‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 59 sur 77 · On parle beaucoup d'un bon mot de Madame, à Préville · texte numérisé non relu

On parle beaucoup d'un bon mot de Madame, à Préville

le comédien, le jour où celte princesse fut chez madame la duchesse de Mazarin, avec les autres dames de France, voir uoe représentation de la Partie de chasse d'Henri IV. 11 faut savoir qu'un devoir et un privilège des Comédiens est de porter le flambeau devant les princes, lorsqu'ils vont au spectacle, delà salle jusqu'à leur carrosse ou à l'endroit où ils vont; il faut savoir encore que Préville avait fait le rôle de Michau dans la Partie de chasse d'Henri /F, et Michau est le paysan chez lequel ce prince arrive incognito et est fêté avec tant de cordialité. Préville donc, après avoir représenté le rôle de Michau, éclairant Madame pour passer de la salle de spectacle au salon, elle lui dit : « U était très-convenable qu'après avoir reçu aussi bien le grand-père, vous éclairassiez la petite-fille. »

23. — Des plaisants, qui ne manquent jamais dans ce pays-ci, et qui saisissent toujours l'à-propos, ont fait le couplet de dianson suivant à l'occasion des circonstances (2). Les gens intelligents en concevront facilement tout le sel. Il est sur l'air : Vive le vin, vive l'amour.

Vive le roi ! vive Tamour !

Que ce refrain soit nuit et jour Ma devise la plus chérie !

En vain les serpents de TEnvie Sifflent autour de mes rideaux, L'Amour lui-même assure mon repos, ^

Et dans ses bras je la défie.

24. — Le Salon de cette année a essuyé beaucoup de critique?,

(1) De Collé.

(2) Allusion à la passion de Louis XV pour Mme Du Barry.

€t les mérite; mais la plus cruelle^ la plus honnête et la plus simple est celle qu'un plaisant a répandue sous le titre suivant : Lettre sur les peintures, gravures -et sculptures, qui ont été exposées cette année au Louvre, par M. Raphaël^ peintre de TAcadémie de Saint-Luc^ entrepreneur général des enseignes de la ville, faubourgs et banlieue de Paris, à M. Jérôme, son ami, râpeur de tabac et riboteur (1). Dans cette Lettre, qui annonce autant de goût que de connaissances, l'auteur a eu soin d'éviter tout ce qui pourrait déceler Tamateur ou Thomme de l'art; il ne se sert que d'expressions générales, de termes ordinaires, pour exprimer ses jugements d'une grande justesse, d'une vérité parfaite, et quelquefois de la plus grande finesse; mais surtout appuyé sur ce sentiment intime, sur ce bon sens, qui se font entendre au vulgaire grossier comme aux virtuoses consommés. Le tout est assaisonné d'une gaieté, d'un atticisme, trèspropres à faire passer tout le piquant de la censure. On ne doute pas que messieurs de l'Académie, très-sénsibles en général à toute critique, ne soient vivement affectés de celle-ci. Elle leur fera d'autant plus de peine, que le Gouvernement, jusqu'ici très-attentif à empêcher de répandre tout ce qui pouvait offenser l'amour-propre de ces messieurs, paraît avoir approuvé cette brochure qui se vend publiquement et avec permission. Peutêtre, dans l'engourdissement général des talents, a-t-on cru nécessaire de leur donner ce coup d'aiguillon, toujours propre à ranimer le génie, et qui ne décourage que l'homme médiocre.

29. — La plaisanterie de Raphaël à Jérôme fait grand bruit, et l'on cherche à en découvrir l'auteur qui garde l'anonyme. On attribue ce pamphlet à plusieurs hommes de lettres, comme l'abbé de Voisenon, M. Diderot, M. d'Alembert, M. Marmontel. Ce dernier est le plus soupçonné, parce qu'il est le plus connaisseur des quatre, en pareille matière ; qu'il est d'ailleurs fort caustique, et que le style est plus dans sa manière que dans celle des autres.

Octobre. — 9. — L'admiration qu'a excitée au Salon le portrait en pied du roi de Prusse, a fait fermenter les beaux esprits; plusieurs ont fait des vers à ce sujet. Voici un quatrain composé par

(i) Paris, Delalain, 1769, m-8«.

366 XEMOIICES SEGRSTS DE BACHATJHONT.

M. BacoQ^ qu'on trouve le plus juste et le moins indigne de ce grand roi :

Si ce roi conquérant, fameux par mille exploits, Apprit à ses sujets le grand art de la guerre. En prince, en philosophe, il leur dicta ses lois : Régner, c'est éclairer la terre.

11. — Madame Denis, nièce de M. de Voltaire, dont la séparation d'avec ce cher oncle avait occasionné tant de mauvais propos et de conjectures sinistres qui n'ont jamais été bien éclaircies, vient de partir ces jours-ci pour se réunir à lui, et ce retour va sans doute égayer la retraite du philosophe de Ferney, qui commençait à avoir beaucoup d'humeur et à broyer bien du noir. Les curieux trouveront de nouveau une femme aimable, qui fera les honneurs du château, et attirera les étrangers, effarouchés par les caprices d'un vieillard isolé. On sait que M. àe Voltaire, malgré son ardeur pour la célébrité, ne daignait pas toujours se montrer aux amateurs, qui, en faisant ce voyage. risquaient de revenir sans l'avoir vu.

14. — Un caustique, comme il s'en trouve beaucoup à Paris, mécontent des opérations de M. le contrôleur général; que beaucoup de gens accusent d'ineptie, a rapproché ce caractère avec la conformation physique de la tête de M. Maynon, et en a formé l'épigramme suivante :

Midas avait des mains qui changeaient tout en or : Que notre Contrôleur n'en a-t-il de pareilles ! Pour l'État épuisé ce serait un trésor : Mais, hélas ! de Midas il n'a que les oreilles !

15. — On parle beaucoup d'un bon mot de M. le ducdeChoiseul à madame la comtesse Du Barry. On sait que la chroniqne scandaleuse a prétendu que, quoique cette dame soit née en kt gitime mariage, son père véritable et physique était un abbe Gomàr, ci-devant Picpus et qui passait pour avoir été très-bien avec la mère : bruit fort accrédité par le grand soin que madame D^i Barry prend de cet abbé. La conversation roulait sur les moines, de la destruction desquels on s'occupe essentiellement en France.

Madame Du Barry était contre eux^ et M. le duc de Choiseul en prenait la défense. Ce ministre^ plein d'esprit et de finesse, mettait en avant tous les genres d'utilité de cet état et se laissait battre successivement en ruine sur tous les points ; enfin^ poussé à bout : « Vous conviendrez au moins. Madame, a-t-il ajouté, qu'ils savent f^ire de beaux enfants. » Cette épigranraie charmante, enveloppée de toutes les grâces du madrigal, fut sentie par celle qu'elle regardait et ne lui déplut pas, à la faveur du galant correctif qui la faisait passer.

17. — M. Baron, secrétaire de TAcadémie d'Amiens, a trouvé une anagramme assez heureuse des noms du Saint-Père actuel. La voici :

Laurentius Franciscus Ganganellius.

Frandscanus (1) Galli tmttserit Angélus.

11 a pris la liberté d'en faire part à ce pontife, en lui écrivant en latin une lettre (2) de félicitation sur son exaltation.

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