‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 39 sur 77 · Mademoiselle Allard s'est attiré, depuis peu, les hom · texte numérisé non relu

Mademoiselle Allard s'est attiré, depuis peu, les hom

i2i MEMOIRES SECRETS DE BAGHAUMONT.

mages d*un seigneur allemand fort riche. La l«brîcité de la dame a fait tourner la tête à cet amoureux, au point qu'il a offert^ par ^crit> à l'actrice de Tépouser. Sur son refus réitéré^ il a écrit une lettre dernière , où il lui témoigne ses regrets et sa honte ; il lui déclare qu'il ne voit d'autre parti à prendre que de se hrûler la cervelle, mais qu'il ira la lui bi*ûler avant. La demoiselle effrayée est allée chez M. le lieutenant de police, qui l'a rassurée, et lui a dit qu'il veillerait sur elle.

28. — Le Panégyrique de saint Louis, prononcé le 25 de ce mois dans la chapelle du Louvre par M. l'abbé Bassinet, grand vicaire de Cahors, fait grand bruit. On lui reproche d'avoir converti en cérémonie absolument profane cet éloge, consacré spécialement au triomphe de la reUgion. Il en a supprimé jusqu'au signe de croix. Point de texte, aucune citation de rÉcriture, pas un mot du bon Dieu, ni de ses Saints. Il n'a envisagé Louis IX que du côté des vertus politiques, guerrières et morales. 11 a frondé les croisades, il en a fait voir Tabsurdité, la cruauté, Tinjustice même. 11 a heurté de front et sans aucun ménagement la cour de Rome ; en un mot, tous les dévots sont alarmés ; ils traitent d'athée cet ecclésiastique, et Ton craint qu'on n'arrête l'impression du Panégyrique.

Septembre. — 3. — La censure de la Sod^onnç contre le Bélisaire est arrêtée par le Gouvernement, au sujet de certaines assertions qu'il ne veut pas passer. Les sages maîtres, après avoir établi l'intolérance religieuse comme un principe du christianisme, prétendent que l'intolérance civile en doit découler naturellement par l'intime union entre les deux puissances, et par la nécessité que le glaive de la justice soutienne les foudres, de l'Église. Le Mandement de M. l'archevêque, étant écrit dans le même esprit, essuie les mêmes difficultés; ce t]ui fait beaucoup rire M. Marmontel et ses partisans.

4. -^ M. Fabbé Bassinet ne fera décidément point imprimer son discours, contre lequel on s'élève de plus en plus. On regarde cette échauITourée comme un noùvelattentat du parti encyclopédiste contre la religion. Ce grand vicaire a prêché le même sermon à Saint-Roch, en y ajoutant seulement pour texte: J?rttdimini, qui judicatis terram. C'était M. Duclos qui l'avait proposé au curé, fort scandalisé (lu choix. Cet apôtre est assimilé à

SEPTEMBRE 1767. ilS

Vabhé de Prades (1)« C'est le premier discours qu'il ait fait en chaire. Son dessein était de prêcher dans Paris ; mais on échauffe M. l'archevêque à ce sujets on excite son zèle, et l'on croit que la chaire sera interdite à cet orateur.

8. — A la dernière fête que M. le prince de Condé a donnée à Chantilly^ il y a eu^ entre autres surprises, celle d'un Amour, qui, au dessert, est sorti d'un ananas. Ce rôle était représenté par un nain de douze ans, d'une figure charmante, très-bien pris dans sa petite taille, et qui a chanté les couplets suivants, avec toute la grâce possible, sur l'air : // faut, quand on aime une fois, aimer toute sa vie.

Sous différents traits tour à tour.

J'ai paru pour vous plaire, Mais à vos regards en ce jour

Je m'offre sans mystère :

Reconnaissez en moi l'Amour

Qui cherche ici sa mère.

Mais dans mon cœur, en ce moment,

Je sens un trouble naître : ici chaque objet est charmant...

Ah! que le tour est traître!

Maman, maman, maman, maman.

Gomment vous reconnaître ?

Vous refusez de m'éclaircir,

ik me tracer ma route t Chacune aime à me voir souffrir :

Vous riez de mes doutes ; Kh bien! je vais vous en punir...

Je vous adopte toutes.

Ces ftuplets sont de M. Poinsinet.

9. — U s'est établi, depuis quelque temps, en Allemagne, un ouvrage périodique, sous le titre de Courrier du Bas-Rhin, On peut juger combien il doit être recherché, par l'extrait ci-joini du mois de juillet 1767 : •

(I) Voy. * février 1761.

