LA HARPE BRIGUE UNE PLACE A L’ACADÉMIE
Quoi, grand Dieu ! La Harpe veut être
Du doux 'Moneiïf le successeur!
Favoris d’Apollon, songez à votre honneur :
Voudriez-vous qu’on prit le Louvre pour Bicêtre (1)?
21 . — De jeunes officiers, qui dans leurs garnisons se sont amusés à jouer la comédie avec les actrices, enhardis par leur succès en province, ont voulu déployer leurs talents à Paris. A cet effet, ils ont loué la salle d’Audinot, sur les boulevards, et, dans la nuit dit 19 au 20 de ce mois, ont exécuté sur ce théâtre le Déserteur et les Sabots, deux opéras-comiques fort en vogue. Us avaient distribué environ six cents billets, et l'assemblée était très-nombreuse et composée de tout ce qu’il y a de plus distingué en gens de qualité et en amateurs. M. le duc de Chartres a bien voulu les honorer de sa présence. Malheuresement, cela n’a pas pris autant qu’ils s’en flattaient, et, malgré leur passion extrême pour leur talent, ils seront obligés de se borner à en amuser les provinciaux. Ils avaient fait tous les frais, et cette folie leur a coûté beaucoup d’argent.
(1) Yoy. 19 novembre 1769.
22. — TROISIÈME ÉPIGRAMME de m. piron contre m. de la harpe, A l’occasion DE SON SUÉTONE.
Monsieur La Harpe habille en jaune Les plats Césars qu’il publie aujourd’hui.
Savez-vous bien pourquoi? C’est que son Suétone Est bilieux et méchant comme lui.
23. — Le sieur Sénac, premier médecin du roi, dont la sant périclitait depuis longtemps, vient enfin de mourir et a été enterré hier. Cet événement met toute la Faculté en mouvement. On ne sait encore qui sera nommé à une place aussi importante, qui le devient de plus en plus à mesure que le roi vieillit, et pour laquelle il y a quantité de concurrents. Le sieur Sénac était un homme de beaucoup d’esprit, qui avait écrit sur son métier, mais qui surtout possédait au suprême degré l’art de la cabale et de l’intrigue, dont il avait fait l’apprentissage chez les iésuités, où il était d’abord entré. Le chemin qu’il a fait depuis ce temps-là vers la fortune, est une preuve de ses heureux talents en ce genre.
24. — Un nouveau critique s’est élevé sur les rangs, et a censuré plusieurs ouvrages nouveaux, entre autres celui du sieur de Saint-Lambert, auteur du poëmc des Saisons. L’amour-propre de cet auteur a été blessé, et il a profité de son crédit pour faire arrêter le livre (t), et mettre à la Bastille le sieur Clément qui l’avait fait. Celui-ci en est sorti par [composition et à condition de mettre des cartons à son ouvrage ; mais il s’est vengé parl’épigrampie suivante :
Pour avoir dit que tes vers sans génie M’assoupissaient par leur monotonie.
Froid Saint-Lambert, je me vois séquestré ;
Si tu voulais me punir à ton gré.
Point ne fallait me laisser ton poème.
(1) Observations critiques sur la nouvelle traduction en vers français des Géorgiques de Virgile ; et les poèmes des Saisons, de la Déclamation et de la Peinture ; suivies de quelques Réflexions sur le poëme de Psyché. Paris, Lejay, 1770, in-8.
Lai seul me rend mes chagrins moins amers :
Car de nos maux le remède suprême C’est le sommeil Je le dois à tes vers.
30. — Le sieur Collé, lecteur de M. le duc d’Orléans, avait fait imprimer depuis longtemps une comédie en un acte et en prose, intitulée la Veuve, dont la lecture n’avait pas eu un grand suc-
^ cès. Il vient de s’aviser de la faire jouer par les Comédiens Français : on en a donné hier la première représentation qui lui a valu une chute complète. Ce drame n'est autre chose qu’un assemblage de conversations à la mode, c’est-à-dire pleines de mots et vides de sens, sans aucune action ni intrigue, terminées par un dénoûment bizarre et romanesque. Les acteurs, d’ailleurs, par leur mauvais jeu, n’ont pas peu contribué à rendre l’ouvrage encore plus ennuyeux et plus insipide.
