‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 9 sur 86 · AV1UL · texte numérisé non relu

AV1UL

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Quelque ouvrage d’esprit? »

Et l’abbé le lui fit.

11 cherche en son génie De quoi la contenter :

11 l’avait court, pour inventer :

Prenant un joli conte Que Marmontel ourdit,

Dessus il s’étendit.

On prétend qu’un troisième Au travail concourut :

C’est Favart qui les secourut.

En chose de sa femme,

C’est bien le droit du jeu,

Que l’époux entre un peu.

Fraîcheur, naturel, grâce,

Tendre simplicité, '

Tout cela fut du conte ôté :

On mit des gaudrioles.

De l’esprit à foison.

Tant qu’il fut assez long.

A juger dans les règles,

La pièce ne vaut rien,

Et cependant elle prend bien.

Lubin est sûr déplaire ;

On ditqu’Annette aussi En tire un bon parti (1).

4. — Il court, dans les rues, un Dies iræ sur les Jésuites : il' a cinquante-neuf couplets, et tire tout son mérite des honorables victimes dont il déplore le destin. Rien n’est plus plat ni plus misérable.

7. — M. l’abbé Raynal vient de donner au public un livre qu’il appelle: École militaire, ouvrage composé par ordre du Gouvernement (2). C’est une compilation d’aventures, de belles ac*

(1) Nous avons cru devoir supprimer le dernier couplet, qui se termine par nue obscénité trop éclatante et qui (l'ajoute rien à la chanson.

. (2) Taris, 1762, 3 Vol. in-lï. .

fions, ou de bons mots, qui ont trait à la guerre. Ce livre, qui aurait pu avoir au moins le mérite du choix et de la concision, est prolixe, diffus, et plein de choses étrangères au titre. L’auteur a eu 3,000 livres de pension pour ce beau travail. 11 voulait qu’on obligeât chaque régiment à prendre cent exemplaires de son livre; il le vend six francs. Qu’ on évalue l’argent immense qu’aurait recueilli cet homme de lettres calculateur ? Le ministre ne s’est malheureusement pas prêté à ses projets de fortune.

8. — L 'Annette et Lubin de M. de Marmontel court les théâtres particuliers. Cette pièce a été jouée avant-hier sur celui de la Folie-Titon, avec un concours de monde prodigieux.

Ce poète passe pour auteur de la chanson sur l’abbé de Voisenon. Celui-ci paraît en rire; mais il en garde un ressentiment profond, à ce qu’assurent ceux qui le connaissent. Il espère bien faire rire à son tour le public aux dépens du poète limousin.

10. — M. le maréchal d’Estrées a sa part aussi dans les couplets sur nos généraux ; c’est toujours le même air : Je suis un pauvre maréchal.

Je marche comme un maréchal, t'oint du tout comme un général.

Si nous avonsquelque avantage, Soubise en aura tout l’honneur;

Je le lui cède de bon cœur,

Je n’ai point de cœur à l’ouvrage.

Tôt, tôt, tôt, battezehaud, Tôt, tôt, tôt, bon courage,

Je n’ai point de part à l’ouvrage.

Contades en fut mécontent,

Je devins son aide de camp,

Sans vouloir être davantage.

Ce pfccédé ne prit pas bien ;

Je m’en ris, je suis citoyen :

C’est un assez beau personnage.

Tôt, tôt, tôt, battez chaud, Tôt, tôt, tôt, bon courage,

Je n’ai point de part à l’ouvragé.

13. — 11 parait une réponse au discours de M. de La Chalotais (1), qu’on attribue au Père Griffet : elle est faible de preuves, et forte d’insolences. Il voudrait insinuer que tout ce qui se passe aujourd’hui contre les Jésuites n’est qu'une suite du système qu’ont formé les nouveaux philosophes de saper les fondements de la religion. Par où mieux commencer qu’en détruisant les Jésuites, ce corps infatigable qui a toujours opposé le bouclier delà foi aux attaques réitérées des encyclopédistes ! Le bruit a couru que le discours de M. de La Chalotais avait été fait par M. d’Alembert, et ce Jésuite donne par là assez à entendre que le magistrat n’a pas parlé d’après lui seul.

