SEPTEMBRE
cliapelle du Louvre, devant messieurs de l’Académie IVançaise, excite de grandes rumeurs dans la cabale des dévots, et renouvelle la fermentation qu’occasionna, il y a deux ans, celui de l’abbé Bassinet L On reproche encore à l'orateur de cette année d’avoir fait un discours trop profane, d’avoir envisagé en Louis IX le monarque seul, sans parler du saint, d’avoir frondé les croisades, de s’étre élevé avec force contre le tribunal de l’Inquisition, d’avoir donné des leçons de politique dans une chaire où il ne devait donner que des leçons de vertu. On va jusqu’à supposer que cet abbé est un suppôt du parti encyclopédique, parti qui ne cesse d’élever sa philosophie fausse et dangereuse sur les ruines de la vraie religion. On tourne meme contre l’orateur les éloges qu’il a reçus des spectateurs, et ces battements de mains réitérés, qui ne sont d’usage que dans les assemblées profanes, au théâtre ou au barreau. Le zèle des fanatiques a été porté au point de dénoncer ce panégyrique à M. l’archevêque, pour en suspendre l’impression et lui attirer les censures de ce prélat. Heureusement le discours est déjà imprimé par ordre de l’Académie française^ et dans une délibération subséquente ces messieurs ont arrêté de députer trois de leurs membres au premier gentilhomme de la Chambre en exercice, pour le supplier de présenter l’orateur à Sa Majesté et de lui offrir son discours, faveur nouvelle et signalée de la part de l’Académie. La cérémonie doit avoir lieu dimanche à Versailles, et c’est M. le duc de Fronsac qui s’en est chargé.
Septembre. — 2. — On assure que le sieur Baculard d’Arnaud, auteur de plusieurs ouvrages larmoyants, tels que jérémiades, élégies, drames funéraires, a obtenu la pension que le sieur Poinsinet avait sur le Mercure, et que c’est à la sollicitation de l’abbé de Langeac auprès de M. le comte de Saint-h lorentin. Ce jeune abbé est déjà un àlécène très-ardent pour les gens de lettres, et fait retluer sur eux la passion excessive dont il est dévoré pour les Muses.
6.— Une compagnie vient de former un établissement digne de la ville de Sybaris i elle a obtenu un privilège exclusif
^ Voy. 4 septembre nsT,
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pour avoir des parasols et en fournir à ceux qui craindraient d’être incommodés du soleil pendant la traversée du Pont- Neuf. Il y aura des bureaux à chaque extrémité de ce pont, où les voluptueux petits-maîtres qui ne voudront pas gâter leur teint se pourvoiront de cette utile machine; ils la rendront au bureau de l’autre côté, ainsi alternativement, moyennant deux liards par personne. Ce projet a commencé à s’exécuter lundi dernier. On annonce que, si cette invention réussit, on est autorisé à former de pareils bureaux dans les autres endroits de Paris où les crânes pourraient s’affecter, tels que le Pont-Royal, la place de Louis XV, etc. Il y a apparence que ces profonds spéculateurs obtiendront aussi le privilège exclusif des parapluies.
On rappelle à cette occasion le projet beaucoup plus utile, dont on fournit un plan à M. de L’Averdy, lorsqu’il était encore contrôleur général; c’était celui d’établir des brouettes à demeure, à différents coins de rues, où il y aurait des lunettee qui se trouveraient prêtes à recevoir ceux que des besoins urgents presseraient'tout à coup. On prétendait que celui-cj n’était qu’une dérision; qu’un plaisant anonyme voulait persifler par là le ministère vil et minutieux de M. de L’Averdy, Les entrepreneurs promettaient de rendre une somme a\] Trésor royal, ce qui tournait l’affaire en un impôt digne d’être assimilé à celui que Vespasien avait mis sur les urines des Romains. Tant d’industrie prouve à quel point l’argent est devenu un besoin indispensable, et comment on se tourmente en tous sens pour en acquérir.
7. — On commence à croire que le Wauxliall des Champs- Elysées, qui portera le nom célèbre de Golysée, parce qu’i sera dressé sur le plan du Golysée de Vespasien, aura lier certainement, par la grande quantité d’ouvriers qu’on vien de distribuer depuis peu pour les fondements de ce vaste édl fice. Plusieurs des actionnaires ont cependant retiré leur parole; mais on se flatte qu’il s’en présentera d’autres, et que Is Ville, d’ailleurs, suppléera aux fonds d’un établissement don elle doit avoir les prémices.
13. — Les Comédiens Français ont pris l’alarme, depui:: (fu’il est sérieusement question du nouveau Wauxhall, sou?
