‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 38 sur 77 · ORLOFF, A M. J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

ORLOFF, A M. J.-J. ROUSSEAU

« Vous ne $erez point étonné que je vous écrive, car vous savez que les hommes sont enclins aux sihgularités. Vous avez les vôtres, j'ai les miennes ; cela est dans l'ordre. Le motif de cette lettre ne l'est pas moins. Je vous vois depuis longtemps passer d'un endroit à un autre : j'en sais les raisons par la voix publique, et peut-être les sais-je mal, parce qu'elles peuvent être fausses. Je vous écris en Angleterre chez M. le duc de Richemond, et je suppose que vous y êtes bien. Cependant il m*a pris fantaisie de vous dire que j'ai une terre éloignée de soixante werstos de Saint-Pétersbourg, ce qui fait près de dix lieues d'Aile-

(i; A Trye-Ie-Cbâteau, propriété du prince de Conti. -> R.

magne. L'air y est sain^ l'eau admirable; les coteaux, qui entourent différents lacs, forment des promenades agréables, très-propres à rêver. Les habitants n'entendent ni l'anglais, ni le français^ encore moins le grec et le latin. Le curé ne sait ni disputer ni prêcher. Ses ouailles, en faisant le signe de la croix, croient bonnement que tout est dit. Eh bien ! Monsieur, si jamais ce lieu-là est de votre goût, vous pouvez y venir demeurer; vous y aurez le nécessaire, si vous le voulez; sinon, vous vivrez de la chasse et de la pêche. Si vous voulez avoir à qui parler pour vous désennuyer, vous le pouvez; mais, en tout et surtout, vous ne serez gêné en rien, ni n'aurez aucune obligation à personne. De plus, toute publicité sur ce séjour, si vous le souhaitez, pourrait être encore évitée ; et, dans ce dernier cas, vous feriez bien, selon moi, si vous pouvez supporter la mer, de faire le trajet par eau ; aussi , les curieux vous importuneront-ils moins sur ce chemin que sur la route de terre. Voilà, Monsieur, ce que je me suis cru en droit de vous mander, d'après la reconnaissance que je vous ai des instructions que j'ai puisées dans vos livres, quoiqu'ils ne fussent pas écrits pour moi. Je suis, etc. (i) I)

16. — Quoique l'aridité de notre barreau ne prête plus aux grands mouvements de l'éloquence ancienne, il se trouve pourtant encore quelques occasions où nos avocats peuvent déployer les ressorts les plus brillants de Tart oratoire. Me Gerbier en a donné un exemple ce matin. 11 faut savoir qu'un nommé Des Vaux, convaincu de friponnerie à l'égard de madame de La Bourdonnais, a été soustrait au supplice par égard pour sa famille. Ce malheureux a une femme honnête, qui n'avait point trempé dans ses coquineries. Séparée de biens de son criminel époux, elle a été dans le cas de soutenir un procès très-bien fondé contre le comte de Brancas. Son avocat adverse a eu la barbarie de rappeler à l'audience le crime de son mari, absolument étranger à la cause. 11 croyait par là indisposer les juges contre elle; mais Me Gerbier, qui avait eu le courage de prendre sa défense, a tellement rétorqué cet argument, il a mis un te^ pathé-

(1) Voyez, dftQs les Œuvres de Rousseau, sa réponse datée de Haltou, le 23 février 1760.

tlÈ HEUOIR£S SECRETS DE BAGHàUMONT.

tique dans sa réplique, qu'il a fait fondre en larmes les auditeurs, les juges et même son advei^saire ; alors, saisissant ce moment Tictorieux^ il a tiré ses plus puissants moyens de ce spectacle attendrissant^ et a gagné sa cause tout d'une Toix.

17. — On continue à s'entretenir de M. J.-J. Rousseau ; on assure qu'il jouit d'un bien-être très-honnête. Il parait constant qu'outre dix-huit cents livres de rentes qu'il a, il reçoit, malgré toutes ses réclamations, la pension du roi d'Angleterre, qui est de deux mille livres.

26. — L'existence d'un certain livre, sur laquelle les bibliographes et les curieux n'étaient pas d'accord, est enfin constatée par divers exemplaires qui ont échappé à la vigilance du magistrat et des personnes intéressées à le proscrire et à en arrêter toute distribution. 11 est intitulé : les Sabbatines et les Florentines. Il a cent cinquante pages environ, est écrit avec autant de force que de noblesse, en forme de mémoire ou de roman ; il paraît n'embrasser d'abord que des intrigues amoureuses ; mais est entrelardé d'anecdotes politiques , relatives aux deux personnages (1), auxquels on ne fait pas jouer de beaux rôles.

