Extrait d*une lettre de Fontainebleau^ du 21 octobre
« Hier il a été joué sur le théâtre de la ville une pièce nouvelle en un acte et en prose, ayant pour titre le Cri de la Nature, Elle est du sieur Armand, fils du fameux comédien de ce nom et concierge de la Comédie Française. Cet auteur, quoique enfant de la balle^ n'ayant pu depuis plus d'un an obtenir une lecture de son drame à l'assemblée des Comédiens, a été conseillé àe le donner ici. 11 s'est muni avant du suffrage des pages, qu'il a supplies d'assister à une répétition, et qui ont merveilleusenient soutenu sa pièce : en sorte qu'eUe a été aux nues. Il parait sifr le théâtre un petit enfant en maillot. On craignait que cette innovation ne révoltât les gens délicats; elle a produit le plus grand effet; on a pleuré à chaudes larmes, et toute la cour veut ^oir la nouveauté. 11 est à espérer, pour le sieur Armand, qu'on fera représenter sa comédie, d'emblée, au théâtre de Paris. »
23. — On a fait, ces jours derniers, l'épreuve d'une machine singulière qui, adaptée à un chariot, devait lui faire parcourir
(t) Clément XIV avait été Franciscain. — R.
(2) On la trouve dans le Mercure de France, décembre 1769, p. 143. Elle est suivie de la réponse da cardinal Pallavlcini. — B.
l'espace de deux lieues en une heure^ sans chevaux; mais rêvénement n'a pas répondu à ce qu'on promettait : elle n'a avancé que d'un quart de lieue en soixante minutes. Cette expérience s'est faite, en présence de M., de Gribeauval, lieutenant général^ à TArsenal. .
25. — Le Tableau parlant^ qu'on joue aux Italiens avec tant de succès^ a allumé la bile d'un auteur satirique anonyme : il vient de Texhaler dans une Épitre qu'il adresse à son digne ami, M. Nicolet, A cette occasion il fronde le mauvais goût du jour^ il passe en revue une infinité de nos auteurs modernes^ qu'il réduit à leur juste- valeur. On a joint au texte des notes encore plus cruelles^ et toute la littérature est en mouvement pour découvrir ce critique, contre lequel la tourbe des petits auteiu*s fait cause commune. On a attribué cette Épitre à M. l'abbé de Voisenon, parce que Favart, un des poètes de la scène si à la mode, y est absolument épargné.
30. ^ On écrit, d'Allemagne, que les Jésuites de Coblentzet de Bamberg, ayant trouvé dans Y Évangile de Nicodème (que Ton sait n'être pas reçu comme orthodoxe, mais un des cinquante évangiles répudiés comme apocryphes) que le bon larron s'appelait Dixmare, ils ont jugé à propos d'en faire un saint, de l'invoquer sous ce nom, de lui bâtir une chapelle, de lui composer des litanies, et de lui faire faire des miracles. Dans les diverses invocations qu'on lui adresse, et dans les prières rédigées par ces benoîts Pères, ils l'y appellent Saint voleur. Saint meurtrier j Saint assassin, le tout avec permission de leurs supérieurs. Les réflexions de l'auteur de la lettre sont, qu'il en résulte que les plus grands criminels peuvent être érigés en saints, pourvu que sur réchafaud ils aient un bon moment.
Quoique cette relation soit fort circonstanciée et regardée comme certaine, il est à présumer qu!e c'est une calomnie des ennemis de la Société, ou, du moins, que le fait est prodigieusement exagéré, ou que c'est une invention de quelque plaisant : cette espèce de rieurs n'est pourtant pas commune en Allemagne.
Novembre. — i . — 11 s'est trouvé à la poste une lettre ayant pou'^suscription : « Au Prince des Poètes, Phénomène perpétuel « de gloire. Philosophe des Nations, Mercure de l'Europe, Ora- « teur de la Patrie, Promoteur des Citoyens, Historien des Rois,
« Panëgyriste des Héros^ Aristarque des Zoïies^ Arbitre du goût^ « Peintre en tout genre^ le même à tout âge^ Protecteur des « Arts^ Bienfaiteur des talents^ ainsi que du vrai mérite, Admi- « rdteur du génie, Fléa^i des persécuteurs. Ennemi des fana- « tiques. Défenseur des opprimés. Père des orphelins. Modèle « des riches. Appui des indigents. Exemple immortel des subli- « mes vertus. »
Cette lettre, tout considéré', a été rendue à M. de Voltaire, quoiqu'elle ne portât pas son nom, comme le seul à qui toutes ces qualités pussent convenir. Bien des gens ne seront pas d'accord qu'elles soient toutes méritées, et il semble que le suscripteur lui eût pu donner des louanges moins équivoques et plus délicates, sans compromettre la vérité .
Les ennemis de M. de Voltaire prétendent que c'est lui-même qui s'est adressé ou fait adresser la lettre (1) : ils appuient cette conjecture sur l'invraisemblance qu'elle pût venir d'ailleurs que des Petites-Maisons, sm* la fureur insatiable qu'a ce grand homme de faire parler de lui, et sur mille petites ruses de la même espèce, qu'on sait, à n'en pas douter, qu'il a employées plusieurs fois avec une impudence aussi grossière.
2. ■— Messieurs de l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture, très-alarmés de la Lettre de Raphaiêl à Jérôme (2), plaisanterie d'autant plus piquante qu'elle est plus vraie, ont interposé auprès du ministre les bons offices de M. le marquis de Marigny, leur directeur. Il a agi si efficacement, que la police a arrêté le pamphlet en question pendant deux fois vingt-quatre heures, a exigé de l'auteur des corrections qui gâtent, ^omme] on s'en doute bien, et émoussent tout le sel de la critique. Heureusement, la fureur du public avait déjà enlevé une infinité d'exemplaires.