14. — Le Jésuite Mishpoyon Séraphique, ou l’Ennemi de la barbe des capucins, un volume in-12 : amphigouri qui n’a rien de remarquable que la licence qui y règne, et une anecdote trèsscandaleuse sur l’abbé de La Porte, ci-devant jésuite.

15. — On sait que depuis longtemps M. de Voltaire travaillait à châtier sa Pucelle, à la rendre pudibonde : il en parait entiu une nouvelle édition in-8°, en vingt chants, avec des estampes. On y a retranché tout ce qui avait trait à madame la marquise de Pompadour (2). Du reste, l’auteur y regagne en impiété tout çe qu’il y perd en obscénité.

16. — Le, Colporteur, histoire morale et critique, par M. Chevrier, un volume in-12. Ce livre est de la plus grande rareté. Le gouvernement n’a point voulu en permettre ni tolérer l’introduction en France, ce qui désole les libraires, l’ouvrage étant assuré du plus grand débit par les atroces médisances ou calomnies dont il est farci. L’impudent écrivain y nomme sans égard les gens par leur nom. A travers toutes les infamies dont sa satire est pleine, il se trouve quelques anecdotes assez amusantes.

23. — Le sieur Le Kain est allé chez M. de Voltaire, en dépu-

(1) Remarques sur uu écrit intitulé : Compte rendu des Constitutions des Jésuites; par M. de La Chalotais. 1762, in-lî. Cette réfutation est effectivement due au jésuite Griffet. — R.

(2) Ce passage a été conservé en variante à la suite du deuxième chant, par les éditeurs de l'édition de Kcht et leurs successeurs. 11 commeuce ainsi :

Telle plutôt cette heureuse gris elle. —

talion de la part des Comédiens (1), pour réparer leur impertinence à l’occasion de sa dernière tragédie ( Olympie ), qu’il a été obligé de retirer, à cause de leur désunion. Us sentent combien il leur est essentiel de ménager ce grand poète, leur maître et leur bienfaiteur.

25. — Le Père Grill'et désavoue le livre en réponse à M. de La Chalotais, dont on a parlé ci-dessus (2). 11 a été brûlé hier, par arrêt du parlement.

25. — Il court un vaudeville en quarante couplets, où l’on passe en revue à peu près toute la cour. Il est sur un air d 'Annette et Lubiti , dont le refrain est: Y a-t-il du mal à cela? On sent qu’il est heureux et prête beaucoup.

27. — CréBillon, malgré ses quatre-vingt-neuf ans, n’a point succombé à la longue maladie qu’il vient d’éprouver. 11 est beaucoup mieux, et son grand appétit est revenu. Le roi a donné à cette occasion les plus grandes marques de bonté, llavaitchargé spécialement M. le comte de Clermont de lui apprendre tous les jours des nouvelles de la santé de cet académicien, confrère de S. A. S. ; et, en conséquence, ce prince envoyait et envoie encore savoir comment il se porte.

29. — AUX JÉSUITES, SUR l.A CLOTURE DU COLLÈGE DE LOUIS LE GRAND.

Vous ne savez pas le latin.

Ne criez pas au sacrilège Si l’on ferme votre collège.

Car vous mettez au masculin Ce qu’on ne met qu’au féminin.

Mai. — 3. On a très-applaudi aujourd’hui un nouvel acteur Dufresnuy, dans Gustave (3) : on a surtout été fort content du costume qu’il a introduit. Jusqu’ici, ce héros avait paru sur la scène en habit galonné; etc. Il s’est montré aujourd’hui en

(1) Le seul motif du voyage de M. Le Kain était de voir M. de Voltaire Ct de jouer devant lui. — W.

(2) Voy. 13 avril 1762. ' ,

(3) Tragédie de Piron.

Charles XII, dans le vêtement simple et grossier d'un héros belliqueux, et qui a intérêt à ne point se faire remarquer. On doit se rappeler sans cesse que c’est à mademoiselle Clairon qu’on doit ces heureuses innovations sur notre scène.

