Nous avons pensé perdre ces jours-ci M. de Crébillon
qui est fort vieux (1). 11 s’en est heureusement tiré : il a reçu ses sacrements, et, peu de temps après le viatique, il a mangé des ■huîtres (2). ,
10. — On nous a donné, l’an passé, la Relation de la maladie, de la confession et de la fin de M. Voltaire ; on nous produit aujourd’hui son Testament littéraire (3). Malheur aux plaisants si- ' nistres qui nous obligent à prévoir un événement dont l’aspect afflige toute la littérature! Quanta cette production, elle est d'un homme qui à force de chercher de l’esprit en rencontre quelquefois par hasard. On l’attribue à l’avocat Marchand.
V 20. — Il s’est passé aujourd’hui à la Comédie-Française un événement qui doit faire à jamais époque dans l’histoire du théâtre.
On jouait Tancrède : mademoiselle Clairon faisait Aménaïde. Quand elle en fut à ces vers :
On dépouille Tancrède, on l’exile, on Poutrage:
C’est le sort d’un héros d’être persécuté...
Tout son parti se tait: Qui sera son appui?
Sa gloire !
Un héros qu’on opprime attendrit tous les cœurs...
’ ' * l’actrice sublime donna des inflexions de voix si nobles et si pénétrantes, que tous les spectateurs, pleins de l’événement du
(1) On rapporte qu'un jour, étant allé chez le roi, S. M. le reçut avec bonté, et dans le courant de la conversation : « Vous êtes vieux, lui dit le roi, vous avez plus de quatre-vingts ans. — Non, Sire, lui répondit-il, c'est mon extrait baptistaire qui les a. * — 11.
(2) Né à Dijon, le 15 février i 674, Crébillon avait alors quatre-vingt-huit ans accomplis.
(3) Testament de M . de Voltaire trouve parmi ses papiers après sa mort ; Genève, 176.!, in-lî. Cette rapsodie est, eu elfet, de l’avocat Marchand. Le même a donné plus tard un Testament politique de M. de V*’* ; Genève (Paris), 1770, iu-8°. Nicolas-Joseph Sélis est auteur de la Ilelalion. — R.
jour (t), sentirent l’à-propos. Le nom de Broglie vola de bouche en bouche, et le spectacle fut interrompu à plusieurs reprises par des applaudissements qui se renouvelaient sans cesse.
24. — On parle beaucoup du Réquisitoire (2) de M. de La Chalotais, procureur général du parlement de Bretagne, contre les Jésuites. Nous n’en ferons mention qu’en ce qui concerne notre objet. Ce savant magistrat prétend que l’éducation donnée par les Jésuites n’est point si précieuse. 11 propose, en conséquence, de faire un nouveau plan d'études 11 est certain que*
ce moment-çi est une crise heureuse dans les lettres, dont il faudrait profiter pour chasser enfin l'ignorance et la superstition de leurs derniers repaires, pour substituer l’esprit philosophique à l'esprit pédantesque qui règne encore dans les collèges, et pour apprendre à lajeunesse des choses quelle doive et qu’elle puisse retenir.
; ' 25. — Nous avons sous les yeux une lettre de M. de Voltaire ,à
M. l’abbé de Launay, dans laquelle il nous apprend que son Commentaire sur Corneille doit l’occuper encore deux ans; qu'alors il en aura soixante-neuf, et qu’il est trop vieux, trop triste, trop ami du calme et du silence pour désirer son retour à Paris (3)... 11 signe: de Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi ( 4).
28. — Les Comédiens ont reçu des défenses de jouer Tancrède, jusqu’à nouvel ordre, en conséquence de ce qui s’est passé le samedi 20.
— Aujourd’hui que la Comédie Italienne est à son plus haut degré de faveur et d’illustration, il est essentiel d’étahlir la position actuelle de ce spectacle.
On y compte quinze acteurs, dont trois provenant de l’Opéra- Comique et deux à la pension ; et treize actrices, dont quatre à la pension et deux provenant de l’Opéra-Comique. Dans cette multitude, à peine trouvons-nous quelques personnages qui méritent qu’on en parle.
(1) M. le maréchal de Broglie a reçu hier une leltre de cachet, qui l’exile dans ses terres. — B. — line contestation survenue entre le maréchal de Broglie prince de Soubise avait été soumise à la décision du Conseil d’État. — II.
