LE SOUFFRIRAS-TU^ PEUPLE ASSEMBLÉ
25. — M. Marmontelaété élu de TAcadémie Française avanthier. Il avait essuyé depuis longtemps plusieurs refus. L'extrême licence avec laquelle il avait parié d'un grand seigneur (\ ) au souper d'une actrice, et la bassesse avec laquelle il avait désavoué ensuite cette satire, contre- balançaient ses talents littéraires. Son ennemi a eu la générosité de finir par le mépriser.
26. — Mademoiselle Mazarelli, cette fameuse courtisane connue par ses aventures et par son procès^ vivait depuis quelque temps avec M. deMontcrif. Elle a puisé dans le sein de cet académicien un goût pour la belle littérature. Elle s'est évertuée en conséquence. Elle a^ait concouru pour le prix de l'Académie, et son discours paraît imprimé. Il est sans doute trèsrbon pour une femme djB cette espèce ; mais son Éloge de SuUy est d'un pinceau, mort et sans vigueur. Quoiqu'il y ait apparence que son Anacréon y ait mis la main, on n'y retrouve aucun trait mâle qui- caractérise le génie nécessaire pour une production de cette espèce. Il est vrai que M. de Montcrif, plus délicat que nerveux, n'a jamais que sacrifié aux Grâces.
27. — On répand un bon mot du roi, que Sa Majesté peu avoir dit de très-bonne foi, mais qu'a relevé la malignité des courtisans. Lorsqu'il a été question de remplacer M. de Bougainville, le roi en parlait à quelques seigneurs, et demanda si ce serait M. Thomas. « Non, sire, répliqua M. de Bissy qui était présent, il ne s*est pas mis sur les rangs, car il ne m'est pas venu voir. — C'est qu'il ne vous croyait pas de l'Académie, » reprend Sa Majesté; et les courtisans de rire.
Décembre. — l. — Voici ce que nous recueillons concernant
(1) Le dacd*Aumont. — R.
»6 MEMOIRES SECRETS DE BÂCllÂtJMONT.
M. de La Harpe et Bur quoi il parait qu'on peut se fonder. M. de La Harpe est ûls d'un porteur d'eau et d'une ravaudeuse^ un enfant trouvé enûn^ qui, ayant eu occasion d'être connu de M. Asselin, principal du collège d'Harcourt, fut reçu comme pensionnaire, sans payer pension. M. Asselin, homme de mérite, et connu par de très-bonnes productions, se fit un plaisir de cultiver le mérite naissant du jeune de La Harpe. Celui-ci répondit à ses soins, et s'est distingué d'une façon supérieure ; il a remporté presque tous les prix de l'Université. La satire est la première qualité qui se développe ordinairement dans un jeune poète. Celui-ci l'exerça d'une façon indécente envers ses maîtres, et même envers M. Asselin. Il trouva le secret de faire imprimer une pièce en vers où il s'égayait sur le compte de ces messieurs. M. Asselin, moins piqué pour ce qui le concernait, que jaloux de réprimer une licence qui pouvait faire tort à son pupille, obtint du lieutenant de police^ qu'il fût mis au Fort-4'Évêque; ce qui a été exéciAé. Il a depuis fait de^ héroïdes; elles ont eu un médiocre succès. On a surtout trouvé très-mauvais que dans une préface il ait décidé impérieusement du mérite de tous les auteurs anciens et modernes. 11 semble s'être corrigé de puis d'une morgue qui ne va point à un auteur naissant. 11 a changé de ton dans sa lettre à M. de Voltaire (i).
2. — La littérature vient de perdre M. l'abbé Prévost, mort il y a quelques jours subitement, en allant à une maison de campagne qu'il avait près de Chantilly. On doit regretter cet auteur estimable. Ses productions feront longtemps les délices des cœurs sensibles et des belles imaginations.
5. — Le sieur Moreau, connu par son Observateur EolkmdaiSy et qui depuis a fait bruit par différentes lettres écrites aux parlements au nom du chancelier (2), vient d'être gratifié par le roi d'une charge de conseiller à la cour des Aides et chambre des Comptes d'Aix en Provence. Sa Majesté paie jusqu'aux frais de réception. Il est, en outre, depuis plusieurs années, avocat des finances, charge dont il retire des honoraires considémbleSi
6. — ^ Oïi avait vu jusqu'à présent avec surprise que le célèbre
(1) Cette lettre, dans laquelle La Harpe rend hommage au génie de Voltaire, pafut à la suite de la tragédie du Comte de "Warwick. («) Voy. 12 septfemWe 1763;
Rameau hû fût pas décoré du cordon de Saint-Michel^ honneur accordé aux gens qui s'illustrent dans les arts. Le plaisir que ses opéras ont fait à Fontainebleau, dans le dernier voyage^ a renouvelé l'indignation publique sur un oubli aussi injurieux. L'honneur que hii a fait le roi de lui témoigner combien il avait été satisfait de sa musique^ a enfin ouvert les yeux. Sa Majesté a ordonné qu'on lui expédiât des lettres de noblesse dont elle fera tous les frais. 11 doit être aussi décoré du premier cordon qui sera vacant.