Outre cette satisfaction, les artistes offensés ont chargé M. Semaine, secrétaire de l'Académie de Peinture, de répondre à l'anonyme. Il a répandu une prétendue Lettre de M, Jérôme^ râpeur de tabac, à M. Raphaël (3). On sait qu'en pareil genre, tout le «uccès dépend de cette première fleur de critique qu'il faut sai-
11) Voy. 28 novembre 176».
(*) Voy, 24 septembre «76».
(3) Paris, Jombert, t769, in-S».
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sir^et qui se fane^ pour peu qu'on la remanie. Anssi^ l'ouvrage de l'apologiste du Salon a-t-il paini froid, diffus, lourd, bassement écrit, et né sous une main plus accoutumée à manier la truelle que la plume. Ce n*est pas que M. Sedaine n'ait un mérite^ même littéraire ; mais ce n'a jamais été celui du style, et c'est la principale chose dans les écrits du genre en question. On attribue aujourd'hui plus constamment la Lettre de Raphaël (1) à M. le comte de Lauraguais, dont on connaît le goût pour tous les arts.
10. — Les ennemis de madame la comtesse Du Barry, qui depuis sa présentation avaient respecté sa grandeur et démenti en quelque sorte par leur silence tous les bruits injurieux, toutes les calomnies ténébreuses répandues sur le compte de cette beauté, se réveillent aujourd'hui, et publient une anecdote trop opposée à son caractère de modération et de décence^ pour la croire. Ils prétendent que, trouvant qu'elle avait un cuisinier qui ressemblait au ministre, le plus illustre de ses adversaires, elle avait regardé cela comme un grand tort vis-à-vis d'elle et avait ordonné qu'il ne parût plus en sa présence; que, peu de temps après, elle en avait plaisanté à souper avec le roi, et lui avait dit : « Je renvoie mon Choiseul, quand renverrez-vous le vôtre?»
— La prétendue Réponse de Jérôme à RaphM (2) est de M. Cochin, secrétaire deTÂcadémie de Peinture et de Sculpture, e^c^ et non de M. Sedaine, secrétaire seulement de l'Académie d'Architecture. Au demeurant, la critique de l'ouvrage reste dans toute sa justesse, et l'on peut dire, avec vérité, de Fauteur, qu'il est plus accoutumé à manier le burin que la plume.
1 1 . — En attendant qu'on puisse reprendre le grand ouvrage de paver en marbre le reste de l'église de Notre-Dame, on travaille à différentes décorations particulières. On est occupé aujourd'hui à relever la fameuse épitaphe de M. l'abbé de La Porte, qui servira de pendant à celle du cardinal de Noailles. Ce chanoine est célèbre dans le Chapitre par ses bienfaits à l'église ^ par son zèle à la servir. C'est lui qui, sur la fin du règne ^ Louis XIV, fut trouver ce monarque, lui représenta que le vœ« de Louis XIII, son prédécesseur, concernant le rétablissement du chœur de Notre-Dame, n'était pas encore rempli, et offrit à Sa
(1) Voy. 29 septembre 1769.
(2) Voy. I«r novembre 1769. Cette lettre fut attribuée aussi à Daudé de JW»"*
Majesté' de faire les avances nécessaires pour mettre au moins «n train ce projet. Louis XIV se rendit à ses sollicitations^ et Fabbé de La Porte répandit cent mille écus de ses fonds^ qui ont depuis été rendus à sa famille. Il est de Fintérêt du Chapitre de ne point laisser dans l'oubli un si bel exemple^ et de rappeler des faits aussi intéressants^ tous détaillés dans son épitaphe.
12. — On écrit, de Rome, qu'on a frappé une estampe allégorique et tout à fait plaisante. Elle représente le pape dans un berceau qu agite doucement M. le cardinal de Bernis ; et, au bas, il est écrit : « Il a beau faire ; il me berce, mais il ne m'endormira pas. » On a attaché cette pasquinade, suivant l'usage, à la statue de Marforio. Elle n'a pas besoin de commentaire. L'auteur de la lettre, à cette occasion, imagine une nouvelle charge, non moins vraie : ce serait de représenter le cardinal dans le berceau, et le pape caressant le poupon et l'endormant véritablement
13. — On a vu, par la suscription (i) dont on a parlé, jusqu'où ■va Tenthousiasme de certaines gens pour M. de Voltaire. Ses ennemis, toujours acharnés contre lui, viennent d'en faire la parodie la plus amère ; il est inutile de la rapporter, c*est précisément rinverse de Fautre, c'est-à-dire une suite de toutes les qualifications injurieuses que peuvent enfanter la phis basse «nvie et la haine la plus active.
16. — Une historiette de M. le comte 4e Lauraguais occupe les oisifs, et fournit matière aux propos du moment. Ce seigneur s'est trouvé, il y a quelques jours, dans une rue étroite en face du carrosse de M. de Barentin, Favocat-général, qui avait avec lui sa femme très-laide. Le cocher de M. de Lauraguais voulait toujours avancer ; celui du robin refusait de reculer : grande dispute entre les valets. L'avocat-général met la tète à la portière^ ^t, prodiguant la morgue magistrale, paraît étonné qu'on ne •veuille pas le laisser avancer; il déclare sa qualité, et combien le service du roi exige qu'il ne soit pas retardé dans sa marche^ M- de Lauraguais, avec beaucoup de sang-froid, ne tient aucun <îompte des dires de M. Favocat-général, ordonne à son cocher ^^ passer outre; alors la femme tout effrayée se montre à son
(1) Voy. 1er novembre 1769.
