‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 53 sur 77 · Jacques-Bernard Durey de Noinville, président hono · texte numérisé non relu

Jacques-Bernard Durey de Noinville, président hono

raire au Grand-Conseil^ est mort il y a quelques jours (4) : il était académicien libre de TAcadémie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, et membre de la Société royale de Londres.

— M. Piron, qui, dans un âge encore plus avancé que M. de Voltaire, conserve, ainsi que lui, tout îe feu de sa jeunesse, et toujours son rival quand il s'agit de faire assaut d'esprit et de sarcasme, s'est permis une saillie à Toccasion de la longue EpUre du dernier au Vaisseau baptisé sous soni^om; Il Tadresse au négociant propriétaire du bâtiment, et s'écrie :

Si j'avais un vaisseau qui se nommât Voltaire, Sous cet auspice heureux j'en ferais un corsaire.

29. — 11 s'élève de toutes parts une tempête littéraire contre M. l'abbé de I^ Bletterie, et les différents auteurs qu'il a attaqués lui rendent avec usure les traits de satire qu'il leur a lancés. Au reste, son ouvrage prête infiniment à la censure et pour le fonds et pour le style. Il aurait dû être plus modeste, et se souvenir que, lorsqu'on a une maison de verre, il ne faut pas jeter des pierres dans celle d' autrui.

30. — Mademoiselle Camille est morte dans sa jolie maison de Montmartre, où M. Cromot, premier commis des finances, lui a donné jusqu'au dernier moment les marques de l'attacbement le plus tendre. Elle a expiré entre les bras de cet amant magnifique. En vertu du privilège qu'ont les Comédiens Italiens de n'être point excommuniés, celte actrice a reçu ses sacrements, et elle a été enterrée en l'église du lieu. C'«stk sieur Dehesse 4^1, comme Doyen des comédiens ses camarades, a conduit le deuil. Par les soins de M. Cromot, il s*est trouvé un cortège ma- ^ifique au convoi ; on y comptait plus de cinquante carrosses Jïouigeois. Mademoiselle Camille était fort aimée, et joignait ^ux plus grands talents toutes les qualités de Tâme les plus précieuses. Elle a fait" un testament en faveui^de sa famille, qui fait également honneur à son jugement et h son cœur.

31 — On travaille au pont qui doit suppléer à celui de Neuilly, ^' dépérit depuis longtemps, et dont la débâcle des glaces de l hiver dernier avait accéléré la ruine. Le nouveau pont doit

(0 le 20 juillet. »

être au bout du Cours, en face de la place de Louis XY. On doit couper une partie de la montagne connue sous le nom de rËtoile^ comme aussi élever de beaucoup la grille de Ghaillot. M. Perronet, ingénieur célèbre des ponts-et-cbaussées est chargé de la construction de ce monument.

Août. — 4. — Il est très-vrai que J.-J. Rousseau est parti de Trye et s*est rendu à Lyon, toujours herborisant, botanisant. Cette passion Toccupe aujourd'hui tout entier. Il est resté peu delemps dans cette dernière ville, pour y voir une dame de ses amies ; il y a fait une recrue de quelques enthousiastes du même genre, et le moderne Tournefort s'eçt mis en marche avec eui pour faire ensemble des découvertes de plantes et de simples. Us sont actuellement dans les montagnes du Dauphiné. On juge qu'ils pénétreront jusqu'aux Alpes. 11 est incroyable à quel degré le philosophe genevois pousse Tardeur de cette étude. On ne doute pas qull ne se distingue un jour dans ce genre, comme il a déjà fait dans tous ceux qu'il a embrassés. Ces nouvelles connaissances doivent le satisfaire d'autant plus , qu'elles le mettent à même d'exercer l'amour de l'humanité dont il est si noblement dévoré , et peut-être sera-t-il plus heureux à guérir nos maux physiques qu'il ne Ta été dans la cure de nos maui moraux.

2. — Les amateurs commencent à se préparer pour la vente de la bibliotjièque de feu M. Gaignat, ce curieux si recherché qui se piquait de n'avoir que des livres uniques. L'impératrice de toutes les Russies a fait offrir, du cabinet de livres entier, d'abord la prisée telle qu'elle a été faite, le quart en sus, ce qu'on voudrait y ajouter pour la fantaisie des acheteurs et des concurrents, enfin deux cent' mille livres de pot de vin. La clause du testament de M. Gaignat, portant expressément que ces livres soient vendus à l'encan, s'est opposée à des conditions aussi avantageuses. Oa cite, entre autres raretés de ce «abinet, un exemplaire des Contes de La Fontaine, écrit à la main et sur du vélin, dont le travail a coûté dix-huit cents livres. Enfîn chaque Conte est enrichi de deux ou trois estampes, plus ou moins, gi'avées par des jeunes gens habiles que M. Gaignut a pris chez lui, et dont lui seul a eu les planches, qu'il a fait rompre. On estime cet ouvrage complet vingt-cinq à trente mille livres.

AOUT 17dS. Î87

1 1 . -^ L'Oraison funèbre de lareine^ prononcée à Saint-Denis^ a duré einq quarts d'heure. M. de Pompignan a mis en opposi^ tioQ la religion de Sa Majesié avee Tesprit d'inci^édulité si commun aujourd'hui. 11 a paru se complaire à faire des portraits satiriques des philosophes du siècle, et à se venger théologiquement de tous les brocards que plusieurs lui ont prodiguée). On se doute bien que M. de Voltaire n'est pas celui qu'il ait eu le moins en vue^ et il Ta désigné avec les couleurs odieuses que lui a fournies son zèle amer.

12. — Un particulier se promenant aux Tuileries, il y a quelque temps, un inconnu l'aborde, le salue, et lui dit qu'il a des choses importantes à lui communiquer dans un téteà-tète. Le premier s'écarte de sa compagnie et reste seul avec l'étranger. Celui-ci lui déclare qu'il se connaît à l'avenir ; qu'il lui voit sur la physionomie les choses les plus heureuses à lui apprendre, et qu'il ne doute pas qu'il ne lui sache gré de son attention. L'autre, faible et crédule, sans doute, se livre à la charlatanerie de cet imposteur, qui, après les simagrées ordinaires, après avoir visité ses mains, observé tous les traits du visage du patient, lui étale et lui pronostique une longue suite de prospérités. La dupe enchantée remercie fort le devin, lui donne un écu de six livres, et s'en va fort contente. Le bohémien, piqué d'avoir fait tant de frais pour une si légère récompense , rappelle cet homme, lui ajoute qu'il y a quelque chose qu'il ne lui a pas dit, parce que ce n'est pas un événement aussi heureux que les autres ; que, toute réflexion faite, il est pourtant essentiel qu'il en soit prévenu pour y remédier s'il est possible. Il lui confirme alors toute la bonne fortune dont il l'a flatté ; mais il lui annonce qu'il aura à trois époques différentes, très-piochaines, trois accès de convulsions, dont le dernier sera si terrible qu'on ne peut savoir s'il en réchappera; que, s'il est assez heureux pour en revenir, il entrera dans un cours de félicités qui durera le reste de ses jours. Le prétendu sorcier quitte à ces mots le pauvre diable, et part comme un trait. Ce malheureux, frappé, retourne à ses amis, auxquels il raconte son aventure : ils veulent en vain le rassurer. 11 revient chez lui dans une consternation dont il ne peut se remettre, et, après avoir eu successivement les deux accès de convulsions pronostiqués, il entre dans