' (2) Compte rendu des Constitutions des Jésuites , 1762. in-12 de 221 pages.
(3) Voy. 25 janvier 1762.
(4) C.ette lettre n’a poipt été recueillie dans les Œuvres de Voltaire. — R.
Carlin (1) passe pour être un très-grand Arlequin : il est Tait pour dérider les fronts nébuleux ; on lui trouve de la fécondité, beaucoup de variété dans ses lazzis, une souplesse étonnante dans son jeu; il provoque, malgré qu’on en ait, la grosse gaieté, mais c’est un Arlequin.
De Hesse est acteur, valet du premier ordre; il entend d’ailleurs à merveille la chorégraphie. Nous trouvons dans Rochard un chanteur agréable; il a de la propreté, du goût; il joue quelques rôles passablement. Laruette répare à force d’art la nature la plus ingrate: c’est un musicien consommé. On désirerait encore entendre Clairval sur le théâtre de l’Opéra-Comique; son filet de voix se perd sur celui des Italiens : on en voit assez pour regretter qu’il n’en puisse pas faire entendre davantage. Le robuste Audinot rend au naturel la grossièreté des mœurs du peuple. Tous ces talents divers sont éclipsés par celui de Caillot; c’est un comédien qui a toutes les qualités, à la noblesse près. Sa voix embrasse tous les genres ; elle se monte à tous les tons ; elle vaut un orchestre entier: il est principalement fait pour la parodie.
Madame Favart a été longtemps l'héroïne des Italiens, apparemment parce qu’elle n’était point surpassée par d’autres. En général, elle est médiocre, elle a la voix aigre, manque de noblesse, et substitue la finesse à la naïveté, les grimaces à l'enjouement, enfin l’art à la nature. On a beaucoup applaudi au début de mademoiselle Piccinelli. C’est une cantatrice du premier ordre : elle n’a pourtant pas dans le gosier cette flexibilité qu’exige l’italien pour être chanté dans sa dernière perfection. Du reste, elle n’est propre en rien au théâtre.
Mademoiselle Villette, transfuge de l’Opéra, a été mieux accueillie à ce spectacle. Son volume de voix, trop médiocre pour le premier théâtre, a mieux rempli celui des Italiens : elle a un air niais, qui s’adapte à certains rôles; mais elle n’est rien moins qu’actrice, elle n’a ni chaleur ni sentiment.
On devrait s’applaudir de l’acquisition de mademoiselle Neissel, si sa voix voilée suffisait au lieu où elle chante. Elle a des
1) Charles-Antoine Bertiriazzi, dit Carlin, né à Turin vers 1713; mort le 7 septembre 1783.
grâces, du naturel, du goût, du sentiment ; mais ses sons trop affaiblis, quand ils parviennent à l’oreille, ne produisent plus qu'une demi -sensation.
Tous ces talents, dont aucun n’est parfait, se rapprochent beaucoup plus du médiocre, et la fureur avec laquelle on court à ce spectacle, ne pourra jamais faire honneur au siècle. Les partisans du bon goût espèrent tout du temps et de l’inconstance des Parisiens.
Mars. — 1 . — M. Collé a mis encore (I) en opéra-comique le conte de La Fontaine : A Femme avare galant Escroc. Cette plaisanterie a été jouée chez M. le duc d’Orléans, à Bagnolot. Dans ces ouvrages de société, on se permet bien des gravelures, toujours sûres de réussir en pareil cas, mais qui rendent une pièce hors d’état d’être présentée au public.
13. — Quoique l’anecdote que nous allons rapporter soit ancienne, comme elle n'est pas connue, et quelle intéresse tous les partisans de M. de Voltaire, nous allons la consigner ici.
Un témoin oculaire, l’abbé Besson, nous rapporte que M. de Voltaire, dans la quinzaine de Pâques dernière, se crut obligé d’édifier les nombreux vassaux dont il est seigneur, et surtout mademoiselle Corneille, dont il forme si parfaitement le cœur et l’esprit : en conséquence, ce grand homme fait venir un capucin, se confesse humblement à ses genoux, fait entre ses mains une espèce d’abjuration, communie ensuite, et fait donner six francs au vilain (2).
15. — 11 se répand une parodie d’une ariette du Maréchal, opéra-comique, sur M. le maréchal prince de Soubise.
