‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 55 sur 77 · VERS Non PRÉSENTÉS AU ROI DE DANEMARCK · texte numérisé non relu

VERS Non PRÉSENTÉS AU ROI DE DANEMARCK

Dévoré par Tennul, cette^ûèvre des rois.

Le jeune prince des Danois De climats en climats va cherchant un remède

Au triste mal qui le possède.

Partout les plaisirs enchanteurs Unissent leurs eiforts pour charmer ce monarque; Il les trouve partout aussi vains que trompeurs ; Et sur le front royal l'ennui mortel se marque. Enfin, las do trouver tant de fleurs sous ses pas, Et tant de jolis vers qu'un Danois n'entend pas, Dans les bras du sommeil l'Infortuné se plonge . L'auguste Vérité lui dit ces mots en songe : « Àml ! chez les Français mille vers séducteurs

Font payer cher leur existence!

Tu répands ton argent et ramasses des cœurs : C'est bien fait; mais le Nord gémit de lou absence. Un père vertueux quitle-t-il ses enfants? Tu cherches le bonheur? Ah ! connais mieux ton être j La vertu le promet à des travaux constants :

[^) Voy. 24 novembre 1768.

Les rois ne sont heureux, ne sont dignes de l'être,

Que quand leurs peuples sont contents. > A ces mots, Christian, ennuyé de plus belle^ S'éveille, en appelant tout son monde à grands cris : « Partons, dit-il, partons ; mon trône me rappelle : Autant vaut m'ennuycr à ma cour, qu'à Paris* •

Février. — 2. — M. de Sarlines a établi, depuis quelques années, des écoles gratuites de dessin. Ce magistrat procure, par ce moyen, aux pères et mères indigents, une ressource pour leurs enfants, etàceux-ci les moyens d'acquérir les talents utiles dès l'âge le plus tendre. Ces vues pleines d'humanité entrent aussi dans la plus saine politique, en occupant une jeunesse oisive dont l'activité pourrait tourner au détriment de l'Ëtat, ou au moins à la corruption des mœurs, et d'ailleurs en faisant sortir le génie que des circonstances malheureuses étoufferaient. Plusietu^ amateurs ont concouru à cet acte de bienfaisance; il s'est trouvé des fonds destinés à exciter l'émulation de ces jeunes rivaux, par des pi'ix distribués de temps en temps. Mais ces fonds, insuffisants pour cet établissement, ont fait imaginer de donner aux Tuileries deux concerts français, dont le produit servira de supplément. On ne doute pas que tous les princes, les grands seigneurs, les gens fastueux ne se distinguent en cette occasion, et l'on espère que ceux qui n'y contribueront pas par esprit patriotique, le feront par amour-propre, et que leur vanité deviendra tributaire du bien public.

9. — On a parlé plus d'une fois de l'ardeur du public pour courir aux tréteaux de Nicolet, des extases qu'occasionnait son singe,- et combien les femmes de la plus grande distinction raffolaient de ses indécentes parades. Les Comédiens Italiens se sont trouvés honteux d'une pareille préférence : Arlequin a souvent frondé ce mauvais goût; la majesté du cothurne en a encore plus été blessée, et les Comédiens Français s' étant joints aux farceurs ultramontains, après différentes restrictions oblenues de la police contre l'histrion des Boulevards, ils viennent tout récemment de faire absolument interdire la parole au sieui* Nicolet, ainsi qu'au sieur Taconet, auteur et acteur de cette troupe : il est réduit à présent à la pantomime. 11 a heureusement de quoi se moquer des deux troupes, et l'on assure qu'il

F£YRI£U 17(;9. 815

a gagne plus de cent mille écus depuis très-peu d'années.

10. — Les curieux, les oisifs, et les gens de ce pays-ci qui ne respirent que les fêtes et le plaisir, se plaignent de la lenteur avec laquelle le nouveau Wauxhall de Ruggiéri se construit et s'achève ; ils trouvent déjà bien des jours précieux de perdus. Mais la magnificence, le luxe et le goût avec lesquels ce spectacle doit être décoré, ne permettent pas d'avancer davantage les travaux. C'est le sieur Le Noir qui les conduit ; ce jeune architecte, déjà connu par le bâtiment de l'abbaye de Clairvaux, cherche à se distinguer dans cette occasion, et à étendre sa réputation sur un plus grand et plus brillant théâtre. On estime que cette salle coûtera quarante mille écus.

11. — Les mouvements de M. le duc d'Aiguillon pour faire informer contre les auteurs des brochures que les presses ne cessent de vomir contre lui, ne paraissent pa« avoir intimidé ces écrivains ténébreux. De leurs repaires, ils viennent de lancer de nouveau contre lui la Troisième lettre d*un Gentilhofnme breton, pamphlet plus inferaal que les autres,^ où l'on déchire ce commandant avec plus de fureur, s'il est possible, et où l'on révèle des intrigues de cour que la décence et le respect devraient laisser dans le silence. Cet ouvrage est encore excessivement rare.