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le nom de Golysée. Ils ont fait des représentations an ministre ayant le département de la police de Paris ; ils ont déposé dans son sein leurs inquiétudes sur le sort que pourrait leur faire un spectacle qui semblait vouloir envahir tous les autres, et s’appeler exclusivement le Temple des arts et des plaisirs. Ils ont fait valoir les droits qu’ils avaient à la protection du Gouvernement; ils ont intéressé à leur sort l’honneur de la nation même à ne point laisser déserter un théâtre, le premier de tous les théâtres, le modèle et l’école de toute VFairope policée. M. le comte de Saint-Florentin a paru vivement affecté de leùrs plaintes; il a eu la bonté de leur faire écrire, de les rassurer, d’entrer dans des détails concernant le nouvel établissement, et de leur promettre que tout autre Wauxhall serait interdit, excepté celui delà Foire Saint-Germain, qui n’aura lieu que dans la saison même de cette Foire. Les amateurs des Fêtes de Tempe * sont de nouveau alarmés de cette lettre, et jugent que ces Fêtes., malgré leur privilège antérieur, ^seront supprimées l’année prochaine.
19. — Les spectacles de mademoiselle Guimard, qu’on avait dit * être discontinués par la retraite d’un amant distingué qui ne subvenait plus aux frais considérables de ces fêtes, ont repris depuis quelque temps, et se continuent avec autant de succès que d’affluence. On n’y joue communément que de petits drames faits exprès pour le lieu. Quelques auteurs se sont voués à l’amusement de cette nymphe, et toute la musique qui s’y exécute est de M. de La Borde. Ce sont les camarades, des deux sexes, de mademoiselle Guimard qui la secondent dans les représentations, oii elle se prodigue ellemême avec beaucoup de complaisance. On sait qu’elle a une très-vilaine voix; mais elle a dans son jeu une minauderie qui plaît à ses partisans, et qui pourrait passer pour du naturel par la grande habitude où elle est de s’y exercer. Il paraît que, de tous les petits ouvrages composés pour ce théâtre, la Tête à perruque ^ est celui qui remporte la palme au gré des connaisseurs. Du reste, on n’entre que par billets, et c’est
* Voy. 15 juillet 1769,
- Voy. 9 juillet 1769.
^ De Collé.
ordinairement le rendez-vous des plus jolies filles de Paris et des plus aimables libertins. Il y a des loges grillées pour les lionnetes femmes, pour les gens d’Église et les personnages graves qui craignent de se commettre parmi cette multitude de folles et d’étourdis.
— On parle beaucoup d’un bon mot de Madame, à Préville le comédien, le jour où cette princesse fut chez madame la duchesse de Mazarin, avec les autres dames de France, voir une représentation de la Partie de chasse de Henri IV. Il faut savoir qu’un devoir et un privilège des Comédiens est de porter le flambeau devant les princes, lorsqu’ils vont au spectacle, de la salle jusqu’à leur carrosse ou à l’endroit où ils vont; il faut savoir encore que Préville avait fait le rôle de Alichau dans la Partie de chasse de Henri /F, et Michau est le paysan chez lequel ce prince arrive incognito et est fêté avec tant de cordialité. Préville donc, après avoir représenté le rôle de Michau, éclairant Madame pour passer de la salle de spectacle au salon, elle lui dit : « Il est très-convenable qu’après avoir reçu aussi bien le grand*père, vous éclairassiez la petite-fille. »
23, — Des plaisants, qui ne manquent jamais dans ce pa^^sci, et qui saisissent toujours l’à-propos, ont fait le couplet de chanson suivant à foccasion des circonstances h Les gens intelligents en concevront facilement tout le sel. Il est sur l’air ; Vive le vin ! vive V amour !
Vive le roi ! vive l’amour !
Que ce refrain soit nuit et jour Ma devise la plus chérie !
En vain les serpents de l’Envie Sifflent autour de mes rideaux,
L’Amour lui-même assure mon repos,
Et dans ses bras je la défie,
24. — Le Salon de cette année a essuyé beaucoup de critiques, et les mérite; mais la plus cruelle, la plus honnête et la plus simple est celle qu’un plaisant a répandue sous le titre suivant : Lettres sur les peintures^ gravures et scidptures
qui ont été exposées cette année au Louvre, par M. Raphaël.