288 MEMOIRES SEGHETS DE BACHA UMONT.

le troisième, si terrible que tous les médecins n*y peuvent rien. On a recours à M. Petit, philosophe encore plus que médecin, et qui joint à de grandes connaissances de l'anatomie les talents d un mime consommé. D*après Texposition de l'état du malade, il se dispose à jouer une farce, dont il atteild plus de succès que de ses remèdes. Il se revêt de tout Vappareil d'un Bohémien : accoutrement singulier, longue barbe, extérieur malpropre, baguette à la main, rien n'est omis ; et, s'étant bien mis au fait de toutes les circonstances de l'aventure, il se rend chez le convulsionnaire , auquel il en impose d'abord par sa hardiesse et l'étalage de son érudition. IJ écoute le récit du malade : il convient de l'habileté du devin qui lui a prédit sa maladie ; mais ce n*est encore qu'un élève dans l'art de la nécromancie, et il n'a pu voir tout ce qu'un grand maître peut découvrir. Il fait alors montrer au malade sa pain : il lui répète tous les heureux pronostics du premier sorcier ; il en ajoute d'autres; enfln il en vient aux signes diagnostiques des convul- • sîons, et, après bien des recherches, il trouve qu'elles ne seront point mortelles. 11 dit cela avec tant d'emphase et de conliance, qu'il frappe l'imagination du malade. Il lui prescrit quelques remèdes simples, auxquels il joint des formules précises et bizarres, qui annoncent toute la profondeur de son art. Bref, après avoir fait quelques visites à cet hypocondre, il ranime son espoir au point de faire cesser les accidents funestes qui étaient survenus. Il lui administre quelque dose de gaieté de temps à autre, et le guérit radicalement, au point que l'homme est comme à son ordinaire.

Les docteurs moroses ont voulu critiquer la conduite de M. Petit : ils ont prétendu qu'il avait avili sa profession par un rôle indécent et malhonnête ; comme si leur première science n'était pas de guérir ! comme si le plus habile médecin n'était pas celui qui emploie le moins de remède ! Cette cure fait infiniment d'honneur au moderne nécromancien auprès des philosophes et des amis de l'humanité.

14. — Quelqu'un se plaignant, devant l'abbé de Voisenon,du grand chaud qu'il faisait à Saint-Denis, celui-ci répliqua : « C'est d'autant plus étonnant que vous aviez la fraîcheur du puits, f» Cette mauvaise pointe a pris dans ce pays à quolibets, et fait

beaucoup parler c|e V Oraison funèbre ôe M. Le Franc de PompH gDan, évêque du Puy, qui^ en effets était^ de Taveu de tous les auditeurs, d*un froid à glacer.

1 5 :— La république des lettres vient de perdre le sieur Deforges, mort subitement à table, il y a quelques jours. C'était un auteur moins célèbre par ses opuscules, que par ses malheurs.. En 1749, il était à TOpéra, lorsqueie Prétendant fut arrêté. Il fut indigné de cet acte de violence ; il crut que Thonneur de la nation était compromis, et exhala ses plaintes dans une pièce de vers, fort courue alors, qui commence ainsi :

Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile,

Des princes malheureux vous n'êtes plus l'asile. . .

Il ne put prendre sur son amour-propre de garder ïincoffnita; il se confia à un ami prétendu, qui le trahit; il fut arrêté et conduit au Mont-Saint-Michel, où il resta trois ans dans la cage, qui n'est point une fable, comme bien des gens le prétendent. C'est un caveau creusé dans le roc, de huit pieds en carré, où le prisonnier ne reçoit le jour que par les crevasses des marches de l'église. M. de Broglie, abbé de Saint-Michel, eut pitié de ce malheureux, U obtint enfin qu'il eût Tabbaye pour prison. Ce Be fut qu'avec des précautions extrêmes qu'on put le faire passer à la lumière, de cette longue et profonde obscurité. Le caontctère de M. Deforges, son esprit et ses qualités personnelles, loi gagnèrent les bonnes grâces de cet abbé, au point d'obtenir «on élargissement au bout de cinq ans. U le donna à son frère, M. le maréchal, en qualité de secrétaire; et, madame la marquise de Pompadour étant morte, il fut fait commissaire de guerre, ût la domination de ce général, suivant le droit de tous les maréchaux de France. M. Deforges avait supporté courageusement sa longue et cruelle captivité. Son esprit n'était point affaibli de tant de disgrâces, et M. le maréchal en faisait grand cas.

16. — La Grève n'a poin.t désempli depuis quelque temps, et les supplices de toute espèce se sont succédé sans relâche. Ce spectacle affligeant pour l'humanité a réveillé la question si importante de savoir si un homme a le droit d'en faire périr uu autre. On discute de nouveau le code criminel; on en démontre

390 MEMOIRES SECIUSTS DE BAGHAUMONT.

Tabsurdité^ l'atrocité. On s'étonne que nos magistrats n'aient pas encore porté au pied du trône leurs représentations sur cette matière. Nos philosophes voudraient qu'on tournât au profit du bien public les bras dont on prive TËtat par tant d'exécutions. Ils prétendent avoir résolu toutes les objections que Ton pourrait faire^ et nous donnent^ pour exemple de la possibilité de concilier cette indulgence avec la sûreté générale^ celui de la feue impératrice de Russie (i), qui, pendant son règne, s'était imposé la loi de ne point signer un arrêt de mort^ ils, trouvent honteux (pi'il nous vienne du Nord de pareilles leçons de morale et de législation.

17. — Mademoiselle Dangeville , cette héroïne émérite du Théâtre-Français, Tamour et les délices de tous les gens de goût,' a une très-belle maison de plaisance à Yaugirard. C*est là qu'avant-hier, jour de sa fête, on lui en a donné une aussi agréable que magnifique. Elle a fait l'entretien du jour. 11 y a d'abord eu un dîner de dix-neuf personnes, composé, en beaux esprits, de MM. de Saint-Foix, Le Mière, Dorât, Rochon et Duclairon, tout récemment arrivé de son consulat de Hollande : en gens de la Comédie, des demoiselles La Motte, Fannier et de madame Drouin. Le reste était des anciens amis ou amants de la maîtresse de la maison. 11 ne faut pourtant pas oublier M. de Saint- Aubin, peintre, qui n*a pas le moins contribué aux divertissements. A la fin du diner, après avoir beaucoup tosté en l'honneur de la reine de Yaugirard, M. de Saint-Fôix a commencé des couplets suv la fête : tous ses émules l'ont suivi, jusqu'à ce qu'ime symphonie, partie du jardin, ait annoncé quelque chose de nouveau. On s'est transporté vers les lieux d'où elle s'annonçait; on est entré dans un bosquet délicieux, où s'est trouvée la statue de mademoiselle Dangeville sous la figure de Thalie, avec tous les attributs de son art. On lisait, au bas du piédestal, un hymne de la composition de M. de Saint-Foix. On a procédé à l'inauguration de cette statue, et tous les beaux esprits sont venus en cadence, des guirlandes de fleurs à la main, lui rendre leurs hommages. On a encore chanté des couplets; on a joué différentes petites parades, courtes, spirituelles et délicates. En-

{\) Elisabeth Petrowna, fiUe de Pierre le Grand.

^mie, le jour tomhant^ tous les bosquets se sont trouvés illuminés : on a introduit le peuple: il s'est fcnrmé des danses partout. On avait établi des rafi'aichissements pour cette populace, qui bénissait sans cesse l'illustre Marie, Enfin, un feu d'artifice trèsbrillant a terminé le spectacle. Un grand souper a suivi, et le Champagne et Fesprit ont recommencé à couler avec la même abondance.

18. — Des quatre-vingt-quatre pièces qui ont concouru pour le prix de TAcadémie Française, neuf ont été choisies et ont suspendu longtemps les suffrages des juges. M.. de La Harpe était du nombre. Son Epitre, qui roule sur les avantages de la Philosophie, avait beaucoup de partisans, et vraisemblablement il l'aurait empcH'té ; il a malheureusement eu Timprudence de se vanter d'avance qu'il avait le prix. Le bruit en est revenu à T Académie, qui, ittstmite de cette présomption contraire aux règlements et aux lois du concours, a formé une délibération par laquelle M. de La Harpe a été déclaré exclu du concours. Seconde délibération, en même temps, qui décide que, pour éviter dorénavant de semblables indiscrétions, on n'ouvrira les billets des noms des concurrents, que le jour même de la Saint-Louis, ou dans la séance qui doit le précéder .