42. — La querelle du sieur de Belloy avec les Comédiens Français s'est manifestée depuis peu avec le plus grand éclat. Cet auteur ayant lieu de présumer que ces acteurs ne voulaient pas reprendre son Siège de CalaiiSj comme il le désirait, et qu'il s'était formé dans le tripot une cabale contre celte repnse, dont les détails seraient trop longs et tiennent à des jalousies obscures, très-peu importantes au public, a apostrophé les Comédiens en plein foyer, un jour de grande chambrée, et, devant tous les spectateurs, leur a déclaré, du ton le plus véhément et le plus emphatique, qu'il retirait son Gaston et Bayard, sa Gabrielle de Vergy et même son Siège de Calais; qu'il en prenait à témoin l'illustre assemblée, et que si les Comédiens, abusant de leur pos^ session, osaient contre son gré remettre actuellement sur la scène ce même Siège de Calais, il protestait d'avance contre cette audace, et saurait bien en demander justice. Après ce discours, le sieur de Belloy est sorti et a laissé l'aréopage comique étourdi de ses menaces et de son flux oratoire. Le lendemain, la troupe des

»t€ MEMOIRES SECRETS DE BACHÀUMONT.

Comédiens assemblée a écrite à rinstigation de l'un d'eux, une lettre honnête au poète courroucé, pour lui faire des excuses et justîGer leur refus; il a riposté par une autre lettre de quatre pages où il les traite avec beaucoup de dureté et de mépris. Us ont été d'autant plus indignés de cette hauteur, qu'ils regardent le sieur de Belloy comme leur camarade, puisqu'il a été lui-même comédien en Russie. Us ont pris le parti d'écrire à M. le duc de Richelieu, pour le prévenir de cette contestation ; ilslui ont envoyé un Mémoire détaillé. De son côté, le sieur de Belloy a porté ses plaintes à M. le maréchal, et Ton attend incessamment la décision de ce grand procès.

14. — Un nommé Mouton, ci-devant élève de T Académie d'Architecture à Rome, fit paraître Tannée dernière (i) un Mémoire à consulter sur une contrainte à communier y dans lequel il attaquait fortement M. Natoire, directeur de ladite Académie. Ce dernier vient de pubUer un Mémoire dans lequel il réfute une partie des faits qui lui étaient imputés par son adversaire.

15. — Les débuts de madame Vestris aux Français (2) avaientëté interrompus, et Ton attendait avec impatience qu'eUe parût dans Zaire, où l'on prétend qu'elle excelle. Ce retard tenait à M. le duc de Choiseul, ce protecteur éclairé des arts et des talents, qui voulait absolument assister à ce spectacle, mais qui sait toujours subordonner ses plaisirs à ses devoirs et au bien de TÉtat. Ayant enfin trouvé le moment de se délasser de ses importantes occupations, le jour a été pris pour aujourd'hui, et il a fait présent à Factrice de la robe avec laquelle elle doit jouer ce rôle brillant.

16. — M. Audinot, ancien acteur de l'Opéra-Comique, qui a joué quelque temps au! Italiens depuis la réunion de ces deux théâtres, mais obligé de se retirer par suite de mécontentements, n'a pu pardonner cet afiront à ses anciens camarades. U a erré depuis ce temps à la tête de diverses troupes, et roulant beaucoup de projets. U s*est établi, cette année, à la Foire Saint-Germain; 0 y tient un spectacle de marionnettes, et donne une pièce pantomime, intitulée les Comédiens de bois, qui attire tout Paris. 11 a trouvé le moyen de se venger des sublimes acteurs qui ont paru

(1) Voy. M mai 1768.

(2) Voy. 21 décemUre 17C8.

le dédaigner avec tant de hauteur : il les traduit aujourd'hui sur la scène^ et les couvre du plus grand ridicule^ par Tart avec lequel les personnages factices contrefont au naturel tous ces histrions de l'un et de Fautre sexe. Ceux-ci trouvent leur dignité très-compromise^ et jettent les hauts cris. Il ne paraît pas que rAutorité ait encore eu égard à leurs plaintes^ et leur parodiste gagne cependant beaucoup d'argent.