iour, fait valoir les privilèges de son sexe, et paraît surprise qu*un seigneur aussi bien élevé les méconnaisse. « Ah ! dit M. de Lauraguais^ que ne vous montriez- vous plus tôt^ Madame? Je vous assure que^ moi^ mon cocher et mes chevaux, aurions reculé du plus loin que nous vous aurions vue. «^
17. — Un enfant posthume^, né en Bretagne après le terme ordinaire^ a donné lieu de renouveler en justice la question des naissances tardives. M. Bouvard, médecin fameux de la Faculté^ a écrit contre la possibilité du phénomène. 11 lui a été répliqué par M. Petit, qui a soutenu Fopinion contraire avec beaucoup de chaleur. 11 s'est élevé entre ces docteurs une querelle personnelle, qui a dégénéré bientôt en injures. La victoire paraissait restée à M. Petit; mais son adversaire vient de répandre trois Lettres (t), en date du l*"" novembre, qui renversent,, au gré des connaisseurs, tout le triomphe du vainqueur. On voit avec peine qu*elles soient assaisonnées ou plutôt surchargées d'invectives dignes des athlètes littéraires du seizième siècle. Il est fâcheui que ce genre de combat, proscrit aujourd'hui du monde poli, se soit encore conservé dans les écoles.
19. — On vient de faire une plaisanterie intitulée : Credo d'un amateur du théâtre. Elle roule sur quelques anecdotes, dont il faut être au fait et qui sont très-connues de ceux qui fréquentent les foyers, où cette facétie occasionne surtout beaucoup de l'Umeur. Elle porte, d'ailleurs, sm* M. de La Harpe, aujourd'hui compagnon travaillant sous le sieur Lacombe, entrepreneur du Mercure. Ce petit auteur s'est chargé de la partie littéraire, et principalement de celle du théâtre, dont il prononce les jugements. Voici ce Credo.
« Je crois en Voltaire, le père tout-puissant, le créateur du théâtre et de la philosophie.
« Je crois en La Harpe, son fils unique, notre Seigneur, qui a été conçu du Comte dEssex (2), est né de Le Kain, a souffert sous M. de Sartine, a été mis à Bicêtre (3), est descendu aux cabanons, le troisième mois est ressuscité d'entre les morts, e^^
(1) Voyez la Correspondance littéraire &e Grimm, lettre du 15 décembre i7<>''
(2) Tragédie de Thomas Corneille. . .
(3) La Harpe, soupçonné d'aToir composé des vers satiriques contre le priacip> du collège d'Harcourt, Son bienfaiteur, fut renfermé à Bicêtre par ordre de M. de
monté au théâtre^ et s'est assis à la droite de Voltaire, d'où il est venu juger les vivants et les moiis.
a Je crois à Le Kain, à la sainte association des fidèles, à la confrérie du sacré génie de M. d'Argental, à la résurrection des Sq^thes {{), aux sublimes illuminations de M. de Saint-Lambert, aux profondeurs ineffables de madame Vestris. Ainsi soit-il ! »
22. — M. Robbé est un auteur^ très-connu dans le monde, par ses talents littéraires, par le genre erotique dans lequel il a excellé, et par un fameux poëme sur la vérole, qui n'est pas encore imprimé, mais qu'il a lu et relu si souvent que tout Paris en est imbu. Depuis quelques années^ ce poête> revenu des égarements de sa vie licencieuse, s'est jeté dans la dévotion ; mais, étant d'un caractère ardent, il s'est attaché au jansénisme, a donné dans les convulsions (2), comme le genre de secte le plus propre à alimenter son imagination exaltée jusqu*au fanatisme. Dans cette effervescence de zèle, il a voulu tourner au profit de la religion un talent trop profané jusque-là ; il a entrepris depuis plusieurs années un poëme en cinq chants sur cette matière auguste. Cet ouvrage passe pour achevé et doit s'imprimer bientôt. Un caustique a fait en conséquence Tépigramme suivante :
Tu croyais, ô divin Sauveur, Avoir bu jusques à la lie.
Le calice de la douleur :
11 manquait à ton infamie D'avoir Robbé pour défenseur.
26. — Les amateurs de l'Opéra sont aujourd'hui calmés sur les craintes qu'ils avaient concernant mademoiselle Amould. Cette actrice, par une audace sans exemple, avait manqué, à Fontaibleau, si essentiellement à madame la comtesse Du Barry, qu'elle s'en était plainte au roi. Sa Majesté avait ordonné que mademoiselle Arnould fût mise pour six mois à THôpital : mais madame
Sartine. Il fut, peu après, transféra aa Fort-L'Evèque. Sa détention dura plus d*un mois. — R.
(1) Tragédie de Voltaire, représentée, sans succès, le 26 mars 1767.;
(î) Voy. 3 juin 1762.
87 4 MEKOIBES SECRETS DE BAGHAUKONT.
Du Barry^ revenue bientôt à son caractère de douceur et de modération^ a demandé elle-même la grâce de celle dont elle avait désiré le châtiment^ et a sacrifié sa vengeance personnelle aui plaisirs du public^ qui aime cette actrice. Le roi a eu peine à se laisser fléchir^ et il a fallu toute Taménité, toutes les grâces de cette dame, pour retenir sa sévérité.
28. — On a découvert que l'auteur de la suscription emphatique (1)^ à la manière orientale^ d'une letti^ adressée à M. de Voltaire^ dont on a parlée était un certain abbé De Launay. Cet abbé avait été en Portugal^ s'était insinué dans la confiance d'un frère du roi, au point qu'on avait craint qu'il ne captivât trop sa bienveillance, ;et quMl avait été obligé de revenir en France, où il s'était soutenu par les bienfaits de ce prioce, qoi lui a même laissé une pension à sa mort, mais mal payée, suivant l'usage. L'abbé a contracté beaucoup de dettes ; il a été arrêté, il y a quelques années, et est en prison depuis ce temps, dénué de ressources. Il s'occupe à écrire à tous ceux dont il espère obtenir quelque chose, et fait valoir de son mieux un assez méchant talent qu'il a pour la poésie. 11 est connu surtout par deux ÉpîtreSy l'une au chien du Roi, et l'autre à M. l'évéque d'Orléans,
29. — M. de Mairan, cet académicien connu de toute TEurope savante, âgé de quatre-vingt-onze ans, s'est trouvé très-mal, il y a quelques jours, d'une indigestion, après avoir dîné chez M. de Fonterrière, fermier-général; on n'a pu le ramener che» lui tout de suite, et on lui a administré sur le lieu même les secours d'usage, qui ont procuré une double évacuation trèscopieuse. Un accident aussi grave avait alarmé sui* le compte de ce vieillard, mais il s'en est très-bien tiré et a recommencé à dîner en ville très-peu de temps après.
