‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 102 sur 123 · Le Tableau parlant, qu’on joue aux Italiens avec · texte numérisé non relu

Le Tableau parlant, qu’on joue aux Italiens avec

^ clément XIV avait été Franciscain. — R.

2 On la trouve dans le Mercure de France, décembre 1709, p. 143. rHo est suivie de la réponse du cardinal Pallavicini. — \\.

MKMOrUES SECRETS DE HACHAllMONT

tant de succès, a allumé la bile d’un auteur satirique anonyme : il vient de l’exhaler dans une Épître qu’il adresse à son digne ami, M. Nicolet. A cette occasion, il fronde le mauvais goût du jour, il passe en revue une infinité de nos auteurs modernes, qu’il réduit à leur juste valeur. On a joint au texte des notes encore plus cruelles, et toute la littérature est en mouvement pour découvrir ce critique, contre lequel la tourbe des petits auteurs fait cause commune. On a attribué cette Épître à M. l’abbé de Voisenon, parce que Favart, un des poètes de la scène si à la mode, y est absolument épargné.

30. — On écrit d’Allemagne que les Jésuites de Goblentz et de Bamberg, ayant trouvé dans V Évangile de Nicodème (que 1 on sait n’être pas reçu comme orthodoxe, mais un des cinquante évangiles répudiés comme apocryphes) que le bon larron s’appelait Dixmare, ils ont jugé à propos d’en faire un saint, de l’invoquer sous ce nom, de lui bâtir une chapelle, de lui composer des litanies et de lui faire faire des miracles. Dans les diverses invocations qu’on lui adresse, et dans les prières rédigées par ces benoîts Pères, ils l’y appellent Saint voleur. Saint meurtrier, Saint assassin, le tout avec permission de leurs supérieurs. Les réflexions de fauteur de la lettre sont, (|u’il en résulte que les plus grands criminels peuvent être érigés en saints, pourvu que sur féchafaud ils aient un bon moment.

Quoique cette relation soit fort circonstanciée et regardée comme certaine, il est à présumer que c’est une calomnie des ennemis de la Société, ou, du moins, que le fait est prodigieusement exagéré, ou que c’est une invention de quelque plaisant : cette espèce de rieurs n’est pourtant pas commune en Allemagne.

Novembre. — 1. — Il s’est trouvé à la poste une lettre ayant pour suscription : « Au Prince des Poètes, Phénomène per- « pétuel de gloire. Philosophe des Nations, Mercure de fEu- « rope. Orateur de la Patrie, Promoteur des Citoyens, Histo- « rien des Rois, Panégyriste des Héros, Aristarque des « Zoïles, Arbitre du goût, Peintre en tout genre, le même à « tout âge, Protecteur des Arts, Bienfaiteur des talents, ainsi « que du vrai mérite, Admirateur du génie, Fléau des persé-

NOVEMlUiK 1701*

« cateurs, Ennemi des l’anatiqiios, Défenseur des opprimés, « Père des orphelins, Modèle des riches, Appui des indi- « gents, Exemple immorl'el des sublimes vertus. »

Cette lettre, tout considéré, a été rendue à M. de Voltaire, quoiqu’elle ne portât pas son nom, comme le seul à (|ui toutes ces qualités pussent convenir. Bien des gens ne seront pas d’accord qu’elles soient toutes méritées, et il semble que le suscripteur lui eût pu donner des louanges moins équivoques et plus délicates, sans compromettre la vérité.

Les ennemis de M. de Voltaire prétendeni que c’est lui-mèrne qui s’est adressé ou fait adresser la lettre ^ ; ils app^uient cette conjecture sur l’invraisemblance qu’elle pût venir d’ailleurs que des Petites-Maisons, sur la fureur insatiable qu’a ce grand homme de faire parler de lui , et sur mille petites ruses de la même espèce qu’on sait, à n’en pas douter, qu’il a employées plusieurs fois avec une impudence aussi grossière. •

2. — Messieurs de l’Académie royale de peinture et de sculpture, très-alarmés de la Lettre de Raphaël à Jérôme -, plaisanterie d’autant plus piquante qu’elle est plus vraie, ont interposé auprès du ministre les bons offices de M. le marquis de Marigny, leur directeur. Il a agi si efficacement, que la police a arrêté le pamphlet en question pendant deux fois vingtquatre heures, a exigé de l’auteur des corrections qui gâtent, comme on s’en doute bien, et émoussent tout le sel de la critique. Heureusement, la fureur du public avait déjà enlevé une infinité d’exemplaires.

Ùutre cette satisfaction, les artistes offensés ont chargé ]\I. Sedaine, secrétaire de l’Académie de peinture, de répondre à l’anonyme. Il a répandu une prétendue Lettre de M. J érôme, râpeur dedahac^ à M. Raphaël L On sait qu’en pareil genre, tout le succès dépend de cette première fleur de critique qu’il faut saisir, et qui se fane pour peu qu’on la remanie. Aussi, l’ouvrage de l’apologiste du Salon a-t-il paru froid, diffus, lourd, bassement écrit, et né sous une main plus accoutumée à manier la truelle que la plume. Ce n’est pas que M. Sedaine

^ Voy. 28 novembre 1769.

2 Voy. 24 septembre'! 769-.

Paris, Jomberty lT69,: iur8®^^

n’ait un mérite, même littéraire, mais ce n’a jamais été celui du style, et c’est la principale chose dans les écrits du genre en question. On attribue aujourd’hui plus constamment la Lettre de Raphaël * à M. le comte de Lauraguais, dont on connaît le goût pour tous les arts.

I, 0. — Les ennemis de madame la comtesse Du Barry, qui depuis sa présentation avaient respecté sa grandeur et démenti en quelque sorte par leur silence tous les bruits injurieux, toutes les calomnies ténébreuses répandues sur le compte de cette beauté, se réveillent aujourd’hui, et publient une anecdote trop opposée à son caractère de modération et de décence, pour la croire. Ils prétendent que , trouvant qu’elle avait un cuisinier qui ressemblait au ministre, le plus illustre de ses adversaires, elle avait regardé cela comme un grand tort vis-à-vis d’elle et avait ordonné qu’il ne parût plus en sa présence ; que, peu de temps après, elle en avait plaisanté à souper avec le roi, et lui avait dit : « Je renvoie mon Ghoiseul, quand renverrez-vous le vôtre ? s>

— La prétendue Réponse de Jérôme à Raphaël ^ est de M. Cochin, secrétaire de l’Académie de peinture et de sculpture, etc., et non de M. Sedaine, secrétaire seulement de l’Académie d’architecture. Au demeurant, la critique de l’ouvrage reste dans toute sa justesse, et l’on peut dire, avec vérité, de l’auteur, qu’il est plus accoutumé à manier le burin que la plume.