17. — Le concert au profit des élèves des écoles gratuites de dessin (1) a eu lieu avant-hier^ dans la galerie de la reine> avec la plus grande afQuence. Presque tous les princes du sang y ont assisté. Le concert a été ce qu'on appelle très-commun. Le spectacle le plus beau^ le plus touchant^ était la décoration des murs de la salle, tous tapissés de divers dessins des jeunes élèves, entre autres de différents portraits de M. de Sartines, leur illustre protecteur. On remarquait avec un plaisir indicible Fenvie que ces concyrrents avaient eue d'exprimer la bienfaisance de sa physionomie, et plusieurs avaient très-bien réussi.

f 9. — Ce n'est que samedi que M. le duc de Choiseul a honoré de sa présence l'actrice nouvelle jouant le rôle de Zaïre; des occupations imprévues ne lui avaient pas permis d'assister le mercredi au spectacle. 11 a envoyé le lendemain au sieur Le Kain, par Gorbie, un présent de cinquante louis, avec une lettre où ce ministre marque à l'acteur, qu'il avait d'abord projeté de lui faire le cadeau d'un habit, mais qu'il a cru que de l'argent lui causerait plus de satisfaction ; qu*au surplus FOrosmane ne recevrait jamais tant de plaisir qu'il en avait causé par la noblesse et l'énergie de son jeu.

22. — Il se répand un Mandement de M. l'archevêque de Lyon (2), en date du 1er janvier, contenant des instructions sur le carême et des dispenses pour celui de cette année, qui n'a dû être pi]blié que le dimanche de la Quinquagésime, et parvenu depuis dans ce pays. Il y fait un bruit du diable, par le ridicule que les indévots aiment à jeter sur tout ce qui leur parait outré en morale et en discipline, dans Fespoir qu'il en rejaillira quelque chose même sur les usages les plus réconnus et les plus res-

(<) Voy. 2 février 176».

(2) Antoine de MalTin de Montazet.

tlt MÉIIOIASS SECRETS BS BACHAUMOIfT.

pectës. Ils trouTent puéril qne ce prélat desceode dans tous les détaUs les plus minutieux de cette institution de FÉglise; ik plaisantent surtout sur la phrase où il invite, avec saint Augustin, « les époux chrétiens à se séparer pour un temps, afin de ▼aquer plus utilement à la prière. » Peut-être quelques anecdotes galantes, répandues sur le compte de ce pasteur austère, ontelles donné lieu à relever avec plus d'affectation le rigorisme qu'il annonce. D'aUleurs les mortifications qu'il a données plusieois fois (I) à M. l'archevêque de Paris, en vertu de sa suprémalie prétendue, ont indisposé contre lui les amis de ce dernier, qui n'ont pas peu contribué à t y mpaniser ce Mandement capucinai. 23. — 11 court des couplets très-délicats et très-ingénieux, où la Satire a pris le ton des Grâces, et paraît embellie de leur parure; ils sont recherchés, et feront anecdote par le point historique qu'ils constatent.

Air : Voui qui V0U9 moguu par vog ris.

Lisette ! ta beauté séduit Et charme tout le monde.

En vain la duchesse en rougit Et la princesse en gronde; Chacun sait que Vénus naquit De l'écume de l'onde.

En vit-elle moins les dieux Lui rendre un juste hommage.

Et P&ris, ce berger fameux, Lui donner Tavantage Même sur la reine des cieux Et Minerve la sage ?

Dans le sérail du Grand Seigneur

Quelle est la favorite? *

C'est la plus belle au gré du cœur

Du maître qui lliabite ;

C'est le seul titre en sa faveur,

Et c'est le vrai mérite (2),

(1) Ea 1758, en cassant, comme administratettr du siège de Lyon, une orâow 'nance de Tarchevëque de Paris ; et en 1760, en adressant à ce prélat une lettre à Voccasion de la même ordonnance. — R.

(2) Ces couplets sur madame Du Barry sont attribués au duo de Niveraoil.-**

25. — M. Dupin, ancien fermier générai^ vient de mourirdans un âge fort avance. 11 laisse une veuve renommée autrefois pour sa beauté^ et dont la maison est encore l'asile de plusieurs académiciens. Cette virtuose a vu sa cour composée des plus illustres personnages de la littérature. M. de Fontenèlle y allait souvent. Le fameux Rousseau a été précepteur du fils (t) de ce M. Dupin, un des plus mauvais sujets qu*on puisse trouver^ et qui a fait la douleur et la honte de toute sa famille. M. Le Mière est encore attaché à la bru de cette dame (2). On ne finirait pas de détailler tous les hommes rares dont elle a fait les délices et radmiration.

Mars.^ — 4. — Le Déserteur, opéra-comique du sieui' Sedaine> dont le sieur Monsigny a fait la musif^e, annoncé depuis longtemps^ et retardé par les soins et embarras qu'a donnés au musicien la place de maître d*hôtel de M. le duc d'Orléans^ dont ce prince Ta revêtu^ doit être enfin joué après-demain. Il y a eu bier une répétition presque aussi brillante que le sera la première représentation : M. le duc d'Orléans, M. le duc de Chartres, et quantité de seigneurs, y étaient. Us ont trouvé cet ouvrage miraculeux.