Décembre. — 3. — M. le lieutenant-général de police a prié, il y a quelques jours, par un billet fort honnête, M. Bouvard de passer chez lui à l'heure de sa commodité. Ce médecin s'y est rendu et a affecté de croire que monsieur ou madame de Sartine étaient malades. Sur la déclaration du premier qu'il n'était pas question de cela, mais d'un libelle sanglant dont se plaignait
(1) Voy. 1er novembre 1769. * .
DECEMBRE 1769. t75
M. Petite son confrère^ le docteur a eu une longue explication^ d'où il est résulté que M. Petit était l'agresseur; que l'autre n'avait fait que répliquer ; qu'il tenait sa défense pour légitime et même indispensable ; qu'au surplus, il ne se regardait pas comme le justiciable de M. le lieutenant-général de police; il a refusé d'entrer en aucun accommodement à cet égard avec son confrère. Alors, le magistrat lui ayant signifié qu'il allait user de son autorité pour supprimer son livre, M. Bouvard a pris congé de lui, est allé sur-le-champ chez son libraire, a retiré tous les exemplaires restants, et quand on est venu pour exécuter les ordres de la police et saisir l'ouvrage, on n'a rien trouvé.
Ce petit véhicule fait merveilleusement bien à ces Lettres (1), qui jusqu'ici n'avaient été lues et recherchées que par les gens de Fart : aujourd'hui toutes les femmes et les gens les plus frivoles veulent les avoir, par Féclat que fait dans le monde l'aventure qu'on vient de raconter.
5. — En 1753, un jeune élève de l'école militaire de Berlin, nonuné Mingard, âgé de 16 ans, curieux d'assister au spectacle du roi, écrivit à M. de Voltaire, alors en Prusse et dans la confiance du prince, le billet suivant :
Ne pouvant plus gouraiander Le désir ardent qui m'anime, Daignez, Seigneur, m'accorder Un billet pour voir Nanine.'
M. de Voltaire lui fit la réponse suivante :
Qui sait si fort intéresser, Mérite bien qu'^ le prévienne; Oui, parmi nous viens te placer :
Nous dirons quMl y revienne.
En effet, l'enfant plut beaucoup, et dès le soir eut l'honneur de souper çntre le roi de Prusse et M. de Voltaire. Le goût du jeune homme pour les letties lui ayant fait perdre de vue le soin de sa fortune, il est tombé dans la disgrâce de sa famille, et, par une
(1) Voy. 17 novembre 1749.
suite de catastrophes sinistres^ s'est trouvé très-malbeureux. Venu à Paris^ il s'y est conduit avec honnêteté^ et n'a point oublié les sentiments de sa naissance et de son éducation. La hauteur de son âme Ta porté à avoir plutôt recours à des étrangers qu'à des parents dont il avait à se plaindre. Un homme de lettres, qu'il a eu occasion de connaître^ a cru devoir en ce moment réveiller l'intérêt que M. de Voltaire avait pris autrefois à ce jeune élève d'Apollon : pour lui en rappeler le souvenir^ il lui a envoyé les deux billets ci-dessus. Le philosophe de Femey a répondu laconiquement; mais^ par ce qui se passe depuis peu de temps^ M. Mingard présume que cet apôtre de l'humanité a excité les sentiments de tendresse de la famille de Fenfant prodigue; et elle vient de lui procurer des consolations qu'il croit devoir à M. de Voltaire : nouveau trait de bienfaisance qu'on se hâte d'annoncer au public (1).
6. — Mademoiselle Caron^ aujourd'hui madame de La Sône^ connue longtemps dans Paris comme maîtresse de M. le comte de Charolais^ a eu deux filles de ce prince^ qm, devenues grandes^ sont en état d'être mariées. On assure qu'elles sont charmantes^ pleines de talents^ et très-propres à faire des passions. Un gentilhomme^ attaché à madame la princesse de Conti^ est à la veille d'en épouser ime. Cette princesse^ pour rendre le mariage plus honorable^ a bien voulu solliciter des lettres de légitimation qu'elle a obtenues. Ces lettres patentes ont été revêtues des formalités nécessaires^ et les jeunes personnes s'appellent aujourd'hui Mesdemoiselles de Bourbon.
Madame de La Sône est digne^ à bien des égards^ de cette faveur^ par son esprit^ par ses grâces^ par la manière distinguée dont elle vit et dont elle fait usage de la fortune que le prince lui a laissée^ et par la bonne éducation qu'elle a donnée à ses filles. Elle demeure dans un couvent, avec toute la décence convenable à son état. Elle a rendu aujourd'hui le pain bénit h Saint- Nicolas du Chardonet, sa paroisse, dans toute la pompe possible.
M. Bouret, toujours inépuisable en fait de galanteries, a eu l'honneur de présenter à la fiancée ime tabatière très-riche, mais surtout précieuse par une miniature exquise où il a fait
(1) Cette anecdote est vraie. «^ W.
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représenter cette jeune bergère cueillant des Ils : allégorie ingénieuse pour la circonstance et qui caractérise parfaitement le goût fin de ce courtisan délicat.
