‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 2 sur 77 · II PREFACE · texte numérisé non relu

II PREFACE

autant d'exemplaires qu'elle voulut en acheter sous le manteau.

Voici le titre de la première édition et de toutes celles (dix peut-être) qui la suivirent de près : Mémoires secrets pour servir à l'histoire delà République des lettres en France depuis MDCCLXII jusquànos jours, ou Journal d'un Observateur y contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle ; les relations des assemblées littéraires ; les notices des livres nouveaux y clandestins, prohibés; les pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose ou en vers ; les vaudevilles sur la Cour; les anecdotes et bons mots ; les éloges des savants, des artistes y des hommes de lettres morts, etc. Ce titre piquant avait été donné aux Nouvelles à la main de 6achaumont, par l'éditeur anonyme, qui publiait en môme temps un ouvrage analogue, intitulé : ^Observateur anglois ou Correspondance secrète entre milord AU' eye et milordAlV ear(Londres, 1777,4vol. in-i2). Cet éditeur, cet observateur anglais, ce continuateur de Bachaumont n'était autre que Mathieu-François Pidansat de Mairobert, ancien secrétaire du roi, secrétaire des commandements du duc de Chartres, et censeur royal. Il possédait le manuscrit du Journal de Bachaumont ou du moins la dernière partie du manuscrit, depuis le i" janvier 1762 jusqu'à la mort de l'auteur en 1771, et il avait eu l'idée de reprendre ce journal et de le continuer sur le môme plan. Pidansat de Mairobert et Ba* chaumont étaient l'un et l'autre fidèlement attachés à la secte des Philosophes, des Encyclopédistes et des Patriotes.

La préface, que Pidansat de Mairobert a mise en tôte de

DE l'éDITBUR. lU

la première édition des Mémoires $ecreUy explique le but de ces Mémoires et en précise le véritable caractère avec beaucoup de justesse. Cet Avertissement des éditeurs mérite d'être conservé, et nous le citerons ici presque en entier ; car on n'a jamais mieux jugé l'ouvrage de Bachaumont.

« L'invasion de la philosophie dans la. République des lettres, en France, est une époque mémorable par la révolution qu'elle a opérée dans les esprits. Tout le monde en coûDait aujourd'hui les suites et les effets. L'auteur des Lettres persanes et celui des Lettres philosophiques en avaient jeté le germe ; mais trois sortes d'écrivains ont surtout contribué à le développer. D'abord, les EncyclopédisteSy en perfectionnant la métaphysique, en y portant la clarté, moyen le plus propre à dissiper les ténèbres dont la Théologie l'avait enveloppée, ont détruit le Fanatisme et la Superstition. A ceux*<îi ont succédé les Economistes : ^'occupant essentiellement de la morale et de la politique pratique, ils ont cherché à rendre les peuples plus heureux, en resserrant les liens de la société par une com- . munication de services et d'échanges mieux entendue, en appliquant l'homme à l'étude de la Nature, mère des vraies jouissances. (|pfin, des temps de troubles et d'oppression ont enfanté les Patriotes^ qui, remontant à la source des lois et de la constitution des gouvernements, ont démontré les obligations réciproques des sujets et des souverains, ont approfondi l'histoire et ses monuments, et ont fixé les grands principes de l'administration. Cette foule de philosophes qui se sont placés comme à la tête des diverses parties de la littérature a principalement paru après la

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destruction des Jésuites : véritable point où la Révolution a éclaté.

« n était sans doute bien essentiel d'en marquer les progrès, d'en saisir les circonstances, d'en recueillir les dé^ tails les plus particuliers. C'était l'objet de l'Observateur dont nous publions le Journal. Il accumulait ainsi les matériaux propres à ^'histoire complète d'un pareil événement. On sait combien M. de Bachaumont était renommé pour ses connaissances multipliées et pour son goût exquis. II présidait aux conférences académiques tenues chez une femme d'esprit ^, faisait depuis plus de quarante ans son unique occupation de tout ce qui se passait dans Paris de capable d'exciter l'attention. On y rédigeait un Journal, d'où il avait extrait les détails convenables à son entreprise. Mais, indépendamment de cette utilité particulière, il faut avouer que rien n'est plus commode, ni plus agréable, que de retrouver sous un même point de vue ce qu'il faudrait chercher dans une multitude fatigante et souvent ennuyeuse d'ouvrages périodiques. D'ailleurs , outre le travail commun avec tous, le rédacteur en avait un autre, plus rare et plus précieux : c'est un choix d'anecdotes qu'on ne rencontre nulle part et^ font le métule intéressant de sa collection; sans parler d'une multitude de pièces secrètes, que ses liaisons très-étendues le mettaient à même de se procurer.

«Quant aux notices des écrits nouveaux, des pièces de théâtre, des assemblées littéraires, elles sont encore distin-

i .Madame Doublet, très- connue en France et chez les Étrangers.

(Note de Tédit. des Mémoires secrets.)

