‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 43 sur 77 · SUR l'opéra de PmUDOR · texte numérisé non relu

SUR l'opéra de PmUDOR

Qui veut de tout, de tout aura, Qu*il aille entendre Topera; Chant d'église, chant de boutique, Du bouffon et du pathétique, Et du romain et du français, Et du baroque et du niais.

Et tout genre de symphonie,^ Marche, fanfare, et cœtera; Rien ne manque à ce drame-là.

Sinon esprit, goût et génie.

DÉCEMBRE. — 2. — CHEF-d'cCUVRE DE DEUX AUTEURS NOUVEAUX.

Air : du ccmtique de saint Roch,

Or écoutez, s'il vous plaît de m*entendre. Tons les beaux traits de l'opéra nouveau. Vous y verrez du terrible et du tendre, Vous jugerez comme il est bon et beau ;

BEGEMBRE 1767. S35

Sa poésie, ,^r^

Son harmonie.

Du goût français Assurent le progrès.

Un bon papa, par uadup sublime, A son enfant annonce des combats ; Pendant longtemps ce eouplermagnanime Parlé au public qui ne le connaît pas :

L'enfant s'alarme.

Le père s'arme,

Et l'ennemi Attend qu'il ^it fini.

En un instant un grand siège commence, En un instant les murs sont renversés : Près d'un autel, tombant en défaillance, La pauvre enfant voit les siens repoussés ;

Monsieur son père.

Dans sa colère,

Las du duo.

Se bat incognito.

Hais le vainqueur entre, et volt son amante Evanouie au pied de cet autel :

Il fait un signe à sa troupe sanglante, Et le héros chante plus doux que miel.

Vient un troisième,

Amant de même,

Et le papa Pour pleurer s'en vient là.

Hais le tyran veut essuyer ses larmes; ^ Déjà l'on danse un petit rigaudon :

L'instant d'après, les rivaux parlent d'armes : Le chien d'amour leur trouble la raison.

Avant de faire

Si grande guerre,

Pauvres jaloux.

Que ne vous parliez- vous?

Or le plus vieux veut que son rival parte, Et dans l'inslant le théâtre est un port :

t36 MÉMOIBES SECRSTS DK BACBÂUXOIIT.

Au tendre objet doot enfin il s'écarte. Le matelot s'arrache aTec effort :

Tableau tr^ique.

Et poétique !

Là chacun fait, Et porte son paquet.

Maif , en dépit de son fier pédagogue.

Le jeune amant se résout à rester :

Le bon papa, dans un beau dialogue.

An trône encor refuse de monter.

Le tyran brave

Fait son esciaTe

De cet ami Qui lui servait d'appui.

Dans la prison ayant perdu la tête, Le tendre amant se croit enfin trahi : 11 y maudit son père et sa conquête ; Son pauvre esprit est bientôt abruti.

On le détrompe ;

Moment de pompe !

Que je vois d'art Dans un double poignard !

Les deux amants veulent s'ôter la vie, ■ Comme Idamé, comme son cher Zamti ; L'auteur alors fait preuve de génie, En déguisant ce larcin travesti.

Le fer se lève...

Mais est-ce un rêve ?

Nos deux amants Sont déjà triomphants I

Le bon papa s'était vu, par sa fille.

Sauver au prix des jours d'un tendre époux ; Mais il revient, déjà son glaive brille, Et le tyran va tomber sous ses coups.

En flanc, en tête, ' Chacun l'arrête ; Trait peu commun, Us marchent cent contre un.

Mais à la fin tout cela s'accommode; Chacun d'accord retourne en son pays. •

A ce beau drame, écrit suivant la mode, Le chromatique ajoute encor du prix.

Cette musique,

Très-pathétique,

Est tout esprit, Et fait beaucoup de bruit.

C'est un essai qu'un grand génie hasarde ; Comme Sancho, Renaud doit s'exprimer.

C'est, pour tout dire, une jeune bâtarde. Qu'on voudrait bien faire légitimer.

Mais le comique

La revendique ;

Car Arlequin Veut être son parrain.

Voilà quelle est cette œuvre merveilleuse, Chef-d'œuvre hardi du génie et du goût ! Pour l'appuyer Le Miére ingénieuse A remplacé la maladroite Arnoold.

Rendons justice :

C'est une actrice

Qui de tout point L'est comme on ne l'est point.