II . — En attendant qu’on puisse reprendre le grand ouvrage de paver en marbre le reste de l’église de Notre-Dame, on travaille à différentes décorations particulières. On est occupé aujourd’hui à relever la fameuse épitaphe de M. l’abbé de La Porte, qui servira de pendant à celle du cardinal de Noailles. Ce chanoine est célèbre dans le Chapitre par ses bienfaits à l’église et par son zèle à la servir. C’est lui qui, sur la fin du règne de Louis XIV, fut trouver ce monarque, lui représenta que le vœu de Louis XIII , son prédécesseur, concernant le rétablissement du chœur de Notre-Dame, n’était pas encore rempli, et offrit à Sa Majesté de faire les avances nécessaires

' Voy. 29 septembre 1769.

2 Voy. le' novembre 1769, Cette lettre fut attribuée aussi à Daudé de Jossan.

iNOVEMüUK 1709

pour rnottrô siu moins on tr&iii co projot. Louis !X.IV so rondit à ses sollicitations, et l’abbé de La Porte répandit cent mille écus de* ses fonds, qui ont depuis été rendus à sa famille. Il est de l’intérêt du Chapitre de ne point laisser dans l’oubli un si bel exemple, et de rappeler des faits aussi intéressants, tous

détaillés dans son épitaphe.

12. — On écrit de Rome, qu’on a frappé une estampe allégorique et tout à fait plaisante. Elle représente le pape dans un berceau qu’agite doucement M. le cardinal de Remis, et, au bas, il est écrit : « Il a beau faire; il me berce, mais il ne in endormira pas. » On a attaché cette pasquinade, suivant l’usage, à la statue de Marforio. Elle n’a pas besoin de commentaire. L’auteur de la lettre, à cette occasion, imagine une nouvelle charge, non moins vraie : ce serait de représenter le cardinal dans le berceau, et le pape caressant le poupon et l’endormant véritablement.

13. — On a vu, par la suscription ^ dont on a parlé, jusqu’où va l’enthousiasme de certaines gens pour M. de Voltaire. Ses ennemis, toujours acharnés contre lui, viennent d’en faire la parodie la plus amère ; il est inutile de là rapporter, c’est précisément l’inverse de l’autre, c’est-à-dire une suite de toutes les qualifications injurieuses que peuvent enfanter la plus basse envie et la haine la plus active.

16. — Une historiette de M. le comte de Lauraguais occupe les oisifs et fournit matière aux propos du moment. Ce seigneur s’est trouvé, il y a quelques jours, dans une rue étroite en face du carrosse de M. de Barentin, l’avocat général, qui avait avec lui sa femme très-laide. Le cocher de M. de Lau- . raguois voulait toujours avancer; celui du robin refusait de reculer : grande dispute entre les valets. L’avocat général met la tête à la portière, et, prodiguant la morgue magistrale, paraît étonné qu’on ne veuille pas le laisser avancer; il déclare sa qualité, et combien le service du roi exige qu’il ne soit pas retardé dans sa marche. M. de Lauraguais, avec beaucoup de sang-froid, ne tient aucun compte des dires de M. l’avocat général, ordonne à son cocher de passer outre : alors la femme.

’ Voy. novembre 1769.

MlhlOlRES SECRETS DE riAGHAUMD.^l

tout etî rayée, se montre a son tour, fait valoir les privilèges de son sexe, et paraît surprise qu’un seigneur aussi bien élevé les méconnaisse. « Ali ! dit M. de Lauraguais, que ne vous montriez-vous plus tôt. Madame! Je vous assure que, moi, mon cocher et mes chevaux, aurions reculé du plus loin que nous vous aurions vue. »

n. — Un enfant posthume, né en Bretagne après le terme ordinaire, adonné lieu de renouveler en justice la question des naissances tardives. M. Bouvard, médecin fameux de la Faculté, a écrit contre la possibilité du phénomène. Il lui a été répliqué par M. Betit, qui a soutenu l’opinion contraire avec beaucoup de chaleur. Il s’est élevé entre ces docteurs une querelle personnelle qui a dégénéré bientôt en injures. La victoire paraissait restée à M. Petit, mais son adversaire vient de répandre trois Lettres \ en date du I®^' novembre, qui renversent, au gré des connaisseurs, tout le triomphe du vainqueur. On voit avec peine qu’elles soient assaisonnées ou plutôt surchargées d’invectives dignes des athlètes littéraires du seizième siècle. Il est fâcheux que ce genre de combat, proscrit aujourd’hui du monde poli, se soit encore conservé dans les écoles.

19. — • On vient de faire une plaisanterie intitulée : Credo d'un amateur du théâtre. Elle roule sur quelques anecdotes dont il faut être au fait, et qui sont très-connues de ceux qui fréquentent les foyers , où cette facétie occasionne surtout beaucoup de rumeur. Elle porte, d’ailleurs, sur M. de La Harpe, aujourd’hui compagnon travaillant sous le sieur Lacombe, entrepreneur du MercAire. Ce petit auteur s’est chargé de la partie littéraire, et principalement de celle du théâtre, dont il prononce les jugements. Voici ce Credo :

« Je crois en Voltaire, le père tout-puissant, le créateur du tliéâtre et de la philosophie.

« Je crois en La Harpe, son üls unique, notre seigneur, qui a été conçu du Comte d'Esseæ^, est né de Le Kain, a souifert sous iVI. de Saitines, a été mis à Bicêtre L est descendu aux ca-

^ Voyez la Correspoiidcuice littéraire de Grimm, lettre du 15 décembre 1769. 2 Tragédie de Tliumas Corneille.

5 La Harpe, soupçonné d’avoir composé des vers satiriques contre le principal

NOVKMHRK I75Ç»

banons. le troisième mojs est ressuscité d’entre les morts, est manté au théâtre, et s’est assis à la droite de Voltaire, d’où il est venu juger les vivants et les morts.

