‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 33 sur 77 · CHANSON SUR MOLE ET MADEMOISELLE CLAIRON · texte numérisé non relu

CHANSON SUR MOLE ET MADEMOISELLE CLAIRON

Sur l'air : Tôt, tâi^ tôt, battes chaud.

Le grand bruit de Paris, dit-on, Est que mainte femme de nom Quête pour une tragédie.

Où doit jouer laFrétillon, Pour enrichir un histrion.

Tous les jours nouvelle folie!

Le faquin^

La catin,

Intéresse Baronne, marquise et duchesse.

Pour un fat, pour un polisson.

Toutes nos dames du bon ton

Vont cherchant dans le voisinage.

Vainement les refuse-t-on ; ^

(<} Ce couplet est altriliué au roi.

Pour recevoir enoor Clairon, Dans Paris elles font tapage.

La santé

De Mole

Les engage:

Elles ont grand cœur à l'ouvrage.

Par un excès de vanité, La Clairon nous avait quitté, Et depuis ce temps elle enrage Et sent son inutilité ; Comptant sur la frivolité, Elle recherche le suffrage

Du plumet,

Du valet.

Quel courage Pour un aussi grand personnage !

Le goût dominant aujourd'hui Est de se déclarer l'appui De toute la plus vile espèce.

Dont notre théâtre est rempli.

Par de faux talents ébloui, A les servir chacun s'empresse.

Le faquin,

La catin,

Intéresse Baronne, marquise et duchesse.

Mole plus brillant que jamais Donne des soupirs à grands frais, Prend des carrosses de remise.

Entretient filles et valets :

Les femmes vident les goussets Même des princes de TÊglise (I ) ;

Pour servir

Son plaisir,

La sottise !

Elles se mettraient en chemise.

Assignons, par cette chanson.

De chacun la punition :

(1) Voy. 13 janvier 1767.

FEVRIER 17li7. 199

Pour ses airs et son indéoeace, D'abord à Mole le bâton; Ensuite, pour bonne raison, Co/nme une digne récompense,

A Clairon

La maison

Ou la cage Que Ton doit au libertinage.

10. — Le sieur Mole a fait aujourd'hui sa rentrée au Théâtre Français, dans la Gouvernante. L'affluence a été des plus nombreuses. Cet acteur est entré en scèoe, incertain s'il ferait un compUment ou non. Le public l'ayant accueilli par les applaudissements les plus nombreux et les plus réitérés, il s'est avancé sur le bord du théâtre et a harangué le public en deux ou trois phrases, dites à voix basse et du ton le plus entrecoupé et le plus modeste : les battements de mains ont recommencé, et il a très-bien joué.

On critique beaucoup cette impudence en présence de madame la princesse de Lamballe, qui était venue au spectacle in fiocchi, et avait été annoncée.

11. — La littérature vient de perdre l'abbé Goujet (1), fameux par ses compilations, son supplément au Dictionnaire de Moréri, ^^^ Bibliothèque Française, sans compter une immensité d'ouvrages de piété dont le détail serait fort long. 11 était plus érudit que bon écrivain. •

12.-.- La fameuse représentation, tant annoncée, en faveur de Mole, doit s'exécuter sur le théâtre de M. le baron d'Ësclapon, faubourg Saint-Germain. Les deux pièces qu on jouera sont Zel- ^re (2) et l'Époux par supercherie (3). On compte sur six cents billets. Cette souscription a reçu beaucoup de contradictions. 11 ^ incroyable avec quelle fureur quelques femmes de la cour ^ont une affaire capitale de cette misère et forcent tous leurs ^isàboursiller!

^^ — Le fameux QuinauU Dufresne, tant regretté au Théâtre

1»! Mort le l«r février 1767. U était ne le 19 octobre 1697. (ï) Par de BeBoy.

t3) Par de Boisay.

Français, et dont on avait peine à oublier la perte, est moi1 ces jours-ci.

19. — Jamais assemblée n'a été plus brillante que celle d'hier^ à la représentation de Zelmire et de V Époux par supercherie, au proût de Mole. Cet acteur n'a pas eu les suffrages auxquels il s*attendaif y et mademoiselle Clairon n'a pas été enivrée d*encens autant qu'elle devait l'espérer. On compte que l'histrion aura eu vingt-quatre mille livres de bénéfice.

