‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 56 sur 77 · MAI 17C · texte numérisé non relu

MAI 17C

tire ordinairement dans ce pays-ci tout ce qui est nouveau ou rajeuni. Les jolies femmes, les petits-maîtres, les ûlles élégantes de Paris^ se sont empressés d'embellir à Tenvi ce spectacle de volupté. Le goût et la magnificence ont également contribué aux ornements du local, qui n'est pas encore à son point de perfection» Le salon en rotonde n*est pas assez éclairé ; cette partie ne répond pas au luxe des autres, et il faudrait multiplier les lumières et les faire jouer davantage. Les peintures présentent de toutes parts les attributs de la joie et des plaisirs. Les glaces répètent et reproduisent à Tinfini toutes le^ beautés qui viennent exciter et animer les désirs des spectateurs. La musique porte dans les sens l'émotion nécessaire à de pareilles fêtes. Les allemandes, ces danses pour lesquelles nos femmes ont pris un goût décidé, qui offrent et diversifient toutes les attitudes de la lubricité, perpétuent dans les spectateurs les premières impressions, en sorte que tout contribue à rendre ce séjour un séjour de délices, et ces fêles, de véritables Fêtes de Tempe.

29. — Tous les arts se perfectionnent dans cette capitale à un point singulier, et celui de la filouterie est parvenu à un degré de dextérité, qui aurait mérité à ses héros des prix académiques, s'ils eussent vécu à Sparte. 11 vient de s*en passer un trait digne d'être rapporté.

Dans le faubourg Saint-Germain, rue Saint-Dominique, vivait avec une gouvernante un homme d'un certain âge et retiré. Il avait la passion qui se foiiifie aux dépens des autres et memt avec nous, Favarice : tout son plaisir était d'accumuler louis smlouis. Un jour qu'il était allé à la campagne pour quelque temps, ayant laissé sa ménagère chez lui, se présentent des quidams en robe, rabat, etc.; ils frappent : la gouvernante ouvre; ils lui déclarent en pleui-ant que son maître est mort, et qu'ils viennent mettre les scellés. La pauvre femme, tout interdite, se livre à sa douleur; cependant, après avoir annoté les gros meubles, ils demandent les clés des armoires pour serrer ce qui traînait. Ils vont au secrétaire, trouvent un magot en or de dix- huit mille livres ; ils requièrent la bonne dame de se charger de cet argent, suivant l'usage ; elle témoigne une répugnance qu'ils étaient bien disposés à faire naître ou à prévenir; on lui dit qu'on va lui donner une décharge et dresser procès- verbal, comme quoi

M. le commissaire restera chargé de cet objets ainsi que des bijoux et argenterie^ qu'il n*est pas prudent de laisser sous les scellés. Leur coup fait^ ils expédient promptement le reste de cette comédie, et prennent congé de la gouvemanlej» en la déclarant gardienne, en lui donnant quelque argent comptant, et en l'exhortant à se consoler. Au bout de quelques joui*s, le maître revient et frappe à sa porte. La gouvernante ouvre et referme brusquement, en se signant; elle croit voir un revenant. Le vieillard ne sait ce que 'ce manège veut dire; il frappe de nouveau et fait grand fracas. Tous les voisins accourent, et le bruit de sa mort étant répandu dans le voisinage, ils sont dans la même épouvante. De plus hardis cependant entrent en pourparler : le prétendu revenant ne conçoit rien à cette histoire. La porte s*ouvre entinune seconde fois : il demande à sa gouvernante l'explication de cette fourberie. Elle raconte ce qui s'est passé, lui fait voir les scellés partout; il n'a rien de plus pressé que de courir à son secrétaire : elle lui déclare qu'il n'y trouvera pins d'argent, que la Justice prétendue s'est emparée de tout. Le malheureux juge à l'instant qu'il est volé, et se livre à tout le désespoir qu'on peut imaginer. On est à la recherche de ces mauvais plaisants.