« Je crois à Le Kaiii, à la sainte association des hdèles, à la confrérie du sacré génie de M. d’Argental, à la résurrection des Scythes', dwx sublimes illuminations de M.de Sainl-Lambert, aux profondeurs ineffables de madame Vesiris. Ainsi soit-il.» 22. — M. Kobbé est un auteur très-connu dans le monde

par ses talents littéraires, par le genre érothpie dans lequel il a excellé, et par un fameux poème sur la vérole, qui n’est pas encore imprimé, mais qu’il a lu et relu si souvent que tout Paris en est imbu. Depuis quelques années, ce poète, revenu des égarements de sa vie licencieuse, s’est jeté dans la dévotion; mais, étant d’un caractère ardent, il s’est attaché au jansénisme, a donné dans les convulsions comme le genre de secte le plus propre à alimenter son imagination exaltée jusqu’au fanatisme. Dans cette effervescence de zèle, il a voulu tourner au profit de la religion un talent trop profané jusquelà ; il a entrepris depuis plusieurs années un poème en cinq chants sur cette matière auguste. Cet ouvrage passe pour achevé et doit s’imprimer bientôt. Un caustique a fait en conséquence l’épigramme suivante :

Tu croyais, ô divin Sauveur,

Avoir bu j risques à la lie Le calice de la douleur ;

Il manquait à ton infamie D’avoir Kobbé pour défenseur.

26. — Les amateurs de l’Opéra sont aujourd’hui calmés sur craintes qu’ils avaient concernant mademoiselle Arnould. Cette actrice, par une audace sans exemple, avait manqué, à Fontainebleau, si essentiellement à madame la comtesse Du Barry, qu’elle s’en était plainte au roi. Sa Majesté avait ordonné que mademoiselle Arnould fût mise pour six mois à rriôpital; mais madame Du Barry, revenue bientôt à son ca-

du collège d’IIarcourl, son bienfaiteur, fut renfermé à Bicêtre par ordre de M. de Sarlines. Il fut, peu après, transféré au For-L’Évôque. Sa' détention dura plus d’un mois. — It. , .

^ Tragédie de Voltaire, représentée, sans succès, le 2a mars 17G7.

2 Voy. 3 juin 17G2.

ractère de douceur et de modération, a demandé elle-même la grâce de celle dont elle avait désiré le châtiment, et a sacrifié sa vengeance personnelle aux plaisirs du public, qui aime cette actrice. Le roi a eu peine à se laisser fléchir, et il a fallu toute l’aménité, toutes les grâces de cette dame, pour retenir sa sévérité.

28. — On a découvert que Fauteur de la suscription emphatique à la manière orientale, d’une lettre adressée à M. de Voltaire, dont on a parlé, était un certain abbé De Launay. Cet abbé avait été en Portugal, s’était insinué dans la confiance d’un frère du roi, au point qu’on avait craint qu’il ne captivât trop sa bienveillance, et qu’il avait été obligé de revenir en France, oii il s’était soutenu par les bienfaits de ce prince, qui lui a même laissé une pension à sa mort, mais mal payée, suivant l’usage. L’abbé a contracté beaucoup de dettes ; il a été arrêté, il y a quelques années, et est en prison depuis ce temps, dénué de ressources. Il s’occupe à écrire à tous ceux dont il espère obtenir quelque chose, et fait valoir de son mieux un assez méchant talent pour la poésie. Il est connu surtout par deux Épîtres, l’une au chien du Roi-, et l’autre à M. V évêque d'Orléans,

29. — M. de Mairan, cet académicien connu de toute l’Europe savante, âgé de quatre-vingt-onze ans, s’est trouvé trèsmal, il y a quelques jours, d’une indigestion, après avoir dîné chez M.de Fonterrière, fermier général; on n’a pu le ramener chez lui tout de suite, et on lui a administré sur le lieu même lès secours d’usage, qui ont procuré une double évacuation très-copieuse. Un accident aussi grave avait alarmé sur le compte de ce vieillard, mais il s’en est très-bien tiré et a recommencé à dîner en ville très-peu de temps après.

Décembre. — 3. — M. le lieutenant général de police a prié, il y a quelques jours, par un billet fort honnête, M. Bouvard de passer chez lui à l’heure de sa commodité. Ce médecin s’y est rendu et a affecté de croire que monsieur ou madame de Sartines étaient malades. Sur Ja déclaration du premier qu’il n’était pas question de cela, mais d’un libelle sanglant dont se

* Voy. !«'• novembre I7(i9. ‘

Di:Gl£>UiIlE 170y

plaignait M. Petit, son confrère, le docteur a eu une longue explication, d’où il est résulté que M. Petit était l’agresseur; que l’autre n’avait fait que répliquer; qu’il tenait sa défense pour légitime et même indispensable; qu’au surplus, il ne se regardait pas comme le justiciable de M. le lieutenant général de police ; il a refusé d’entrer en aucun accommodement a cet égard avec son confrère. Alors, le magistrat lui ayant signilié qu’il allait user de son autorité pour supprimer son livre, M. Bouvard a pris congé de lui, est allé sur-le-champ chez son libraire, a retiré tous les exemplaires restants, et quand on est venu pour exécuter les ordres de la police et saisir l’ouvrage, on n’a rien trouvé.

Ce petit véhicule fait merveilleusement bien à ces Lettres qui jusqu’ici n’avaient été lues et recherchées que par les gens de l’art : aujourd’hui toutes les femmes et les gens les plus frivoles veulent les avoir, par l’éclat que fait dans le monde l’aventure qu’on vient de raconter.

5. — En nSS, un jeune élève de l’école militaire de Berlin, nommé Mingard, âgé de seize ans, curieux d’assister au spectacle du roi, écrivit à M. de Voltaire, alors en Prusse et dans la confiance du prince, le billet suivant :

Ne pouvant plus gourmander Le désir ardent qui m'anime,

Daignez, Seigneur, m’accorder Un billet pour voir N anime.

M. de Voltaire lui fit la réponse suivante :

Qui sait si fort intéresser,

Mérite bien qu’on le prévienne ;

Oui, parmi nous vient te placer :

Nous dirons qu’il y revienne.