DE l'Éditeur.

guëes par une précision unique, et surtout par une impartialité qu'on attendrait en vain d'un critique affiché pour tel. Celui-ci ne visait ni au lucre, ni à la renommée ; ne parlait que d'après son sentiment intime; il n'était d'aucun parti, d'aucune cabale, et rien ne pouvait l'empêcher de consigner son jugement dans.toute son intégrité. »

Pidansat de Mairobert ne publia pourtant qu'un extrait du manuscrit de Bachaumont, manuscrit qui fournit plus tard les matériaux de plusieurs suppléments insérés successivement dans les volumes postérieurs au treizième, le dernier que Mairobert ait fait paraître avec la continuation du Journal jusqu'à la fin du mois de mars de l'année 1779. Ce fut le !•' avril de cette année-là qu'il se suicida dans un bain, en s'ouvrant les veines avec un rasoir et en se tirant un coup de pistolet au cœur. Cette mort tragique, qui fit grand bruit dans la société aristocratique de Paris, eut pour cause un profond dégoût de la vie plutôt qu'un désastre de fortune.

Après lui. Moufle d'Angerville se chargea de la suite des Mémoires secrets, qui s'augmentèrent chaque année de deux volumes consacrés àl'histoire de l'année précédente et contenant, en outre, des additions plus ou moins étendues pour toutes les autres années depuis 1762. Ces additions étaient empruntées, en général, aux manuscrits de Bachaumont et de Pidansat de Mairobert, lesquels étaient alors dans les mains du nouvel éditeur. Nous ne savons pas quel a été le sort du manuscrit de Bachaumont ; quant au manuscrit de Pidansat de Mairobert, qui forme plusieurs volumes in*4 et dont la moitié reste encore inédite, il est au-

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jourd'huî à la Bibliothèque Mazarine. Nous espérons qu'on le publiera intégraiemenf .

L'Avertissement du libraire , placé au commencement du quinzième volume Aes Mémoires secrets^ ne laisse pas de doutes sur Torigine des suppléments, qui sont ajoutés dans la plupart des volumes suivants : « Lorsque cet ouvrage parut pour la première fois, dit le libraire, la crainte qu'il ne fût trop volumineux m'avait fait supprimer beaucoup d'articles, croyant qu^ils ne causeraient point un vide et que le surplij^s n'en paraîtrait que mieux rempli ; mais plusieurs de mes lecteurs se sont- aperçus de cette soustraction et s'en sont plaints. Ils ont trouvé que le principal mérite caractéristique de cette collection, consistant dans une chronique exacte et non interrompue, il en résultait un défaut qu'ils m'ont invité à corriger; ce que je ne crois pouvoir mieux exécuter qu'en rétablissant les^ notices retranchées : leur transposition^ au moyen de la méthode des auteurs de dater tous les faits, n'est que désagréable au coup d'œil, et j'ai cru plus honnête de compléter ainsi l'ancienne édition, en épargnant au public les frais de l'acquisition d'une nouvelle.

« Ce qui m'a rendu plus scrupuleux dans le rétablissement, c'est l'observation aussi que tel article nul, ce semble, soit par sa brièveté, soit par son annonce, devenait nécessaire pour l'intelligence ou l'éclaircissement d'autres plus intéressants, qui se trouvaient plus loin ; chaîne que tout le monde ne remarque pas et qui n'en est pas moins réelle et sensible à ceux qui lisent avec attention et suivent la série des événements.

DE L'IdITBUR. Vil

«Les lèeteurs oe seront pas fftchés sans doute de rencoDtrer d'autres articles omis par une raison contraire, comme trop forts, ou trop piquants. Les ménagements qui devaient alors avoir lieu ayant cessé, rien ne m'empêche de communiquer ces anecdotes curieuses aux amateurs. »

Ces suppléments, qui servaient à grossir les volumes, permirent de pousser la collection jusqu'au trente-sixième tome, sans aller au delà de Tannée i 787, de telle sorte que les vingt derniers volumes ne comprennent que huit années entières, outre les suppléments. Il Êaut dire que le continuateur de Bachaumont et de Pidansat de Mairobert, loin d'imiter la concision et la vivacité de ses devanciers, s'abandonnait à toute la prolixité de son style et ne craignait pas d^^intercaler, dans la série quotidienne des faits, un amas de longues citations, d'analyses fastidieuses, de détails arides ou insignifiants. C'était sans doute pour obéir à la spéculation du libraire, que Moufle d'Angerville multipliait les volumes qui s'arrêtèrent tout à coup, lorsque la cariosité du public se fut lassée et découragée. Le moment, il faut l'avouer, n'était plus favorable aux mémoires secrets : la liberté de la presse avait pris son essor et elle se jetait déjà dans tous les écarts d'une licence effrénée. L'œuvre de Bachaumont n'avait plus de raison d'être sous le régime delà Révolution de 1789.

Ainsi, comme nous venons de l'exposer, il y a dans les Mémoires secrets trois parties absolument distinctes^ qui font, à vrai dire, trois ouvrages différents, rédigés par trois auteurs, chez lesquels la communauté des opinions, au point

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