31. — Aux couplets, cantiques et chansons qui ont amusé les amateurs de l’Opéra, a succédé une caricature qui fait l’objet de leur curiosité et de leur empressement. Il faut se rappeler, pour son intelligence, ce qu’on a dit, il y a déjà du temps, que M. le prince de Soubise donnait deux mille écus par mois à mademoiselle Guimard, célèbre danseuse du théâtre lyrique ; que le sieur La Borde composait la musique des spectacles de cette Terpsichore, et présidait à leur exécution, et qu'enfin le sieur Dauberval était l’ami du cœur, ce que ces demoiselles appellent en termes techniques le greluchon. En conséquence, dans l’estampe en question, on voit d’une part le prince de Soubise jouant de la poche ; le sieur de La Borde tenant un ballet d’une main et de l’autre une règle ou bâton de mesure; le sieur Dauberval donnant du cor, et la demoiselle Guimard se balançant comme en cadence, et tenant en main un papier chargé de quelques notes de musique avec ce titre en gros caractères : Concert
a TROIS.
Janvier. — 4. — Les promoteurs du projet de dresser une statue à M. de Voltaire sont fort embarrassés sur le lieu où elle
sera érigée. La nouvelle flétrissure que vient d’essuyer ce demidieu littéraire, par l’arrêt du Parlement qui brûle plusieurs de ses ouvrages (1), les fait renoncer absolument à la prétention de la placer en lieu public. Le clergé avait déjà fait ses plaintes sur un pareil scandale, et est trop favorablement accueilli en cour aujourd’hui pour se flatter de l’emporter sur lui. On croit qu'on achètera quelque terrain ou jardin qu’on décorera, dont on fera une espèce de Muséum, où l’on mettra ce grand homme ; peut- • être érigera-t-on successivement d'autres statues qui orneront ce sanctuaire des Muses.
9. — Ne pouvant se venger autrement de M. le Chancelier, on assure qu’un membre du Parlement a fait contre le chef de la magistrature l’épigramme suivante, qui fait allusion à ce qui vient de se passer et à l’honneur du cordon bleu qu’a obtenu depuis peu le chef de la magistrature :
Ce noir vizir, despote en France,
Qui pour régner met tout en feu,
Méritait un cordon, je pense,
Mais ce n’est pas le cordon bleu.
13. — Quelques jours avant la disgrâce de M. le duc de Choiseul (2), on avait gravé son portrait, au bas duquel on lit :
Dans ses traités et dans sa vie Régnent la droiture et 1’lionneur.
L’Europe connut son génie,
Et les infortunés son cœur.
Depuis son exil, on y a substitué ceux-ci, qui ne lui font pas moins d’honneur :
Comme tout autre, dans sa place.
Il dut avoir des ennemis :
Comme nul autre, en sa disgrâce,
11 s’acquit de nouveaux amis.
(1) Voy. 6 septembre 1770.
(2) Le 24 décembre 1770, il avait été exilé à sa terre de Chanteloup.
17. — Un caustique a répandu le Pater suivant, dédié au roi : « Notre père, qui êtes à Versailles, votre nom soit glorifié : votre règne est ébranlé : votre volonté n’est pas plus exécutée sur la terre que dans le ciel : rendez-nous notre pain quotidien, que vous nous avez ôté (1) : pardonnez à vos Parlements, qui ont soutenu vos intérêts, comme vous pardonnez à vos-ministres qui les ont vendus : ne succombez plus aux tentations de la Du Barry, mais délivrez-nous du diable de Chancelier. »
20. — M. Séguier, premier avocat-général, en apportant au Parlement les dernières lettres de jussion (2), prononça le discours suivant :
« C’est à regret que nous nous trouvons dans l’obligation d’apporter de troisièmes lettres patentes du roi, en forme de jussion. Si la rigueur de notre ministère impose, en ce moment, silence à notre sensibilité, nous n’en faisons pas moins les vœux les plus ardents pour que la Cour puisse trouver, dans les ressources inépuisables de sa sagesse, les moyens les plus efficaces pour détourner l’orage dont nous sommes menacés. Nous osons espérer qu'elle nous rendra justice, et sera convaincue que c’est avec la plus grande douleur que nous avons pris par écrit les conclusions que nous laissons à la Cour. »
On cite ce discours comme remarquable par les tours oratoires que prend le magistrat pour ne pas se compromettre dans la position critique où il se trouve, soit vis-à-vis de la cour, soit vis-à-vis de la Compagnie.
2t. — On assure que M. le Chancelier, sentant la nécessité d’avoir dans son parti des plumes éloquentes, s’en est attaché plusieurs, et qu’il fait même solliciter de loin M. de Voltaire, dont il flatte la vanité.
22. — ÊPIGRAMME DE M. PIRON CONTRE LA TRADUCTION DE SUÉTONE, PAR M. DE LA HARPE.
Dans l’absence de mog valet,
Un colporteur borgne et bancroche
(1) Les querelles entre les parlements et la cour avaient pour origine la publication d’un édit de 1764, permettant la libre exportation des blés. — R.