En effet, l’enfant plut beaucoup, et dès le soir eut l’honneur de souper entre le roi de Prusse et M. de Voltaire. Le goût du jeune homme pour les lettres lui ayant fait perdre de vue le soin de sa fortune, il est tombé dans la disgrâce de sa famille, et, par une suite de catastrophes sinistres, s’est trouvé trèsmalheureux. Venu à Paris, il s’y est conduit avec honnêteté, et

Yor. 17 novembre 1769.

n a point oublié les sentiments de sa naissance et de son éducation. La hauteur de son âme Ta porté à avoir plutôt recours a des etrangers qu’à des parents dont il avait à se plaindre, ün homme de lettres, qu’il a eu occasion de connaître, a cru devoir en ce moment réveiller l’intérêt que M. de Voltaire avait pris autrefois à ce jeune élève d’Apollon : pour lui en rappeler le souvenir, il lui a envoyé les deux billets ci-dessus. Le philosophe de Lerney a répondu laconiquement; mais, par ce qui se passe depuis peu de temps, M. Mingard présume que cet apôtre de l’humanité a excité les sentiments de tendresse de lu famille de 1 enfant prodigue, et elle vient de lui procurer des consolations qu’il croit devoir à M. de Voltaire : nouveau trait de bienfaisance qu’on se hâte d’annoncer au public L

6.— Mademoiselle Caron, aujourd’hui madame de La Saône, connue longtemps dans Paris comme maîtresse de M. le comte de Gharolais, a eu deux filles de ce prince, qui, devenues grandes, sont en état d’être mariées. On assure qu’elles sont charmantes, pleines de talents, et très-propres à faire des passions. ün gentilhomme, attaché à madame la princesse de Gonti, est à la veille d’en épouser une. Gefte princesse, pour rendre le mariage plus honorable, a bien voulu solliciter des lettres de légitimation qu’elle a obtenues. Ges lettres patentes ont été revêtues des formalités nécessaires, et les jeunes personnes s’appellent aujourd’hui mesdemoiselles de Bourbon.

Madame de La Saône est digne, à bien des égards, de cette faveur, par son esprit, par ses grâces, par la manière distinguée dont elle vit et dont elle fait usage de la fortune que le prince lui a laissée, et par la bonne éducation qu’elle a donnée à ses filles. Elle demeure dans un couvent, avec toute la décence convenable à son état. Elle a rendu aujourd’hui le pain bénit à Saint-Nicolas du Chardonnet, sa paroisse, dans toute la pompe possible.

M. Bouret, toujours inépuisable en fait de galanteries, a eu l’honneur de présenter à la fiancée une tabatière très-riche, mais surtout précieuse par une miniature exquise où il a fait représenter cette jeune bergère cueillant des lis ; allégorie in-

^ Celle anecdole esl vraie. — w.

DKCiaiMIlK 1709

génieuse pour la circonstance et qui caractérise pariaitement le goût ün de ce courtisan délicat,

7. — Extrait d’une lettre de Royne^ du 20 novembre /76‘.9. — « Le Saint-Père continue à s’occuper de l’administration intérieure de ses Ktats, de la réforme des mœurs et des abus. Vous avez su qu’il avait proscrit l’usage ridicule, sur les théâtres de cette ville, de faire jouer les rôles de femmes ])ar de jeunes garçons, et qu’il avait remis le sexe en possession de toutes ses fonctions à cet égard. Il vient d’abolir une coutume plus horrible et plus abominable : par une barbarie (jui tait la honte de tous ses prédécesseurs, on outrageait la nature dans de jeunes enfants, et on les dressait, dans ce malheureux état, à remplir les fonctions de musiciens à la chapelle des papes. On se procurait ainsi des voix claires et argentines qui flattaient les oreilles de ces souverains, et. pour leur plaisir, on avait consacré une horreur qu’on ne devrait lire que dans l’histoire des tyrans de Borne. Sa Sainteté aime beaucoup la musique, mais encore plus l’humanité, et, pour suppléer à cette espèce de chanteurs appelés castrati, elle a permis de prendre des femmes dans les musiques d’église. Un pareil trait fera bénir à jamais le pontificat de Clément XIV, Il est adoré de ses sujets et surtout du sexe, qu’il

fait sortir de la nullité à laquelle l’avaient réduit ses prédécesseurs. »

12. — - Un homme du monde, ayant composé un opéra-comique très-joli et du meilleur ton, intitulé ; la Baigyioire. avant de le faire présenter à l’assemblée générale des Comédiens Italiens, 1 a communiqué à quelques-uns d’entre eux, tels que les sieurs Dehesse et Clairval : ces messieurs ont cru y reconnaître le fond d’une aventure arrivée au sieur Poinsinet, qui fait nombre parmi ses mystifications. Leur délicatesse^s’est offensée de cette ressemblance, et ils ont déclaré que l’ouvrage était charmant, mais que l’honneteté do leurs mœurs ne leur permettait pas de traduire sur la scène quelque citoyen que ce fût, à plus forte raison un poète distingué par ses talents qu’ils reconnaissaient pour leur maître, pour leur bientaiteur, et dont ils honoreraient éternellement la cendre. En vain leur a-t-on représenté que cette pièce ne roulait

38U MÉMOIRES SECRETS DE BACHAUMONï

que sur une intrigue vague, dont le spectateur instruit pouvait faire l’application, mais qui se démentait par les différences du caractère du héros principal de la pièce, bien autrement théâtral que celui du sieur Poinsinet, et monté sur un ton qui ne pouvait appartenir qu’à un homme de cour, à un fat du premier ordre, et non à un polisson subalterne tel que ce petit-maître manqué. Rien n’a pu rassurer les scrupules de ces âmes nobles et sensibles; on n’a osé risquer de s’exposer à la réclamation générale de la troupe, et l’on a eu recours à M. le duc de Richelieu, gentilhomme de la Chambre en exercice, qui n’a pas paru aussi efferouché que les Comédiens, et qui, se connaissant en procédés aussi bien qu’eux, rassurera sans doute leur délicatesse.

13. — On a parlé depuis longtemps des mouvements que M. de Voltaire s’était donnés pour faire rendre justice à la famille des Sirven, ces malheureux père et mère accusés d’être auteurs du meurtre de leur fille et condamnés comme tels, par contumace, au Parlement de Toulouse. Ils ont eu le courage de se rendre en cette ville, de faire juger la contumace, et ils ont été déclarés généralement innocents : on les a remis en liberté et en possession de tous leurs biens, qui avaient été confisqués au profit du roi par le Domaine.

Cet événement, qu’on doit principalement aux soins et aux réclamations de M. de Voltaire, assure de plus en plus à ce poète philosophe une place parmi les bienfaiteurs de l’humanité. On ne doute pas que M. Élie de Beaumont, avocat célèbre au Parlement de Paris, et qui a passé plusieurs mois de l’été et de l’automne à Ferney, n’ait beaucoup contribué à éclairer et à faire juger l’affaire ; on ne doute pas non plus que M. de Vaudeuil, le nouveau premier président du Parlement du Languedoc, n’ait versé dans ce tribunal l’esprit de tolérance dont il est animé, et qu’il n’éteigne tout à fait le feu du fanatisme, qui n’avait que trop éclate dans la malheureuse affaire des Calas.

