‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 20 sur 77 · GENÈVE · texte numérisé non relu

GENÈVE

Rousseau, prenant toujours la nature pour mattre,

Fut de l'humanité l'apôtre et le martyr ;

Les mortels, qu'il voulait forcer à se connaître,

S'étaient trop avilis pour ne pas l'en punir.

Pauvre, errant, fugiUf et proscrit sur la terre,

Sa vie f ses écrits servit de commentaire.

La Ûère vérité dans ses hardis tableaux

Sut en dépit des grands montrer ce que nous sommes.

Il devait de nos jours trouver des échafauds ;

Il aura des autels, quand il naîtra des hommes !

(1) Il avait, selon Voltaire, estropié par ses énormes talents un enfant charmant de la première noblesse du royaume (le prince de Guéméué). Dans une lettre, en partie inédite, qu'il adressa le 16 mars 1765 à d'Alembert, Voltaire raconte le même fait en termes beaucoup plus énergiques, qu'aucun éditeur n'avait osé reproduire, avant que Beuchot eut admis cette curieuse lettre dans sou édition.

30. — On a donné aujourd'hui Turcaret. On remarque cet événement par rapport à la pièce de la Confiance trahie, supprimée avantrhier comme injurieuse aux ânanciers.

31. — Il court un Noël très-piquant sur différents personnages de la cour.

Sur Pair : Tous les bourgeois de Chartres.

De Jésus la naissance -

Fit grand bruit à la cour :

Louis en diligence

Fut trouver Pompadour :

« Allons voir cet enfant, lui dit-il, ma mignonne, — Eh! non, dit la marquise au roi, Qu'on l'apporte tantôt chez moi :^

Je ne vais voir personne.

Cependant la nouvelle

Gagnant de tout côté,

Le fils de la Pucelle

De tous fut visité.

D'arriver des premiers, un chacun se dépêche. Le roi, la reine et leurs enfants.

S'en vont tous, chargés de présent^'.

L'adorer dans la crèche.

Les chanceliers de France,

Car il s'en trouva deux (1).

Pour droit de préséance

Eurent dispute entre eux :

« C'est à moi, dit Maupeou, qu'est la chancellerie: Qui pourrait me la disputer ?

On sait que j'ai, pour l'acheter,

Vendu ma compagnie. »

Doué d'un esprit rare, Mais mordant comme un chien, Près des gens à simarre Où aperçut d'Ayea:

« Pourquoi donc, Messeigneurs, dit-il, entrer en lice? Grâce au conseil sage et prudent,

(1) Laïuoignon et Maupeou. Le premier était exilé.

Entre vous deux tout incident Est Bau<^ par un vice {])•»

Rempli de son mérite,

Entrant le nez au vent,

Choiseul parut ensuite,

Et, d'un ton turbulent, Ois sans aucun égard : « Changeons cette cabane ! Je veux culbuter tout ici ; Je réforme le bœuf aussi,

Et je conserve l'àne. »

En sa simple manière

Joseph dit à Praslin :

c Défendez ma chaumière

Contre votre cousin.

Au moins» de son projet que Teflèt se retarde; Songez que je suis étranger, Et que, devant me protéger,

La chose vous regarde ? «

Praslin dit : c Toute affaire

Est de Tbébreu pour moi ;

Ils m'ont au ministère

Mis sans savoir pourquoi.

Ainsi je n'y fais rien, que porter la parole: Le duc et sa sœur règlent tout ; Mais d'elle vous Tiendrez à bout

Avec quelque pistole. »

Ne se sentant pas d'aise, Bertin dit en entrant :

c Qu'on me donne une chaise.

Je veux bercer l'enfant.

Je suis ministre en pied, mais je n'ai rien à faire; Et podr occuper mon loisir.

Seigneur, je compte vous offrir Mon petit ministère. »

N'ayant de confiance Qu'au poupon nouveau-né,

{i) Voy. 11 novembre 1703.

De L'Averdy s*avance D*un air tout consterné, • Disant : c Puisque d'un mot vous levez tout obstacle, Jésus, je me livre à vos soins :

Pour subvenir k nos besoins II me faut un miracle.»

Courtisan sans bassesse, Citoyen vertueux, D'Estrée fendit la presse.