19.— Entre les circonstances qui rendent remarquable le concours de cette année pour le prix de poésie de F Académie Française, on en rapporte une des plus singulières, lin auteur a eurimpudeace d'envoyer une pièce erotique dans le genre le plus infâme, et très-propre à servir de pendant à la fameuse Ode à Priape, M. Duclos, le secrétaire, a été chargé, de la part de la compagnie, de lui écrire une lettre très-forte, de lui faire la réprimande qu'il méritait, et de lui déclarer que FAcadémie voulait bien par indulgence ne pas le dénoncer à la police, et lui cpargn^ le châtiment qu'il aurait subi infailliblement.

24. — M. Dudoyer de Gastel, ex-Oratorien, est depuis plusieurs années très-respectueux adorateur de mademoiselle Doligny, cette virtuose de la scène française, que ses camarades admirent beaucoup sans être assez sottes pour Fimiter. La verve de cet auteur s'est échauffée auprès de cette beauté angéltque, «t, ne pouvant s*évaporer autrement, elle s'est condensée en un petit drame composé exprès pour y faire briller notre héroïne.

Le sujet est tiré d'un conte de M. llarmontel, intitulé Laurette. On attend avec impatience la représentation d un pareil drame^ véritable production de l'amour le plus pur.

25. — La foule empressée d'assister à la séance publique de l'Académie Française, le jour de Saint-Louis, augmentant d*année en année, et la garde ordinaire de six Suisses ne sulBsant pas, on l'a renforcée cetle fois-ci d'un détachement d'invalides^ commandé par un officier.. Malgré cette barrière formidable, le tumulte augmentait ; la salle ne pouvait plus -contenir les spectateurs, lorsque M. Duclos, secrétaire, maître des cérémonies de rAcadéraie, a fait fermer les portes, et. Messieurs étant en place, M. de Châteaubrun, directeur, a déclaré que la pièce qui a remporté le prix cette année avait pour titre : Lettre d'un fils parvenu, à son père, laboureur, M. Marmontel a lu, ou plutôt déclamé, l'ouvrage couronné. M. le directeur a repris la parole, a nommé l'auteur : M. l'abbé de Langeac ; il Ta invité de paraître, et ce jeune élève d'Apollon est venu prendre la médaille. Tout le monde a applaudi à sa modestie et aux grâces ingénues de la mère répandues sur la physionomie du fils.

Il est arrivé, à cette assemblée, un petit incident qui, tout puéril qu'il soit, mérite d'être rapporté. Les portes de l'Académie étant fermées, et les Suisses de Textérieur retirés, il est survenu beaucoup de monde, et l'on a pénétré facilement jusque dans l'Académie des Belles-Lettres, dont la salle précède celle de l'Académie Française. Vains efforts pour aller plus loin. MM. Le Mière et Dorât, courroucés de rester à la porte du sanctuaire des Muses, ont proposé de tenir l'Académie. Tout le peuple littéraire a applaudi; on s'est rangé autour de la table, et quelqu'un, qui avait la pièce couronnée imprimée, a^ant proposé d'en faire lecture, on a parodié la grande assemblée. C'étaient des éclats de rire, des brouhahas, dont le bruit retentissait jusque dans l'autre salle; ce qui a beaucoup incommodé les lecteurs^ et surtout M. Marmontel, dont les accents passionnés se perdaient quelquefois dans le tumulte.

26. — On sait aujourd'hui que Thomme de qualité, âgé de quatre-vingt-deux ans, dont on a parlé (l), et qui a concouru-

(1) Voy. 5 juillet 176S.

SEPTEMBRE 17CS. â9S

pour le prix de rAcadémle Française , *€$t M. le baron de Châteauneuf, frère du feu maréchal de Maillebois.O n est surpris que rAcadémie n'ait fait aucune mention de cette circonstance. Ainsi l'on a vu^ dans ce jeu littéraire, la vieillesse aux prises avec Tenfance, et, suivant Tusage, la fortune a favorisé la dernière. M. le baron de Châteauneuf est un courtisan épicurien. 11 a payé d*abord à la patrie le tribut des services militaires auxquels il a ci*u que sa naissance et sa qualité de citoyen Fobligaient, et s*est livré bientôt à un loisir philosophique ; il a coulé «es jours fortunés entre les arts et les plaisirs, passant tour à tour des bras de Vénus dans ceux des Muses. Il s'adonne aussi à la peinture, à la musique, et s'entend un peu à tout.

Septembre. — 3. — Madame Bontems, auteur de quelques ouvrages, et, entré autres, d'une traduction en prose du poème des Saisons de Thompson, est morte, il y a quelques jours, des suites d'une maladie de femme, longue et douloureuse. Cette virtuose n'est point une grande perte pour la littérature. Cependant, en faveur de son sexe, on lui doit savoir gré de ses efforts, et elle mérite qu*on jette quelques fleurs sur son tombeau.

4. — La comparaison des différentes pièces imprimées qui ont concouru pour le prix de TAcadémie, n'est point, au gré des connaisseurs, à l'avantage de celle de M. l'abbé de Langeac. Cela occasionne une grande fermentation dans le peuple littéraire, et bien des gens taxent l'Académie de partialité. On sait combien la mère a de crédit auprès de M. le comte de Saint-Florentin, et l'intérêt vif que ce ministre prend aux enfants de madame de Langeac. Un caustique, s'imaginant que ces raisons n'avaient pas peu contribué à déterminer les suffrages des juges, a fait l'épigramme suivante :

De par le roi, coe vers soient trouvés beaux î Signé Louis, et plus bas, Pheltpeaux.

— On cite plusieurs traits du roi de Danemarck, qui annoncent sa jeunesse aimable. Ils ne répondent point à la gravité dont quelques gens, qui ne connaissent point Thumanité, voudraient qu'un monarque fût toujours accompagné. Il y a quelques jours que, dans un souper où était l'ambassadeur de cette Majesté, on

en parlait. Madame la marquise de Nicolaî dit fort étourdiment à ce ministre : « On assure que Yolre roi est une tête... — Oai^ Madame, une tête couronnée, » répliqua-t-il. Tout le monde applaudit à la manière honnête et polie avec laquelle cet étranger releva l'indiscrétion et l'indécence du propos.

5. — M. De Parcieux, de l'Acadooiie royale des Sciences, vient de mourir, le 2 de ce mois, d'une maladie de langueur, dans laquelle il a constamment soutenu la douceur de son caractère et la fermeté de son âme. Ce citoyen estimable et éclairé ne s'arrêtait pas à des spéculations vagues, propres seulement à exercer le génie d'un savant; il mettait ses études en pratique, et ne formait que des projets utiles et d'une exécution dont Tavantage était sensible pour tout le monde.

12. — Le Gouvernement, toujours en garde contre les livres^ prohibés, dont le commerce devient de plus en plus étendu, est alerte pour arrêter l'introduction qu'on pourrait faire de cette marchandise. On vient de surprendre un ballot d'une quantité très^ande d'exemplaires de la tragédie de Lothaire et Waldrader ou le Royaume mis en interdit (1). On voit, à l'inspection seule du titre, combien il est sage à la police de ne point laisser pé^ nétrer une pareille brochure, dans les conjonctures critiques de ses divisions avec la cour de Rome.

15. — On prétend que M. de Voltaire ne marche jamais sans la Bible, sous prétexte que lorsqu'on a un procès, il faut toujours avoir sous les yeux le factum de ses adversaires. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il possède parfaitement ce livre ; il s'en est pénétré, il en est plein, il le retourne sans cesse, il le dépèce pour enrichir ses ouvrages, mais à sa manière, et non sans doute comme le prédicateur, le théologien, ou le défenseur de la religion. On sait que l'Écriture sainte veut être lue dans la simplicité du cœur et de l'esprit ; qu'aux génies superbes elle offre des ridicules, des absurdités, des barbaries, des impiétés meniez et c'est ce que M. de Voltaire ne manque pas d'y trouver.