3. — M. le chevalier de Rességuier, connu par des vers satiriques contre madame la marquise de Pompadour^ qui lui ont mérité sa détention à Pierre-Encise pendant plusieurs années, se trouvait, il y a quelques jours, à souper chez M. le lieutenant général de police avec beaucoup de monde. Il y avait entre autres personnes M. Daine, maître des requêtes^ nommé depuis peu à rintendance de Bayonne. Ce dernier parlait des Parlements d'une façon peu patriotique. M. de Rességuier voulut lui en faire sentir l'indécence. L'autre ne fit que confirmer et soutenir ses assertions. La conversation s'échauffa entre eux à tel ' point, que M. Daine répliqua vivement à l'autre : u En tout cas, Monsieur, si mes propos vous déplaisent, ils ne me feront pas mettre à Pierre-Encise. — Vous avez raison. Monsieur; ils sont ^'un homme qui n'est digne que de Bicêtre. »

288 MEMOIAKS SECRETS BE BAGHACMONT.

— On ne peut oublier une pantomime exécutée le dimanche 29 novembre au dernier bal de l'Opéra. Une troupe de six masques est entrée: trois habillés dans le costume des différents rois, personnages de l'opéra nouveau^ avec des inscriptions qui les caractérisaient; un quatrième faisait Emelinde, et portait écrit sur son front : Femme impie (hémistiche répété souvent; ; le cinquième^ en habit déguenillé, en mauvaise perruque, avec u» domino de papier couvert de vers tirés du poème, figurant la poésie; le dernier était revêtu d'un domino, aUBsi bariolé de tontes sortes de notes de musique. De -ces deux figures la première paraissait se soutenir sur l'autre et la faire chanceler. Ce groupe, après s'être promené beaucoup dans l'assemblée et s'être fait remarquer de tout le monde, s'est rendu au milieu delà salie, et ils sont tombés tous ensemble et tout à plat.

4^ — On ne tarit point sur les épigrammes, sarcasmes, quolibets, que s'attire le sieur Poinsinet par sa fatuité et. son impudence, malgré la chute générale de son poème, 11 essuya, l'autre jour, à la Comédie Italienne, une mortification bien propre à rhnmilier, s'il était susceptible d'humiliation. M. le^ marquis de Sennecterre, l'aveugle, était au foyer de ce spectacle où la conversation étant tombée sur le nouvel opéra t il dit à son laquais qui le conduit : « Quand l'auteur paraîtra ici, faites-le venir à moi, que je lui fasse mon compliment. » Poinsinet se présente; le domestique l'arrête, le mène au marquis qui l'embrasse tendrement, et s'écrie : « Mon cher maître, recevez mon remerciement du plaisir que vous " m'avez fait; votre opéra est plein de beautés; la musique 'en est délicieuse; il est fâcheux

que vous ayez eu à travailler sur des pai'oles aussi ingrates >»

Et tout le monde de rire.

5. — Deux filleè du commim, nées à Complègne et venues à Paris pour se soustraire à une suite de malheurs, y ont donné, dans leur obscurité, le spectacle rare de l'amitié la plus constante et la plus courageuse. Leur vertu est heureusement venue à la connaissance de madame la comtesse de Forcalquier. Elle en a fait part à madame la marquise du Deffant, et ces deux dar mes ont excité la charité de M. le duc et de madame la duchesse de Choiseul, de M. le duc de Penthièvre et de diverses autres personnes de la cour, au point qu'on a assuré un sort honnête

et une sorte de bien*être à ces deux infortunées. Il manquait un historien à tant de belles et généreuses actions : madame la présidente de Meynières , ci-devant madame Belot^ connue par des romans et différentes autres productions^ vient de les célébrer dans une espèce de nouvelle manuscrite, intitulée : le Triom," phe de l'Amitié^ ou Jacqueline et Jeanneton, Les faits y sont simples et vrais^ mais revêtus de tout le charme^ de tout le pathétique qu'y peut mettre une femme sensible^ exercée à écrire. Sa mo~ destie et quelques raisons pailiculières ne lui permettent pas de la donner au public. Une de ces deux personnes est attaquée d'une épilepsie accidentelle^ et M. Malouet^ médecin accrédité et fort charitable, a entrepris la cure gratuitement.

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