‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 17 sur 77 · On a fait l'épigramme suivante sur les Deux Talents · texte numérisé non relu

On a fait l'épigramme suivante sur les Deux Talents

Poëme plat, style commun, - Grands airs bruyants, musique vide ; Pauvre d'Herbain, chétif Bastide, Vos deux talents n'en font pas un .

14. — On débite, imprimé, un Portrait de M, de Voltaire, de deux cents vers environ. 11 paraît que c'est quelqu'un qui, sous le voile de Téloge, a prétendu tourner en ridicule ce gr^nd homme^ quoique Fréron paraisse donner cet écrit comme d'un louangeur de bonne foi. Voici le début :

(i>Cette fable faisait partie d^uue lettre dé Voltaire, dont on trouve un fragment dans la Correspondance littéraire de Grinini, 15 juin 1763. — R.

Je ehantc an mortel exiga Et dont lefréle individu N'a presque point de consistance ; Mais, s'il n'a ni lianctie ni eu, S'il est aussi sec qu'un pendu, Le ciel le fit en récompense D^esprit abondamment pourvu.

Après avoir détaillé les qualités de cet homme universel, Tauteur finit ainsi:

Quand on jouit de l'avantage De réunir tant de trésors,.

H est permis, pour son usage, De n'avoir qu'un petit visage, Point de mollets et peu de corps.

On attribue cet écrit à M. de La VieviUe.

17. — Le SaUl de M» de Voltaire, malgré la défense et la sévérité de la police, est imprimé :

20. — La Faculté de Médecine, ne voulant rien faire avec précipitation, ramasse avec soin tous les faits relatifs à la matière dont le parlement Ta chargée. Elle a écrit dans les cours étran* gères, pour avoir de toutes parts les notions les plus sûres et les plus multipliées sur l'inoculation. Interea patitur justus; c'est-àdire que cette utile pratique reste proscrite : ce que M. le comte de Lauraguais avait prévu^ et ce dont il se plaignait si fort.

25. — Aujourd*hui M. Tabbé Rousseau a prononcé, devant messieurs de l'Académie française, le panégyrique de saint Louis. Le père Elysée, assez fameux prédicateur, a fait le même panégyrique idevant messieurs de F Académie des Sciences et de celle des Inscriptions.

Cette après-midi, on a adjugé le prix d'éloquence à M. Thomas, cet athlète invincible, couronné tant de fois qu'on ne peut nombrer ses victoires Le sujet était VÉlôge de SuUy. MM. Saurin, Dudos et Watelet se sont relevés successivement pour achever la lecture de ce long ouvrage. On a été surpris du ton dogmatique et libre qui y règne : plusieurs endroits sont une satire amère de l'administration actuelle; mais le moyen de louer un ministre.

g 6 MÉMOIRES SECRETS DE RACHAUMONT.

sans critiquer ceux qui ne lui ressemblent pas ! La séance a fini sèchement; M. d'Alembert^ qui est en possession d*égayer TAcadëmie par quelque caricature du jour^ étant encore auprès du roi de Prusse.

26. — Hier, s'est faite l'ouverture du Salon avec toute Taffluence possible. On sait qu'on y expose les différents ouvrages que les peintres, sculpteurs et graveurs de l'Académie veulent y envoyer. La collection de celte année continue à donner une idée de TÉcole française, la seule aujourd'hui de TEurope. Il semble que le public se soit porté plus volontiers en foule vers le tableau de M. Yanloo, Te^résenïejiHes Trois Grâces enchaînées de fleurs par l'Amour, Le coloris en est des plus brillants ; il est nouiTi de peinture. On a trouvé les figures un peu flamandes; on les eût désirées plus svcltes. La Chasteté de Joseph, par M. Deshayes, attire beaucoup d'attention. Les marines de M. Vernet, ses Quatre Parties du Jour, et, en général, tous ses tableaux sont recherchés des amateurs. La Piété filiale, de M. Greuze, se considère avec la plus grande admiration. Enfin, le Prométhée en marbre, de M. Adam; léPygmalion, de M. Falconnet, emportent les suffrages en cette partie.