20. — On parle, depuis quelque temps, d'un nouvel ouvrage très-rare, intitulé la Sabbatine. Cest une satire contre madame Sabbatin, maîtresse de M. de Saint-Florentin, aujourd'hui marquise de Langeac. Bien des gens révoquent en doute Texistence de ce liM'e.

21. — Le roman moral et politique de M. Marmontel^ intitulé Bélisaire, a excité du tumulte. La Sorbonne a cru devoir s'élever contre le chapitre XV, qui parle de la tolérance. Sur ses vives représentations, le livre vient d'être arrêté. Le privilège, dont il était revêtu, doit être cassé. L'archevêque de Paris se dispose à tonner contre les maximes de l'auteur, par un mandement, et la Faculté de Théologie va les proscrire par une censure publique. Moins d'éclat eût peut-être produit un meilleur effet, car le plus méchant livre proscrit en devient plus recherché.

22. -^ On parle beaucoup du luxe généreux du sieur Mole. H a employé les vingt-^quatre mille livres de bénéfice, que lui a rendues la représentation tant annoncée, à acheter des diamants à sa maîtresse.

23. — Le singe de Nicolet est toujours à la mode. On vient de lui faire parodier fort ingénieusement la maladie de Mole, ettous les ridicules qui s'en sont suivis. 11 parait, sur le théâtre, en bonnet de nuit et en pantoufles, joue le moribond, et cherche à exciter la commisération publique.

26. — La tempête contre M. Marraontel commence à se calmer de la part de M. l'archevêque, auquel ce disciple très-docile ^ promis telle rétractation qu'il voudrait : de faire la profession de foi la plus caractérisée; de signer la Constitution, le Formulaire, etc.

FEVllIER 1767. «01

M. Bret^ le censeur de cet ouvrage^ n'en a pas moins perdu sa place elsa pension (I).

28. — Un grand schisme s'élève à l'Opéra, et Timportance des personnages exige qu*on tienne registre de celte anecdote. Madame Larrivée, toujours amoureuse de son mari, s^est trouvée surprise d'une galanterie qu'elle n'avait pas lieu d'espérer de sa part. Furieuse, elle l'accable des plus sanglants reproches, veut remonter à la source de cette perfidie. Larrivée se trouve d'autant plus confondu, qu'il est obligé d'avouer une infidélité : il convient qu'il a eu les faveurs de mademoiselle Fontenet, autre dame de l'Opéra, très-respectable et appartenant à M. le duc de Grammont, d'ailleurs amie très-intime de madame Larrivée. La colère de celle-ci redouble, en se voyant également dupe de l'amour et de l'amitié. Elle va à FOpéra: mademoiselle Fontenet menant à elle pour la caresser, elle la repousse avec horreur et Tapostrophe desépithètes les plus infâmes. Mademoiselle Fontenet témoigne son étonnement, demande une explication : on re> double les injures, et on lui dit de s'examiner, et on la laisse en proie à sa douleur et à ses remords. Après le spectacle, mademoiselle Fontenet, outrée, n'a rien de plus pressé que d'écrire à son amie, de lui demander raison d'un procédé si nouveau et de déclarer l'innocence la plus complète. Le mari était présenta la réception de cette lettre. L'offensée la lui donne à lire : a Qu'avezvous à répondre? dit-elle. — Je vais le faire de la bonne encre ! réplique-t-il. » En effet, il riposte de la façon la plus outrageante à mademoiselle Fontenet. Celle-ci a recours à M. le duc de Grammont. Ils vont trouver les directeurs de TOpéra. Mademoiselle Fontenet expose ses griefs; prétend avoir à Se plaindre non-seulement de la calomnie de M. Larrivée, relativement à sa prétention d'avoir couché avec elle, mais de pousser l'infamie Jusqu'à l'accuser d'une maladie honteuse qu'elle n'a jamais connue. Son amant appuie fortement ses plaintes : il y ajoute les siennes, l^es directeurs trouvent le cas des plus importants, et ils sont d'avis d'en référer au ministre. L'affaire portée devant lui, M. le comte de Saint-Florentin ordonne que, conformément à la demande de mademoiselle Fontenet, le sieur Pibrac et son con-

(i; Voy. 10 avril 1767.