Le Prince aux clefs jadis terribles, A six cadavres insensibles Donne séance en paradis, Et, par mépris pour ce bas monde.

Laisse errer et périr sur Tonde L'élite de ses bons amis.

« On débite ici^ ajoute-t-il^ la relation de la canonisation de six saints que le pape vient d'installer en paradis. Ces Esculapes divins ne seront pas là-haut sans rien faire : notre Saint-Père leur a assigné à chacun leur département dans les vastes champs des maux physiques qui désolent le meilleur des mondes possibles : Tun guérira de la goutte^ l'autre du catarrhe^ celui-ci des vapeurs, celui-là de la migraine. Ah! si quelque jour le pape envoyait en paradis un saint qui eût la vertu de guérir le mal que saint Corne ne guérif pas toujours ! »

14. — On attribue à M. Cailhava d'Est andoux, auteur delà comédie du Tuteur dupé, les vers suivants, envoyés à mademoi-* selle Dangevilie, le jour de sa fête :

L'aimable dieu des cœurs,

Dans Tempire de Flore Devançant ce matin le lever de l'aurore, Composait un bouquet des plus brillantes fleurs; Les Grâces désiraient d'en former leur parure ; Même désir pressait les Jeux et les Talents ; Quand l'Amour, souriant de leur jaloux mtumnre. Leur a dit: « Suivez-moi, vous serez tous contents! » Il part, il vole à vous, émule de Thalie : 11 soupire, il dépose à vos pieds son présent ; Et les rivaux charmés, en vous reconnaissant, S'empressent d'en parer leur élève chérie.

i9. — M. Franklin, ce physicien célèbre pour les expériences de rélectricité qu'il a faites et poussées en Amérique au point de perfection le plus curieux^ est à Paris. Tous les savants s'empressent de le voir et de conférer avec lui.

21 . — Qui croirait que dans ce siècle on pût mettre au jour un ouvrage tel que le suivant ? Ce sont deux énonnes volumes, sur rétat des morts heureux derAncien-TestamentlU a pour

titre : Thomœ Mariœ Mamaehi ord. prœdic, theoL Casanatensis , De animabus justorum in sinu Abrahœ anfe Christi mortem easpertibus beatœ visionis Dei, libri duo (1).

23. — L'inconstance de M, J.-J. Rousseau ne lui a pas permis de se fixer en Auvergne ; il est revenu en Normandie^ par la même raison. 11 a repris les travaux littéraires qu'il disait avoir sacrifiés à la botanique : il continue actuellement son Dictionnaire de Musique, dont il envoie les feuilles à mesure à Paris. On a déjà avancé l'impression.

26. — M. le prince de Lamballe^ qui a épousé l'hiver dernier une princesse aimable et jolie^ s'étant laissé aller à la facilité de son caractère^ un autre prince (M. le duc de Chartres) a abusé de son amour du plaisir^ pour lui donner des goûts fort contraires à celui qu'il devait avoir; du moins^ on l'en accuse. L'ardeur de son tempérament l'ayant emporté fort loin, la princesse s'est trouvée atteinte d'un genre de maladie qui n'aurait pas dû rapprocher. Le duc son père a écrit au roi de France. On a sévi centre différentes créatures que ce prince avait honorées de ses bonnes grâces; mais la plus coupable ef la plus adroite est une nommée La Forêt, courtisane recommandable par l'excès de son luxe et le raffinement de son art dans les voluptés. N'ayant pu déterminer son illustre amant à la quitter, et craignant les suites de cet attachement, elle a pris le parti de s'éclipser. Elle est partie, sans qu'on sache où elle est ; et le prince de Lamballe est dans la désolation.

28. — Il court une lettre adressée à M. Poinsinet par une demoiselle Le Clerc, une des impures de Paris, très-renommée, et qui par là fait sensation. La voici :

Paris, le 29 août 1767.

« Vous avez raison, mon cher maître : malheur aux jolies femmes qui établissent leur réputation sur leurs charmes ; elle est fragile comme eux. Heureuses celles que la nature a douées de quelques talents ! Je suis bien résolue à faîre valoir les miens, et à mériter une gloire que je ne dois jusqu'à présent qu'à des attraits passables. J'ai plaisir à croire qu'une grande actrice doit

(I) Bcmœ, Palecnini, 1766, m-4o.