7. — Extrait d'une Lettre de Rome du 20 novembre 1769. — « Le Saint-Père continue à s'occuper de Fadministration intérieure de ses États^ de la réforme des mœurs et des abus. Vous avez su qu'il avait proscrit Tusage ridicule, sur les théâtres de cette ville, de faire jouer les rôles de femmes par déjeunes garçons, et qu'il avait remis le sexe en possession de toutes ses fonctions à cet égard. Il vient d'abolir une coutume plus horrible et plus abominable : par une barbarie qui fait la honte d£ tous ses prédécesseurs, on outrageait la nature dans de jeunes enfants, et on les dressait, dans ce malheureux état, à remplir les fonctions de musicien à la chapelle des papes. On se procurait ainsi des voix claires et argentines, qui flattaient les oreilles de ces souverains, et, pour leur plaisir, on avait consacré une horreur qu'on ne devrait lire que dans l'histoire des tyrans de Rome. Sa Sainteté aime beaucoup la musique, mais encore plu« l'humanité, et, pour suppléer à cette espèce de chanteurs appelés castratiy elle a permis de prendre des femmes dans les musiques d'église. Un pareil trait fera bénir à jamais le pontificat de Clément XIV. 11 est adoré de ses sujets et surtout du sexe, qu'il fait sortir de la nullité à laquelle l'avaient réduit ses prédécesseurs. »
12. — Un homme du monde, ayant composé un opéra-comique très-joli et du meilleur ton, intitulé la Baignoire, avant de le faire présenter à l'assemblée générale des Comédiens Italiens, l'a communiqué à quelques-uns d'entre-eux, tels que les sieurs Dehesse et Clairval : ces messieurs ont cru y reconnaître le fond d'une aventure arrivée au sieur Poinsinet, qui fait nombre parmi ses mystifications. Leur délicatesse s'est offensée de cette ressemblance, et ils ont déclaré que l'ouvrage était charmant, mais que l'honnêteté de leurs mœurs ne leur permettait pas de traduire sur la scène quelque citoyen que ce fût, à plus forte vaison un poète distingué par ses talents qu'ils reconnaissaient pour leur maître, pour leur bienfaiteur, et dont ils honoreraient éternellement la cendre. En vain leur a-t-on représenté que cette pièce ne roulait que sur une intrigue vague, ^ont le spectateur instruit pouvait faire l'application, mais qui se démentait
878 MEXOIRES SECRETS DE BÂCHA UMONT.
par les difierences du caractère du héros principal de la pièce, bien autrement théâtral que celui du sieur Poinsinet^ et monté sur un ton qui ne pouvait appartenir qu'à un homme de cour, à un fat du premier ordre^ et non à un polisson subalterne tel que ce petit maître manqué. Rien n'a pu rassurer les scrupules de ces âmes nobles et sensibles; on n*a osé risquer de s'exposera la réclamation générale de la troupe^ et l'on a eu recours à M. le duc de Richelieu^ gentilhomme de la Chambre en exercice, qui n*a pas paru aussi effarouché que les Comédiens^ et qui, se connaissant en procédés aussi bien qu'eux, rassurera sans doute leur délicates'ke.
13. — On a parlé depuis longtemps des mouvements que M. de Voltaire s'était donnés pour faire rendre justice à la famille des Sirven, ces malheureux père et mère, accusés d*être auteurs du meurtre de leur fille et condamnés comme tels, par contumace^ au Parlement de Toulouse. Ils ont eu le courage de se rendre en cette ville, de faire juger la contumace^ et ils ont été déclarésigénéralement innocents : on les a remis en liberté et en possession de tous leurs biens, qui avaient été confisqués au profit du roi par le Domaine.
Cet événement, qu'on doit principalement aux soins et aux réclamations de M. de Voltaire, assure de plus en plus à ce poète philosophe une place parmi les bienfaiteurs de rhumanité. On "^ ne doute pas que M. Élie de Beaumont, avocat célèbre au Parlement de Paris, et qui a passé plusieurs mois de l'été et de l'automne à Ferney, n'ait beaucoup contribué à éclairer et à faire juger l'affaire : on ne doute pas non plus que M. de Vaudeuilj le nouveau premier président du Parlement du Languedoc, n'ait versé dans ce tribunal Tespritde tolérance dont il est animée et qu'il n'éteigne tout à fait le feu du fanatisme, qui n'avait que trop éclaté dans la malheureuse affaire des Calas.
14. — C'est avec douleur que les amateurs du théâtre italien, qui avaient conçu les plus grandes espérances sur le compte du sieur Grétry, ce Pergolèse de la France, voient que ce musicien est sur le point d'être moissonné à la fleur de son âge. U est attaqué de la poitrine, et son genre de vie (1) ne contribue pas P^"^
(!) Dans une espèce de sermon, prononcé en la Sainte Église philosophiq}'^^ Grimm [Correspondance littéraire, ter jacayier 1770) dit, en parlant du /"r^ ^'^
aggraver son état. On convient assez généralement qu'il était fait pour opérer une révolution dans la musique de ce théâtre, dont les coryphées ne paraissent que des gens médiocres auprès de cet auteur.
15. — Vendredi dernier, à l'Opéra, un spectateur du parterre s'enthousiasmait sur la danse vigoureuse et hardie de mademoiselle Asselin, une des coryphées du théâtre lyrique. Son voisin la déprimait, au contraire, et la trouvait détestable. Chacun soutenait son aviè avec opiniâtreté et y resta suivant l'usage. A la dernière reprise, le détracteur de la danseuse s'écria qu'il fallait •être bien bête pour Tadmirer. Son adversaire lui dit : « Jusqu'ici, Monsieur, j'ai cru que c'était à mademoiselle Asselin que vous en vouliez ; je vois très-bien à présent que c'est à moi, et vous allez m'en faire raison. » Ils sortent, ils se battent, sans s*être jamais connus ni vus qu'en ce moment, et l'agresseur reste mort sur la place. Il se trouve, par les informations, que c'est un M. Hooke, officier, parent d'un Hooke connu par une aventure à peu près semblable, qui lui arriva au Concert spirituel, qui fit beaucoup de bruit dans le temps, et qui ne s'est terminée qu'après plusieurs combats arrivés en divers endroits entre les deux con tendants. Au surplus, cette catastrophe relève merveilleusement la réputation de mademoiselle Asselin. Toutes ses camarades la regardent avec envie et voudraient bien compter dans les fastes de leur histoire quelques combats singuliers de cette espèce.
