en des troubles nouveaux,

Et par quelques faibles cerveaux Se laissent mener et séduire.

Telles sont, gens du Parlement,

Les vérités qu’en conscience ' • ,

A cru, sur votre extravagance,

Devoir vous offrir humblement Le plus grand roi qu’ait eu la France.

On voit que cette pièce ne peut sortir que de la plume de quelque Aiguilloniste, c'est-à-dire d’un partisan très-outré du despotisme.

Novembre. — t . — Le sieur Linguet, croyant avoir lieu de se plaindre de la manière dont il a été traité par le sieur de La Harpe, rédacteur d’un article inséré au premier volume du Mercure d’octobre, concernant cet auteur, a jugé devoir mulcter le journaliste par l’épigrarnme suivante :

Monsieur La Harpe, en son Mercure,

Blâme le feu de mes écrits.

Monsieur La Harpe, je vous jure.

D’un défaut de cette nature Vous ne serez jamais repris;

Et s’il me vient un jour envie D’abandonner ce vilain ton,

Pour bien refroidir mon génie,

J’étudierai Timo/e'on,

Warwick, Gustave et Me'lanie.

Ce sont quatre tragédies dü sieur de La Harpe.

3. — Depuis le voyage de Fontainebleau, comme il y a eu des articles changés aux spectacles, on a fait ce qu’on appelle un nouveau répertoire, c’est-à-dire une liste qu’on a portée à M. le Dauphin. Ce prince l’a reçue et jetée au feu sur-le-champ, sans la lire, en disant : « Yoilà le cas que je fais de ces choses-là. » Les courtisans ont jugé différemment de cette action, suivant leur façon de voir. En général, elle annonce un prince fort décidé, et qui aime à fronder hautement les choses qui ne lui plaisent pas.

4. — On a parlé, l’année dernière, de la visite que le sieur Gerbier, avocat, avait reçue du prince de Cortti, dans sa terre d’Aulnoy (I). Madame la duchesse de Chartres vient de faire le même honneur à ce jurisconsulte célèbre, qui, comme l’orateur romain, après avoir étonné le barreau par son éloquence sublime, se délasse de ses importantes fonctions en travaillant lui-même à son champ. Le sieur Gerbier est un grand économiste, qui fait beaucoup d’expériences en choses utiles, et qui d’ailleurs a singulièrement embelli son habitation par toutes sortes de décorations nouvelles et peu connues, dont il a emprunté l'idée des Anglais; c’est ce qui attire la curiosité des grands.

15. — Le sieur Paradis de Moncrif, lecteur de la feue reine et de madame la Dauphine, languissait depuis deux mois, ayant les jambes ouvertes; comme il avait quatre-vingt-deüx ans et au delà, il n’a. pas douté que sa fin n’approchàt; mais il l'a envisagée en vrai philosophe : il s’entretenait de ce dernier moment avec beaucoup de présence d’esprit et sans aucun trouble; il a ordonné lui-même les apprêts de ses funérailles. Après avoir satisfait à l’ordre public et aux devoirs de citoyen, il a voulu semer de fleurs le reste de sa carrière ; il a toujours reçu du monde : accoutumé à voir des filles et de6 actrices, il égayait encore ses regards du spectacle de leurs charmes. Ne pouvant plus aller à l’Opéra, où il était habituellement, il avait chez lui de la musique, des concerts, de la danse ; en un mot, il est mort en Anacréon, comme il avait vécu. Presque tous ses ouvrages

(1) Yoy. l ‘J août 1769.

sont dans un genre délicat et agréable ; il excellait surtout dans les romances, marquées à un coin de naïveté qui lui est propre.

11 a fait quelques actes d’opéra qui ont eu beaucoup de succès, et il a eu la satisfaction de se voir encore joué sur le théâtre de Fontainebleau, au moment de sa mort. Il avait les mœurs douces, comme ses écrits ; il aimait beaucoup la parure, et a conservé ce goût jusqu'à la fin . C'était vraiment un homme de société, qualité qui s’allie rarement avec celle d’auteur, et surtout incompatible avec ce qu'on appelle le vrai génie.

17. — La fureur incroyable de jouer la comédie gagne journellement, et, malgré le ridicule dont l’immortel auteur de la Métromanie a couvert tous les histrions bourgeois, il n’est pas de procureur qui, dans sa bastide, ne veuille avoir des tréteaux et une troupe. 11 ne faut pas mettre au rang de ces spectacles mii sérables ceux que donne M.- de Magnanville, garde du Trésor roval, dans son château de la Chevrette. Le théâtre, les auteurs et les acteurs y sont également dirigés par le génie et par le bon goût. Quant au local et aux décorations, tout y est entendu à merveille, et la magnificence n'y laisse rien à désirer. On y a joué, ces jours derniers, deux pièces nouvelles de la composition de > gens de la société, qui ont eu le plus grand succès, et le méritent. L'une est Roméo et Juliette, par M. le chevalier de Chasteli lux. Ce drame, tiré du théâtre anglais, et accommodé au nôtre, est plein d’intérêt, et présente des situations neuves, conduites avec beaucoup d'art. L’autre est une comédie dans le haut genre, ayant pour titre : les Deux Orphelins. M. de Magnanville en est l'auteur, et l’on y a trouvé beaucoup de gaieté, de finesse et de i sentiment. La première est en cinq actes, et la seconde en trois.

Dans le nombre des acteurs, presque tous excellents, on distingue madame la marquise de Gléon, qui à la plus charmante figure joint un jeu décent, aisé et noble, et surpasse de beaucoup les tons maniérés et les allures factices de nos meilleures héroïnes de théâtre. Une demoiselle Savalette fait les rôles de soubrette à donner de la jalousie à mademoiselle Dangeville : en un mot, autant la belle nature est au-dessus de l’art le plus recherché, autant cette troupe de comédiens bénévoles l’emporte sur tout ce qu'on connaît faisant le métier et affichant le talent.