14. ^ C’est avec douleur que les amateurs du Théâtre Italien, qui avaient conçu les plus grandes espérancés sur le compte du sieur Grétry, ce Pergolèse de la France, voient que ce musicien est sur le point d’être moissonné à la fleur

DI'XKMUKE I76\*

de son à^^e. Il est attaqué de la poitrine, et son genre de vie^ ne contribue pas peu à aggraver son état. On convient assez généralement qu’il était fait pour opérer une révolution dans la musique de ce théâtre, dont les coryphées ne paraissent que des gens médiocres auprès de cet auteur.

15. — Vendredi dernier, à l’Opéra, un spectateur du parterre s’enthousiasmait sur la danse vigoureuse et hardie de mademoiselle Asselin, une des coryphées du Théâtre Lyrique. Son voisin la déprimait, au contraire, et la trouvait détestable. Chacun soutenait son avis avec opiniâtreté et y resta suivant l’usage. A la dernière reprise, le détracteur de la danseuse s’écria qu’il fallait être bien bête pour l’admirer. Son adversaire lui dit : « Jusqu’ici, Monsieur, j’ai cru que c’était à mademoiselle Asselin que vous en vouliez; je vois trèsbien à présent que c’est à moi, et vous allez m’en faire raison. » Ils sortent, ils se battent, sans s’être jamais connus ni vus qu’en ce moment, et l’agresseur reste mort sur la place. Il se trouve, par les informations, que c’est un M. Hooke, officier, parent d’un Hooke connu par une aventure à peu près semblable, qui lui arriva au Concert spirituel, qui fit beaucoup de bruit dans le temps, et qui ne s’est terminée qu’après plusieurs combats arrivés en divers endroits entre les deux contendants. Au surplus, cette catastrophe relève merveilleusement la réputation de mademoiselle Asselin. Toutes ses camarades la regardent avec envie et voudraient bien compter dans les fastes de leur histoire quelques combats singuliers de cette espèce.

16. — M. l’abbé Riballier, docteur de Sorbonne, syndic de la Faculté de théologie, si connu par ses démêlés avec MM. Marmontel et Voltaire, est surtout célèbre par les sarcasmes dont ce dernier l’a criblé. Il a la vue très-mauvaise : un plaisant a supposé qu’il l’avait entièrement perdue en travaillant à la Censure de Bélisaire^ et que, réduit à prendre un chien pour guide, il avait choisi celui de ce héros dans

^ Dans une espèce de sermon prononcé en la Sainte Église philosophique^ Grimm {Correspondance littéraire, l" janvier 1770) dit, en parlant du frère Gré- Iry : « Nous le conjurons, par les entrailles de notre mère la sainte Église, de ménager sa santé, de considérer que sa poitrine est mauvaise, et de se livrer moins ardemment aux plaisirs de rainour, afin de s’y livrer plus longtemps. » — K.

son malheur. En conséquence, on a gravé l’abbé Riballler

conduit par l’animal, ayant au cou un collier sur lequel on lit ces vers ;

Passant, lisez sur mon collier Ma décadence et ma misère :

J’étais le chien de Bélisaire^

Je suis le chien de Riballier

21. — M. Pabbé Vatrj, pensionnaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, est mort’ le 16 de ce mois. Il était inürme depuis longtemps, et la tête ne faisait plus'ses tonctions. C’était un des plus savants hommes de l’Europe dans le grec, qu’il avait professé au Collège Royal.

30. — M. le président Le Monnier rentre de nouveau en lice contre M. de Valdalion^, à l’occasion de mademoiselle Le Monnier, qui, depuis qu’elle est majeure, lui a fait des sommations respectueuses pour épouser son amant, dont la constance a ete mise a de si rudes epreuves. Tous les papiers publics ont parlé si souvent et d’une façon si intéressante du procès célèbre qui dure depuis sept ans entre ce premier président de la chambre des Comptes de Dole et le Mousquetaire gris, qu on s en souvient sûrement et que les coeurs tendres sont encore affectés de cette histoire romanesque. On blâme generalement 1 opiniâtreté de M. Le Monnier, qui, par des mémoires infâmes, a cherché à rendre odieux et méprisable un homme estimé publiquement.

La fille vient de répandre un Mémoire en réponse aux horreurs débitées par M. Le Monnier, où elle est obligée, par sa position cruelle, de défendre un amant contre un père. On y retrouve l’avocat disert qui a déjà fait d’autres Mémoires dans la meme cause : il a traite cette matière plus en romancier qu’en jurisconsulte; plus de mots que de choses, plus de

phrases que de raisons constituent le fonds de cet ouvrage

qu’on trouve sur toutes les toilettes et qui y aura plus de succès que sur le bureau des juges.

M. Loyseau de Mauléon termine cette apologie par une lettre à mademoiselle Le Monnier, en date du 5 décembre, où,

* Cette épigramme est attribuée à Marmoiilel. — R.

® Voy. 4 avril 1765,

JANVIiai 1770

après avoir donné à entendre avec autant de vanité que d’indécence, qu’il lui a })rêté sa plume ^u'atuitement, il déclare que devenant maître de la chambre des Comptes de Nancy, les usages de l’ordre des avocats et ceux de la Compagnie ne; lui permettent pas de signer ce Mémoire; qu’en consé({uence il le remet entre les mains d’un ancien confrère.

31. — On a fait les vers suivants, où l’on apostroplic le sieur Palissotà l’occasion de la satire adressée à Nicolet dont il paraît aujourd’hui l’auteur incontestablement :

Je conviens, Palissot, que le public s’abuse,

S il applaudit au goût que censure ta muse ;

Pardonne-lui s’il sait en jouir sans l’aimer;

De chaque nouveauté trouve bon qu’il s’amuse :

Il est frivole, oisif, et c’est là son excuse;

11 seiait vil, méchant, s’il pouvait t’estimer.

Janvieh. — 0. — On débite des quolibets sur il. l’iibbé Terray. On dit que le roi va payer toutes ses dettes, parce qu’il a trouvé un trésor onterré [p.h Tevrciy).