S. — Outre le grand Nicolet, il y a, à la Foire, son frère, qui a aussi un jeu de marionnettes, qui vient d'acquérir une grande célébrité par une scène qui s'est passée dans son enceinte. Un conseiller au Parlement, se trouvant présent à ce spectacle, a été apostrophé par le compère, qui Ta pris pour quelque clerc de notaire ou de procureur : il n*a pas tenu compte de Tinjonction du personnage d*être plus circonspect, et de ne mettre aucun des spectacteurs en scène. Celui-ci a fait de la rumeur au point que Nicolet est allé chercher la garde qui a arrêté le quidam, conseiller au Parlement, sous prétexte qu'il troublait le spectacle. Mené au corps de garde, il est venu un commissaire, qui, d'après les informations prises, a fait mettre au cabanon ledit compère ; et, sur les plaintes subséquentes du magistrat à M. de Sartines, on était convenu que le soldat qui Tavait arrêté serait

(i) Rousseau n'a point été son précepteur, mais il fut chargé de le surveiller pendant huit ou dix jours, parce qu'il changeait de gouverneur. Voyez les Confenùms de Rousseau, liv. VIL — R.

(2) Madame de Chenonceaux.

»!• KEMOIRES SECRETS DE BACUAUMONT.

mis au cachot pour avmr fait sa charge avec une insolence dans laquelle il se croyait autorisé par l'incognito du personnage. Cette histoire est la matière des conversations sur laquelle on varie beaucoup suivant l'usage.

5. — M. Ferrein, médecin, professeur d'anatomie, et de l'Académie royale des Sciences, vient de mourir (t) âgé de quatrevingt-cinq ans. 11 s'était fait une soi*te de célébrité par une prétendue découverte que la voix était un instrument à vent et à cordes. Ses partisans mêmes avaient nommé de son nom fides Ferrinei, certaines fibres qu'il regardait comme destinées à cet usage, et dont il voulait que la glotte fût l'archet. Il avait exécuté une machine artificielle, qui figurait assez bien son système, et répondait par diverses expériences aux objections qu'on pouvait faire; mais le grand argument auquel U n'a pu résister, et qui a foudroyé absolument cette opinion nouvelle, c'est qu'il est démontré impossible en bonne physique que des cordes mouillées rendent du son. Depuis ce temps, la réputation éphémère de ce docteur a de beaucoup diminué, et il est rentré dans une obscurité d'où le brouhaha occasionné par ce système singulier l'avait fait sortir.

43. — Des plaisants ont trouvé dans Nostradamus une centurie qu'ils ont adaptée aux circonstances, et dont ils infèrent une prédiction de l'élection de M. le cardinal de Luynes, archevêque de Sens, à la papauté. Voici ce bizarre quatrain, susceptible de toutes les interprétations qu'on voudra lui donner. U est tiré de la centurie 86, édition petit in-8* de cio.idc.lxvu.

Le grand prélat, un jour après son songe Interprété au rebours de son sens.

De U Gascogne lui surviendra un monge Qui fera élire le grand prélat de Sens.

Dans les premiers vers, on croit trouver la mort du pape; par le troisième, on entend le cardinal de Bernis, archevêque d'Âlbi, et le quatrième parait fort clair. M. le duc de Chevreuse (2) rit

(1) Le 5 mars, inÎTant le Mercure de France, et le 2S février» selon U Bloifraphie universelle, — îR.

(t) Frère du cardinal.

beaucoup de cette facétie^ et porte depuis ce temps Nostradamus dans sa poche, qu'il montre à tout le monde.

22. — Deux nouveaux livres infernaux percent à Paris, dans ce saint temps où TÉglise redouble de ferveur et de prières pour laiOOnversion des incrédules; Fun a pour titre : Opinion des An* ciens sur les Juifs ^ par feu M. de Mirabaud, secrétaire perpétuel de r Académie française; Tautre est intitulé : Réflexions importantes sur l'Évangile. Ces deux ouvrages, connus comme manuscrits depuis longtemps, et gardés dans l'obscurité des portefeuilles des curieux ou des esprits forts, sont dans le goût de ceux attribués à Fréret. Il y a autant de méthode, de logique et de clarté; mais ils sont écrits avec beaucoup plus de force, et sont aussi énergiques dans le style que dans le raisonnement. Le débordement de ces brochures scandaleuses est si grand, que le sage magistrat qui préside à la police ne peut que le suspendre ; encore, n'est-ce que par intervalles ; tandis qu'il est occupé à Tarrêter d'un côté, il gagne de l'autre successivement. Il serait à craindre qu'il n'entraînât tout ce qu'il rencontrera, si nous n'étions rassurés par les saintes paroles, qui annoncent que les portes de l'Enfer ne pourront prévaloir contre TÉglise (i).