31. — On voit, au Louvre, une table volante, merveilleuse par sa construction ; elle doit être placée à Trianon, et est bien supérieure à celle de Choisy, par la simplicité du mécanisme. Elle s'élève comme celle-là, du fond du parquet, couverte d'un service, avec quatre autres petites tables, appelées servantes, pour fournir aux convives les ustensiles dont ils ont besoin, et se passer d'officiers subalternes autour d'eux. Elle redescend avec la même facilité, et, dans l'intervaHe où on la recouvre, des feuilles de métal remplissent le vide et forment une rose très- agréable au coup d'œil. Cette machine est du sieur Loriot, artiste conmi par plusieurs secrets, et surtout par celui de fixer le pastel.

JoiN, — {, — Suivant les détails reçus de Rome, sur l'exaltation de Clément XIV, on est persuadé que les chaleurs devenues très-fortes, les insectes, la vermine de toute espèce, qui tourmen^ talent les corps délicats de Leurs Ëminences dans l'enceinte étroite du conclave, n'ont pas peu contribué à précipiter cet événement, et à les engager à provoquer puissamment l'assis-

tance du ciel. On ne sait point encoie quelles sont les conditions secrètes de la nomination du Saint-Fère^ conditions au reste fort illusoires, auxquelles il n'a jamais pu souscrire que comme simple particulier, et qu'il peut se dispenser de tenir sur la chaire de Saint^Pierre^par la prétention ultramontaine de Tinfaillibilité du souverain pontife, de son identité avec le Saint-Esprit, qui doit le faire déroger à tout ce que des vues humaines lui auraient inspiré. Au reste, on cite une anecdote, qui, en attendant qu'on juge du Saint-Père par ses œuvres, indique la gaieté de son esprit et sa fînesse. Peu de jours avant son élection, quatre cardinaux vinrent dans sa cellule, et lui dirent qu'il fallait absolument qull fût pape. 11 les regarda ironiquement, et leur répondit : « Si c'est pour vous moquei^de moi que vous parlez ainsi, vous êtes trop; si votre projet est sérieux, vous êtes trop peu. ?>

2. — Les amateurs de TOpéra apprennent à regret la retraite de mademoiselle Amould. 11 est d'usage qu'on donne aux grands acteui's, outre trois mille livres de fixe, mille livres de gratification, et mille livres encore de gratification extraordinaire. Celte dernière n'a point été accordée à ractrice dont nous parlons, attendu la fréquence de ses absences et ses incommodités, ses caprices continuels, qui Tempêchaient de jouer les trois quarts de l'année. On lui a démontré que chacune de ses représentations coûtait plus de cent écus à l'Académie royale de Musique. Elle s'est jugée au-dessus des règles ordinaires et de ses calculs; elle s'est piquée, et enfin elle a quitté. Cette perte trèsgrande sera moins sensible par les absences dont on vient de parler, qui ont presque habitué le gros du public à s'en passer 6t à l'oublier; mais les gens de goût, les cœurs sensibles s'en souviendront longtemps, et ne croient pas qu'on puisse la remplacer pour l'âme et pour l'intelligence.

3. — On a écrit, dans des Lettres sur l'état présent de nosSpec^ concernant leur amélioration, que le cinquième acte de

^'Iphigénie de Racine ferait un tout autre effet, mis en action et en spectacle, qu'en récit. On en parlait chez la duchesse de Villeroi, qui aime beaucoup la comédie et influe surtout dans le tripot delà Comédie Française. M. de Saint-Foix, présent à la

(1) Par de La Dixmerie.

Me«(l),

s 42 MEMOIRES SECRETS DE BÂCHA UMONT.

conversiition, prétendit qu*il n'y avait rien de plus facile que de faire les changements nécessaires pour cela; qu'avec dix ou douze vers de suture, on en viendrait à bout. Il fut chargé de l'exécution, et réussit si bien que la duchesse de Yilleroi a proposé aux Comédiens de jouer Vlphigénie avec cet appareil ; ce qu'ils ont fort approuvé, et ce qui doit avoir lieu incessamment.

— Tout Paris est en l'air aujourd'hui, pour voir le passage de Vénus sur le disque du Soleil, ce phénomène annoncé depuis si longtemps, que la génération présente ne verra point, et que doivent observer tant de savants répandus dans les diverses parties du monde. Les astronomes de F Académie des Sciences se sont transportés à l'Observatoire pour en saisir ce qu'ils pourront; car on sait que Paris n'est pas le Ifeu le plus propre à suivre ce spectacle. M. de Mairan, quoique nonagénaire, n'a pu se refuser à cette curiosité, et il s'est réuni à ses confrères avec toutel'ardeur d'un jeune observateur.