~ La chute du Saint-Père, le jour de son entrée à Rome, a. été célébrée par Martorio. On a gravé une estampe où Sa Sainteté est leprésentée tombant de cheval comme saint Paul; et saint Ignace, qui en est le témoin, lui rappelle ce trait de

l’Apôtre et lui crie : « Clément! Clément! pourquoi me persécutes-tu? » ^

16. — M. l’abbé Chauvelin, ancien conseiller de grande Chambre et conseiller d’honneur du Parlement, est mort avant-hier, âgé de cinquante-quatre ans. Né avec une complexion faible et disgracié de la nature, il était épuisé parles plaisirs et par le travail. Coryphée tour à tour du théâtre et du jansénisme, il s’était fait une grande célébrité par l’audace avec laquelle il avait attaqué le colosse des enfants d’Ignace. Le succès 4e son entreprise l’avait rendu très-recommandable

* Voy. 25 octobre 17S9,

dans son parti. On avait frappé des médailles, des estampes, toutes plus emphatiques les unes que les autres, pour célébrer son triomphe Depuis quelque temps cependant, il était dans une sorte d’oubli, occisionné peut-etre par sa mauvaise santé : il était attaqué d’une hydropisie de poitrine. Dimanche matin, il s’est levé comme a son ordinaire, a six heures. A huit heures, il a donne audience a ses médecins j il plaisantait avec eux, lorsqu’il lui a pris une faiblesse, dans laquelle il a passé, sans qu’il ait pu recevoir les sacrements. Il était ancien chanoine de Notre-Dame, et doit, en conséquence, être enterré dans la cathédrale.

20. — Les représentations successives des Deux Amis * ont encore essuyé beaucoup de contradiction. Dans l’une, à l’occasion de Vimhroglio fort mal développé du drame, un plaisant s’est écrié du fond du parterre : « Le mot de l’énigme au prochain Mctcuts. L’auteur a cependant ete oblige de faire beaucoup de changements, qui répugnaient à son amourpropre, mais que les Comédiens ont exiges.

22. — Il paraît une chanson de plusieurs couplets contre les beaux esprits, ou plutôt contre quelques beaux esprits qu’on passe en revue. Ils n’ont pas lieu d etre contents de la manière dont on fixe sur leur compte les regards du public; mais cette méchanceté est dénuée du sel qui donne du piquant et de la vogue à de pareils ouvrages.

23. — Le sieur d’Auberval, un des coryphées de la danse du Théâtre Lyrique, vient de faire construire dans sa maison un salon qui lui coûte environ quarante-cinq mille livres, et que tout Paris va voir. Il est admirable par le goût, Pélégance et la richesse de la décoration et des ameublements. Il y a, en outre, un jeu de mécanisme au moyen duquel on peut, quand on veut, en faire une snlle de theatre. On n admire pas moins le travail d’une espèce de vestibule qui se monte et se démonte en dix minutes, et qui s’établit dans la cour pour mettre à couvert toute la livrée des gens qui assisteront aux bals, objet principal auquel ce salon est destiné. Il parait que

2 Drame bourgeois, par Caron de Beaumarchais, représente a la Comedu. Française.

JA.WIKII 177(1

plusieurs femmes (,1e la cour et des seigneurs voulant s’exercer de loin à briller aux divertissements qui doivent avoir lieu lors du mariage de M. le Dauphin, ont imaginé de faire des répétitions cliez le danseur en question; que de là est venue l’idée de la construction de ce salon, et que, pour se dédommager des frais d’un tel établissement, le sieur d’Auberval a eu la permission de donner des bals. Il répand dans le public un prospectus de la souscription, dont on y peut voir les détails. Les princes se proposent aussi de, se servir de ce lieu pour répéter également les fêtes qu’ils voudront donner. Plusieuis se sont fait ménager des loges en cet emplacement, et l’on attend' avec empressement l’ouverture de la nouvelle école chorégraphique.

Sd. Au commencement de 1014, Louis XIV lit demandei au Corps de la mercerie un secours d’argent. On proposa à ce Corps, en récompense, le premier rang parmi les Six Corps, le droit de donner tous les ans plusieurs sujets au consulat, et l’alTranchissement d’une espèce de servitude à laquelle son commerce était assujetti depuis quelques années. Le Corps chargea les gardes en charge d’offrir au roi cinquante mille livres, et d’accepter l’affranchissement de la servitude du commerce; mais de déclarer que, content de son rang-entre les Six Corps et de l’usage établi pour le consulat, il priait qu’il n’y fût rien changé. Peu de temps après, M. de Colbert annonça aux prdes en charge que le roi, content du zèle que le Corps avait témoigné pour son service, leur rendait les cinquante mille livres et leur donnait deux mille écus pour laire prier Dieu pour Sa Majesté, décorer leur chapelle et boire à sa santé. En conséquence, les gardes firent célébrer dans l’église du Sépulcre les prières de quarante heures pour Sa Majesté et pour la prospérité de ses armes. Cela se lit avec la plus grande solennité. Tous les jours, il y eut au bureau une table de vingt couverts, à laquelle dînèrent les prélats qui avaient officié et les prêtres de leur suite. On manda toutes les pauvres familles des marchands, auxquelles on distribua des aumônes. Enfin, pour remplir entièrement les vues du roi, ils firent décorer la chapelle des marchands merciers par un tableau du célèbre Le Brun, qui se voit au

retable du maître-'aiitel du Sépulcre. Le dernier jour des qua rante heures, on apprit que la citadelle de Besançon s’était rendue le 22 mai. Dans les réjouissances publiques pour cet événement, on fit un grand feu de joie devant la porte du Bureau et de chacun des gardes en charge, chez lesquels il y eut jusqu’à deux heures après minuit table ouverte pour les honnêtes gens. Au dehors, on distribua des bouteilles de vin à tous ceux qui en voulurent : on ne laissait passer personne sans le faire boire à la santé du roi. Ces fêtes furent répétées pour la prise de Dole, rendue le 6 juin. Il y eut de plus au Bureau une grande collation, à laquelle M. le lieutenant général de police, M. le procureur du roi et les anciens gardes furent invités.

26. — Enfin la fameuse nouvelle salle de l’Opéra s’est ouverte aujourd’hui, et, au moyen des précautions multipliées qu’on avait prises, le concours prodigieux des spectateurs et des voitures s’est exécuté avec beaucoup d’ordre. Une grande partie du régiment des gardes était sur pied extraordinairement. Les postes s’étendaient depuis le Pont-Royal jusqu’au Pont-Aeuf, c’est-à-dire environ jusqu’à un quart de lieue de l’Opéra; ce qui ne pouvait manquer d’opérer une circulation trèslibre dans les entours du spectacle si couru, mais ce qui a gêné désagréablement tout le reste de Paris. La police n’a pas été si bien exécutée pour la distribution des billets. Outre le tumulte effroyable que l’avidité des curieux occasionnait, il a redoublé par la quantité qu’on a distribuée, soit de parterres, soit d’amphithéâtres. Messieurs les officiers aux gardes, les gens de la Ville et les directeurs avaient accaparé la plus grande partie des billets. Cette interversion de la règle ordinaire a courroucé M. le comte de Saint-Florentin, qui, comme chargé du département de Paris, avait donné les ordres les plus justes à cet égard. Une autre supercherie n’a pas moins indisposé le public, c’est aussi la transgression de l’arrangement pour la quantité de billets. La cupidité en ayant fait lâcher beaucoup plus que le nombre fixé, le parterre s’est trouvé dans une gêne effroyable, et le premier acte, ainsique partie du second, ont été absolument interrompus par les cris des malheureux oppressés. Indépendamment de ces rai-