226 XEXOIKES SECRETS DB BACHAUMOSIT.

aller à rimmortalité, et que la soUiine Ctainm iera l'entretien des races folures, coomie le prodigieux Voltaire. Je compte donc travailler sérieusement à entrer au spectacle cet hiver. Je me suis dégrossie l'hiver dernier chei madame la duchesse de Villeroi. Je me suis exercée depuis, et je profiterai de mes protections pour débuter aux Français le plus tôt possible. Cestà vous, mon cher maître, à me guider et à me dire de quels rôles vous me croyez plus susceptible; car on ne peut pas être universel. J'ai, sans me flatter, les grâces des amoureuses, Tingénuité des Agnès ; je puis prendre à mon gré Fair malin des soubrettes, et je n^aurai pas de peine à en développer toute la malice. Je sais jouer la sévérité des duègnes et des mères ; je monterais, s'il le fallait, à la dignité des coquettes ; j'en aurais les manières folâtres; en un mot, je suis assez Protée, pour prendre toutes sortes de formes : il s'agit de savoir celle qui me convient le mieux, et c'est à vous, cher maître, que j'ai recours. Vous avez des lumières, vous me connaissez depuis longtemps : décidez-moi>afin que je me fixe ; arrachez-vous un peu aux grandeurs qui \ou^ environnent (1). Hélas ! il fut un temps où vous m'auriez sacrifié tout cela ! mais ne rappelons point des jours trop heureux Vos conseils, cher maître, ne me les refusez pas.

ic Je suis, etc. »

M. Poinsinet n'est pas resté en arrière, et Ton distribue aussi sa réponse à mademoiselle Le Clerc. Elle est curieuse par un examen assez juste des talents de nos principales actrices de la Comédie Française.

A Chantilly, ce 3 septembre 1767.

« Je vous loue, ma belle voisine (2), de votre façon de penser philosophique. Certainement, après un gi*and poêle, \me actrice illustre est ce qui fait le plus d'honneur à rhumanité. J'aime à voir fermenter chez vous Tamour de la gloire. Vous êtes faite pour rac(|uérir. Puissent nos noms entrelacés passer à la postérité, comme ceux de Voltaire et de Clairon ! Vous prenez bien votre modèle. Cette femme illustre n'a percé qu'à

(1) M. Poinsinet était alors à Chantilly pour diriger les spectacles du prince de Oondé. — B,

(2) M. Poinsinet demeure dans la maison de mademoiselle Z.eClere. — B.

force de travail et d'assiduité. Vou^avez^ comme elle, des grâces extérieures; votre esprit peut vous être d'un grand secoms. Quant aux rôles auxquels vous deyez vous appliquer, il y a bien des choses à examiner^ et cela oiéiite quelques détails. Il faut peser yo$ falenjt^ et ceux des concurrentes que vous aurez. Dai» les rôles d'an)oureu£?e^, je vois oi^çdçipoiseUes Hus et Doligny. La première est peu redoutable ; elle a.poiurtani quelques situations où elle est très-bien. Le public est si engoué de- la seconfde^ qu'il me paraît difficile d'éclipser cette rivale ! Mesdemoiselles Dumesnil^ Gauthier et Préville brillent dans le genre plus grave; mais votre jeunesse vous pourrait faire espérer devoir bientôt les deux premières vous céder la place. La dernière a une froideur que surmonterait aisément votre vivacité. Quatre soubrettes courent la même carrière, et chacune a des talents différents. Madame Bellecour joue les nourrices à merveille ; cette énorme tétonnière a la bonhomie franche d'une appareilleuse, qui aime bien à rendre service pour de l'argent. On trouve dans madame Le Kain toute Taigreur, tout le revèche d'une boudeuse dont il faut saisir le moment. Mademoiselle Fanier a le nez retroussé d'une suivante fine, exercée, et faite pour tromper à la fois trois ou quatre amants. On admire dans mademoiselle Luzi la tournure d'une confidente d'une femme du grand monde ; c'est une malice rafûnée, approfondie, réfléchie, comme celle de sa maîtresse ; et il faut un art bien supérieur pour atteindre à cette méchanceté sublime. Malgré tout cela, je crois que vous êtes née poui* un pareil genre. Je ne vois pour vous à craindre que cette dernière ; et vous pouvez, vous devez même éviter la concurrence.. Du reste, vous êtes taillée en soubrette ; vous en avez la figure, le propos, le jeu, les gestes. Tenez-vous là, et ne songez point à vous élever davantage, le vous dis mon avis avec (pute l'ingénuité que vjous exigez. Vous réussirez sûrement, si vous voulez vous concentrer dans de pareils rôles, et surtout étudier beaucoup.