25. — Avant le mariage de M. le comte de Fitz-James, M. le duc de Chartres lui donna, à sa petite maison, un souper, appelé le Souper des Veuves. On y avait réuni les maîtresses de ce prince et de différents seigneurs mariés, ou sur le point de se marier. Tout était tendu de noir. Les femmes étaient dans le costume de deuil; les hommes de même. Les flambeaux de l'Amour s'éteignaient, et se trouvaient remplacés par les flambeaux de l'Hymen. Ces deux dieux étaient dans una rivalité continuelle à cette fête : en un mot, tout y caractérisait le tombeau des plaisirs et Tempire de la raison. On assure qu'il est question de renouveler celte farce d'une façon plus solennelle encore, à l'occasion du mariage prochain de M. le duc de Chartres.

29. — Extrait d^une lettre de Rome du 7 mars. « J'ai vu les obsèques de Sa Sainteté (2), qui étaient misérables. De tous les Ordres religieux, il n'y avait à son convoi que quelques pauvres

(1) Et portœ inferi non prœvaîebunt advenus eam. Hatth., xri, 18.

(2) Charles Rezzonico (Clémeut XIII), mort pres*iue subitement, le 3 février

382 MEMOIRES SE€RETS DE BACHAiniONT.

diables de lësuites. Du reste^ sa mémoire n'est pas ici en bonne odeur. On a fait parler Pasquin, qui a dit qu*à l'ouverture de son cadavre on avait trouvé au feu pape ses neveux dans la tête, les Jésuites dans le cœur, le - corps plein de trésors, et les rois à ses pieds. On s'est servi, pour la cérémonie^ d'un cénotaphe ^ feu cavalier Bernin, et comme il y avait aux quatre angles quatre places propres à recevoir les vertus du défunt^ on n'a su comment les remplir; et ne trouvant à louer que sa dévotion pour les cérémonies religieuses, on l'a représenté^ dans un coiii, à genoux devant une chapelle; dans un autre^ recevant le plan d'une église; d'un autre côté^ faisant la canonisation d*un saint, et enfin fondant un hôpital. »

30. — Dans ce pays-ci l'émulation des faiseurs de projets enchérit sans cesse sur les derniers^ et le public gagne toujours à cette concurrence. Le sieur Torré, qui, l'an passée avait ébauché un Wauxhall où Ton courait en foule, a donné au sieur Ruggiéri l'idée d'en établir un à la Foire Saint-Germain, plus petit, à cause de remplacement qui l'a gêné, mais d'une magnificence singulière, et telle qu on croit être dans un de ces châteaux enchantés , dont les anciens romans nous donnent des descriptions si merveilleuses. De nouveaux artistes s'empressent d'effacer ce spectacle, et une compagnie entière a formé le projet d'établir aux Champs-Elysées un Wauxhall perpétuel, dont rétendue 43t la richesse surpasseront infiniment tout ce qu'on a vu en ce genre. On en peut juger par la mise de fonds qpe ces gens-là se proposent de faire, et qui doit, dit-on, monter jusqu'à douze cent mille livres. 11 ne s'ouvrira que dans un an, au mariage de H. le Dauphin. A la tête de ce projet est un nommé Corbie, créature attachée à M. le duc de Choiseul, versé depuis longtemps dans tous les genres de spéculation, et qui, parles facilités que lui donne son maître, est à même de procurer à ses confrères tous les secours et toute la protection dont ils peuvent avoir besoin.

AvRu..— 2. — Les Comédiens ordinaires du roi, voulant proposer lui encouragement à ceux qui sont dans le cas de travailler pour leur théâtre, en affectant des récompenses à ceux qui auront contribué à sa prospérité et à son amélioration, ont an^ de donner deux pensions viagères de huit cents livres aux deux

isujets qui auront le plus mérité d'eux : en conséquence^ ils viennent de choisir MM. Favart et Duni pour les prenûei's sujets de leur bienveillance. Le premier est connu par une grande fécondité de pièces, toutes assez agréables au public; lé second est le premier musicien qui ait fait révolution dans l'espèce de composition de Topéra-comique, par le Peintre amoureux^e son modèle. Ce nouveau genre d'harmonie eut peine à prendre^ et ne fut goûté qu'après plusieurs représentations.

7. — M. Tabbé Laugier, très-connu par sa sortie des Jésuites, quelques années avant la dissolution de cet ordre fameux, et par Tesclandre que fit cet événement, auteur d'une Histoire de la ré^ publique de Venise, et qui avait quelque réputation dans la république des lettres, vient de mourir d'une fièvre maligne. Il se mêlait encore d'architecture, et avait écrit sur cette matière des ouvrages qui l'avaient mis aux prises avec des gens de l'art ; enfin il était devenu homme à< bonnes fortunes, apparemment pour faire abjuration entière de son ancien état.

