‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 62 sur 77 · GÉORGIQUES · texte numérisé non relu

GÉORGIQUES

Jusqu'ici j'ai peu su la cause Qui reproduit cet univers ; Mais, depuis que j*ai lu tes vers.

Je crois à la métempsycose :

Delille est un nom supposé ; Je reconnais dans ton langage Virgile même, francisé.

Qui nous traduit son propre ouvrage.

Par un Ecolier.

Telle est la manière dont M. de La Harpe, petit compagnon travaillant au Mercure, sous le sieur Lacombe, a présenté cette pièce dans le volume de ce mois, quoiqu'il sût très-bien qu'elle était de M. Dorât. Cette petite niche a vivement piqué ce dernier, et cela forme entre ces deux messieurs une guerre poétique qui amuse les spectateurs.

10. — M. Coqueley de Chaussepierre, avocat plus renommé par ses bouflbnneries que par son éloquence, vient de lancer dans le public un persiflage contre ces drames monstrueux si à la mode aujourd'hui, péchant également contre le bon sens et contre la natiu'e. 11 a fait un poëme en quatre chants, intitulé k Roué Vertueux, dans lequel, après avoir conduit son héros à travers les aventures les plus merveilleuses, les plus compliquées et les plus noires, il le fait arriver à une catastrophe pro-

portionnée aux horreurs qui la préparent. Tout cela est indiqué dans quelques arguments^ et le dialogue n'est autre chose que des exclamations vagues^ et sans ordre^ et sans aucun sens^ entremêlées d'une immensité de points et d'énormes lacunes indiqisfiint les réticences. Chaque chant^ ou acte^ est précédé d'une magnifique estampe qui représente la principale scène du moment. Le tout est accompagné des ornements typographiques sous lesquels nos auteurs modernes cachentleurs haillons et leur misère.

a. — Entre tous les quolibets qu'a fait enfanter M. l'abbé Terray, le meilleur sans contredit est celui qu'on attribue à M. le duc de NoaiUes, depuis longtemps en possession d'en dire d'excellents sous le nom du duc d'Ayen, et qui n'a pas dégénéré. On criait à Versailles les nouveaux arrêts du Conseil^ quoique ce ne fût pas Fusage autrefois ; mais cela se pratique aujourdliui. Le roi^ peu accoutumé à ces clameurs^ demanda ce que &'était : a Cest^lui dit le duc de NoaiUes^ la grâce de Billard qu'on crie l »

i 3. — Une jeune personne%yant écrit en vers à M. de Voltaire^ ce patriarche du Parnasse, reprenant sa lyre^ a répondu par ceux-ci :

Ancien disciple d'Apollon, J'étais sur le bord du Gocyte, Lorsque le dieu de l'Hélicon Dit à sa muse favorite :

« Ecrivez à ce vieux barbon. »

Elle écrivit : je ressuscite (i).

15. — M. Tabbé Galiani^ auteur des Dialogues sur le commerce des blés, n'est plus secrétaire d'ambassade de Naples. On prétend que le ministre^ fatigué des lazzis continuels de cet abbé d'une politique très -plaisante, sur le gouvernement, l'a obligé de retourner en Italie, en lui déclarant qu'il n'avait rien à craindre du ressentiment de la France, et même en le pensionnant.

i6. — On assure que M. de Belloy, qui se brouille et se raccommode avec les Comédiens, avec une facilité merveilleuse, leur a permis de jouer ses pièces nouvellement imprimées, dont

(I) On troave, dans lès Œtmrea de Voltaire, une version an peo différente de cet veA adressés à mademoiselle de Vaudeuil.

StO MEMOIRES SECRETS DE RÀGHAUMONT.

la barbarie da style a éloigné la plupart des lecteurs^ et qa'oo assure pouvoir mieux réussira la représentation.

17. — Le sieur Paulin^ acteur de la Comédie Française, est mort il y a quelque temps. C'était un médiocre acteur pour le tragique. Dans le comique, il faisait assez bien les rôles de paytan. On a su, à sa mort, qu'il avait été bas-^ffîcier des Invalides. En conséquence, il a joui d'un honneur singulier pour un comëdien, et a eu l'épée croisée sur son cercueil.

21 . — Il y a quelque temps qu'une novice du couvent de l'Assomption, à la veille de prononcer ses derniers vœux, se pendit en présence de ses père et mère, obstinés à forcer sa vocation ; du moins, le fait a passé pour constant. M. de La Harpe, voyant que la nation se familiarisait insensiblement ayec toutes les horreurs, a fait de celle-ci un drame en trois actes, intitulé Mêlante ou la Religieuse. Comme une pareille pièce ne pouvait être jouée sur le théâtre de Paris, l'auteur a eu recours à la protection de M. le duc de Choiseul podr la faire imprimer. Ce ministre lui a répondu par une lettre obligeante et ingénieuse : il s'y défend de lui accorder la grâce demandée, qui dépend de M. le chancelier; mais il lui marque en même temps qu^il se retient pour son libraire, et lui envoie en conséquence mille écus à compte sur Fédition.