« Du reste, je suis à vos ordres ; vous n'avez qu'à parler, ma belle voisine ; je suis trop reconnaissant pour ne pas vous rendre tous les services qui dépendront de moi. Est-ce à vous à regretter le temps passé? Ce serait à moi ; mais il faut suivre ses destins. La fidélité en amour n'est pas ma vertu. J'en suis à ma

quatre cent quatre-yingt-cinquièine maîtresse^ et mademoiselle Arnould^ tout Arnould qu'elle est, n'a pu me fixer. Avec ce caractère de légèreté, dont mon tempérament a besoin, je n*en suis pas moins le très-humble serviteur de toutes celles qui le méritent^ et pour lesquelles j'ai conservé de l'estime au lieu d'amour. Vous êtes du nombre, ma belle yoisine, et je vous prouverai dans tous les temps l'attachement respectueux avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. (1). »

Octobre. — 4. — Épigramme de M. Piron contre le Bélisaire de M. Marmontel, et VHilaire, parodie de ce roman, attribuée à Tabbé Coyer ou à l'avocat Marchand (2).

L'an croit que, par son Bélisaire, Télémaque est anéanti : .

L'autre prétend que son Hilaïre Vaut le Virgile travesti :

Voil^rHélicon bien loti.

Maçon de V Encyclopédie^ Et vous, homme à la parodie, A bas trompette et flageolet !

Que l'un reste à l'Académie, Que Tautre aille chez Nicolet !

5. — Le fameux Massé, si renommé pour la miniature, est mott ces jours-ci (3), âgé de quatre-vingts ans. Il était peintre du roi, garde des plans et tableaux de Sa Majesté.

13. — On montre clandestinement une gravure très-plaisante. Elle représente un homme portant une hotte sur ses épaules : il tient à la main une canne à bec de corbin et cherche dans les ruisseaux et dans tous les tas d'ordures. Du bout de son bâton sortent des rouleaux de papier intitulés : Arrêts du Conseil. U & des lunettes sur le nez et paraît avoir la vue fort courte. Au bas, est écrit : Au grand chiffonnier de France, On devine facilement quel ministre caractérise cette charge. La figure, d'ailleurs, est fort ressemblante : c'est M. de L'Averdy, contrôleur-général.

(1) Cette lettre a été désavouée par Poinsinet. Voyez le Mercure de Ftan(X> janvier 1768, t. 1er, p. 158. — R.

(2) Voy. 22 mai 1767.

(3) Le 26 septembre 1767. Né à Paris le 29 décembre 1687.

\9, — Extrait d'une lettre de Rome du 15 septembre 1767. — « Le pape a perdu une très-belle collection de médailles concernant l'Europe. C'était une suite servant à l'histoire de plusieurs siècles. Ce pontife les avait fait déposer dans sa chambre^ poiu* plus grande sûreté. On ne doute pas que quelque curieux n'ait soustrait le trésor. Sa Sainteté offre une pleine absolution à ce voleur virtuose, et une récompense à celui qui rapportera le larcin. »

18. — Il vient de se passer une aventure très-comiqUe et très- >'raie. Un particulier, venant du grand Caire, a rapporté une momie, comme objet de curiosité, pour orner un cabinet. Passant par Fontainebleau, il a pris le coche d'eau de la cour, pom* se rendre à Paris. Mais, par oubli, en faisant emporter ses bagages, il a laissé la boîte qui contenait la momie. Les commis l'ont ouverte, ont cru y voir un jeune homme étouffé à dessein, ont requis un commissaire, qui s'est rendu sur les lieux, avec un chirurgien aussi ignorant que lui. Ils ont dressé un procès-verbal et ordonné que le cadavre serait porté à la Morgue, pour y être exposé et reconnu par ses parents ou autres, et qu'on informerait contre les auteurs du meurtre, Cela a exité une grande rumeur dans le peuple> indigné de l'atrocité du crime dont on Ta instruit, et sur lequel on a forgé cent conjectures plus criminelles les unes que les autres. Le propriétaire de la momie, s'étant aperçu de son étourderie, est retourné au coche réclamer sa boîte. On l'y a arrêté; on l'a conduit chez le commissaire, qu'il a rendu bien honteux en lui démontrant sa bévue, son ignorance et celle du chirurgien. Pour retirer de la Morgue le cadavre prétendu, il a fallu se pourvoir par-devant M. le lieutenant-criminel ; ce qui a rendu très-publique cette histoire, qui fait l'entretien de la cour et de la ville.

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