Et dit au roi des cieux :

« Veillez sur ma patrie, elle m'est toujours chère : Au Conseil, sans ménager rien, Tous mes avis tendent au bien, Mais on ne lés suit guère. »

Nivernois prit sa place, Apportant deux bouquets De lauriers du Parnasse, D'olives de la Paix; Puis, d'un air gracieux, à Jésus il les donne. L'Enfant dit : « Je reçois ce don-, Mais c'est pour orner votre front D'une double couronne. »

Dans un coin de l'étable.

Entendant du débat.

Quelque homme charitable Vint mettre le holà.

Gfétait le Beaufremont, venu de sa province. Pressant un page à Melchior (1), Qui refusait cent louis d'or De cet aimable prince.

En coudoyant la foule, Le marquis de Puysieux A grand'peine se coule Auprès du Fils de Dieu; Pour regarder l'Enfant : ayant mis ses lunettes « Enfin, dit-il, je vois le cas :

Pourtant la nouvelle n'est pas Mise dans ma Gazette. »

(t) Un des trois mages.

Richelieu, plein de grâce,

Apportait au poupon.

Des vers dignes d'Horace,

Et du miei deMahon.

Enchanté de le voir, à l'entendre, on s'arrête : Mais voyant Marie, à l'instant 11 laisse là son compliment,

Pour lui conter fleurette.

Lugeac, pour toute antienne Dit d'un ton imprudent :

« Faut à la prussienne Élever cet enfant ; Il aura, comme moi, le cœur impitoyable. » Joseph dit, en bouchant son nez :

« Mon beau seigneur, quand vous parlez, Vous infectez l'étable.

Écumant de colère,

Lugeac vit en sortant

L'amour du militaire,*

Monteynard et Brehan; Avec eux Taj^ru se tenait à l'entrée : « Approchez-vous, leur dit Jésus, Vous serez toujours bienvenus,

Ici comme à l'armée. »

Un certain Surlavilie,

Espèce de commis.

Se trouvant à la file,

D'un air bas et soumis, Dit : « Jésus, vous voilà dans un pauvre équipage ! Mais je suis né plus indigent, J'ai fait fortune sans talent :

Jésus, prenez courage. »

Un homme d'Importance,

C'était monsieur Dubois,

Fort bouffi d'arrogance,

Dit , en haussant la voix :

« De ma visite ici, Seigneur, tenez-moi compte ; Car, à ma porte, plus d'un grand Vient se morfondre en attendaïit ,

Sans en rougir de honte.»

Du fond de la masure,

On voit dans le lointain

Une courte figure ;

C'était Saint-Florentin:

« Il me fait, dit Joseph, une peur effroyable ; Dans ses mains je vois un paquet ; C'est quelque lettre de cachet

Pour sortir de rétable. »

Sur son abord sinistre.

On ne se trompait pas :

« Je viens, dit le ministre.

Pour un très- fâcheux cas ; La Cour vous a donné TÊgypte pour retraite: Au roi cet exil a déplu ; Mais la mai-quisel'a voulu...

Sa volonté soit faite ! •

JiiNviER. — 4. — On a fait deux nouveaux couplets à joindre aux autres (1) :ils sont sur un air différent, sur celui : Or, dites-nous, Marie.

Dumesnil, de Grenoble, Arrive avec hauteur ; Quoi qu'il ne soit pas noble Il fait le grand seigneur.

La Vierge le regarde, Et Joseph dit tout bas:

« Dites-lui qu'il nous carde Un petit. matelas. »

Fitz-James vient ensuite^ Et dit : « De par le roi.

Que TEnfant et sa suite Restent chacun chez soi .

(1) Voy. 31 décembre 1763.

JANVIBR 1764. f05

Si c'est une sottise, Le roi s'en cliargera, Et pour qu'on l'autorise, Mon Corps (i) s'assemblera.

6. — L'auteur de Y Anti- financier a été arrêté avant-hier; il se nomme Darigrand. L'imprimeur^ nommé Lambert^ a été aussi mis à la Bastille. On prétend que le premier n'est qu un prêtenom.

9. — Théâtre et Œuvres diverses de M, de Sivry. On est d'abord étonné de voir le nom d'un auteur qu'on ne croit pas connaître^ à la tête de plusieurs ouvrages dont on a quelque réminiscence : point du tout , c'est M. Poinsinet qui^ reniant ce nom comme de mauvais augure^ se contente de celui de Sivry. Une Yeut point être confondu avec son cousin (2). 11 n'a pas peu contribué lui-même à jeter un grand ridicule sur son nom, qui s'étendra jusque sur celui de Sivry.

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