14. — Le roi faisait compliment à un seigneur de la cour sur le bel habit qu*il avait pour le gala indiqué au jour des noces de M. le duc de Chartres ; il en admirait le goût, l'élégance et la richesse : « Ah ! Sire,, cela se doit, » lui répondit-il.

15. — 11 court, depuis quelque temps, une anecdote trop singulière pour n'avoir pas besoin de confirmation : aujourd'hui qu'elle paraît constatée par l'arrivée du criminel dans les prisons, on peut se hasarder à la rapporter. Il est question du bourreau de Soisspns, ayant une femme trèsrjolie dont il était fort jaloux. Le lieutenant-criminel d& la ville soupirait pour cette belle, et, à raison de la confraternité, avait eu acc^s auprès d'elle et y était très-bien. 11 profitait de toutes les occasions pour éloigner le mari soupçonneux et l'obligeait d'aller pendre et rouer à droite et à gauche, toutes les fois que cela se rencontrait. Un jour qu'il était en expédition lointaine, le jaloux, au lieu <le revenir le lendemain, força de diligence et revint dans la nuit. 11 trouva ce qull désirait voir : ledit lieutenant-criminel couché avec sa femme. Il ne fait semblant de rien, fait chauffer son fer à marquer les criminels, et Timprime sur les épaules du galant : vengeance bien douce et bien appliquée, sans doute, mais qui n*a pas été vue de même par la Justice. L'exécuteur des

934 MiMOiaES SECRETS BE BACHA UMONT.

hautes œuyres a ëtë condamné en première instance et est actuellement à la Conciergerie pour subir la confirmation de sod jugement, qui sera le fouet, la marque, les galères et toutes les gentillesses de cette espèce.

16. — Le sieur Poinsinet, jaloux d'étendre de plus en plus sa réputation et trouvant, comme Alexandre, le monde encore trop petit pour son individu^ est allé en Espagne, à la tête ou à la suite d'une troupe de comédiens, pour laquelle il doit composer des opéras-comiques. On attend avec impatience les nou- ▼elles de son début à Madrid et de ses succès.

18. — Madame la duchesse de Chartres s'est prodiguée, ces jours-ci, suivant l'usage, aux regards du public empressé à la voir. Elle est allée mercredi à la Comédie Française, et hier à la Comédie Italienne. Elle était avec madame la comtesse de La Marche et mademoiselle d'Orléans. On jouait le Déserteur, pièce nouvelle, toujours mauvaise, quoique f(H*t courue, mais qui a des prétentions à Fattendrissement. Les princesses ont été émues à plusieurs situations, et le public a vu avec transport la sensibilité de ces belles âmes ; mais il n*a pu résister à l'émotion du moment où, aux cris de : Vive le roi! amenés par le sujet, l'auteur avait fait adroitement ajouter : Et toute la famille royale. Toutes les trois ayant fondu en larmes à ces tendres expressions de Tamour des Français, les spectateurs, les>acteurs, tout a ressenti le doux plaisir de vei'ser des pleurs .de joie et d'amour.

21 . — Le sieur Velaine, jeune acteur de la Comédie Française, qui avait quelque talent et donnait des espérances, vient de mourir de la poitrine. C'est une nouvelle victime que s'est immolée mademoiselle Hus, actrice du même spectacle, et très-renommée entre les Messalines de ce genre.

t% — Un événement, d'une espèce moins sinistre que le précédent, fait l'entretien des foyers. Le sieur Bellecour, aussi acteur de la Comédie Française, avait épousé depuis phmeurs années une ci-devant demoiselle Gogo^ du même tripot, et qui, par passion, Tavait préféré à tous les agréables de la cour et de la ville, et s*était concentrée ayec lui dans les douceurs d'un chaste hymen, en l'enrichissant des dépouilles d'une multitude d*amaDts ruinés en son honneui*. Ils avaient vécu ensemble assez bien depuis ce temps, et même très-amoureusement. Tout récemment

sa femme Fa trouvé avec une sienne sœur^ trè&-grossière et qui lui tenait lieu de femme de chambre, ou de complaisante, ou de demoiselle de compagnie. Le sieur Bellecour, très-pudibond encore, a été. si honteux d'être pris en flagrant délit, qu'il n'a osé reparaître en public, et n'a pas joué depuis Pâques, ce qui a ébitiité Taventure, Jusque-là peu connue*

23. — Par différentes lettres que M. de Voltaire a écrites dans ce pays-ci, on sait que ce grand poëte a renouvelé celte année le spectacle édifiant de Tannée dernière, et qu'il a encore fait ses Pâques avec beaucoup de dévotion , mais d'une façon moins publique : il a prétexté des incommodités pour rester dans son lit et recevoir la communion chez lui.