'%a2 BIEXOIRES SECRETS DE BAGUAUMONT.

frère se transporteront chez cette deinoiselley pour en faire la visite ; ce qui a dû être exécuté aujourd'hui. La demoiselle attend une vengeance éclatante , et ne demande rien moins qu'une réparation authentique de la part du calomniateur. Sur ces entrefaites, madan^e Larrivée, dans Taveuglement de sa fureur, a écrit une lettre fort singulière à madame la duchesse de Grammont, dans laquelle elle lui marque qu'elle n'ignore pas qu'il y a peu de commerce enire madame la duchesse et monsieur le duc; que cependant lise trouve quelquefois, dans les ménages les moins amoureux, de ces moments où Ton se rapproche sans s'y attendre ; qu'elle est bien aise de la prévenir de ne point se livrer à sa tendresse pour son mari, si les circonstances la lui rappelaient: qu'il doit être dans l'état le plus déplorable, etc.

29. -^ H parait un Essai sur Vorigine et l'antiquité des langues (1) où l'auteur discute sérieusement si Adam et Eve, dans le jardin d'Ëden, avant leur chute, se parlaient par signes, ou bien s'ils employaient un langage particulier, il prétend qu'il est évident qu'ils se sont entretenus par signes.

Maas. — 2. —M. le chevalier de Bouffiers s'est égayé sur le compte de Mole, par les couplets suivants :

Quel est ee genUl animal»

Qui dans ces jours de eamaval Tourne à Paris toutes les têtes, Et pour qui l'on donne des fêtes ?

Ce ne peut être que Molet (2), Ou le singe de Nicplel (3).

Vous eûtes, étemels badauds, Vos pantins et vos Ramponeaux (4) .

Français, vous serez toujours dupe.

Quel autre joujou vous occupe ?

Ce ne peut être que Molet, Ou le singe de Nicolet.

(1) Par J.-B. Pcrfin. Londres, 1767, m-12.

(2) 0 II avaitf dit M. Étienae, pris le aom de MoUt dans les premièret années de sa carrière théâtrale. »

(3) Voy. Î3 février 1767.

(4) Kamponeau, cabaretier de la Courtille, q.ui eut une grande vogue en il^^

MABS 1167. 203

Il faut le voir, sur les genoux De quelques belles aux yeux doux.

Les charmer par sa gentillesse, Leur faire ceut tours de souplesse :

Ce ne peut être que Molet> Ou le singe de Nlcolet.

L'animal un peu libertin Tombe malade un beau matin ; Voilà tout Paris dans la peine ; On crut voir la mort deTurenne.

Ce n'était pourtant que Molet, Ou le singe de Nicolet.

La digne et sublime Clairon, De la fine d'Âgamemnon, A changé Tume en tirelire.

Et, dans la pitié qu'elle inspire.

Va partout quêtant pour Molet, A la cour et chez Nicolet.

Généraux, catins, magistrats, Grands écrivains, pieux prélats (1), Femmes de cour bien affligées, Vont tous lui porter des dragées :

Ce ne peut être que liolet Ou le singe de Nicolet.

Si la mort étendait son deuil Ou sur Voltaire, ou sur Choiseul, Paris serait moins en alarmes Et répandrait bien moins de larmes, Que n'en ferait verser Molet, Ou le singe de Nicolet.

Peuple, ami des colifichets, Qui portes toujours des hochets, Rends grâces à la Providence Qui, pour amuser ton enfance, Te conserve aujourd'hui Molet Et le singe de Nicolet !

(0 Toy. 13 jwTier 1767.

toi MEMOIRES SECRETS DE BACUAUMONT.

3. — Dans l'assemblée de la Faculté de Théologie tenue avanthier^ le syndic a rendu compte du roman politique et moral de Bélisaire^ de M. Marmontel. Après avoir parlé avec éloge des talents et du style ^ ainsi que de la réputation de l'auteur^ il a relevé les écarts qu'il s'est permis contre la foi catholique dans le quinzième chapitre de cet ouvrage. Le syndic a fait ensuite lecture de la lettre (1) écrite par M. Marmontel à M. l'archevêque, pour lui déclarer qu'il signera la profession de foi qui lui sera proposée^ et qu'il donnera toutes les explications qu'on voudra exiger.

La Faculté^ qui a éprouvé^ par le passée que les explications données en pareil cas par M. de Montesquieu au sujet du livre de l'Esprit des Lois, et par M. de BufiTon sur l'Histoire naturelle, avaient été insuffisantes pour réparer le scandale donnée insiste sur la censure de Bélisaire. En conséquence, elle a nommé des commissaires pour faire agréer à M. l'archevêque le désir de la Faculté et lui faire connaître la nécessité de la censure, pour, sur la réponse de M. Tarchevêque, prendre une détermination.

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