4. — Le Wauxhall du sieur Torré a si bien pris, que le Gouvernement paraît déterminé à accorder le privilège pour celui qu'une Compagnie s'est offerte de construire aux Champs-Elysées (1), et qui doit servir aux fêtes que donnera la Ville, l'année prochaine, pour le mariage de M. le Dauphin. H est certain qu'aucun prévôt des marchands, y compris M. Turgot, si renommé pour les spectacles d'apparat et de magniGcence,n'a rien imaginé qui approche d'un local aussi agréable et aussi susceptible de toutes les sortes de plaisirs réunis.

5. — Le mausolée qu'on va voir chez M. Coustou est un socle immense sur lequel posent les urnes censées contenir les cendres de M. le Dauphin et de madame la Dauphine. Aux quatre coins sont quatre figures. Le Temps étend son voile sur les deux urnes, et en a déjà couvert entièrement une. La Religion, à l'opposite, semble réparer cet outrage par une couronne dont elle surmonte ce voile. L'Hymen est la troisième figure : il tient son flambeau renversé, et annonce dans toute sa contenance la douleur dont il est pénétré. Au quatrième côté est l'Immortalité, qui élève à M. le Dauphin un trophée composé de ses vertus, caractérisées par leurs attributs divers, telles que la prudence, la

(I) Voy. 30 mars 1769.

justice, la piété, etc. Un Génie des arts est sur le devant du piédestal : il annonce par sa douleur l'amour du prince pour eux et la perte qu'ils viennent de faire. Divers symboles caractérisent ceux qu* affectionnait le plus M. le Dauphin. Tout le pour* tour est orné de détails et de figures secondaires, qui Tenrichissent beaucoup, et augmentent cette savante composition.

8. — On voit aussi chez le sieur Goustou une Vénus et un Mars, deux figures exécutées en marbre pour le roi de Prusse, et qui sont prêtes à être envoyées à ce monarque. La Vénus, belle de ses seuls charmes, est dans une nudité qui laisse admirer la pureté du dessin du compositeur, la correction de son ciseau et le fini de son faire. Un voile, qui Tentoure légèrement par le milieu du corps, offre un nouvel ouvrage admirable par la délicatesse de ses plis et les ondulations presque flottantes de l'étoffe. Le Mars est revêtu de son armure guerrière, et Tartiste, dans sa composition, parait s'être rempli du monarque auquel est destiné la statue. Le Dieu des combats n'est pas dans l'attitude du commandement, mais semble jeter le coup d'oeil du génie et de l'observation qui précèdent les ordres à donner. Son visage annonce un héroïsuïe tranquille et le sang-froid philosophique d'un guerrier obligé par état d'exterminer ses semblables. Les critiques reprocnent trop de froideur à la première statue, ainsi qu'à celle-ci. L'une n'a point cet air séducteur, attribut de la reine de la Beauté ; l'autre manque du caractère sanguinaire, essentiel au dieu des combats : en un mot, Vénus n'est qu'une nymphe, et Mars, qu'un simple guerrier.

9. — La France semble être le pays de l'Europe qui rende le moins de justice au grand poète qui fait aujourd'hui l'honneur de notre patrie et de son siècle. Tandis qu'il gémit sur les limites d'une de nos provinces; que, sans être exilé, il semble dans une sorte de proscription, dans un éloignement injurieux, que ses ennemis lui reprochent, et dont il est obligé de se défendre continuellement en déclarant qu'il est toujours sur les terres de Pi^nce, les étrangers en foule s'empressent de lui rendre homniage, et de le couronner de gloire ; les souverains lui écrivent, le comblent de leurs bienfaits, et lui consacrent des monuments durables de leur estime et de leur vénération. Dans )es États de l'électeur Palatin,on vient de frapper une médaille en l'honneur

3i4 MEMOIRES SEGAETS DE BÂCHÀUMONT.

de M. de Voltaire^ comme à ua génie divin qui a ôté au monde le bandeau de l'erreur. Tel est Temblème sous lequel on a voulu le designer avec tous les attributs qui peuvent ie caractériser : la ressemblance y est parfaite^ et le coin^ de toute vérité et de toute beauté.