16. — M. De Liste, fameux astronome, vient de mourir, le t* de ce mois, âgé de quatre-vingt-un ans. Il était pensionnaire vétéran de l'Académie des Sciences et professeur au Collège royal.

(1) Par Gudin de La Brenellerie.

SEPTEMBRE 1768. SUti

Son ardeur pour Tastronomie lui avait fait entreprendre dift'érents voyages. 11 avait été jusqu'en Sibérie. Il avait professé à Pétersbourg^ et avait en conséquence prêté serment de fidélité à rimpératrice. De retour à Paris, on lui en fit un grief : il essuya des dégoûts à rAcadémie, où*on ne le regardait plus que comme pensionnaire étrange)*. 11 demanda sa retraite. Cette espèce de disgrâce, la jalousie de ses rivaux, les tracasseries qu'ils lui suscitèrent , empoisonnèrent sa vieillesse , d'ailleurs malaisée : il est mort dans une sorte d'indigence.

17j — M. le duc de Nevers (1) vient de s'éteindre, âgé de près de quatre-vingt-douze ans. C'était un seigneur de beaucoup d'esprit;, mais dont les mœurs ont passé quelquefois à la cour poiu* trop philosophiques. On prétend qu'il avait épousé la demoiselle Quinault, excellente comédienne, et sœur du fameux Dufresne. Le présent qu'il a f&it à la France de M. le duc de Nivernois, est le plus beau trait de sa vie.

22.— Il s*est élevé, depuis quelques années, en France, une secte de philosophes audacieux qui semblent avoir eu le système réfléchi de porter une clarté fatale dans les esprits, d'ébranler toute croyance, de renverser la religion etjie la saper jusque dans ses fondements. Les uns, troupes légères du parti, armés du sarcasme et de l'ironie, ont d'abord, sous des allégories sensibles, des fictions ingénieuses, couvert d'un ridicule indélébile ses ministres, ses dogmes, sa liturgie et sa morale même. D'autres, spéculateurs profonds, cuirassés d'érudition, hérissés de métaphysique, se sont présentés le front découvert, l'ont attaquée à force ouverte, ont déployé contre elle les raisonnements les plus formidables, et, ne trouvant point d'athlètes dfenes d'eux, sont malheureusement restés maîtres du champ de bataille. Aujourd'hui que ces incrédules regardent leur ouvrage comme bien avancé, qu'ils attendent, du bénéfice du temps, que la lumière, gagnant de proche en proche, dissipe totalement la nuit des préjugés, de l'ignorance et de la superstition, ils attaquent leurs adversaires dans leurs derniers retranchements : ils prétendent prouver que la politique n'a aucun besoin de la religion pour le soutien et le gouvernement des États. C'est contre cette

[^) Philippe^uIes-FraDçois Mazarini-Muncini, mort le U septembre.

il^i MEMOIRES SECRETS DE BACHAUMONT.

arsserlioî), si ancienne^ si répandue^ et que les défenseui*s du christianisme, poussés à bout^ opposent pour dernier argument, qu'ils réunissent avjourd*hui leurs forces, et qu'ils semblent préparer un corps d'ouvrages dont plusieurs pénètrent déjà dans ce pays-ci; Tel est le livre intitulé la Contagion sacrée^ ou Histoire naturelle de la superstition (1). On le prétend traduit de Vanglais d'un M. Jean Trenchard.

27. — On vient de décocher encore un trait à M. Tabbéde Langeac, ou plutôt à rAcadémie. 11 y a apparence que c'est le dernier eflort des mécontents. Voici l'épigramme : «

L'Académie, et ah hoc et ab hae, A tes vers plats, sans raison et sans rime, Donnant le prix, te prouve bien, Langeac, Plus fortuné qu'un enfant légitime. •

30. — Les directeurs de FAcadémie royale de Musique ont proposé aux curieux de chercher une devise (I) pour la salle de l'Opéra qui n'est pas encore finie. Celte devise doit être en français et en deux vers. On n'en a encore vu que de mauvaises. M. Le Clerc de Montmerci propose les deux suivantes :

Les arts dans ce pa1<iis prodiguent leurs merveilles, Pour enchanter les cœurs, les yeux et les oreilles.

Ou

Dans ce palais brillant des beaux -arts et des fées, Héros, dieux et démons, tous les êtres divers. Doctes aux accords des modernes Orpbées, Sont le tableau mouvant de ce vaste univers.

Quoique celle-ci soit contre les conditions établies, que ce soit même plutôt une description qu'une inscription, les amis de l'auteur l'ont trouvée si belle, qu'ils lui ont conseillé de la rendre publique.

fl) Composé parle baron d'Holbach. Londres (Amsterdam, M. -M. Bey), I76»f 2 wl. iO-8o.

(2) Diderot avait anciennement proposé celle-ci : B\c Marsyas Apo/Zw*"'* Voy. 5 octobre 1768.

Octobre. — 2. — On a exécuté, ces Jours-ci, un arrêt du Parlement, qui condamne Jean-Baptiste Jossorand, garçon épicier, Jean Lecuyer, brocanteur, et Marie Suisse, femme dùdit Lecuyer^ au carcan pendant trois jours consécutifs; condamne, en outre, ledit Josserand à la marque et aux galères pendant neuf ans, ledit Lecuyer aussi à la marque et aux galères pendant cinq ans, et ladite Marie Suisse à être renfermée pendant cinq ans dans la maison do force dé l'Hôpital-général, pour avoir vendu des livres contraires aux bonnes mœurs et à la religion. Ces livres sont : le Christianisme dévoilé, V Homme aux quarante écus, Ericieou la Vestale, lesquels ont été lacérés et brûlés par Texécuteiu* de la haute justice, lors de l'exécution des coupables. On s'est récrié contre la sévérité d'un pareil arrêt, qu'on attribue à ^. de Saint-Fargeau, président de la chambre des vacations, homme dur et inflexible, et dont le jansénisme rigoureux n' admet aucune tolérance (i).

4. — Sa Majesté, qui n'avait point honoré M. Bouret de sa visite pendant tout le temps que le dérangement des affaires de ce Cnancier l'avait mis dans le cas de suspendre les travaux du fameux Pavillon du Roi, n'a pu se refuser cette année aux désirs de ce serviteur si jaloux des regards de son auguste protecteur. Le roi est allé un instant, le mercredi 28 septembre, visiter ce fameux bâtiment il Ta trouvé augmenté de plusieurs choses curieuses, mais surtout de sa statue, dont on a parlé il y a quelque temps, et qui est exécutée, en marbre, par le sieur Tassard. Ce qui a le plus flatté Sa Majesté, ce sont deux vers inscrits au bas, composés par le sieur Bouret même (2) dans l'enthousiasme heureux de son amour et de sa reconnaissance. Us caractérisent à merveille les vertus du maître, et le zèle tendre du sujet. Ils sont dignes de passer à la postérité la plus reculée, et valent sans doute toutes les légendes qu'aurait pu enfanter F Académie des Belles-Lettres. Les voici :

Juste, simple, modeste, au-dessus des grandeurs, Au-dessus de l'éloge, il ne veut que nos cœurs.

(!) Voy. 8 octobre 1768.

(2) Ces YerB sont de Voltaire. Voyes u lettre du 13 auguste 1768 à H. Bouret. — R.

s 98 ICfllOIRES SECRETS DE BACHAUMONT.

8. »- Un plaisant s'est égayé au sujet de rinscription que les directeurs ont demandée pour la nouvelle salie d'Opéra. 11 en a fait une qui ne sera sûrement pas adoptée; mais elle est piquante et mérite d'être transmise au public :

Ici, les dieux da temps jadis Renouvellent leurs liturgies :

Vénus y forme des Laïs, Mercure y dresse des Sosies.