Ces jours derniers, la police a fait une descente chez un M. Samarie, homme de lettres qui a été attaché cinq ans au héros de cette brochure. On a inventorié tous ses papiers : on le soupçonnait d'avoir eu part à ce pamphlet très-diffamatoire, ou d'avoir au moins fourni des notes. On n'a rien trouvé qui l'inculpe, et on s'est retiré, sans lui déclarer le motif de cette inquisition, qu'il présume seulement, ne voyant rien autre chose qui ail pu donner lieu à quelque accusation contre lui.

Août. — 3. — La fête que M. le chevalier d'Arcq a donnée aujourd'hui à madame la comtesse de Langeac, était destinée pour le jour de la Magdeleine, patronne de celte dame ; mais certains préparatifs ayant manqué, et les affaires de M. le comte de Saint- Florentin ne lui ayant pas permis de se rendre à Paris plus tôt, elle n'a eu lieu que ce soir. Cette fête a commencé par une loterie, une lanterne magique, des jeux de gobelets, et par tous les petits amusements qui peuvent précéder un grand et magnifique

(i) La comtesse de Langeac, cî-devani madame Sabattin, et le comte de Saînt- Florentin, qui passait pour être son amant. — R. ** ^^

AOUT 1767. «It

souper. Ensuite le spectacle s'est ouvert. Il y a d'abord eii un prologue^ de la composition de M. le chevalier d'Arcq, exécuté par les enfants de madame la comtesse. On se doute bien qu'il y avait beaucoup d'esprit et des choses très-flatteuses pour la mère et le ministre. On a ensuite exécuté Tacle de Verlumne et Pomone, qui doit faire partie des Fragments que les nouveaux directeurs se proposent de donner à l'Opéra. Les principaux acteurs étaient Le Gros et mademoiselle Rosalie. La, grossesse de madame Beaumesnil ne lui a pas permis de se charger du rôle.

L'opéra-comique qui a succédé, était intitulé : le Bouquet, pièce toute nouvelle, mêlée d'ariettes, dont Audinot est le prête-nom, mais de plusieurs auteurs en société. La musique, très-agréable^ est aussi un mélange de différents compositeurs. Audinot y a joué, ainsi que Clairval, mademoiselle Mandeville ; et mademoiselle Dubrieulle, quoique de l'Opéra, n'a point'cru dégrader la noblesse de son état, en se mêlant avec des acteurs d'un spectacle du second ordre. Ce qui a enchanté et ravi dans ce drame, est la fille d' Audinot, âgée de six ans. Elle a déclamé, elle a chanté, touché du clavecin, dansé un menuet et des entrées, et a reçu des applaudissements dans tous ces genres; C'est un prodige de la nature, encore plus que de Tart.

M. Poinsinet a doni\^ un plat de sa façon, auquel on ne s'attendait pas : c'est une parade la plus parfaite, c'est-à-dire la plus obscène et la plus ordurière; elle a pour titre : VOgre. C'est, en effet, un ogre qui, pour se ragoûter, demande à son confident de la chair fraîche. 11 lui faut une Ûlte de quinze ans. Bellecour faisait l'ogre, Auger le confident, et madame Bellecour était la chair fraîche ; on peut juger du reste. Pour purifier ces scènes dégoûtantes, il n'a fallu rien moins que tout le feu du ciel, concentré dans un feu d'artifice très-chaud, très-rapide, terminé par une illumination charmante, qu'a remplacée le jour, auquel tout le monde s'est retiré.

5. -^ La censure (t) de la Faculté de théologie, au sujet de Bélisaire, est enfin imprimée telle quelle. Bile est en latin et en français; mais les sages maîtres ne veulent pas la faire paraître,

[i) Determinatio sacrœ Facultatis Parisiensis in libellum cui tUulus'.BihisxiKu. Paris, TeuTe Simon, in-4«», in-8« et iu-iî. l'in-iî ue contient que le français.

2i0 MEMOIRES SECRETS DE BAGUA13H0NT.

que M. l'archevêque de Paris n'ait mis en lumière son mandement sur le même sujet. C'est une déférence d'usage. On ne sait encore ce qui en résultera pour M. Marmontel, plus récalcitrant qu'on ne l'avait cru d'abord. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'Académie Française ne peut garder ^ dans son sein un membre inculpé d'hérésie, sans la rétractation la plus foimcUe de la part du condamné.