sons de mécontentement des spectateurs, la salle a essuyé beaucoup de critiques ; on a trouvé l’orcliestre sourd, les voix. aÜaibiies, les décorations mesquines, mal coloriées et peu proportionnées au tliéCitre; les premières loges trop élevées, peu avantageuses pour les femmes, le vestibule indigne de la majesté du lieu, les escaliers raides et étroits : en un mot, un déchaînement général s’est élevé contre l’architecte le machiniste, le peintre, les directeurs et les acteurs; car l’opéra 2, très-beau en lui-méme, a paru tout à fait mal remis. Il n’y a que les habillements et les danses qui aient trouvé grâce et reçu beaucoup d’applaudissements.

30. — Les carrosses de madame la Dauphine font la curiosité du jour. Les amateurs vont les voir chez le sieur Francien, sellier, où l’on doit les emballer incessamment pour les envoyer à Vienne. Ce sont deux berlines, beaucoup plus grandes que les carrosses ordinaires, mais plus petites que ceux du roi. Elles ne sont qu’à quatre places. L’une est revêtue d’un velours ras cramoisi en dehors, où les quatre Saisons sont brodées en or sur les principaux panneaux, avec tous les attributs relatifs à la fête. L’autre est en velours bleu, de la même espèce, et représente les quatre Éléments, en or aussi. Il n’y a aucune peinture dans tout cela, mais l’ouvrage de l’artiste est d’un fini, d’un recherché qui équivaut presque à ce bel art. Les couronnements sont très-riches, l’un des deux même paraît trop lourd. L’impériale est surmontée de bouquets de Heurs en or de diverses couleurs, dont le travail n’est pas moins précieux. Ils sont d’une souplesse qui les fait agiter au moindre mouvement et les rend Üexibles au gré du plus léger souffle. Le sieur Trumeau estrauteur de toute labroderie, aussi élégante que magnifique, et M. le duc de Ghoiseul, comme ministre des affaires étrangères, a ordonné ces superbes équipages, qui font infiniment d’honneuj’ au goût de ce ministre.

31. — Le carrosse de M. l’évêque de Tarbes ayant, dans un embarras, accroché et maltraité un fiacre, au point de ne pouvoir conduire une dame qui était dedans, le prélat, jeune

^ Moreau, de l’Académie d’arcIiitecUire, mort en I79:n - Zoroustre^ paroles de Calmzae, rriusique de lUrneau.

MKMOIUKS SF.CRKTS DK

MACllAU.MOXT

et galant, après s’être confondu en excuses, a descendu de sa voiture, a déclaré a la dame qu il ne souifrirait pas (ju’elle restCit à pied, lui a donné la main pour monter dans son carrosse, et lui a demandé où elle voulait être conduite. Il s’est trouvé que cette personne allait à l’hôtel de Praslin, chez le sieur Beudet, secrétaire de la Marine. Ce dernier est de la connaissance de l’évêque, qui a offert ses services à la dame auprès de ce commis, et a dit qu’il profiterait de l’occasion pour le voir et la ramener chez elle. Arrivés à l’hôtel, Monseigneur a donné la main à la dame, ce qui a beaucoup fait rire tous les domestiques ; mais les éclats ont encore plus redoublé de la part des spectateurs, quand on a introduit ce couple chez le sieur Beudet, qui, lui-même, aurait bien voulu éviter la publicité de cette visite. Quoi qu’il en soit, l’évêque, intrigué des ricanements, des chuchotements qu’il voyait, a insisté pour en avoir l’explication, et l’on n’a pu lui dissi- Jiniler que la femme dont il s’était si charitablement chargé était une certaine Gourdan, très-renommée par sa qualité de surintendante des plaisirs de la cour et de la ville. On sent bien que le prélat n’en a point demandé davantage, qu’il n’a point insisté pour la ramener, et que, s’il l’est allé voir depuis, ç’a été dans le plus parfait incognito. Cette anecdote, qui paraît sûre, fait infiniment d’honneur à M. de Tarbes, dont les confrères n’auraient pas tous également méconnu cette célèbre entremetteuse.

Février. — 3. — C’est aujourd’hui la dixième et dernière représentation du drame des Deux Amis^ qui va s’éteindre enfin, après une agonie plus longue que de coutume. Heureusement l’amour-propre inépuisable de l’auteur le défend contre la désertion générale du public, et lui fait mettre sur le compte du mauvais goût, du défaut de mœurs, de la frivolité, ce qui n’est que l’effet du dégoût, de l’ennui et de findignation. La critique la meilleure, la plus vraie et la plus fine de cette pièce, est la pasquinade d’un plaisant, qui a écrit, au bas d’une affiche où l’on annonçait les Deux Amis. « Ici Ton joue au noble jeu de ‘ . » En effet, ce drame

1 Le sieur Billard, caissier général de la Poste, aidé de l’abbé Grizel, son confesseur, venait de faire une banqueroute frauduleuse de plusieurs millions. — R.

FKMllKIl 1770

n’est autre chose qu’une apologie des banqueroutiers, oii Ton cherche à intéresser en faveur d’un hoiiime de cette espèce, et à donner comme louable, comme vertueuse, comme l’effort de l’amitié la plus héroïque, une infidélité véritable, vicieuse dans son essence, et qui, sous quelque belle couleur qu’on la présente, quelque motif épuré qu’on lui donne, est digne de toute l’animadversion de la justice.

4. — A mesure que les opérations > de M. l’abbé Terray se développent, les malédictions publiques s’accumulent sur sa tête. Plusieurs malheureux d’entre le peuple osent, dans leur désespoir, se livrer contre lui, tout haut, aux plaintes les plus énergiques et aux résolutions les plus sinistres. Les magistrats patriotes, à portée de voir ce ministre, ne lui déguisent pas toute l’horreur que leur inspirent la confiance et 1 arbitraire de ses dispositions. M. le président Ilocquart se trouvant à dîner avec lui chez M. le premier président, sur ce que cet abbé, en parlant des opérations forcées, prétendait qu il fallait saigner la France, lui répondit vivement : «Gela se peut; mais malheur a celui qui se résout à en être le bourreau!»