On prétend que M. de Voltaire, piqué des plaintes de Févêque du Belley gémissant sur son incrédulité, sur son opiniâtreté constante à répandre des libelles contre la religion, a voulu ' constater cet acte de catholicité, et qu'il a eu recours à des notaires pour recevoir en ce moment sa profession de foi, qu'il a envoyée à Monseigneur. Quoi qu'il en soit de cette circonstance sur laquelle on varie, on voit, dans plusieurs de ses lettres à différents amis, combien il est attaché à la religion ; quel respect il a pour elle, et avec quelle humilité il s'est empressé de satisfah'e aux devoirs de catholicité.

25. — Le sieur Vdaine était un clerc de procureur, fort malaisé. Mademoiselle Hus, ayant eu occasion de le voir quelquefois, l'avait pris dans une sorte d'affection. Sa jeunesse, sa figure, quoique n*ayant rien de rare, sa douceur et son esprit lui plurent; elle s'y attacha tellement, qu'elle lui proposa de quitter cet état de clerc, d'embrasser celui de comédien ; elle ajmita qu'elle se chargeait de tous le% frais et de toutes les démarches, même de sa personne. Le jeune homme ne put résister à tant de grâces et à une perspective si riante ; il entra chez mademoiselle Hus, et depuis deux ans environ il était à la Comédie. La reconnaissance envers une femme aimable dégénère facilement en amour ; celui du sieur Velaine est devenu tel, que, malgré les représentations de ses amis et des médecins, il a voulu consacrer à sa bienfaitrice jusqu'à son dernier souffle. Celle-ci, à son tour, a fait à son égard tout ce qu'on pouvait attendre d'elle, et même au delà. Elle n'a point quitté cet amant langtiissant, qui était de-

336 MfxiOIRES SECRETS DE BACHA UMONT.

puis un mois à Sceaux. Le curé de cet endroit, qui Ta suivi, ne s'est point opposé aux soins de mademoiselle Hus et à sa tendresse, qu'il regai'dait d'avance comme les fruits d*un hymen que les amants s'étaient promis et qu'ils devaient effectuer au rétablissement du moribond. Enfin, le sieur Yelaine est mort le i9, entre les bras du curé et de mademoiselle Hus. Aussitôt celle-ci s'est jetée sur le cadavre, et s'est livrée à toutes les extravagances de l'amour le plus«fifréné. Le curé, n'écoutant que ses sentiments d'humanité, a arraché de là l'actrice, a fait mettre les chevaux à son carrosse et l'a ramenée lui-même à Paris, où depuis lors elle n'a pris aucune nourriture, pas même de bouillon, et où elle présente à ceux qui la voient le spectacle le plus tragique : elle est suflbquée, elle étouffe, et ne paraît avoii* d'autre sentiment que celui de la douleur.

28. — Mademoiselle Hus, devenue intéressante pour le public par le spectacle qu'elle lui présente d'une femme et d'une actrice consumée d'amour, est encore dans un état déplorable : ^e paraît comme stupide; elle a un ireasaillement générale! continu dans le genre nerveux. Sa porte est assiégée d'incrédules qui vont par eux-mêmes savoir de ses nouvelles et s'informer de la vérité du phénomèpé.

29. — On apprend que M. de Voltaire, avant sa communion dernière, a pi*ononcé un beau et pathétique discours, où il s*est expliqué catégoriquement sur sa foi, et où il a renié toutes ces malheureuses brochures qu'on lui attribue.

Mai. — 5. — U y a quelques jours qu'un jeune homme qui a débuté au Théâtre Italien avec assez peu de succès, a été trouvé pendu dans sa chambre. On prétend qu'il s'est porté à cette extrémité, de désespoir de n'avoir pas eu l'accueil qu'il se promettait. On n'aurait pas cru que cet anglicisme eût gagné jusque dans cet ordre de citoyens. De pareils événements se multiplient beaucoup ici depuis quelque temps, et sans compter ceux qu'on ne peut dérober à la connaissance du public, il s'en passe plusieurs qu'on lui cache par égard pour les familles et pour empêcher d'ailleurs les progrès funestes de cet esprit prétendu philosophique, également contraire à la politique, à la raison et au véritable héroisE&e.