5. — M. de Marmontel, qui chansonna les autres, est chansonné à son tour : sans doute qu’il s’y attendait. C’est une parodie de ces paroles : Non, non, l'amour n’est point indomptable, sur le même air :

Non, non, l’ennui n’est point indomptable :

Tout lier qu’il est, Voltaire l'a surmonté.

J’ai vu mourir ce dieu redoutable :

C’est Marmontel qui l’a ressuscité Et c’est la veine Du plat Chimène,

Qui lui rendra son immortalité.

Le pauvre diable de Chimène (t) ne s’attendait pas à faire éclore cette méchanceté.

6. — M. deBelloy triomphe enfin. Aujourd’hui sa pièce, intitulée Zelmire, a eu le plus grand succès. C’est un sujet de pure invention, plein d'absurdités et d'événements incroyables; mais les situations en sont si séduisantes que la raison se laisse facilement subjuguer. Il y règne un grand intérêt, plus de curiosité cependant que de sentiment. Les trois premiers actes sont de la plus grande chaleur : les deux derniers n'enflamment pas tant le spectateur, défaut général de presque tous nos jeunes poètes tragiques. On a demandé l’auteur avec les plus bruyantes instances. Il est arrivé, soutenu de deux comédiens. Sa modestie le faisait chanceler.

8. — Toute la littérature estconsternée de la fâcheuse nouvelle qui se répand surlamaladie dangereuse deM. deVoltairé. On ledit attaqué d'une fluxion de poitrine. Tronchin écrit en même temps qu’il espère le tirer d'affaire : ce qui ramène un peu. On serait d’autant plus fâché de cette perte, très-grande en tout temps, que cet auteur n’a point encore fini la belle édition de Corneille,

(I) Augustin-Marie, marquis de Ximeuès (on prnnonee Chimène), né à Paris le 26 février 1726 ; mort le 51 mai 1817.

annoncée depuis deux ans. Le grand homme qu’il s'agit de commenter, l’excellence du commentateur, les pompeux éloges que l'on fait du commencement, tout contribue à piquer la curiosité. M. de Voltaire, à mesure qu’il avance l’ouvrage, en envoie les cahiers à l’Académie Française; il sc soumet au jugement de cette compagnie, qui trouve jusqu’à présent plus à admirer qu’à critiquer.

9. — L'Opéra était déjà désert aujourd'hui. Mademoiselle Guimard, nouveausujet dont ce théâtre vient de faire l’acquisition, a doublé mademoiselle Allard, dans les Caractères de la Danse, avec le plus grand succès-: elle est d'une légèreté digne de Terpsichore ; il ne lui manque que des grâces un peu plus arrondies dans certaines parties de son rôle.

10. — Le succès de Zelmire se confirme, mais il se répand une anecdote qui ferait douter que M. de Belloy en fût le véritable auteur. Ce M. de Belloy a longtemps été élevé par un oncle avocat, nommé Buirette. Sans détailler ici toute l’histoire romanesque de la naissance et de la vie de ce poète, il est trèscertain que son oncle le disgracia pour n’avoir pas voulu suivre le barreau auquel il le destinait. Ce jeune homme passa en Russie ; il y a joué la comédie, et est revenu depuis quelques années. Il avait une tragédie, dans son portefeuille, intitulée Titus. Ayant eu accès auprès de madame la marquise de Villeroi, cette protectrice s'intéressa vivement à lui, et sa pièce fut reçue des Comédiens. Avant d’être joué, M. de Belloy alla trouver l’abbé de Voisenon pour le consulter, et lui laissa son manuscrit. Quelques jours après, l'abbé de Lacoste, alors l’homme à la mode, arrive chez l’abbé de Voisenon : il le trouve lisant ce. manuscrit; il demande ce que c’est. L’autre lui répond que c’est une tragédie sur laquelle on demande son avis. « Je pense que c’est Titus, repart le brusque abbé : c’est ce coquin de de Belloy qui vous l’aura apportée. C’est Un misérable, un drôle, etc. Sans vous en dire davantage, je vais chez moi, je vous en présente un semblable : confronlez-les ; vous verrez si ce n’est pas la même chose mot à mot. » Ce qui fut fait. L’abbé de Voisenon reconnut l’identité, et attendait, avec impatience, le moment d’éclaircir cette anecdote littéraire avec l’abbé de Lacoste, lorsque ce scélérat a été arrêté, et a subi le sort ignominieux que

tout le monde sait (I). Le manuscrit est resté entre les mains de l’abbé de Voisenon. De Belloy étant revenu, il voulut le tâter. Ce poète éluda de répondre, et n’a point revu depuis l’abbé de Voisenon. La pièce a été jouée en 1759, et a été jugée beaucoup plus sévèrement qu’elle ne le méritait... Celle-ci réunit sur elle toute l’indulgence du public.