16. — M. l'abbé Riballier, docteur de Sorbonne, syndic de la Faculté de Théologie, si connu par ses démêlés avec messieurs Marmontel et Voltaire, est surtout célèbre par les sarcasmes dont <ce dernier l'a criblé. Il a la vue très-mauvaise : un plaisant a supposé qu'il l'avait entièrement perdue en travaillant à la Censure de Bélisaire, et que, réduit à prendre un chien pour guide, il avait choisi celui de ce héros dans son malheur. En coniséquence, on a gravé l'abbé Riballier conduit parPanimal, ayant 3.U cou un collier, sur lequel on lit ces vers :
^'y '• • Nous le conjurons, par les entrailles de notre mère la sainte Église, de ménager sa santé, de considérer que sa poitrine est mauvaise, et de se livrer moins ardemment aux plaisirs de Tamour, afin de s'y livrer plus longtemps. » — B.
880 MEHOIBES SECRETS DE BAGUÂUMONT.
Passant, lisez sur mon collier Ma décadence et ma misère :
J'étais le chien de Bélisaire, Je suis le chien de Riballier (1).
21 . — M. Tabbé Vatry, pensionnaire de rAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, est mort le 16 de ce mois. Il était infirme depuis longtemps, et la tête ne faisait plus ses fonctions. C'était un des plus savants hommes de l'Europej, dans le grec, qu il avait professé au Collège Royal.
30. — M. le président Le Monnier rentre de nouveau en lice contre M. de Valdahon (2), à l'occasion de mademoiselle Le Monnier, qui, depuis qu*elle est majeure, lui a fait des sommations respectueuses pour épouser son amant, dont la constance a été mise à de si rudes épreuves. Tous les papiers publics ont parlé si souvent et d'une façon si intéressante du procès célèbre qui dure depuis sept ans entre ce premier, président de la chambre des Comptes de Dôle, et le Mousquetaire gris, qu'on s'en souvient sûrement et que les cœurs tendres sont encore affectés de cette histoire romanesque. On blâme généralement Topiniâtreté de M. Le Monnier, qui, par des mémoires infâmes, a cherché à rendre odieux et méprisable un homme estimé publiquement.
La tille vient de répandre un Mémoire en réponse aux horreurs débitées par M. Le Monnier, où elle est obligée^ par sa position cruelle, de défendre un amant contre un père. On y retrouve l'avocat disert qui a déjà fait d'autres Mémoires dans la même cause : il a traité cette matière plus en romancier qu'en jurisconsulte ; plus de mots que de choses, plus ^de phrases que de raisons constituent le fonds de cet ouvrage, qu'on trouve sur toutes les toilettes et qui y aura plus de succès que sur le bureau des juges.
M. Loyseau de Mauléon termine cette apologie^ par une lettre à mademoiselle Le Monnier, en dfite du 5 décembre, où, après avoir donné à entendre avec autant de vanité que d'indécence, qu'il lui a prêté sa plume gratuitement, il déclare que devenant maître de la chambre des Comptes de Nancy, les usages de Tor-
(1) Cette épigramme est attribuée à Marmontel. — R. (î) Voy. 4 arril 1765.
dre des avocats et ceux de la Compagnie ne lui permettent pas de signer ce Mémoire ; qu'en conséquence il le remet entre les mains d'un ancien confrère.
31. — On a fait les vers suivants^ où Ton apostrophe le sieur Palissot^ à Foccasionde la satire adressée à Nicolet (\), dont il pardt aujourd'hui Tauteur incontestablement.
^ Je conviens, Palissot, que le public s'abuse S'il applaudit au goût que censure ta muse; Pardoone-lui s'il sait en jouir sans l'aimer ; De chaque nouveauté trouve bon qu'il s'amuse : Il est frivole, oisif, et c'est là son excuse ; Il serait vil, méchant, s'il pouvait t'estimer.
Janvier. — 6. — On débite des quolibets sur M. l'abbé Terray. On dit que le roi va payer toutes ses dettes, parce qu'il a trouvé un trésor enterré (en Terray) .
14. — La chute du Saint-Père, le jour de son entrée à Rome, a été célébrée par Marforio. On a gravé une estampe, où Sa Sainteté est représentée tombant de cheval comme saint Paul ; et saint Ignace, qui en est le témoin, lui rappelle ce trait de l'Apôtre et lui crie : « Clément ! Clément ! pourquoi me persécutes-tu? »
16. — M. l'abbé Chauvelin, ancien conseiller de grande Chambre et conseiller d'honneur du Parlement, est mort avanthier, âgé de cinquante-quatre ans. Né avec une complexion faible, et disgracié de la nature, il était épuisé par les plaisirs et par le travail. Coryphée, tour à tour, du théâtre et du jansénisme, il s'était fait une grande célébrité par l'audace avec laquelle il avait attaqué le colosse des enfants d'Ignace. Le succès de son entreprise l'avait rendu très-recommandable dans son parti. On avait frappé des médailles, des estampes, toutes plus emphati-
(1) Toy, 25 octobre 1769.
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ques les unes que les autres^ pour célébrer son triomphe (t). Depuis quelque temps cependant^ il était dans une sorte d'oubli, occasionné peut-être par sa mauvaise santé : il était attaqué d'une hydropisie de poitrine. Dimanche matin, il s'est levé comme à son ordinaire, à six heures. A huit heures, il a donné audience à ses médecins; il plaisantait avec eux, lorsqu'il lui a pris une faiblesse, dans laquelle il a passé, sans qu'il ait pu recevoir les sacrements. 11 était ancien chanoine de Notre4)ame,. et doit, en conséquence, être enterré dans la cathédrale.