10. — Fréron, auteur de ÏJnnée littéraire, a été arrêté avanthier après midi^ par ordre de M. le duc de Ghoiseul^ et conduit auForl-FÉvêque. C'est pour avoir inséré dans son journal;» n® 34, il y a quinze jours^ une lettre k. lui adressée sur une famille d'Alsace, en roufe pour se rendre à Rochefort, et passer à Cayenne, arrêtée dans sa marche le 17 du mois dernier par te plus excessive misère, qu'un citoyen généreux a soulagée. Cet acte d'humanité rendu public n'a pas été vu du même œil à la cour; on en a fait un crime politique à l'éditeur. M. le duc de Choiseul, étant à table, entend parler de cette feuille : « Ce gueux, s'écrie-t-il, s'avise de parler de Cayenne ! Qu'on m'apporte le n° 34. » On lui lit l'endroit. « 11 couchera au Fort-l'Évêque! n s'écrie de nouveauté ministre courroucé. On ne doute pas (|be M . Thomas n'ait couvert sa vengeance sous le voile du bien public.
15. —Fréron a été élargi hier. Il avait écrit une lettre à M. de Choiseul, où il lui représentait d'une façon pathétique combien peu il avait lieu de s'attendre à un traitement aussi injuste de la part d'un ministre qui l'avait honoré de sa protection. Le ministre a répondu avec détail, en cherchant à justifier sa conduite, et en donnant à entendre quel crime politique c'était de dévoiler ainsi les négligences et l'inattention du ministère. Il a paru même révoquer en doute la vérité du fait conté par Fréron. lia fini par dire qu'il verrait M. de Sartines, et qu'il lui procurerait son élargissement. Fréron a riposté, et, en récriminant ^lu" les imputations de M. le duc^ il lui a donné à entendre qu'on abusait étrangement de sa crédulité et de sa confiance^ Toute celte correspondance est des plus risibles ; elle est aussi indécente d*une part que de l'autre^
20. — Le Caleçon des Coquettes du jour; La Haye> 1763, io-8*. Cet ouvrage ordurier se désigne assez par son titre, et ne mérite pas une plus grande analyse.
21 . — L'histoire arrivée en ÂngleteiTe à M. d'Éon de Beaumont (1) donne lieu de faire des recherches sur son compte, et voici ce qui en résulte. 11 passe pour avoir été employé dans les négociations de la paix plutôt par intrigue que par véritable choix du ministère. Sa première mission en Russie a été celle d'Un spadassin. Le grand-duc voulait un maître d'armes : on choisit M. d'Ëon, qui avait ce talent, dans la confiance qu'il ménagerait le retour d'un ministre de France à Saint-Pétersbourg. Ce qu*on avait prévu arriva; il slnsinua dans l'esprit du grand* duc, fut de ses parties de plaisir; il fit entrevoir que la France enverrait volontiers un ambassadeur 11 fut secrétaire d'ambassadeur, et enfin d'ambassade. On lui donna un brevet de capitaine de dragons. Dans cet intervalle, il publia quelques écrits sur le commerce, dont il se fit honneur. Us pouvaient en faire à son auteur, mais il n'était que prête-nom, à ce qu'on prétend. On veut que ces écrits soient de son oncle et de M. Du* pin, qui n'ont pas voulu réclamer. Quoi qu'il en soit, il était comblé de grâces, avait deux mille écus de pension, le titre de ministre plénipotentiaire, et la croix de Saint-Louis, lorsqu'il a eu une rixe en Angleterre, chez le lord Halifax, contfe un Français, M. de Vergy, à l'occasion de la paix dernière, que ce dernier prétendait honteuse, et qu'il a soutenue nécessaire. M. de Guerchy, ambassadeur, ayant voulu interposer son autorité, M. d'Éon n'en a tenu compte; ce qui l'a obligé à porter des plaintes à la Cour de France. Depuis, M. d'Ëon a passé dans la cité de Londres, et, malgré toutes les réclamations du ministère, il est inviolable. Le roi d'Angleterre ne peut le faire enlever de son asile. Il était important de conter une anecdote toute politique, mais qui regarde un homme de lettres.
(I) Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée d'Éon de Beaumout, né à Tonnerre le 5 octobre 1728, mort à l^ondrcs le 21 mai 1810. Les aventures et les nombreux écrits de ce singulier personnage contribuèrent encore moins à sa célébrité, que le \f^Àe mystérieux dont sou véritable sexe fut si longtemps enveloppé. Comme tout devait être bizarre dans sa destinée, on a remarqué d^étranges con-. tradictious sur les registres de la paroisse où il reçut le baptême ; on y lit : a Né d'hier... a été baptisée par nous, » etc. — R.
23? — M. Fabbé de MarSy vient de mourir. Il avait été Jésuite, et s*étaii distingué alors par plusieurs poésies d'un élégance, et d*un goût exquis. Il é^it sorti de cet ordre d'une façon assez désagréable^ et il en courait de très-mauvais bruits (\), Il a fait, depuis, plusieurs atitres ouvrages, entre autres l'Analyse raisonnée de Bayle, qui a eu \& honneurs de la brûlure , et toutes les censures cumulées des Facultés de théologie , de la Sorbonne, et des évoques.