Le public se porte en foule à cette campagne, quoique à trois V lieues de Paris, et l’on comptait plus de deux cents carrosses à la j dernière représentation.

20. — On a parlé, il y a quelque temps (1), d’une machine à feu pour le transport des voitures, et surtout de l'artillerie, dont j' M. de Gribeauval, officier en cette partie, avait fait faire des j expériences. On l’a perfectionnée depuis, au point que, mardi dernier, la même machine a traîné dans l’Arsenal une masse de cinq milliers, servant de socle à un canon de quarante-huit, , du même poids à peu près, et a parcouru en une heure cinq quarts de lieue. La même machine doit monter sur les hauteurs les plus escarpées, et surmonter tous les obstacles de l’inégalité i des terrains ou de leur affaissement.

24. — Le président Hénauit, surintendant de la maison de madame la Dauphine, membre de l’Académie Française et de celle des Inscriptions, vient de mourir ce soir, après avoir lutté contre la mort depuis plusieurs années, âgé de près de quatrevingt-six ans. Tout le monde connaît son Abrégé chronologique de l’Histoire de France, qui lui a fait tant de réputation, loué tour à tour, et dénigré outre mesure par M. de Voltaire, et qui ne méritait ni tant de célébrité, ni une critique si amère. 11 était fort riche. Sa table était ouverte à tous les gens de lettres, ses confrères, et surtout aux Académiciens. Il n’était pas moins fameux par son cuisinier que par ses ouvrages. Le premier passait pour le plus grand Apicius de Paris, et tout le monde connaît la singulière Épître du philosophe de Ferney à ce Lucullus moderne, qui débute ainsi :

Hénauit, fameux par vos soupers, <

Et par votre Chronologie, etc.

Décembre. — 2. — Depuis quelque temps on a inventé des galons factices, qui imitent l’or vrai et sont à très-bon marché; des plaisants les ont appelés des galons à la chancelière, parce qu’ils sont faux et ne rougissent pas. C’est, en effet, une propriété de cette nouvelle découverte.

(i) Voy. Î3 octobre 1769.

4. — Le sieur Piron, si fécond en saillies et en épigrammes, 11e tarit pas sur le compte du sieur de La Harpe ; il en a fait encore trois à l’occasion de Suétone. Voici la première qu’on connaît :

Le voilà donc, ce petit virtuose,

Toujours s’aimant, sans avoir de rivaux,

Ëcrlvaillant, soit en vers, soit en prose,

Et sous Lacombe alignant ses journaux!

Comme aux sifflets chaque jour il s’expose !

Pour deux écus, aux badauds de Paris,

Il vend en vain des Césars travestis :

C’est pour tomber qu’il joute avec La Pause.

Ce grand auteur, si j’en crois ses écrits,

De ses héros fait mal l’apothéose :

Timoléon meurt le jour qu'il est né.

Pour Mclanie, on bâille à bouche close,

En admirant ce drame fortuné;

Et Suétone , à périr condamné.

Va dans la tombe où Gustave repose. *

6. — ÊP1GRAMME SCR LE BRUIT QUI A COURU QUE LE SIEUR PIRON ÉTAIT MORT ES MÊME TEMPS QUE MM. DE MOSCRIF ET LE PRÉS1DEST HÉNAULT.

Piron est mort ! — Quel jour ? — Hier. — Hier, chose impossible !

Je le quittai le soir en parfaite santé,

Leste, plein d'enjouement, d’esprit et de gaîté :

Tout son individu me parut impassible.

— Le fait n’est que trop sur... Hélas! apparemment,

Que le bon Alexis est mort subitement.

— Non, non, son àme existe et n’est point endormie;

Il n’est ni mort, ni de l’Académie.

10. — Un plaisanta mis en épigramme le bon mot rapporté ci-dessus sur les galons modernes :

On fait certains galons de nouvelle matière,

Fort peu chers, mais fort bons pour habits de galas ;

On les nomme à la chancelière.

— Pourquoi? — C’est qu'ils sont faux et ne rougissent pas*

Un autre plaisant a fait d’avance l’épitaphe de M. le duc de La Vrillière. Elle roule sur ses trois noms différents de Phelypeaux, Saint-Florentin et La Vrillière :

Ci-git, malgré son rang, un homme fort commun;

Ayant porté trois noms et n’en laissant aucun.

H . — 11 se répand un couplet de chanson, qu’on met sur différents airs. Le voici :

Le Bien-Aimé de l’Almanach N’est pas le bien-aimé de France :

Il fait tout ab hoc et ab hac,

Le bien-aimé de l’Almanacb ; f

11 met tout dans le même sac,

Et la justice et la (inance :

Le bien-aimé de l'Almanach N’est pas le bien-aiqié de France.

1 4. — Outre les couplets dont on a parlé contre le vulgaire des nymphes de l’Opéra, on a fait des cantiques particuliers en l’honneur des principales actrices. Mademoiselle Rosalie a paru mériter spécialement l’attention du Santeuil du théâtre lyrique. On recherche beaucoup cét Hymne, à sa gloire, très-inéchant, très-ordurier, et qui par là fait fortune; mais il est très-rare.

15. — On a fait aussi, en l’honneur de mademoiselle Dervieux, un Cantique, non moins atroce que celui dont on a parlé contre mademoiselle Rosalie. On peut juger, par le style de ces deux ouvrages, par leur tournure informe, qu’ils ne sont point composés par un poète véritable, mais qu’ils sont éclos dans les sociétés de ces demoiselles, dont les coryphées se sont évertués à qui injurierait le mieux la divinité adverse.

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