1 Allnsion à la passion de Louis XV pour xMadame Du Barry.
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peintre de l’Académie de Saint-Luc, entrepreneur général des enseignes de la ville, faubourgs et banlieue de Paris, à M. Jérôme, son ami, râpeur de tabac et riboteur b Dans cette Lettre, qui annonce autant de goût que de connaissances, l’auteur a eu soin d’éviter tout ce (jui pourrait déceler l’amateur ou l’homme de l’ert; il ne se sert(jue d’expressions générales, de termes ordinaires, pou? exprimer ses jugements d’une grande justesse, d’une vérité parfaite, et quehpiefois de la plus grande finesse; mais surtout appuyés sur ce sentiment intime, sur ce bon sens qui se font entendre au vulgaire grossier comme aux virtuoses consommés. Le tout est assaisonné d’une gaieté, d’un atticisme très-propres à faire passer tout le piquant de la censure. On ne doute pas que messieurs de l’Académie, très-sensibles en général à toute critique, ne soient vivement affectés de celle-ci. Elle leur fera d’autant plus de peine, que le Gouvernement, jusqu’ici très-attentif à empêcher de répandre tout ce qui pouvait offenser l’amourpropre de ces messieurs, paraît avoir approuvé cette brochure, qui se vend publiquement et avec permission. Peut-être, dans l’engourdissement générai des talents, a-t-on cru nécessaire de leur donner ce coup d’aiguillon, toujours propre à ranimer le génie, et qui ne décourage que l’homme médiocre.
21). — La plaisanterie de Rapliaël à Jérôme fait grand bruit, et l’on cherche à en découvrir l’auteur, qui garde l’anonyme. On attribue ce pamplilet à plusieurs hommes de lettres, comme l’abbé de Yoisenon, M. Diderot, M. d’Alembert, M. Marmontel. Ce dernier est le plus soupçonné, parce qu’il est le plus connaisseur des quatre, en pareille matière; qu’il est d’ailleurs fort caustique, et que le style est plus dans sa manière que dans celle des autres.
Octobre. — 9. — L’admiration qu’a excitée au Salon le portrait en pied du roi de Prusse a fait fermenter les beaux esprits; plusieurs ont fait des vers à ce sujet. Voici un quatrain composé par M. Bacon, qu’on trouve le plus juste et le moins indigne de ce grand roi :
Si ce roi conquérant, fameux par mille exploits,
Apprit à ses sujets le grand art de la guerre,
* Piiris, Delalain, 17G9,
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En prince, en philosophe, il leur dicta ses lois :
Régner, c’est éclairer la terre.
11. — Madame Denis, nièce de M. de Voltaire, dont la séparation d’avec ce cher oncle avait occasionné tant de mauvais propos et de conjectures sinistres qui n'ont jamais été bien éclaircies, vient de partir ces jours-ci pour se réunir à lui, et ce retour va sans doute égayer la retraite du philosophe de Ferney, qui commençait à avoir beaucoup d’humeur et à broyer bien du noir. Les curieux trouveront de nouveau une femme aimable, qui fera les honneurs du château et attirera les étrangers, effarouchés par les caprices d’un vieillard isolé. On sait que M. de Voltaire, malgré son ardeur pour la célébrité, ne daignait pas toujours se montrer aux amateurs, qui, en faisant ce voyage, risquaient de revenir sans l’avoir vu.
14. — Un caustique, comme il s’en trouve beaucoup à Paris, mécontent des opérations de M. le contrôleur général, que beaucoup de gens accusent d’ineptie, a rapproché ce caractère avec la conformation physique de la tête de M. Maynon, et en a formé l’épigramme suivante :
Midas avait des mains qui changeaient tout en or :
Que notre Contrôleur n’en a-t-il de pareilles!
Pour l’État épuisé ce serait un trésor :
Mais, hélas ! de Midas il n’a que les oreilles !
15. — On parle beaucoup d’un bon mot de M. le duc de Choiseul à madame la comtesse Du Barry. On sait que la chronique scandaleuse a prétendu que, quoique cette dame soit née en légitime mariage, son père véritable et physique était un abbé Gomar, ci-devant Picpus, et qui passait pour avoir été très-bien avec la mère : bruit fort accrédité par le grand soin que madame Du Barry prend de cet abbé. La conversation roulait sur les moines, de la destruction desquels on s’occupe essentiellement en France. Madame Du Barry était contre eux, et M. le duc de Choiseul en prenait la défense. Ce ministre, plein d’esprit et de finesse, mettait en avant tous les genres d’utilité de cet état et se laissait battre successivement en ruine sur tous les points; enfin, poussé à bout : « Vous conviendrez au moins. Madame, a-t-il ajouté, qu’ils savent faire de beaux enfants. » Cette épigramme char—
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mante, enveloppée de toutes les grâces du madrigal, fut sentie par celle qu’elle regardait et ne lui déplut pas, à la faveur du galant correctif qui la faisait passer.
17. — M. Baron, secrétaire de l’Académie d’Amiens, a trouvé une anagramme assez heureuse des noms du Saint- Père actuel. La voici :
Laurentius Franciscus Gangancllius.
Franciscanus ‘ Galli unus erit Angélus.
Il a pris la liberté d’en faire part à ce pontife, en lui écrivant en latin une lettre ^ de félicitation sur son exaltation.