1 i . — Les Muses sont faites pour chanter les Grâces. Gependant, depuis que Télévation de madame la comtesse Du Bai 17 à la cour a mis en spectacle la beauté^ les talents et les vertus àe cette dame, restés jusqu'ici dans une obscurité injurieuse, de tous les gens de lettres retenus par Tadmiration ou le respect, aucun n'avait fait encore fumer son encens pour cette nouvelle divinité. M. le chevalier de La Morlière, plus hardi ou plus heureux, vient de lui dédier un livre, intitulé le FcUalisme, espèce de recueil d'historiettes romanesques, dont le résultat est d'établir qu'on ne peut se soustraire à sa funeste destinée. Par cette adresse l'auteur échappera au fatalisme des méchants livres, et celui-ci, plus que médiocre, est enlevé avec une rapidité singulière : chacun s empresse de voir la dédicace. On ne doute pas que le sieur de La Morlière n'ait eu une permission tacite de la modestie de cette dame, et que son exemple ne soit suivi par des panégyristes plus dignes de Théroîne.

16. — Il y a quelques années qu'il se répandit sourdement une méchanceté contre la cour, intitulée Vision de M. le cardinal de Bernis, Elle fut attribuée, dans le temps, assez à juste titre, à M. le marquis de Choiseul, capitaine de vaisseau. Elle lui attira des disgrâces et des chagrins qui abrégèrent ses jours. Quelqu'un vient de renouveler ce genre de satire, sous le titre de Vision de M. de iV***. Outre qu'elle paraît absolument calquée sur l'autre, elle n'a pas môme le mérite de ces sortes d'ouvrages, celui de présenter des anecdotes piquantes et peu répandues. Cependant, comme elle a trait à des gens de la cour, à des ministres, et à des femmes très-connues; que d'ailleurs sa clandestinité lui sert de véhicule^ on la recherche avec empressement, et chacun est curieux d'en orner son portefeuille.

18. — Extrait d'une lettre de Bouillon^ du 10 juin 1769. — Rien de plus singulier , de plus louable que la fortune de M. Pierre Rousseau, de Toulouse, qui, d'auteur médiocre et méprisé à Paris, est devenu un manufacturier littéraire très-eslimé

et très-riche. Il préside, comme vous savéz^ au Journal encyclO' pédique, à la GauUe salutaire, et à la Gazette des Gazettes ou Journal politique, etc. Vous ne sauriez croire. Monsieur, combien ces trois entreprises lui rendent : pour le conceToîr, imaginez qu'il est à la tête d'une petite république de plus de soixante personnes, qu*il loge, nourrit, entretient, salarie, etc., dans laquelle tout travaille, sa femme, ses enfants, sa famille; que le manuscrit, Thnapression, la brochure, la reliure de ces ouvrages périodiques se font chez lui, et que, malgré les frais énormes de cette triple production, il met encore vingt mille francs net de côté, au point d'être aujourd'hui en marché d'une terre de cent quatre-vingt mille livres qu'il est à la veille d'acheter, et qu'il compte payer argent comptant. »

20. — On sait que le roi, ami de tous les arts et initié aux spé« culations les plus sublimes, a observé, à Saint-Hubert, le passage de Vénus sur le Soleil. Madame la comtesse Du BaiTy accompagnait Sa Majesté à ce voyage, et le roi a daigné donner à cette dame quelques éléments d'astronomie capables de lui rendre ce phénomène intéressant. Un courtisan a fait, à cette occasion, les vers suivants, restés d'abord dans les portefeuilles de quelques amis, et qui se répandent aujourd'hui. Le poète s'adresse aux autres courtisans qui accompagnaient Sa Majesté et observaient avec elle :

Que nous diront ce télescope, Cette Vénus et ce Soleil?

Ami, sans ce vain appareil, Cherchons un plus 8ûr horoscope.

En ces délicieux jardins Brillent nos aâtres véritables ; C'est dans leurs regards adorables Que nous trouverons nos destins !