23. — On continue les quolibets : on dit que M. l'abbé Terray est sans Fot, qu*il nous ôte Y Espérance et nous réduit à la Cliarité.

M. Fabbé Terray, malgré lés soins du ministère, a aussi des saillies. On raconte qu'un coryphée de-1'Opéra pour le chant, pensionnaire du roi, ayant été solliciter le contrôleur-général pour son paiement, il lui avait répondu qu'il fallait attendre; qu'il était juste de payer ceux qui pleuraient^ avant ceux qui chantaient.

24. — C'est une fureur pour entendre la lecture de la tragédie de M. de La Harpe, intitulée la Religieuse. On s'arrache cet auteur; il ne peut suffire aux dîners ou soupers auxquels on Finvite, et dont ce drame fait toujours le meilleur Rlat. On assure qu'il est très-bien fait, et qu'on ne peut se refuser à s'attendrir jusqu'aux larmes à cette lecture intéressante. Les acteurs sont le père, la mère, la religieuse^ Famant et le curé. Quoiqu'il en soit, ces éloges de coterie sont toujours suspects, et, d'ailleufs,

M. de Fontanelle a devancé cet auteur pour Tinvention^ dans sa tmgédie de la Vesttde (l),même sujet que celui-là, traité d'une façon plus décente et plus susceptible d'être adapté au théâtre.

26. — Si Ton est mécontent de la nouvelle salle de l'Opéra, les curieux vont s'en dédommager en foule à Versailles et y admirer la magnifique salle qu'on vient d'y construire. Indépendamment du beau coup d'oeil qu'elle présente, de sa coupe avantageuse et de la magnificence de son ensemble, le mécanisme de son Intérieur offre des détails immenses et admirables à ceux qui s'y connaissent. On peut en faire également et promptementune salle de spectacle, une salle de banquet royal et une salle de bal. Le roi veut que cela ait lieu dès le premier jour. Toute cette partie du travail appartient au sieur Arnauld, cidevant machiniste de l'Opéra, mais qui, malheureusement trop occupé de la salle de Versailles, n'a pu donner ses lumières pour celle de Paris, qui ne se ressent que trop de son absence.

27. <— Il y a quelques jours que le sieur Dalain ville, frère du sieur Molé^ faisait le rôle de Gustave à la Comédie Française ; dès le commencement de la pièce, le parterre témoigna son indisposition si fortement, et cette rumeur générale s'accrut à tel point, que l'acteur ne put continuer son rôle; en vain Ton arrêta quelque^ mutins, le déchaînement ne fit qu'augmenter, et Von fut obligé d'interrompre la pièce. On a découvert depuis que ces mouvements tumultueux étaient la suite d'une cabale excitée par le nommé Chevalier, acteur du même théâtre, qui, jaloux des médiocres talents de Dalainville et du crédit qu'il pourrait acquérir dans la troupe à la faveur de Mole, son frère, avait redoublé d'efforts pour en dégoûter le public. Ce fait bien constaté dans l'assemblée des Comédiens, il en a été rendu compte aux gentilshommes de la Chambre, et Chevalier a été expulsé ignominieusement. Quant à Dalainville, fortement touché de l'humiliation qu'il avait reçue, il est parti sur-le-champ en poste pour retourner à Lyon dont il faisait les délices. Il est certain que la perte n'est pas grande, et que ce n'aurait jamais été qu'un [ac-

[i) Éricie ou la Vestale, drame en trois actes, fut imprimée deux fois, en 176d ^t 1769, sou« la rubrique de Londres, et sans nom d'auteur, avec une permission taeite d< la police.

892 HEMOIAES SECRETS DE BACHÂUMONT.

teur médiocre. Ayant de partir^ et dans le moment même du tumulte^ on assure qu*instruit qu*il y avait au corps de garde quatre séditieux arrêtés^ et sur le point d'être conduits en prison^ il a eu recours au sergent-major^ et a supplié qu'on les élargît^ ce qu'il a obtenu.

Mars. — 2. — M. de Voltaire, pour préliminaire de la farce spirituelle qu'il se propose de jouer vraisemblablement pour la troisième fois à Pâques prochain^ vient de se faire nommer Père temporel des Capucins de la province de Gex. Ces bons Pères, qu'il a tant bafoués et sous le nom desquels il a fait paraître tant de brochures impies et scandaleuses, sont aujourd'hui sous sa protection* On sait que le devoir de cette place est de soutenir l'Ordre, de le défendre. En conséquence, il sollicite ordinairement les plus grands seigneurs de vouloir bien l'accepter. M. le comte d'Argenson était Père temporel des Capucins de la province de France, et M. le marquis de Yoyer, son fils, a bien voulu le remplacer. Le patriarche de la littérature vient d'apprendre la nouvelle en question à plusieurs de ses amis^ et il en rit dans différentes lettres, où il en parle avec cette grâce et cette légèreté, qui lui sont propres.