11. — lia débuté aujp Italiens, le 21 janvier dernier, une demoiselle Danguy, fille du joueur de vielle et sœur de madame Content, femme du premier architecte de M. le duc d'Orléans. On applaudit beaucoup alors aux grâces naturelles de sa personne, à rintelligence de son jeu et au goût avec lequel «elle conduisait une voix peu forte, mais agréable et légère. Des raisons de fortune l'ont obligée à prendre le parti du théâtre : abandonnée d'un mari qu'elle avait et manquant de ressources qu'elle était en droit d'attendre de sa sœur, elle a fait valoir les talents dont elle était douée. Sa famille a trouvé cela très-mauvais; madame Content a interposé, pour lors, rautoritéde M. le comle de Saint-Florentin, qui voulut bien s'en mêler. La jeune personne offrit de renoncer au théâtre, si sa sœur voulait lui faire douze cents livres de pension. Celle-ci n'ayant pas acquiescé aux conditions, le ministre s'est désisté, et la jeune personne a suivi sa destinée. Depuis ce temps, madame Content n'a cessé de mettre en œuvre tous les moyens possibles de susciter des dégoûts et des tracasseries à sa sœur. Enfin, mademoiselle Danguy, excédée, a pris le parti d'écrire à sa sœur la lettre suivante, qui couvre celle-ci de ridicule. .

Paris, le 25 juillet 1767.

M Cessez, ma chère sœur, vos poursuites auprès de mes supérieurs pour m'avracher au théâtre. Je n'ai embrassé cet état qu'avec réflexion, et sur votre refus persévérant de me fournir les secours dont j'avais besoin pour en prendre un autre. Si vous vous étiez souvenue alors que vous étiez ma sœur, vous ne rougiriez pas de l'être aujourd'hui ; si votre amour-propre souffre, c'est à la dureté de votre cœur qu'il faut vous en prendre. Je suis pourtant encore assez bonne pour venir à votre secoui*s et consoler votre orgueil himiillé. Sachez qu'il n'y a pas

AOUT 1767. îîl

une si grande différence de vous à moi. Nous sommes toutes deux. filles d'un homme à talents ; vous avez enfoui les vôtres^ je fais valoir les miens. Vous vous reposez sur ceux de votre mari; vous ignorez que c'est un architecte médiocre^ qui gagnera plus d'argent que d^ réputation ; moi y je crée la mienne et cherche à perpétuer un nom connu dans la musique.

« Le public a daigné applaudir à mes premiers essais : il me soutient, il m'encourage, et peut-être mériterai-je un jour les élqges qu'il m'accorde aujourd'hui par indulgence. Vous ne serez jamais qu'une bourgeoise bien cossue, bien étoffée, bien ennuyée dans le cercle étroit de vos coteries obscures : une actrice célèbre roule dans une sphère brillante, qui s'étend à mesure que ses talents se développent. Mon nom sera imprimé dans les nouvelles publiques, dans les gazettes, dans le Mercure ; le vôtre ne le sera poiu* la première et dernière fois que dans votre billet d'enterrement. Et ne me parlez pas de mœurs ; vous autres, honnêtes femmes, faites souvent sonner bien haut un état qui les suppose, poiu: .en pouvoir manquer plus à votre aise; vous nous les décidez dépravées, au contraire, afin d'autoriser une différence plus extérieure que réelle. Au reste, mademoiselle Doligny, à la Comédie Française, nous venge bien : trouvez^ si vous pouvez, dans toute votre bourgeoisie, une vertu plus éprouvée, plus nette, plus reconnue. Reste ce malheureux préjugé d'infamie ; qui dit préjugé a déjà répondu. Bien plus, il est détruit chez les grands et chez les philosophes. 11 est encore enraciné dans le peuple ; peu nous importe, nous ne frayons point avec lui. En un mot, trouvons-nous toutes deux à Villers-Cotterets ou au Palais-Royal, vous reconnaîtrez la différence qu'un prince fait de la femme de son architecte à une actrice dont les talents ont le bonheur de lui plaire et de Tamuser. Je vous laisse sur ce parallèle, et me retranche derrière le mur de séparation que vous avez prétendu élever entre nous. Adieu, ma chère sœur; n'ayons plus rien de commun, puisque vous le voulez; mais, malgré vos mauvais procédés, vous ne sortirez point de mon cœur, et c'est peut-être le premier moment où je m'aperçois qu'il est trop tendre. Adieu. »

Page 1