25. — On parle d'une Histoire du Parlement, en deux volumes, <lu'on attribue à M. de Voltaire. Ceux qui ont lu l'ouvrage, encore excessivement rare, croient y reconnaître sa touche et le vernis *aUrique qu'il répand partout. On assure que le Parlement y est fort maltraité; que l'auteur lui conteste et lui enlève tous les titres sur lesquels il se fonde pour s'immiscer dans la législation.

et le réduit aux simples fonctions de judicature. Nouvelle raison pour empêcher la publicité de ce traité. La rigidité avec laquelle on a traité depuis quelque temps les colporteur, envoyés en foule à Bicétre, et même punis plus sévèrement et gémissant sous des peines afQictives, a intimidé les plus audacieux, et ces livres n'arrivent plus guère que par la poste, ou par le canal de ceux faits pour empêcher la fraude et qui croient avoir le droit de la favoriser en faveur de leurs amis.

26. — M. le chevalier de La Morlière, auteur de la dédicace (1) à madame la comtesse Du Barry, et dont les gazettes étrangères ont annoncé le zèle et les hommages, a eu Thonneur de souper dernièrement avec cette Minerve. L'accueil distingué qu'elle lui a fait est moins une reconnaissance du tribut d'éloges que lui a prodigués cet auteur médiocre, qu'un- témoignage de son goût pour les lettres et de l'intention où elle est de les protéger. C'est ainsi qu'en parlent ceux qui approchent cette dame, douce, d'un esprit naturel et très-capable de goûter un encens phis pur et plus délicat que celui du chevalier de La Morlière.

28. — M. Léonard, jeune auteur qui manie avec autant d'adresse le crayon que la plume, vient de faire le portrait de M. l'abbé de Yoisenon en manière noire, d'une touche très-vraie et très-ressemblante. 11 y a joint les vers suivants :

J'ai tracé le portrait de cet aimable auteur.

Qui nous donne en riant les legons les plus sages ;

Que n'ai-je pu peindre son cœur,

Comme il est peint dans ses ouvrages!

29. — Madame Bellecour, ne pouvant supporter l'affront d'avoir trouvé son mari couché avec la sœur de sa femme (2), et plus sensible encore à l'ingratitude d'un homme auquel elle a sacrifié sa fortune au point de reprendre le train de la comédie, dont sa richesse considérable la mettait à même de se passer, a voula absolument se séparer d'un pareil monstre. Elle a d'abord obtenu un ordre pour faire enfermer cette petite personne, qui, quoique laide et malpropre, voulait aller sur ses brisées, et elle l'a re-

(!) Voy. Il juin 1769.

(2) Voy. n avril 17«9.

plongée dans la poussière d*où elle Tavait tirée. Quant au sieur Bellecour^ pour éviter un esclandre scandaleux entre maii et femme dans un tripot aussi bien réglé que la Comédie Française^ on lui a donné un congé de quatre mois, afin d'accoutumer le public à voir ces deux époux séparés, et de diminuer l'éclat de cette rupture. Mais un grand mal qui en a résulté pour le Comédien, c'est que Mole s'est trouvé obligé déjouer quelques-uns des rôles de cet acteur, et que, surtout dans celui du comte d'Olban de Nanine, il l'a éclipsé d*une façon complète, et a enlevé les suffrages de tous les spectateurs; en sorte que Bellecoiu* perd à la fois, par cet événement, sa femme, son opulence et sa gloire.

Juillet. — 5. — On vient d'imprimer un petit recueil conte* nant la réquisition de M. de Voltaire à son curé, en date du 30 mars dernier, pour le solliciter de lui donner la communion chez lui, attendu les infirmités de ce seigneur, qui ne lui permettent pas de se rendre à l'église ; il fait valoir toutes les autorités de la puissance spirituelle et temporelle, dont il appuie sa demande; ^** une déclaration du malade, en date du 31 mars, qui,surle point de satisfaire'au devoir pascal par les mains du curé renftu chez lui à saréquisition, fait Fénuniération des articles de sa croyance, dont il fait serment ensuite sur son Dieu qu'il tient dans sa bouché ; 3<> cette même déclaration appelée profession de foi libellée, dans un acte passé devant notaire et d'après la déposition des témoins de la scène édifiante du 31 mars, où M. de Voltaire renouvelle d*abondance tout ce qu'il a protesté ledit jour, en date du i^'^ avril. On met, dans une note, que M. de Voltaire a cru devoir constater sa foi pour démentir ceux qui ont écrit contre lui au roi. A la suite de ces dififéreutes^piècesest un certificat ( I ) de plusieurs témoins et habitants de Ferney, qui déposent de la religion, des mœurs et du. bien qu'a fait M. de Voltaire dans la paroisse, depuis qu'il y est, paroisse qui est dans le meilleur état aujourd'hui et dont la population est augmentée du double depuis qu'il y réside.