(î) Le parlement de Paris ayant arrêté de suspendre son service ordinaire, le roi
Entra jusqu’en mon cabinet,
• Avec force ennui dans sa poche :
« Les douze Césars pour six francs.
Me dit-il; exquis, je vous jure.
L’auteur, qui connaît ses talents,
L’a dit lui-méme en son Mercure.
C’est Suétone tout craché,
Et traduit traduit! Dieu sait comme!
Ce sont tous les monstres dé Rome Qu’on se procure à bon marché !
De ce recueil pesez chaque homme :
Des empereurs se vendent bien ;
Caligula seul vaut la somme.
Et vous aurez Néron pour rien.
— Que cent fois Belzébuth t’emporte !
Lui dis-je, bouillant de fureur.
Fuis, avec ton auguste escorte! »
Et puis, de mettre avec humeur,
Ainsi que leur introducteur,
Les douze Césars à la porte.
23. — Les ouvrages périodiques retentissent depuis longtemps de la querelle qu’un nommé Patte, architecte du duc des Deux- Ponts, a intentée au sieur Soufflot; il prétend prouver à ce derniei*, par A et par B, que le dôme de la nouvelle église de Sainte- Geneviève ne peut pas s’élever. En général, on a trouvé mauvais qu’un artiste sans mission, sans caractère, critiquât avec autant d’acharnement et de présomption le chef-d’œuvre d’un homme connu, et qui a déjà fait ses preuves dans le genre en question. Cependant les objections de l’adversaire ont paru assez fortes pour partager les architectes, cl attirer l’attention des savants en cette matière. Les plus connaisseurs n’ayant rien décidé de positif sur la querelle, l’Académie d’ Architecture a évoqué à elle la contestation.
L’espèce de guerre ainsi intentée par le sieur Patte au sieur Soufflot a attiré beaucoup d’ennemis au premier. L'humeur et la mauvaise foi s’en sont mêlées ; enfin, la calomnie a été mise en
lui enjoignit, par lettres de jussion, de reprendre ses fonctions : elles restèrent sans effet. — R.
œuvre, et l’on a fait courir depuis quelques jours le bruit que» dans le désespoir de se voir abandonné de tout le monde, il s’était donné plusieurs coups de couteau, et jeté ensuite par la fenêtre. Cette atrocité a été tellement accréditée, qu’elle s’est répandue et soutenue depuis ce temps. Le sieur Patte est obligé de se montrer en public, et d'aller aux lieux les plus fréquentés pour démentir une si fausse nouvelle, et constater son existence aux yeux des gens trop crédules.
24. — On a admiré aujourd'hui, au Palais, le discours de M. le Chancelier, à l'installation du Conseil, pour tenir lieu du Parlement (t). Malgré la position critique où il se trouvait, il s’est remis de la frayeur qu’il avait d’abord ressentie en arrivant, et a parlé avec beaucoup de présence d’esprit, de fermeté et d’éloquence. C’est un nommé Le Brun, ci-devant Jésuite, son secrétaire intime, auquel on attribue cette harangue.
25. — 11 court un vaudeville en cinquante couplets contre cinquante demoiselles de l'Opéra : il en est peu qui n’y soient très-maltraitées; aussi, le Théâtre lyrique est-il dans une grande fermentation, pour découvrir l’auteur de ces calomnies et le faire punir sévèrement. 11 a jugé à propos de distinguer mademoiselle Rosalie, et a fait en particulier pour elle un Cantique servant de suite au premier (2), qui ne chante rien moins que ses louanges et qui part à coup sûr d’un ennemi très-ulcéré. Ces nouveautés intriguent beaucoup les amateurs, et font une grande sensation parmi eux.
28. — Le sieur Chamfort , auteur de quelques /mvrages , et surtout d’une comédie intitulée : la Jeune Indienne, joignait à ses talents littéraires une jolie figure et de la jeunesse; il cheminait même vers la fortune, et devait passer avec le baron de Breteuil dans une cour étrangère. Tant de prospérités l’ont amolli : il s’est livré avec trop d’ardeur au plaisir, et il se trouve aujourd’hui atteint d’une -maladie de peau effroyable, qui paraît tenir de la lèpre. Ce jeune homme, dont la philosophie n’a pas
(1) Tous les membres.du Parlement, ayant persisté dans leur refus de reprendre leurs fonctioni ordinaires, furent exilés, et leurs offices déclarés vacants et confis* , qués. Un ordre du roi enjoignit aux membre» de son Conseil d'État de se rendre au % Palais, pour remplacer, par intérim, le Parlement. — R.
(î) Voy. 14 et 15 décembre 4770.
encore beaucoup corroboré le cœui\ se désole de son état et tombe dans le désespoir. 11 est entre les mains du sieur. Bouvart.