^. -*- Dans le temps même où M. de Voltaire faisait sa profes-

sion de foi^ et reniait ce déluge de brochures impies^ obscènes, scandaleuses, révoltantes, dont il inonde l'Europe, de nouvelles productions du même genre se répandaient clandestinement, et attiraient la curiosité du public à la faveur de ce nom célèbre. De ce nombre est la Canonisation de saint Cucufin^ capucin d'Àscoli, parle pape Clément Xlll, et son apparition au sieur Aveline, bourgeois de Troyes, mise en lumière par le sieur Aveline luimême. Tel est le titre de cette plaisanterie, où Tauteur disserte tantôt en philosophe et en érudit, tantôt s'égaie en farceur ou en homme du monde. 11 commence par établir que les païens, malgré cette pluralité des dieux qu'on leur [attribue, n'en croient qu'un ; il compare ces dieux secondaires à nos saints, et voudrait mettre dans ce catalogue saint L'Hôpital, saint de Thou et saint Henri IV. Il vient à la cérémonie de la canonisation, qull décrit avec le ton d'un arlequin sur les tréteaux : du reste, il déclame contre la multitude des fêtes, et prétend qu'il vaudrait mieux travailler que s'enivrer au cabaret, axiome de morale que personne ne lui contestera. Ce pamphlet, recueil abondant de saillies, de quolibets, et de ces anecdotes comiques et impies, très-propres à amuser un cercle de femmes et de petits-maîtres, est recherché avec la plus grande fureur.

^0. — M. Petit, qui a succédé depuis peu à M. Ferrein dans la place de professeur royal d'anatomie au Jardin du Roi, a fini hier le cours de ce médecin, qu'il avait continué depuis deux mois. On ne saurait rendre l'aftluence qu'a attirée à cette école, presque déserte autrefois, l'éloquence du nouvel orateur. Mais ce qui Ta flatté encore plus, et ce qui est sans exemple, c'est un compliment que lui a adressé ex abrupto un des élèves, à la fin de son discours de clôture; il Ta comparé à Jésus-Christ pour la douceur, la modération, la charité et l'esprit lumineux qu'il répandait dans ses instructions. Le professeur, ému de cette apostrophe, risible en tout autre cas, n'a pu s'empêcher de verser des larmes de joie; et tous les spectateurs ont été attendris d'une scène aussi touchante.

M. Petit se plaignait, en entrant, de la difficulté qu'il avait à pé- ^Irer, des sufiTocations qu'il essuyait, de sa robe qu'on déchirait; *1 implorait le secours d'un inspecteur de police, chargé de veiller *u bon ordre et à la décence en ce lieu : « Ma foi. Monsieur, lui

338 MEMOIRES SECRBTS DE BACHAUMORT.

a-t-U répondu, je n'y puis rien : ce n'est pas nia faute; c'est la vôtre : Pourquoi parlez-vous si bien?»

i i . — La reprise du Siège de Calais a occasionné une discussion fort vive entre les Comédiens et l'auteur. On a déjà parlé (i) de celle qui avait précédé; l'autre était encore plus importante, puisqu'elle roulait sur une affaire d'intérêt, et que les parties ont été sur le point de la porter en justice et de plaider. On sait, en général, qtie les honoraires d'un auteur de pièce en cinq actes sont du neuvième de la recette, mais seulement tant qu'elle se joue de continuité et qu'elle n'est pas interrompue; il est obligé de souffrir une diminution dans le cas contraire. Les Comédiens ont prétendu que M. de Belloy était dans le dernier cas. Celui-ci a soutenu que sa tragédie n'avait été arrêtée que par un événement dont la fktalité seule est due aux acteurs ; que, la retraite de mademoiselle Clairon en ayant été la suite, il n'avait pu consentir à laisser reparaître son drame dénué de ce puissant secours; ainsi il ne devait souffrir en rien de la faute ou de l'impeilinence de la troupe. Cette querelle a réveillé l'animosité des contondants. Heureusement M. le maréchal duc de Richelieu a interposé son autorité et a forcé les Comédiens à rendre justice au Corneille moderae. 11 est à craindre que tant de tracasseries multipliées ne le dégoûtent de la carrière dramatique, et ne l'empêchent de nous donner d'autres chefs-d'œuvre.

25. — Tous les princes du sang, tous les ministres, les principaux magistrats chargés de la police de Paris, se sont rendus hier à minuit chez le sieur Torré, dont le spectacle doit s'ouvrir aujourd'hui sous le nom de Fêles de Tempe ; on a fait un essai de l'illumination et du coup d'œil qui en résulterait. 11 paraît que cet artiste ingénieux a eu les suffrages des grands du royaume, et a reçu une approbation générale. Le public a vu avec une satisfaction complète le Gouvernement s'intéresser à ses plaisirs, et les hommes d'État les plus occupés se dérober à leurs travaux importants, pour veiller sur cette partie de l'administration, qui en était une essentielle chez les Romains, et que ne dédaignaient pas les sages et les héros.

Ce spectacle s'est ouvert, en effet, ce soir, avec le concours qu'at-

(J) Voy. 12 février 1769.

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