U était réservé à nos jours et à un génie aussi original que celui de M. de Voltaire, de donner un pareil spectacle, d'en répandre les détails par l'impression (2), et de les consigner dans un écrit

(0 Ce certificat était controuvé. — W.

(S) Ce n*est point M. de Voltaire qui fit imprimer ce recueil. — W.

S48 MEMOIRES SEGEIETS DE BAGHAUMONT.

public, pour les faire passer jusques à la postérité la plus reculée. Cet auteur impie, non content d*ayoir couyert la religion de tous les ridicules possibles, par des écrits de toute espèce, reproduits sous mille formes différentes, et dont plusieurs se di* Tulguaient encore au moment où il tenait son Dieu dans sa boucbe, semble ayoir voulu y mettre le dernier sceau, par une farce que nos ancêtres plus zélés auraient punie des plus cruels supplices.

6. — Depuis la retraite annoncée de mademoiselle Ârnould, l'Opéra a été dans une grande agitation. Des gens de la cour, du plus haut parage, se sont mêlés d*un raccommodement; on a engagé les directeurs à pardonner ses écarts à cette aimable actrice, et celle-ci à faire quelque soumission aux premiers : toute cette intrigue a demandé beaucoup de temps, de prudence et de soins. On est enfin venu à bout de réunir les personnages, et mademoiselle Ârnould est rentrée.

8. — Il est dommage que Fexécution de la fête donnée à Choisy, ces jours-ci, par madame Du Barry n'ait pas répondu à sa magnificence. Les comédiens Italiens ont joué un opéra-comique nouveau, intitulé : Alix et Alexis. Les paroles sont de don Antonio Poinsinetto, aujourd'hui directeur d*une troupe de comédiens de Sa Majesté Catholique, et la musique est de M. de La Borde, premier valet de chambre du roi. Cedrame> qui n'avait encore paru que sur le théâtre de mademoiselle Guimard, et qui pouvait être digne du lieu, n'était pas fait pour être joué à la cour. La musique, excellente pour un amateur, ne peut lutter contre celle de nos grands maîtres d'aujourd'hui. Ce qu'on a le mieux goûté, c'est le vaudeville de la fin, dont'un nommé Prieur, jeune homme de talent, a refait les paroles.

9. — Un sujet de l'Opéra, très-précieux au public dans son genre, excite les craintes de le perdre. Mademoiselle Guimard^ dont les talents pour la danse font les délices des amateurs, est à la veille, dit-on^ de faire banqueroute. On assure que M. le maréchal prince de Soubise lui retire les deux mille écus par mois dont il la gratifiait ; ce qui fait un objet de soixante-douze mille livres de rentes de moins par an, indépendamment des cadeaux particuliers. M. de La Borde est ruiné et ne peut plus contribuer aux amusements de cette nymphe, que par son goût et sa mu-

si<iue. Elle a été obligée de suspendre ses délicieux spectacles^ et divers créanciers la tourmentent au point qu^elle ne sait de quel côté faire face. On évalue à plus de quatre cent mille francs le montant de l'argent qu'il lui faudrait pour le présent. On espère pourtant que quelque milord anglais^ ou baron allemand^ viendra au secours de la moderne Terpsichore : nouvelle honte pour les Français^ si un étranger leur donnait cet exemple !