8. —' Bien des gens ont été étonnés de la dureté avec laquelle on a sévi contre les colporteur^ flétris dernièrement par arrêt du Parlement^ surtout vu renoncé des livres prohibés qu'on les accusait d'avoir vendus. Les gens au fait prétendent que leur grand grief est d'avoir distribué un libelle qu'on a craint de nommer dans un arrêt, quoiqu'il ait été annoncé, il y a plus d*un an, dans des gazettes étrangères. C'est le pamphlet intitulé: les SablnUines et les Florentines (1). Le titre seul prouve combien ils étaient coupables, et justifie raustérité des magistrats aux yeux des gens au fait de Ténormité des crimes politiques.

10. — M. Fabbé d'Olivet, de l'Académie Française, tombé en apoplexie-paralysie, il y a deux mois, et qui, malgré son âge de quatre-vingt-sept ans, a lutté depuis ce temps contre la mort, vient enfin de succomber après cette belle défense. Ce personr nage, vraiment académique, est une perle d'autant plus grande, qu'il travaillait dans un genre peu à la mode aujourd'hui et qu'on semble mépriser. Ses traductions de Gicéron, regardées cottime un chef-d'œuvre dans leur espèce, lui procureront une gloire, sinon brillante, du moins solide et durable chez la postérité qui en recueillera les avantages. Quant à la partie grammaticale de ce savant, quoiqu'il n'approchât pas de la métaphysique lumineuse des Girard et des Dumarsais, il avait sur cette matière un génie de discussion pur, exact et correct. En général, il avait plus de bon sens et de précision que de finesse et de légèreté. Il ne manquait pourtant pas d'un .certain esprit; mais surtout il avait une mémoire prodigieuse, qui le servait à propos et le faisait briller avec celui des autres au défaut du sien.

(1) Voy. S6 juillet 176

1 i . — M. Bernard, secrétaiFe du gouverneur de Choisi, et appelé, par excellence, le Gentil-Bernard, nom que.lui a donné M. de Voltaire et qui lui est resté, a obtenu duGouyememeni un terrain qu'il a approprié avec beaucoup de goût et d'éléganee. Il a fait des devises en vers pour toutes les pièces-, de cette agréable maison. En voici deux qui paraissent les meilleures et les plus propres à caractériser les mœurs et le goût du maître. Au-dessus d*une glacière, il a fait arranger une espèce de Parlasse, et a écrit au bas le quatrain suivant :

Sous cette voûte souterraine

Les cœurs froids, les auteurs glacés

Sont avec la neige entassés ;

£t ma glacière est toujours pleine.

Au-dessus d'un boudoir délicieux, il a mis :

Habitons ce petit espace, Assez grand pour tous nos souhaits :

Le bonheur tient si peu de place, Et ce dieu n'en change jamais.

Tout le reste répond à celte aimable philosophie, et fait de ce séjour un lieu riant et voluptueux.

42^— M. Tabbé d'Oliveta été enterré dimanche 8, et le mercredi il, son testament avait été ouvert, lu et exécuté. Il laisse à son neveu, président à mortier au Parlement de Franche-Comté et son légataire universel, quatre-vingts actions des Fermes, pour cinquante mille écus de terres, plus de trente mille francs d'anérages, deux cent cinquante louis en argent comptant, trois cent cinquante marcs de vaisselle d'argent, une très-belle bibliothèque et des meubles de peu de valeur, etc. Cette succession parait fort honnête pour celle d'un homme de lettres.

13. — Extrait (Tune lettre de Ferney, du 30 décembre, — « Rassurez-vous, Monsieur, sur les inquiétudes que vous avez à l'égard de M. de Voltaire. Ce grand homme, accoutumé à dire qu'il se meurt depuis plus de cinquante ans, se porte à merveille. T se plaint d'être sourd et aveugle. Le fait est qu'il lit encore sans

Kinettes et qu'il a rouie très-fine. Il est sec et ingambe : il est peu courbé. Le jour que j*ai eu Thonneur de le voir, ii avait de gros souliers, des bas blancs roulés, une perruque naissante, des manchettes d'entoilage qui lui enveloppaient toute la main, nue robe de chambre de Perse. Il nous fit beaucoup d'excuses lie n*élre point habillé : mais il n^est jamais autrement. U parut à l'entremets. On avait réservé un grand fauteuil à bras, où cet tilustre vieillard se mit, et mangea rondement des légumes, des pièces de four, des fruits, etc. 11 pétilla d'esprit. On pourrait lui reprocher d*être trop emphatique, et de n'avoir point dans la conversation ce ton cavalier qui caractérise si bien le style de ses écrits. Après le dîner, il nous mena dans sa bibliothèque, très-vaste, très-nombreuse et très-belle. Il nous lut des passages 4e livres rares sur la religion, c'est-à-dire contre la religion, car c'est aujourd'hui sa manie : il revient sans cesse sur cette matière. Il joua aux échecs avec le Père Adam, qui, sans être le premier homme du monde, est assez Jésuite pour se laisser perdre : M. de Voltaire ne lui pardonnerait pas de le gagner. On fit ensuite de petits jeux d'esprit ; puis, on se mit à dire des histoires de voleurs. Chaque dame ayant conté la sienne, on engagea M. de Voltaire à avoir son tour. Il commença ainsi :

K Mesdames, il était un jour un fermier général Ma foi, j'ai

oublié le reste. » Nous le laissâmes après cette épigi^mme, la meilleure sûrement qu'il ait faite de la journée. »

14. — Extrait d'une lettre de Fontainebleau du 10 octobre. — « Le bruit avait couru ici que M. de Voltaire était décédé. Il avait pris tellement faveur que la cour paraissait croire cette nouvelle. On Ta inféré du propos de M. le comte d'Artois. Ce prince^ à son dîner, parlant de cet événement, a dit : « Il est mort un grand homme et un grand coquin (1).» Les ennemis de M. de Voltaire ont saisi avidement cette phrase, et Tont répandue avec profusion. Effectivement^ il est aisé d'en conclure quelle est sa réputation auprès de ceux qui ont Thonneur d'être chargés de ^éducation des Enfants de France. Quoi qu'il en soit, îa nouvelle est absolument fausse et destituée de fondement. La

(1) On aime i croire, avec Wagnière, que le comte d'Artois n'a jamais tenu un semblable propos, qu*ii serait difficile de concilier avec les marques d*intérèt qas ce prince donna plus tard à Voltaire. — R.

Providence laisse encore à ce philosophe incrédule le temps de se repentir et de mériter un éloge funéraire plus flatteur. »

15. — Depuis quelque temps^ il court ici une chanson intitulé : la Bourbonnaise y qui a été répandue avec une rapidité peu commune. Quoique les paroles en soient fort plates^ que Tair soit on ne peut plus niais, elle est parvenue jusqu^aux extrémités de la France. Elle se chante jusque dans les villages, et l'on ne peut se transporter nidle part sans Fentendre. Les gens qui raffinent sur tout, ont prétendu que c'était un vaudeville satirique sur une certaine fille jde rien (1), parvenue, de l'état le plus crapuleux, à jouer un rôle et à faire une sorte de figure à la cour. Il est certain qu'on ne peut s'empêcher de remarquer, dans l'affectation à la divulguer si généralement, une intention décidée de jeter un ridicule odieux sur celle qu^elle regarde. Les gens à anecdotes n'ont pas manqué de la recueillir et d'en grossir leur portefeuille, avec tous les commentaires nécessaires pour son intelligence, et capables de la rendre précieuse pour la postérité.

18.— M. l'abbé Morellet est connu dans la république des lettres par plusieurs ouvrages, et très-particulièrement par la rédaction du Dictionnaire de Commerce de Savary, qu'il veut présenter sous un jour nouveau. 11 y travaille depuis longtemps, et sera, à ce qu'on espère, bientôt en état de le produire. On voit avec plaisir la fortune accueillir ce savant, et le mettre au rang de ses favoris qui prouvent qu'elle n'<3St pas toujours aveugle. 11 vient d'être désigné pour remplacer im nommé Le Grand dans les fonctions de secrétaire général du Commerce.