3. — Le wauxhall des Champs-Elysées, ce vaste monument qui a essuyé tant de contradictions, repris et interrompu plusiqprs fois, vient de reprendre enfin une nouvelle activité, au moyen d'autres souscripteurs, que les entrepreneurs ont persuadés de la majesté, de l'utilité et de la sûreté de leur projet. On espère toujours que ce Colysée sera fini pour le mariage de M. le Dauphin, et que la ville y donnera des fêtes à cette occasion.

Le peu de succès de celui de la Foire Saint-Germain expose les entrepreneurs à perdre la plus grande partie de leurs fonds; mais le Gouvernement, qui sent les avantages et la douceur, pour le public, de ces voluptueux établissements, pour encourager les auteurs, accorde à ceux-ci toutes les facultés possibles, afin de ramener les amateurs refroidis. Ils ont imaginé une loterie, qui a commencé avant-hier. Au billet que l'on donne à la porte pour y entrer, et qui ne coûte qu'un écu, comme à l'ordinaire, on joint uh numéro, jusqu'à la quantité de douze cents. Ces numéros auront part à un tirage, et concoiuront à la distribution de douze lots en bijoux, de la valeur totale de six cents

livres, qu'on paiera en argent à ceux qui l'exigeront. Cette loterie doit se tirer à une heure fixe, quelque nombre qu'il y «n ait en diminution et sans qu'il puisse jamais excéder celui de douze cents. Deux enfants feront le tirage en présence des spectateurs, et cette amusette sera un nouveau véhicule pour attirer lesassistants^ qu'elle occupera.

5. — M. l'archevêque de Reims, président de l'assemblée du Clergé, poussé par les prélats ses confrères, n'a pu s'empêcher de témoigner au roi la doulQur du corps épiscopal, de voir, au moment où il allait s'assembler, élever sous ses yeux, dans la capitale de la France, un monument à l'erreur et à l'irréligion, par la nouvelle édition qui s'y faisait du Dictionnaire encyclopëdiquey ouvrage contre lequel il avait toujours réclamé et anathématisé de tant de censures canoniques. La religion de Sa lia jesté ne lui a pas permis de refuser au clergé la justice qu'il demandait. En conséquence, la nouvelle édition de ce. Dictionnaire est arrêtée, et M. le comte de Saint-Florentin a fait déposer à la Bastille tous les exempjaires des trois premiers volumes de ce livre déjà imprimés. On se flatte qu'après la dissolution de l'assemblée, l'édition se reprendra, et oh le présume par l'attention avec laquelle on conserve ce qui en est fait, et qu'on aurait dû brûler avec authenticité, si l'on eût voulu donner sérieusement satisfaction aux évêques.

8. — Il y a dans Paris une petite rue, près la place des Victoires, qu'on appelle la rue Vide-Gotisset ; un de ces jours, on a trouvé ce nom effacé, et l'on y avait substitué : rue Terray.

On voit despasquinades de différentes espèces, entre autres une • caricature représentant un lièvre avec un cordon bleu, après lequel court un lévrier traînant une canne à bec-de-corbin. Sur le plan de derrière, est un homme en simarre, avec un fusil à deux coups, qui paraît viser le premier et attendre successivenient le second.

On a frappé aussi une estampe, où l'on remarque les fermiersgénéraux à genoux, et M. l'abbé Terray qui leur donne des cendres, avec cette inscription au bas : Mémento homo, quia pulvis w, et in pulverem reverteris.

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9. — VERS A MADAME LA COMTESSE DU BARRY^ A l'OCCASION DE SA DIVISION AVEC M. LE DUC DE CHOISEUL (1).

Déesse des plaisirs, tendre mère des Grâces, Pourquoi veux-tu mêler aux fêtes de Paphos

Les noirs soupçons, les honteuses disgrâces? Ah ! pourquoi méditer la perte d'un héros?

Ulysse est cher à la patrie.

Il est l'appui d'Agamemnon :

Sa politesse active et son vaste génie Enchaînent la valeur de la ûère Ilion.

Soumets les dieux à ton empire :

Vénns sur tous les cœurs règne par la beauté :

Cueille, dans un riant délire.

Les roses de la volupté;

Mais à nos veux daigne sourire, Et rends le calme â Neptune agité.

Ulysse, ce mortel aux Troyens formidable,

Que tu poursuis de ton courroux.

Pour la beauté n'est redoutable,

Qu'en soupirant à ses genoux.

10. — On a appris que M. Fabbé Chappe d'Auteroche, de l'Acadëmie des Sciences, connu par ses travaux astronomiques, est mort, en arrivant en Californie pour y observer le dernier passage de Vénus sur le Soleil.

— SUR l'association DE M. LE CHANCELIER AVEC M. LE

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