10. — Le voyage de Compiègne adonné lien à une caricature appelée /e Combat des anagrammes. 11 faut savoir, avant d'en donner le détail, que Sa Majesté, s'étant fait représenter Tanciennc liste des dames qui avaient été de ce voyage Tannée dernière, en a rayé madame la comtesse de Brionne, madame la duchesse de Grammont et madame la comtesse d'Egmont, trois femmes de la cour, ayant à juste titre, quant à deux au moins, de grandes prétentions à la beauté. On a prétendu qu'elles avaient vu avec regret madame la comtesse Du Barry venir les éclipser, et, soit rivalité, soit hauteur, soit caprice, elles n'ont pas rendu à cette dame les politesses d'usage envers les femmes présentées ; ce qui lem* a procuré la disgrâce dont on parle, et qui fait la matière de Testampe. On les a représentées sous Temblème des trois Grâces, avec leurs attributs, éplorées, effrayées, semblant fuir à l'aspect d'une beauté d'un autre genre, dont la figure en désordre, les attitudes lascives, les effarouchent et caractérisent ce nom^ anagramme du mot de grâce, et qui ne se donne qu'à des femmes perdues, sans front et sans pudeur. On se doute bien que cette épigramme pittoresque, licencieuse et infâme, se montre avec le plus grand secret et ne s'est pas beaucoup multipliée.

i i • — M. de Bougainville, après avoir présenté au roi, aux princes et aux ministres, le sauvage qu'il a ramené de son dernier voyage, se fait un plaisir de le produire che^ les particuliers curieux de le voir. Sa figure n'a rien d'extraordinaire, ni en beauté ni en laideur ; il est d'une taille plus grande que petite, d'un teint olivâtre ; ses traits sont bien prononcés et annoncent un homme de trente ans. Il est foii, bien constitué, et ne manque point d'intelligence. Ce Patagon (car il veut qu'il soit tel) se fait très-bien à ce pays-ci ; il affecte de n'y rien trouver de frappant, et il n'a témoigné aucune émotion à la vue de toutes les beautés.

du château de Versailles. 11 aime beaucoup notre cuisine^ boit et mange ayec une grande présence d'esprit; il se grise volontiers; mais sa grande passion est celle des femmes^ auxquelles il se livre indistinctement^ M. de Bougainville prétend que^ dans le pays où il a pris ce sauvage, un des principaux chefs du lieu, hommes et femmes se livrent sans pudeur au péché de la chair; qu'à la face du ciel et de la terre ils se copulent sur la première natte offerte^ d'où lui est venue l'idée d'appeler cette île VUe de Cythère^ nom qu'elle mérite également par la beauté du climat, du sol, du site, du lieu et de ses productions. Du reste, quand on le pousse de questions siu* la position véritable de sa découverte, ce voyageur s'enveloppe mystérieusement et ne se laisse point pénétrer.

45. — Le Wauxhall du sieur Torré, connu aujourd'hui sous le nom des Fêtes de Tempe, acquiert de plus en plus une vogue merveilleuse. C'est une espèce de bourse de Tamour, où se font les marchés de galanteries, et où se produisent tous les effets commerçâmes en ce genre. Ceux qui en cherchent ou qui veulent s'en défaire, trouvent des vendeurs et des acquéreurs de toute espèce. Avant-hier, une nouvelle beauté, fille d'un entrepreneur de fiacres, et nièce de mademoiselle Lany, a débuté à cette assemblée avec les applaudissements les plus universels ; elle a emporté la pomme, et l'on a appris avec satisfaction que le prince de Soubise, aussi touché de ses charmes que le public, l'avait choisie pour maîtresse.

17. — Le public va voir avec empressement une nouvelle statue du roij dont le modèle en plâtre a été posé dans une des cours de rÉcole Militaire, pour le temps où Sa Majesté y est venue. C'est une statue pédestre. Le roi est armé d'une cuirasse ; il a des brassards, des cuissards ; son casque est à côté de lui ; et à sa droite, sur le fût d'une colQnne brisée, sont des cordons de Saint-Lazare, que le monarque parait montrer aux élèves. On sait que cet ordre est leur marque distinctive. On y lit pour inscription : Hic amat dici pater atque princeps; légende vague, qui ne caractérise ni le lieu ni le moment. Les connaisseurs paraissent peu contents de cet ouvrage, sans vie, sans chaleur et saîns majesté. Il est du sieur Le Moine, sculpteur distingué.

Page 1