13. — On apprend que M. de Voltaire est hors d'affaire : on exalte beaucoup la philosophie avec laquelle il a reçu ce dernier assaut (2). On lui reprochait d’avoir montré delà faiblesse dans quelques occasions où il a été attaqué de maladies graves. Dans cette dernière, il s’est comporté en héros; il a vu la mort avec l’intrépidité digne d’un grand homme.

15. — Portrait de M. le duc de Choiseul, sur l’air du Menuet d'Exaudet.

Quand Choiseul D'un coup d’œil Considère

Le plan entier de l’État,

Et seul, comme un sénat, Agit et délibère ;

Quand je vois Qu’à la fois 11 arrange

Le dedans et le dehors,

Je soupçonne en son corps Un ange.

Serait-ce un Dieu tutélaire?

Dans la paix et dans la guerre, Ses traités Sont dictés Par Minerve :

J’admire en lui les talents

(I) L’abbé Lacoste, qui avait travaillé quelque temps, sous Fréron, à l’Année Littéraire, fut condamné aux galères perpétuelles, en 1159, pour crime de faux. T.ors de sa mort, arrivée en 1761, Voltaire fit courir l’épigramme suivante :

Lacoste e.l mort lit vaque dans Toulon Par ce trépas un emploi d'imporlanre ;

Ce bénéfice exige résidence.

Et tout Paris j nomme Jean Fréron. — R. [i) Vov. S mai 1762.

Que d’elle il obtient sons Réserve.

A l’amour

Tour à tour, . ,

A la table,

Quand il trouve des loisirs.

Qu’il se livre aux plaisirs,

Il est inconcevable.

Du travail Au sérail,

Vif, aimable,

A tout il est toujours prêt ;

Pour moi, je crois que c’est Un diable.

M. l'abbé de Lattaignant (1) se déclare partout auteur de la chanson ci-dessus, et l’on infère de là avec raison que son dessein a été de louer de bonne foi.

17. — On prétend qu’il y a longtemps qu'on a fait courir la centurie suivante :

Au livre du Destin, chapitre des grands rois,

On lit ces paroles écrites :

« De Fiance Agnès chassera les Anglois,

Et Pompadour chassera les Jésuites. »

18. — On voit une estampe ingénieuse sur les affaires des Jésuites. Aux deux côtés du tableau sont M. le duc de Choiseul et madame la marquise de Pompadour, qui arquebusent à bout touchant une foule de Jésuites. Ceux-ci tombent par terre, dru comme mouches. Le roi est là qui les arrose d'eau bénite, et l’on voit le parlement en robe, çà et là, bêchant des fosses pour enterrer les morts.

22. — Emile, ou de l'Éducation, par Jean-Jacques Rousseau , citoyen de Genève : tel est le titre de quatre volumes in-8° qui paraissent depuis quelques jours. Cet ouvrage, annoncé et attendu, pique d’autant plus la curiosité du public, que l’auteur

(1) Gabriel-Charles Lattaignant, né à Paris à la (in du dix-septième siècle, mourut en cette ville le 10 janvier 1779.

unit à beaucoup d’esprit le talent rare d’écrire avec autant de grâce que d’énergie. On lui reproche de soutenir des paradoxes ; c’est en partie à l'art séduisant qu’il y emploie, qu’il doit peut-être sa grande célébrité; il ne s’est fait connaître avec distinction que depuis qu’il a pris cette voie. Le typographique de ces quatre volumes est exécuté avec beaucoup de soin, et ils sont décorés des plus jolies estampes.

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