22. — Le roi de Danemarck n'a point voulu se montrer en public qu'il n'ait vu le roi de France, son frère. En conséquence il a été aujourd'hui à la Comédie Française en petite loge, dans celle de madame de Villeroi. Malgré cet incognito, comme on était prévenu, le public s'est porté en foule à ce spectacle, et lout y était plein de très-bonne heure. Le sieur Le Kain, revenu depuis quelque temps, a joué dans Warwick, ti*agédie de M. de l^a Harpe, et a déployé devant le jeune monarque toute la noblesse théâtrale dont il est susceptible. 24. — Quelques confrères de M. l'abbé d'Olivet, touchés de sa

(1) Madame Da Bairy.

302 MiMOIRES SECRETS DE BACHAUMONT.

perte^ n'ont pu s'empêcher^ dans Texcès de leur douleur, de répandre une anecdote jusqu'ici conservée dans le sein de TÂcademie, et qui nous apprend quelle est la cause de sa mort. Dans la séance où il fut décidé que la pièce de M. Tabbé de Langeac aurait le prix, cet académicien, qui n'avait rien à ménager à son âge, s'opposa à une préférence, qui, selon lui, déshonorait TAcademie, li fit sentir combien le public se récrierait contre un tel choix, et, s'armant de l'éloquence de Torateur romain dont il était pénétré (i), il pérora longuement pour ramener ses confrères à un jugement plus impartial. Gn fut inutilement : c'était un parti pris; il n'eut que peu de partisans. MM. d*Alembert et Duclosle traitèrent durement, l'appelèrent radoteur, et renoa- ▼elèrent enfin une scène de halle, telle qu'il en avait déji eu ime avec ce dernier confrère, il y a quelques mois; mais, n'ayant pas le sang aussi bouillant^ il fut saisi vivement de ces apostrophes injurieuses ; il fut frappé à mort dès l'instant, et tomba en apoplexie dès le soir même.

27. — Les curieux ont tenu im journal exact de la marche et des propos du roi de Danemarck, qui marque beaucoup d-esprît dans ses réponses. Les circonstances les plus essentielles de cet itinéraire sont celles de son entrevue avec le roi. Après être descendu, au Château, à l'appartement de feu madame la Daupbine, et le roi étant prêt à recevoir ce monarque. Sa Majesté Danoise se rendit dans le cabinet du roi. Elle était accompagnée des ministres, des seigneurs de sa suite, du duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi, et du duc de Choiseul, ministre et secrétaire d'État^ ayant le département des affaires étrangères. Il y avait deux fauteuils dans le cabinet du roi. Les premiers compliments faits, le roi pressa son frère de s'a^eoir : il s'en défendit, et demanda à rester debout. U i^enouvela de vive voix sa satisfaction de voir le plus grand potentat de l'Europe. Le roi, de son côté, témoigna qu'il regardait cette époque comme remarquable dans son règne ; qu'il se ressouvenait très-bien d'avoir vu le Czar à sa cour, quoiqu'il n'eût alors que sept ans, et que cette réception ne lui serait pas mains flatteuse. Ensuite, Sa Majesté Danoise ayant demandé à aller chez monseigneur le

(1) L'ai>bé d'Olivek a tradait plusieurs ouvrages de Cieéron.

OCTOBRE 1768. 80;i

Dauphin^ s'y rendit vei^s les huit heures, et alla souper avec le roi. Les deux monarques avaient avec eux vingt-quatre dames de la cour, les plus brillantes et les plus choisies. Sa Majesté Danoise déclara qu'elle n'avait jamais vu réunis tant de grâces et tant de charmes. Le lendemSlin M. le duc de Choiseul lui donna à souper, et le surlendemain elle mangea encore avec le roi. Le jeudi, étant repartie pour Paris, M. le duc de Duras fit jouer chez lui, devant elle, la pièce de la Partie de chasse de Henri IV. Tous les jours on exécutera aux diflérents spectacles les drames que demandera cette Majesté, et sur Taffiche on mettra : Par ordre.

Entre les bons mots de ce monarque, on en cite un qui indique la vivacité de ses réponses et sa facilité pour les saillies. Dans son passage par la Hollande, un seigneur de ce pays-là lui présenta une généalogie par laquelle il prétendait lui appartenir. « Mon cousin, lui dit le roi, je suis ici incognito : faites de même. » Dans son entrevue avec le roi. Sa Majesté, en parlant de la disproportion d'âge qui était entre eux, lui dit : ¥ Je serais votre grand-père. — C'est ce qui manque à mon bonheur, » répondit avec effusion Sa Majesté Danoise. On ne peut omettre encore un mot de Louis XY, qui indique toute la sensibilité de son âme et combien il aime ses peuples. Le roi de Danemarck^ Après avoir visité toute la famille royale, dit au roi, qui parlait des pertes qu'il avait faites, que la Camille nombreuse qui lui restait était un dédommagement bien précieux : « J'en ai une l>iea plus nombreuse encore, qui ferait vraiment ma félicité, si elle était heureuse. » Paroles remarquables et bien consolantes pour la nation ! *

Voici à peu près ce qu'on a trouvé de plus essentiel dans ce journal, chargé d'im tas de formules répétées et d'une étiquette fastidieuse.

^S. — Madame Du Boccage, connue par les grâces de son esrprit et de sa figure, auteur de différents ouvrages, ayant adressé, le 4 de ce mois, des vers à M. de Voltaire au sujet de Saint-Fran- Çois, sa fête, ce grand homme, qui n'est jamais en reste, y a répondu par ceux-ci :

Qui parle ainsi de saint François ?

Je crois reconnaître la sainte,

30 i MEUOIIIKS SECRETS DE BACUAUMONT.

Qui de ma retraite, autrefois, ^

Visita la petite enceinte.

Je crus avoir sainte Vénus^

Sainte Pallaa, dans mon Yillage.

Aisément je la reconnus,

Car c'était sainte Du Boccage.

L'Amour même aujouid*iiui se plaint

Que, dans mon cœur étant fétéé,

Elle ne fut que respectée.

Ah ! que Je suis un pauvre saint !

29. — M. Gauthier de Mont-d*Orge, trésorier de la Chambre aux deniers, vient de mourir des suites d*une apoplexie dont il avait été frappé ily a quelques années, et dont il ne s'était jamais bien relevé. C'était un financier, qui, dans sou temps, avait eu des prétentions au bel esprit. On connaît de lui, entre autres choses, le ballet des Talents lyriques et Y Acte de sociétés deux ouvrages dont le premier surtout a eu beaucoup de succès à l'Opéra, moins sans doute par les paroles de cet auteur, que par la musique de l'immortel Rameau. Dans le répit que hii a laissé sa maladie, il avait épousé une certaine chanoinesse, bâtarde adultérine dci M. d'Étiolés et de madame de Belvaux, mais qui, par un raffinement de la corruption de nos mœurs, avait trouvé un père et une mère adoptifs. Un gentilhomme pauvre avait eu la bassesse de la reconnaître pour sa fille, et une demoiselle, en s'accouplant à cet homme vil, avait eu l'infamie de la reconnaître aussi comme procréée avant le mariage. Au reste, la jeune personne ne paraît point avoir hérité de tout ce déshonneur, et s'est montrée digne d'une naissance plus illustre. Quoiqu'elle n'ait goûté aucun agrément dans Thymen de M. de Mont-d'Orge, absolument paralysé sur tous ses sens, elle s'est cQfKbû te envers lui avec toute la noblesse, toute la reconnaissance qull avait plus de droit que de raison d'en attendre. Elle ne l'a point quitté dans toutes ses infirmités ; elle ne s'est montrée nulle part, n'a participé à aucun plaisir, et, dans la plus grande jeunesse, s'est comportée avec toute la prudence de la femme la plus raisonnable. Elle est à même de recueillir aujourd'hui les fruits de sa sagesse par plus de cent mille livres de rentes, dont elle se trouve avoir l'usufruit.