20. — Les représentations successives des Deux Amis (2) ont encore essuyé beaucoup de contradiction. Dans Tune^ à l'occasion de Vimbroglio fort mal développé du drame, un plaisant s'est écrié du fond du parterre : u Le mot de Téhigme au prochain Mercure. » L'auteur a cependant été obligé de faire beaucoup de changements, qui répugnaient à son amour-propre, mais que les Comédiens ont exigés.
22. — 11 paraît une chanson, de plusieurs couplets, contre les beaux esprits, ou plutôt contre quelques beaux esprits qu'on passe en revue. Us n*ont pas lieu d*être contents de la manière dont on fixe sur leur compte les regards du public; mais cette méchanceté est dénuée du sel qui donne du piquant et de la vogue à de pareils ouvrages.
23. — Le sieur d'Auberval, un des coryphées de la danse du Théâtre Lyrique, vient de faire construire dans sa maison un salon qui lui coûte environ quarante-cinq mille livres, et que tout Paris va voir. Il est admirable par le goût, Télégance et la richesse de la décoration et des ameublements, lly a^ en outre, un jeu de mécanisme, au moyen duquel on peut, quand on veut, en faire une salle de théâtre. On n'admire pas moins le travail d'une espèce de vestibule, qui se monte et se démonte en dix minutes, et qui s'établit dans la cour pour mettre à couvert toute la livrée des gens qui assisteront aux bals, objet principal auquel ce salon est destiné. 11 paraît que plusieurs fenunes de la cour et des seigneurs voulant s'exercer. de loin à briller aux divertissements qui doivent avoir lieu lors du mariage de M. le
(1) Voy. JO août i762.— R.
(2) Drame bourgeois, par Caron de Beaumarchais, représenté à la Comédie Française.
Dauphin^ ont imaginé de faire des répétitions chez le danseur en question; que de là est venue l'idée de la construction de ce salon, et que, pourise dédommager des frais d'un tel établissement, le sieur d'Auberval a eu la permission de donner des bals. 11 répand dans le public un prospectus de la souscription, dont on y peut voir les détails. Les princes se proposent aussi de se servir de ce lieu pour répéter également les fêtes qu'ils voudront donner. Plusieurs se sont fait ménager des loges en cet emplacement, et Ton attend avec empressement Fouverture de la nouvelle école chorégraphique.
24. — Au commencement de i 674, Louis XIV fit demander au Corps de la mercerie un secours d'argent. On proposa à ce Corps, en récompense, le premier rang parmi les Six Corps, le droit de donner tous les ans plusieurs sujets au consulat, et i;affranchissement d'une espèce de servitude à laquelle son commerce était assujetti depuis quelques années. Le Corps chargea les gardes en charge d'offrir au roi cinquante mille livres, et d'accepter Taffranchissement de la servitude du commerce; mais de déclarer que, content de son rang entre les Six Corps et de Tusage établi pour le consulat, il priait qu'il n'y fût rien changé. Peu de temps après, M. de Colbert annonça aux gardes en charge, que le roi, content du zèle que le Corps avait témoigné pour son service, leur rendait les cinquante mille livres, et leur donnait deux mille écus pour faire prier Dieu pour Sa Majesté, décorer leur chapelle et boire à sa santé. En conséquence, les gardes firent célébrer dans l'église du Sépulcre les prières de quarante heures pour Sa Majesté et pour la prospérité de ses armes. Cela se fit avec la plus grande solennité. Tous les joui-s, il y eut au bureau une table de vingt couverts, à laquelle dînèrent les prélats qui avaient officié et les prêtres de leur suite. On manda toutes les pauvres familles des marchands, auxquelles on distribua des aumônes. Enfin, pour remplir entièrement les vues du roi, ils firent décorer la chapelle des marchands merciers par un tableau du célèbre Le Brun, qui se voit au retable du maitre-autel du Sépulcre. Le dernier jour des quarante heures, on apprit que la citadelle de Besançon s'était rendue le 22 mai. Dans les réjouissances publiques pour cet événement, on fit un grand feu de joie devant la porte du Bureau et de chacun des gardes en charge.
884 aiÉHOIRES SECR£TS DE BÂCHA UHONT.
chez lesquels il y eut jusqu'à deux heures après minuit table ouverte pour les honnêtes gens. Au dehors^ on distribua des bouteilles de vin à tous ceux qui en voulurent : on ne laissait passer personne, sans le faire boire à la santé du roi. Ces fêtes furent répétées pour la prise de Dôle, rendue le 6 juin. II y eut de plus au Bureau une grande collation, à laquelle M. le lieutenant-général de police, M. le procureur du roi et les anciens gardes furent invités.