Je suis un pauvre maréchal,
El je redeviens général,
Depuis que Broglie en son village Est renvoyé par Pompadour (a) ;
Mais, si j’abandonne la cour.
J’y reviendrai, selon l’usage.
(1) Voy. 13 février 1762.
(2) lin abbé Besson, dont nous n’avons point entendu parler, ni aucun autre abbé ou laïque, n'a pu voir ce qui n’est jamais arrivé. — \V.
(3) Voy. 20 février 1762.
MARS 1 7 fi 2 .
Tôt, tôt, tôt, Ratiez chaud,
Tôt, tôt, tôt, bon courage,
Y faire admirer mon ouvrage.
2t. — M. Colardeau chausse le brodequin aujourd’hui. Il a fait une petite pièce en deux actes, intitulée : Camille et Constance. Gc drame a été représenté à Auteuil, chez les demoiselles Verrière (I ) ; il est tiré de la Courtisane amoureuse, conte de La Fontaine. On sent tout le sel que devait avoir cette pièce en pareil lieu. L'auteur veut la resserrer en un acte, et nous en régaler aux Français.
25. — L’indisposition de mademoiselle Clairon a fait interrompre hier Zaruckma (2). Cette actrice célèbre ne peut éprouver quelque dérangement dans sa santé, que tout le monde littéraire ne s’en ressente. On prétend que la pièce n’est point de son goût, et en général les Comédiens en avaient mauvaise opinion, et ne voulaient pas la jouer. Le succès en est dû à M. Colardeau. Ce jeune auteur, étant un jour allé voir le sieur Le Kain, trouva cette pièce manuscrite dans un coin de la chambre du ctynédien; il demanda ce que c’était: l’acteur lui répondit que c’était une tragédie d’un comédien de province, homme inconnu et d’un certain âge ; qu’il ne doutait pas qu’elle ne valût rien, et que, depuis six mois qu’elle était soumise à son examen, il n’avait pas eu le courage delà lire. M. Colardeau tança vivement Le Kain sur cette négligence, et lui fit sentir combien ce procédé était malhonnête, contraire à toutes les bienséances, et même aux intérêts de la troupe.... Il prit sur lui de faire la lecture de ce drame; il en fut très-content : il engagea Le Kain aie lire à l’assemblée. Le suffrage d’un jeune auteur ne fut pas prépondérant contre les préjugés de cette troupe. La pièce fut encore ballottée longtemps; la jalousie s’en mêla; et ge n’est qu’après avoir trouvé d’illustres protecteurs, que le sieur Cordier est parvenu à se faire jouer. On assure même que le sieur Le Kain et quelques autres ont travaillé de leur mieux pour faire tomber cette pièce à la première représentation. Ef-
(1) Voy. 2G avril 1762.
(2) Tragédie, par Cordier, acteur de province; représentée le 17 mars 1762.
fectivement, plusieurs ont très-mal joué : quant à mademoiselle Clairon, quoiqu’elle fût opposée au succès d’un drame qu’elle n’avait pas goûté, elle a sacrifié son amour-propre à un plus grand amour-propre, et l’on a remarqué dans son jeu tout l’art dont elle est capable, v-
28. — Tout le public voit avec plaisir une ingénieuse gravure de M. de Carmontelle (I), amateur et artiste lui-même : c’est le portrait de M. l'abbé Chauvelin, ce redoutable écueil contre lequel sont venus se briser l’orgueil, l’artuce et la politique des Jésuites. 11 est représenté avec les attributs de la magistrature, tenant en main le livre des Constitutions. On lit au bas ce simple et magnifique éloge: Nonsibi, sed patriœnatiis.
— Quelque plaisant a trouvé la parodie de l’ariette du Maréchal. (2) digne d’être continuée : on y a ajouté les couplets suivants :
Si je suis pauvre général.
Je suis un brave maréchal,
Je sais exposer ma pairie Et braver des miens le mépris.
Lorsque je marche aux ennemis.
Par ma manœuvre je leur crie :
Battu Chaud, j'ai bon dos;
Poisson (3) soutient Soubise ;
La France paiera nos sottises.
J’allais combattre Ferdinand,
Et je le croyais par devant,
Mais il s’est trouvé par derrière.
Pense-t-on qu’un Hanovrien Puisse agir en Italien ?