29. — On répand, dans le public une estampe, gravée il y a plusieurs années^ mais qui était restée dans le plus grand secret : elle a été faite à l'occasion de la démolition qu'on voulait faire de la Colonne Médicis (1). Elle représente Textérieur de cet ouvrage, et la coupe intérieure est perpendiculaire. Dans un coin du tableau, on voit l'ignorance en bonnet d'âne,qui amène à sa suite des pionniers et autres ouvriers prêts à démolir. Au pied de la Colonne se trouvent des sauvages qui se disposent à la

(I) Cette colonne fût ainsi oommée du nom de Catherine de Médieit qui la fit construire dans l'angle d'une cour latérale de V Bâtel delaReine^ depaiiff ôtel de Soissons. Le prince de Carignan, dernier propriétaire de ce monument, étant mort chargé de dettes, ses créanciers obtinrent la permission de le faire démolir pour en Tendre les matériaux. Cette démolition s'opéra pendant les années 1748 et 1749; et la colonne allait y être comprise, lorsque Bachaumont se présenta pour racquérir dans l'intention de la donner à la Ville, à la condition qu'elle serait conservée. On la lui adjugea pour 1500 litres. L'emplacement de l'hôtel fat acquis par les magistrats de la Ville, qui y firent commencer, en 176i, la consstruction d'une Halle aux blés terminée en 1772. La colonne de Uédicis fut conservée, suivant l'intention de Bachaumont, et on la voit encore adossée au mur extérieur de la Halle. -* R.

défendre. Ils supportent les armcis de M. Bignon, alors prévôl des marchands. On sait que ce fut M. de Bachaumont qui s'opposa pour ioi*3 à cette barbarie, ayant acheté le monument. Cette gi'avure, conséquemment très-injurieuse au prévôt des marchands, avait été supprimée : elle reparaît depuis peu, à Toccasion des travaux qu'on fait dans Thôtel de Soissons.

30. — Le discours de M. Thomas continue à faire grand bruit. On assure qu'on avait supprimé déjà plusieurs phrases avant la lecture : on trouve qu'on n'a pas tout retranché. On cite la devise qu*il avait donnée : 0 utinam! On n'a pas voulu la laisser imprimer.

Septembre. — 1 . — La littérature essuie des modes, ainsi que tout le reste. Depuis quelque temps les génies se sont tendus vers la finance et la politique. Les calamités de TÉtat ont fait naître des écrits vigoureux, presque dignes des beaux jours des républiques d'Athènes et de Rome. On y voit la liberté palpitante rendre ses derniers soupirs avec la plus grande énergie. On sent bien que nous voulons parler des belles Remontrances que nos divers parlements ne tressent de faire en ces temps orageux. Celles de Bordeaux ne sont point inférieures à celles de Paris et' de Rouen ; elles enchérissent même et n'approchent point encore, à ce qu'on assure, de celles de Grenoble.

2. — L'ouvrage de M* Thomas fait un bruit du diable, à la cour; les fermiers-généraux surtout s'en plaignent. Malgré les retranchements qu'on assure y avoir été faits par l'Académie, on y trouve encore des choses trop fortes pour des temps où Tadulation et la mollesse ont énervé toute la vigueur des âmes. On est surpris qu'un homme attaché au ministre ait parlé avec tant d'amertume de l'administration moderne. Ce langage ferait honneur au maître, s'il l'avait entendu.

3. — On crie plusieurs arrêts du Conseil, qui suppriment les beaux écrits dont on a parlé. 11 semble qu'on veuille interdire aux parlements la liberté de faire imprimer ces grands morceaux d'éloquence, propres à transmettre dans les mains des paiiiculiers les sentiments mâles et généreux des vrais patriotes. Celui contre Bordeaux est adroit, en ce qu'il donne cet écrit et les autres comme propres à décourager les peuples; et c'est sur ce motif qu'il est fait une défense générale aux imprimeurs de France de dévoiler ainsi les secrets de- la cour et des pai^lements,

sans son approbation. Cet ëcrit^ comme littéraire^ est attribué au sieur Moreau, appelé l'Ayocat des finances.

21. — Le père Gérutti^ Jésuite, âgé de vingt-quatre ans^ le fameux auteur de leur Apologie (t), est à Paris en abbé. 11 part pour Avignon; il travaille à une continuation de son ouvrage. Ses premières visites ont été chez MM. d*Alembert et Duclos; ce qui a fait dire plaisamment à ce dernier, qu'on n'avait rien à craindre .de ce Jésuite; que cette double visite valait une abjuiation.