30. — Le roi de Danemarck ne perd aucun moment dans ce paysci^ et visite avec le plus grand soin tous les lielux qui peuvent lui présenter des objets dignes de sa curiosité ou de son instruction. Il est allé hier aux Gobelins : il a admiré cette manufacture ; mais, dans les différents ouvrages qu'il a vus, une tenture représentant rhrstoire d'Esther et d'Assuérus, d'après les dessins du fameux Vanloo, a surtout attiré son attention. Ce monarque a été saisi d'étonnement, et, dans son admiration, il a demandé pour qui était destiné cet ameublement r« Pour Votre Majesté, » lui a répondu le duc de Duras.

31. — On continue à s'entretenir du roi de Danemarck, dont on admire les réponses ingénieuses. Chacun s'efforce de mériter quelque chose de flatteur de sa part. On s'évertue aussi, et l'on se répand en saillies pour plaire à ce prince aimable. On cite de nouveaux bons mots de ce monarque et de ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Nous en choisirons quelques-uns seulement. Dans un souper qu'il fit chez le roî. Sa Majesté lui demanda quel âge il donnait à madame de Flavacourt, qui paraissait l'enchAater? Il répondit : Trente ans. a Elle en a plus de cinquante, dit le roi. — Sire, c'egt une preuve qu'on ne vieillit point à votre cour. »

Novembre. — 6. — Les filles qu'on appelle du bon ton fondaient de grandes espérances sur la prochaine arrivée du roi de Danemarck : elles se préparaient de longue main à captiver ce jeune monarque, et Ton ne finirait point de détailler toutes les ruses qu'elles avaient mises en usage pour paraître à ses yeux les premières. Les unes ont été au-devant de cette Majesté, dans de superbes équipages à quatre et à six chevaux; d'autres sont 'tenues s'installer dans les environs de son palais. Quelques-unes, * force d'argent, avaient obtenu du tapissier de placer leurs portraits dans lès cabinets et boudoirs de son hôtel. Enfin, mademoiselle Grandi de l'Opéra, accoutumée à s'enrichir des dépouilles des étrangers, et dont la cupidité dévorerait un royaume, a eu l'audace d'envoyer sa figure en miniature à ce prince. 11 paraît que tous les charmes de ces nymphes ont échoué contre *a sagesse de ce raodenie Télémaque. Il se conduit avec une décence qui fait un honneur infini à la pureté de ses mœurs et à sa tendresse conjugale.

30G MEMOIRES SECRETS DE BACfiAUMONT.

10. — M. le duc de Duras continue, avec un zèle infatigable, à promener Sa Majesté Danoise dans tous les lieux propres à satisfaire sa curiosité et ses connaissances. Ce monarque trouve partout des marques de rattachement de la nation et de sa politesse. A la Monnaie^ on a frappé, sous ses ^yeux, sans qu'il s'en aperçût, une médaille représentant son efGgie. A la Savonnerie, il s'est trouvé un superbe tapis à ses armes. A la manufacture de Sèvres, on lui a présenté un service de porcelaine, dont toutes les pièces étaient chargées de son écusson. On estime ce présent du roi cent mille écus. M. de Marigny a eu l'honneur de rèce> voir cette Majesté à l'Académie de Peinture. Au Cabinet du Roi, elle a développé devant M. de Buffbn et les autres spectateurs, des connaissances d'histoire naturelle étonnantes pour son rang et pour son âge. Elle a trouvé qu'il manquait plusieurs choses à différentes collections, et s'est chargée de les envoyer au roi.

Mademoiselle Clairon a joué hier chez madame la duchesse de Yilleroi le rôle de Didon devant le roi de Danemardc. 11 a été enchanté- de cette actrice qui, avec Le Kain, paraissent les deiu personnages qui l'aient le plus affecté au théâtre. Du reste, on trouve qu'on la fatigue de trop de spectacles, et l'on admire sa complaisance à se prêter à toutes les galanteries qu'on veut lui faire en ce genre. On juge decette complaisance par des bâillements qui échappent quelquefois à ce monarque, et qui annoncent qu'il ne prend pas toujours tout le plaisir qu'on voudrait lui procurer. On a remarqué^ entre autres excès de celte espèce, qu'on lui a fait voir en un seul jour dix-sept actes, tant en prose qu'en vers, en déclamation, en chant, en musique, etc., en italien et en français.

H . — On a vu au Salon, il y a quelques années, le portrait du roi, en pied, en tapisserie des Gobelins. Tout le monde admira la vérité de cet ouvrage et son exécution. Le roi de Danemarck n'en a pas moins été flatté, et a paru désirer être rendu de la même manière. En conséquence, Michel Vanloo a peint ce monarque, pour servir de modèle aux artistes.

12. — Les Comédiens Français avaient affiché pour cette semaine Hylas et Sylvie y pastorale^ jouée à Chilly chez madame la duchesse de Mazarin, et qui y avait eu du succès. Ce drame aété arrêté à la police^ à cause de quantité de gravelures, très-agréa-

IfOTËMBRfi 1768. 307

hles dan$ un petit comité^ mais que la décence ne peimet* pas de laisser glisser sur un théâtre. Comme il y en a beaucoup qui tiennent aux circonstances, aux gestes^ aux attitudes, à l'ensemble de la scène, M. de Sartines a exigé qu'il y eût une répétition sous ses yeux, et il jugera lui-même ce qu'il peut y avoir de répréhensible.

13.— Dans la fête que madame la duchesse de Mazarin a donnée au roi de Danemarck, ime femme de la compagnie lui chanta, pendant le souper, le couplet suivant :

Un roi qa'on aime et qu'on révère N'est étranger dans nuls climats :

11 a beau parcourir la terre, 11 est toujours dans ses États (1).

15. — Les Comédiens Italiens ordinaires du roi avaient annoncé hier sur leur affiche la présence du roi de Danemarck, par le mot de convention : Par ordre; ce qui leur avait attiré une foule étonnante. Cette Majesté n'a pu satisfaire à ses engagements. On a appris avec douleur qu'elle était incommodée d'une indigestion. Le peuple, dont elle est l'adoration, s'est porté en foule vers son hôtel, pour en savoir des nouvelles. On ne saurait rendre combien ce prince est aimé. Tous les indigents de ce canton retrouvent en lui un second père. 11 distribue un argent étonnant, et son cœur tendre est vivement affecté de la misère, dont on ne peut lui cacher beaucoup de détails . Ce roi paraîtrait souhaiter qu'on tournât en secours abondants pour les malheureux tant de fêtes qu'on prépare de toutes parts à si grands frais. Ce serait, sans, doute, la plus belle qu'on pût lui donner, et la plus digne des princes augustes, auxquels ceux qui les approchent devraient suggérer celte manière d'être vraiment grands.

46. — Un nommé Fierville, comédien, directeur de troupe, venu de Berlin en ce pays-ci depuis quelque temps, a été arrêté à Châlons-sur-Marne et envoyé en prison. On ne sait pas trop les taisons de cette punition. Il est des gens qui prétendent que c'est

(i) Ce quatrain est de Chamfort et termine une pièce de vers qu'une actrice, dé- KQisée en bohémienne, chanta au roi de Danemarck. — B .

pour s'être refuse aux sollicitations des gentilshommes de la Chambre^ qui voulaient le faire débuter aux Français. Le sieur Fierville est un homme d'un très-grand talent et de beaucoup supérieur au sieur Le Kain, pour la figure^ Forgane et les autres parties de Textérieur du comédien. Il a montré beaucoup d'esprit et de grandes connaissances sur Tart dramatique.