C’est au-dessus de ma visière.
Battu chaud, j’ai bon dos;
Poisson soutient Soubise ; ^
La France a payé nos sottises.
(1) Carmontelle, né à Paris le 25 août 1717, y est mort le 26 décembre 1806. On a de lui des Proverbes dramatii/ues beaucoup trop nombreux, mais dont quelquesuns sont fort agréables. — 1t.
(2) Voy. 15 mars 1762.
(3) Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour.
A Rosbach le Prussien si lier Pouvait-il jamais espérer ,
Me vaincre en bataille rangée.
Moi qui ne m’y rangeai jamais?
4e m’en épargnai tous les frais.
L’éclair dissipa mon armée.
Battu chaud, j’ai bon dos;
Poisson soutient Soubisc;
La France a payé nos sottises.
Mais revenons à Lulzelberg,
Où je vois triompher CÎievert,
Sans vouloir partager sa gloire;
C’en était fait des ennemis :
Si je marchais, ils étaient pris;
4c lis échapper la victoire.
Battu chaud, j’ai bon dos;
Poisson soutient Soubise ; l.a France a payé nos sottises.
Prince fait pour être chéri,
Soyez heureux et favori,
Mais ne commandez pas l’armée.
Au bien qui vous arrivera Vous verrez qu’on applaudira :
Abandonnez vos destinées.
Tôt, tôt, battez chaud,
Tôt, tôt, bon courage;
Que Broglie finisse l’ouvrage!
— 11 se répand une nouvelle épigramme sur F ré von, qu’on attribue à un homme de la cour (t) ; elle est intitulée la Souris.
Souris de trop bon goût, souris trop téméraire,
Un trébuchet subtil de toi m’a fait raison ;
Tu me rongeais, coquine ! un tome de Voltaire,
Tandis que j’avais là les feuilles deFréron.
31 . — On a joué hier, chez M. le maréchal de Richelieu, 1 Annette et Lubin du sieur Marmontel. Mademoiselle Neissel faisait Annette, et Clairval, Lubin. Cette pièce a eu le plus grand succès.
(I) Cette cpigratnuic est de Guichard. — R.
Ce jour-là même on jouait aux Italiens la pièce de Favart. Ceux qui ont vu les deux, trouvent la première infiniment supérieure. Nous avons lu le manuscrit : il nous parait que le drame du sieur Marmontel est plus ordurier ; il y a un interrogatoire du bailli, qui malheureusement vient après celui du Droit du Seigneur (1). Du reste, on donne la palme aux dcux’auteurs du théâtre particulier.
Avril. — 1. — Voilà une des plus fameuses époques de la république des lettres : les arrêts du parlement se sont exécutés aujourd’hui, et les Jésuites ferment leurs collèges dans le ressort. Les pensionnaires de Louis le Grand sont tous sortis, et ceux qui sont connus sous le nom d'enfants de langue ou d'Arméniens, pensionnés parle roi, ont été mis, jusqu’à nouvel ordre, dans des maisons voisines du collège. On a fait, à l’occasion de l’événement du jour, courir la pasquinade suivante :
«La troupedcSaint-lgnacedonnera mercredi prochain 3t mars 1762, pour dernière représentation, Arlequin Jésuite, comédie en cinq actes, du Père Duplessis, suivie des Faux Bruits de Loyola , par le Père Lainez, petite comédie en un acte. Pour divertissement , le Ballet Portugais : en attendant le Triomphe de Thémis. »
2. — On parle beaucoup d’une chanson faite sur l’abbé de Voisenon et madame Favart, à l’occasion de la pièce d 'Annette et Lubin, qui est mise sous le nom de cette dernière (2). Voici cette plaisanterie (3) :
CHANSON NOUVELLE A I.’ ENDROIT D'i’NE FEMME AUTEUR, DONT LA PIÈCE EST CELLE D’UN ABRÈ.
Il était une femme Qui, pour se faire honneur,
Se joignit à son confesseur :
« Faisons, dit-elle, ensemble
(1) Voy. 7 janvier 1762.
(2) Comédie eu un acte et en vers, mêlée d'ariettes, représentée avec succès au Théâtre-Italien.
(3) Elle est généralement attribuée à Marmontel. Ou uc la trouve -daus aucune édition des Œuvres complètes de son auteur. — R.