26. — Enfin la fameuse nouvelle salle de l'Opéra s'est ouverte aujourd'hui, et, au moyen des précautions multipliées qu'on avait prises, le concours prodigieux des spectateurs et des voitures s*est exécuté avec beaucoup d'ordre. Une grande partie du régiment des gardes était sur pied extraordinairement. Les postes s'étendaiei\t depuis le Pont-Royal jusqu'au Pont-Neuf, c'est4- ' dire environ jusqu'à un quart de lieue de l'Opéra; ce qui ne pouvait manquer d'opérer une circulation très-libre dans les entours du spectacle si couru; mais ce qui a gêné désagréablement tout le reste de Paris. La police n'a pas été si bien exécutée pour la distribution des billets. Outre le tumulte effroyable que l'avidité des curieux occasionnaitj il a redoublé, par la quantité qu'on a distribuée, soit de parterres, sôit d'amphithéâtres. Messieurs les oftîciers aux gardes, les gens de la Ville et les directeurs avaient accaparé la plus grande partie des billets. Cette interversion de 'la règle ordinaire a courroucé M. le comte de Saint-Florentin, qui, comme chargé du département de Paris, avait donné les ordres les plus justes à cet égard. Une autre supercherie n'a pas moins indisposé le public; c'est aussi la transr gression de l'arrangement pour la quantité de billets. La cupidité en ayant fait lâcher beaucoup plus que le nombre fixé, le parterre s'est trouvé dans une gêne effroyable, et le premier acte, ainsi que partie du second, ont été absolument interrompus par les cris des malheureux oppressés. Indépendamment de ces raisons de mécontentement des spectateurs, la salle a essuyé beaucoup de critiques; on a trouvé l'orchestre sourd, les voix affaiblies, les décorations mesquines, mal coloriées et peu proportionnées au théâtre; les premières loges trop élevées, peu avantageuses pour les femmes, le vestibule indigne delà majesté du lieu, les escaliers raides et étroits : en un mot, un déchaîne-
ment général s'est élevé contre l'architecte (1)^ le machiniste^ le peintre, les directeurs et les acteurs; car l'opéra (2), très-beau en lui-même^ a paru tout à fait mal remis. 11 n'y a que les habillements et les danses qui aient tiouvé grâce et reçu beaucoup d'applaudissements .
30. — Les carrosses de madame la Dauphine font la curiosité du jour. Les amateurs vont les voir chez le sieur Francien, sellier, où l'on doit les emballer incessamment pour les envoyer à Vienne. Ce sont deux berlines, beaucoup plus grandes que les carrosses ordinaires, mais plus petites que ceux du roi. Elles ne sont qu'à quatre places. L'une est revêtue d'un velours ras cramoisi en dehors, où les quatre Saisons sont brodées en or sur les principaux panneaux, avec tous les attributs relatifs à la fête. L'autre est en velours bleu, de la même espèce, et représente les quatre Éléments, en or aussi. 11 n'y a aucune peinture dans tout cela, mais l'ouvrage de l'artiste est d'un fini, d'un recherché qui équivaut presque à ce bel art. Les couronnements sont trèsriches : l'un des deux même paraît trop lourd. L'impériale est surmontée de bouquets de fleurs en or de diverses couleurs, dont le travail n'est pas moins précieux. Us sont d'une souplesse qui les fait agiter au moindre mouvement, et les rend flexibles au gré du plus léger souffle. Le sieur Trumeau est l'auteur de toute la broderie, aussi élégante que magniflque, et M. le duc de Ghoiseul, comme ministre des affaires étrangères, a ordonné ces superbes équipages, qui font infiniment d'honneur au goût de ce ministre.
31. — Le carrosse de M. Tévêque de Tarbes ayant, dans un embarras, accroché et maltraité un fiacre, au point de ne pouvoir conduire une dame qui était dedans, le prélat, jeune et galant^ après s'être confondu en excuses, a descendu de sa voiture, a déclaré à la dame qu'il ne souffrirait pas qu'elle restât à pied, lui a donné la main pour monter dans son carrosse, et lui a demandé où elle voulait êti*e "conduite. 11 s'est trouvé que cette personne allait à l'hôtel de Praslin, chez le sieur Beudet, secrétaire de la Marine. Ce dernier est de la connaissance de l'évêque, qui a offert ses services à la dame auprès de ce commis, et a dit
(0 Uoreau, de l'Académie d^Architecture, mort en 1793. (2) ZoToastre, paroles de Cahuzac, musique de Rameau.
38 C MEMOIEES SBCR£TS DE BACHAUMONT.
qu*il profiterait de Foccasion pour le voir et la ramener chez elle. Arrivés à Thôtel, Monseigneur a donné la main à la dame^ ce qui a beaucoup fait rire tous les domestiques ; mais les éclats unt encore plus redoublé^e la part des spectateurs^ quand on a introduit ce couple chez le sieur Beudet, qui, lui-même^ aurait bien voulu éviter la publicité de cette visite. Quoi qu'il en soit^ révêque, intrigué des ricanements^ des chuchotements qu'il vojait, a insisté pour en avoir rexplication, et l'on n'a pu lui dissimuler que la femme dont il s'était si t^haritablement chargé était une certaine Gourdan, très-renommée par sa qualité de surintendante des plaisirs de la cour et de la ville. On sent bien que le prélat n'en a point demandé davantage, qu'il n'a point insisté pour la ramener, et que, s'il l'est allé voir depuis, c'a été dans le plus parfait incognito. Cette anecdote, qui parait sûre, fait infiniment d'honneur à M. de Tarbes, dont les confrères n'auraient pas tous également méconnu, cette célèbre entremetteuse.
Février. — 3. — C'est aujourd'hui la dixième et dernière représentation du drame des Deux AmiSy qui va s'éteindre enfin, après une agonie plus longue que de coutume. Heureusement l'amourpropre inépuisable de l'auteur le défend contre la désertion générale du public, et lui fait mettre, sur le compte du mauvais goût, du défaut de mœurs, de la frivolité, ce qui n'est que l'effet du dégoût, de l'ennui et de l'indignation. La critique la meilleure, la plus vraie et la plus fine de cette pièce, est la pasquinade d'un plaisant, qui a écrit, au bas d'une affiche où l'on annonçait Us Deux Amis : « Ici l'on joue au noble jeu de Billard (l). » En effet, ce drame n'est autre chose qu'une apologie des banqueroutiers^ où l'on cherche à intéresser en faveur d'un homme de cette espèce, et à donner comme louable, comme vertueuse, comme l'eflbrt de l'amitié la plus héroïque, une infidélité véritable, vicieuse dans son essence, et qui, sous quelque belle couleur qu'on la présente, quelque motif épuré qu'on lui donne, est digne de toute l'animadversion de la justice.