17. — Le roi parlant du roi de Danemarck à madame la comtesse de Chabannes, cette dame demanda à Sa Majesté si ce monarque était bien riche. Le roi lui répondit qu.e les finances de ce royaume avaient été dérangées, mais que ce prince avait un ministre qui avait bien réglé ses affaires et les avait mises sur un bon pied : « Ah ! Sire, repartit cette dame, vous devriez bien débaucher ce ministre-là. »

18. — On continue à recueillir les différents mots du roi de Danemarck, qui soutiennent la bonne opinion qu'on avait conçue de la délicatesse de son goût et de la finesse de son esprit. On ne finirait pas de les rapporter tous. On choisira le suivant comme le plus adroit et le plus honnête. Ce monarque revenait de Fontainebleau : en passant à Essonne, une foule de peuple l'entoure, et se met à crier : Vive le roi ! Ce prince se met à la portière, et d'un air affable il s'écrie : « Mes enfants, il se porte bien ; je viens de le voir. »

22. — On a oublié de parler de M. l'abbé Mangenot, mort le mois dernier. Ce pjëte aimable liiérite bien qu'on jette quelques fleurs sur son tombeau. Dès l'âge de dix-huit ans, il avait concoum, sans le savoir, pour le prix de l'Académie des Jeux Floraux, et le remporta. Son oncle Palaprat avait envoyé sa pièce, et ne lui fit part de sa démarche qu'en lui annonçant le succès. Il fut peu sensible à ce triomphe : il préférait le plaisir de jouir, à la gloire de vivre chez la postérité. Il faisait des vers, plus par besoin que par désir de la célébrité. Aussi, ne connaît-on guère d'imprimé que la fameuse églogue couronnée dont on vient de parler. Ses ouvrages sont dans les portefeuilles do ses amis. Ce sont des petits riens, des épigrammes, des madrigaux, des chansons, dont certains auteurs à prétention se seraient élevé un grand trophée, mais que celui-ci oubliait dès qu'il les avait faits. 11 était attaqué depuis dix-huit ans d'une paralysie, qui semblait ne lui avoir laissé de libre que l'esprit. Il avait conservé dans

NOVEKMIE 176». 30»

cet état son aménité^ sa gaieté et sa philosophie. Il était prêtre* et chanoine du Temple. 11 est mort doucement^ conime il avait vécu^ âgé de soixante-neuf ans. 11 est à souhaiter qu'un homme de ffoût ramasse ses productions légères^ et les réunisse en recueil. Tout ce qu'il a fait est marqué au coin de la naïveté etdeiv grâces. Il était idolâtre des femmes^ et semblait ne trayailler que pour plaire à cette partie du genre humain.

24. — Depùis^ plusieurs jours, il était décidé que le roi de Danemarck irait au Palais aujourd'hui. Eu conséquence^ on a feuilleté les Registres, et Ton esiconvenu de suivre le cérémonial usité à régai-d du czar Pierre l*' , lorsqu'il y vint. Le roi est descendu à neuf heures du matin à l'hôtel du premier président : MM. le marquis d'Aligre et l'abbé d'Aligrc sont venus le recevoir au bas de son carrosse. Il a été conduit de la mémomanière à la lanterne qui loi était destinée ; sa suite a été mise danî^ une autre. Celle du roi étranger était découverte. Il était dans un fauteuil : un tapis, sûr le devant de la lanterne, annonçait cette Majesté. Le sieur Gerbier, avocat, a présenté, suivant l'usage, les lettres du nouveau chancelier (i). Il a fait, à cette occasion, un discours, où il a accumulé les éloges du roi, du chancelier Lamoignon, du vice-chancelier, du chancelier actuel, de M. d'Aligre, premier président, de M. de Yaudeuil, conseiller du Parlement de Paris, nommé premier président de celui de Toulouse, et enfin du roi de Danemarck. Le fond de ce discours ne pouvait être qu'une répétition de lieux communs, de fadeurs et de contre-vérités. On a admiré l'art avec lequel Torateur a rajeuni ce vieux protocole de mensonges insipides, et surtout les transitions heureuses par lesquelles il a passé six fois d-un c(»npliment à l'autre, prodiguant à chacun de ses héros Fencens convenable. Ensuite, M. Séguier, l'avocat général, a requis Tenregîstroment desdites lettres, et a pris occasion de là poiir rendi'e aussi hommage de son éloquence au monarque présent. Ce discours n'a pas eu le même succès que celui du sieur Gerbier, et

(1) Le chaoceliâr de Lamoignon, qui avait été exilé en 1763 (Voy. U novembre <*e celte année-ià), ayant donné sa -démission en septembre 1768, et René Charles de Maupeou, qui l'avait remplacé avec le litre de vice-chancelier et de garde des sceaux, s'é tant pareillement démis de ces charges, le président do Maupeou, sou fils, 'ut nommé chancelier de France et garde des sceaux. — R.

l'avocat a pam remporter de beaucoup sur Tacadémicien.

Les lettres lues et enregistrées, on a appelé une cause. Le sieur Legouvé^ avocat, a pris la parole. Cette cause majeure roule sur la cassation, demandée par l'ambassadeur de Naples, d*un testament de son frère en faveur d'un enfant d*une demoiselle Delair, sa concubine. Ckît orateur, ne pouvant se défaire de la mauvaise habitude qu*ont les avocats dlnjurier leurs parties adverses, avait déjà ébauché d'une façon peu flatteuse le portrait de l'amr bassadeur, lorsque le premier jnésident, sentant Findécence de ce spectacle, a fermé la bouche au sieur Legouvé, en faisant lever Taudience; en sorte que ce dernier a remis dans son portefeuille le compliment dont il se disposait aussi à régaler Sa Majesté Danoise.

Ensuite, on a conduit le roi étranger à la buvette, où le premier président lui a présenté tous Messieurs. Ce prince a demandé le sieur Gerbier^ il Ta remercié de son discoiurs en ce qui le concernait, et lui a déclaré qu'il n'avait point encore entendu d'aussi grand orateur : après quoi, il est retourné chez le premier président comme pour lui faire une visite. 11 y est resté environ un quart d'heure, et, le premier président Payant reconduit jusqu'à son carrosse, il est parti.

— Ce même matin, le roi de Danemarck est.allé en Sorbonne, où il a été reçu par M. rarchevêque de Paris comme proviseur de la maison , et par M. le duc de Richelieu comme héritier du fondateur. On a régalé ce prince d'une thèse, soutenue quelques minutes en sa présence, ornée de ses armes^ oX qui lui était dédiée. Il est allé voir dans l'église le tombeau du cardinal de Richelieu, un des beaux monuments de sculpture connus. 11 est monté dans la bibliothèque , où on lui a présenté le premier livre imprimé en France (i), en 1470, intitulé: Spéculum humanœ salvatîonis. On lui a fait passer en revue les autres curiosités de la bibliothèque, entre autres une bible russe envoyée par le Czar. Ce monarque

^i) Le premier ouvrage imprimé en France a pour titre : Gasparini Barxixii Pergamensis epistolarum opus per Joannem Lapidarium Sorhonensis schoUe Priorem multis viyiliis ex corrupto integrum effectum, ingeniosà arte impres' soriâin lucem redactum (1470), in-4o. Le volume intitulé : Spéculum humanasaU vationis, que Ton croit antérieur k 1460, n'a pas été imprimé en France. — R.

NOVEMBRE 17C8. 31 i

a demandé^ à cette occasion^ sHl y en avait une en danois? Et^ d'après la réponse négative, il a promis d*en envoyer une. Il a été obligé de recevoir, avant de partir, différentes pièces de vers latins d*éeoliers du collège du Plessis, que le principal a introduits à sa rencontre. Ce prince^ fatigué d'éloges, de compliments et d'encens, ne les a pas lus, mais a demandé pour eux des congés; puis^ on Ta reconduit, et il est retourné à son hôtel se reposer et se disposer à la fête du soir.

25. — M. de Voltaire s'amuse de tout : il ne dédaigne aucun genre; il embouche avec une égale facilité la trompette et le flageolet. Il court aujourd'hui une énigme sous son nom. Les sociétés de la cour et de la vUle s'en occupent. On la propose à deviner successivement à tous les nouveaux venus. La voici :

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