24. — M. de Lauraguais ayant écrit & M. de Voltaire pour lui faire part de son séjour à la citadelle de Metz, cet auteur a pris la chose en plaisantant.il paraît ignorer dans sa réponse (2) les motifs de la détention de ce seigneur; il le suppose en ce poste comme honoré delà confiance du roi; il le félicite, et ne doute pas que S. M. n'ait reconnu ses talents, en les récompensant aussi honorablement. C'est un persiflage aussi indécent que facile à faire.

Octobre. — 1 . — Garrick, ce fameux acteur et directeur d'un des théâtres de Londres, est à Paris depuis quelque temps. 11 est venu à nos spectacles ; il a fait coifMlssance avec nos acteurs^ sur lesquels il ne s'explique que vaguement et avec des louanges qui indiquent des restrictions. On prétend que mademoiselle Clairon avait pris des leçons de lui pour la pièce de M. Saurin^ auquel cas elle n'a point fait honneur à son maître. Cette tragédie est, sans contredit, celle où elle a le plus mal joué depuis long* temps.

5 . — M. de Malesherbes quitte la présidence de la librairie, au moyen de Texil de M. le chancelier; on ne sait encore qui le remplacera. Il paraît que la littérature ne pleurera pas ce Mécène; on lui rend pourtant la justice d'avoir laissé un cours plus facile que par le passé à la liberté de la presse, sauf les persécutions ultérteures, quand une fois les ouvrages étaient répandus à un certain point.

9. — Il commence à se répandre uti in-i2 en billot, intitulé : r>4r^fm (3). Il a pour épigi^aphe : Parve^mc itmâeo sine me, li-

(1) Apologie générale de VinstihU des Jésuites, 1762, iD-4o, in-8'> et iii-12.

(2) Cette réponse que Wagoière reconnaît avoir été adressée au comte de Lan* raguais par Voltaire, manque dans toutes les éditions de ses Œuvre^. — R.

{3} Rome, aux dépens de la Congrégation de l'Index, 1763. Cet ouvrage est de Tabbé Dtdanreni; auteur du Compère Matthieu. -^ R,

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ber, ibis in ignem (1). On peut sur cette étiquette juger de ce qu'il contient. C'est un ouvrage dans le goût de Rabelais^ un amphigouri où il se trouve des choses excellentes ; il indique beaucoup de connaissances et même [d'érudition de la part de son auteur. En général^ c'est un homme qui en veut beaucoup à TÉcriture sainte^ et qui parodie les différentes histoires des Livres sacrés, d'une façon à les toumel* en ridicule aux yeux de ceux qui ne connaîtraient pas le poison. Aussi, prétend-on que ce livre est d'un ex-Mathurin. On ravait attribué à M. de Voltaire. 13. — On fait un conte assez plaisant pour donner matière à une comédie : en conséquence, nous allons en donner l'extrait. On rapporte qu'à Roye le lieutenant-général faisait la cour à une demoiselle qui paraissait agréer son hommage. Un ofQcier se mit sur les rangs, il ne put effacer le robin. Dans un accès de rage, il le tire à part, lui déclare qu'il faut cesser ses assiduités auprès de la demoiselle, ou se déterminer à se battre. Le magistrat, homme de cœur, lui répond que rien n*est capable de l'intimider : il accepte le défi. Tous deux rendus au champ de bataille, le robin annonce qu'il ne sait point se battre à Tépée, mais qu'il a apporté des pislolets. Il en fait voir deux, donne à choisir au militaire, lui présente ensuite de quoi charger le sien. La préparation faite, il continue d'offrir généreusement à son rival de tirer le premier : celui-ci tire, Tautre tombe ; il le croit mort, va prendre la poste et part. Quelque temps après, il rencontre quelqu'un de l'endroit, qui lui demande ce qu'il était devenu, pourquoi il était parti sans dire mot. « Vous ne savez pas mon affaire, réphque l'officier surpris : c'est moi qui ai tué votre lieutenant-général. — Vous n'y pensez pas, repart en riant le quidam : il est plein de vie ; il vient d'épouser mademoiselle une telle... » Coup de foudre pour le militaire : il voit d'un coup d'œil toute la supercherie ; il reconnaît combien il a été dupe, il finit par en rire, et par avouer son étourderie. Le fait est que le magistrat lui avait présenté des balles artificielles, au moyen de quoi le pistolet n'était que chargé à poudre. Il avait fait le mort, se doutant bien de l'évasion de l'autre, etc.

(i) Oyide.

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