Du reste, on en rit, on en plaisante à la manière française. Le jour de l’ouverture de l’Opéra, où les premiers arrêts du Conseil venaient de paraître, comme on étouffait dans le parterre, qu’on y était dans une gêne effroyable, quelqu’un s écria : « Ah! où est notre cher abbé Terray? Que n’est-il ici pour nous réduire de moitié! » Sarcasme qui, sous l’apparence d un mauvais quolibet, devrait être bien douloureux pour ce ministre, auquel il annonce que son image nous tourmente jusqu’aux lieux les plus agréables, et empoisonne même nos plaisirs.

— On est toujours curieux de tout ce qui sort de la bouche de mademoiselle Arnould, le Piron femelle pour les ripostes et les saillies. M. Caron de Beaumarchais, l’auteur des Deux dénigrait l’Opéra actuel devant elle: «Voilà,

disait-il, une très -belle salle, mais vous n’aurez personne à votre Zoroastre. — Pardonnez-moi, reprit-elle, vos Deux Amis nous en enverront. »

t Différents édits bursaux venaient de paraître, qui réduisaient de plusieurs dixièmes les arrerages des effets royaux. — P,. I ■ -

— On voit une caricature qui représente le roi jouant au billard, et l’abbé Terray ramassant les billes. Outre cette facétie, il y a des vers effroyables contre Sa Majesté, le chancelier et M. l’abbé Terray.

On a trouvé à la statue de Louis XV une inscription trèsinjurieuse pour le monarque, et que le respect ne permet pas de rapporter.

— On parle d’une nouvelle comédie de M. de Voltaire, intitulée le Dépositaire. Elle roule sur un trait fort connu de la vie de Ninon de l’Enclos. On doute qu’elle passe à la police, quoiqu’il ait substitué un marguillier au grand pénitencier.

1. — Le Dépositaire^ la nouvelle comédie en cinq actes de M. de Voltaire, a été lu, il y a quelque temps, par le sieur Molé à l’assemblée des Comédiens, sans qu’ils sussent quel en était Fauteur. Elle leur a paru si bassement intriguée, si platement écrite, qu’elle a été refusée généralement, et que plusieurs se sont permis des réflexions plaisantes. L’un voulait la faire jouer chez Nicolet, l’autre aux Capucins, etc. L’aréopage a été confondu, quand le lecteur leur a appris quel en était Fauteur : par respect pour ce grand homme, ils ont déclaré qu’ils la joueraient, s’il l’exigeait; mais ils ont persisté à la trouver détestable, et les amis de M. de Voltaire Font retirée.

9. — A M. l’abbé delille, auteur de la traduction des géorgiques.

Jusqu’ici j’ai peu su la cause Qui reproduit cet univers;

Mais, depuis que j’ai lu tes vers,

Je crois à la métempsycose :

Delille est un nom supposé ;

Je reconnais dans ton langage Virgile même, francisé,

Qui nous traduit son propre ouvrage.

Par un Écolier.

Telle est la manière dont M. de La Harpe, petit compagnon travaillant au Mercure^ sous le sieur Lacombe, a présenté cette pièce dans le volume de ce mois, quoiqu’il sût trèsbien qu’elle était de M. Dorât. Cette petite niche a vivement

FEVRIKR 1770

piqué ce dernier, et cela forme entre ces deux messieurs une guerre poétique qui amuse les spectateurs.

10. — M. Go(|iieleyde Chanssepierre, avocatplus renommé par ses bouÜdniieries que par son éloquence, vient de lancer dans le public un persiflage contre ces drames monstrueux si à la mode aujourd’hui, péchant également contre le bon sens et contre la nature. Il a fait un poëine en quatre chants, intitulé le Roué vertueux^ dans lecjuel, après avoir conduil son héros à travers les aventures les plus merveilleuses, les plus compliquées et les plus noires, il le fait arriver à une catastrophe proportionnée aux horreurs qui la préparent. Tout cela est indiqué dans quelques arguments, et le dialogue n’est autre chose que des exclamations vagues, et sans ordre, et sans aucun sens, entremêlées d’une immensité de points et d’énormes lacunes indiquant les réticences. Chaque chant, ou acte, est précédé d’une magnilique estampe qui représente la principale scène du moment. Le tout est accompagné des ornements typographiques sous lesquels nos auteurs modernes cachent leurs haillons et leur misère.

11. — Entre tous les quolibets qu’a fait enfanter M. l’abbe Terray, le meilleur sans contredit est celui qu’on attribue à M. le duc de Noailles, depuis longtemps en possession d’en dire d’excellents sous le nom du duc d’Ayen, et qui n’a pas dégénéré. On criait à Versailles les nouveaux arrêts du Conseil, quoique ce ne fût pas l’usage autrefois, mais cela se pratique aujourd’hui. Le roi, peu accoutumé à ces clameurs, demanda ce que c’était : « C’est, lui dit le duc de Koailies, la grâce de Billard qu’on crie ! »

13. — Une jeune personne ayant écrit en vers à M. de Voltaire, ce patriarche du Parnasse, reprenant sa lyre, a répondu par ceux-ci :

Ancien disciple d’Apollon,

J’étais sur le bord du Cocyte,

Lorsque le dieu de l’liélicon Dit à sa muse favorite :

<•< Ecrivez à ce vieux barbon. »

Elle écrivit : je ressuscite L

^ On trouve, dans les OEuvres de \ollaire, une version un peu difTércnlc de ces vers adressés à mademoiselle de Vau deuil.

15. — M. Tabbé Galiani, auteur des Dialogues sur le commerce des blés, n’est plus secrétaire d’ambassade de Naples. On prétend que le ministre , fatigué des lazzi continuels de cet abbé d’une politique très-plaisante, sur le gouvernement l’a obligé de retourner en Italie, en lui déclarant qu’il n’avait rien à craindre du ressentiment de la France, et même en le pensionnant.

16. On assure que M. de Belloy, qui se brouille et se raccommode a\ec les Comédiens avec une facilité merveilleuse, leur a permis de jouer ses pièces nouvellement imprimées, dont la barbarie du style a éloigné la plupart des lecteurs, et qu’on assure pouvoir mieux réussir à la représentation.

17. — Le sieur Paulin, acteur de la Comédie Française, est mort il y a quelque temps. C’était un médiocre acteur pour le tragique. Dans le comique, il faisait assez bien les rôles de paysan. On a su, à sa mort, qu’il avait été bas-officier des Invalides. En conséquence, il a joui d’un honneur singulier pour un comédien, et a eu l’épée croisée sur son cercueil.

21. — Il y R quelque temps qu’une novice du couvent de l’Assomption, à la veille de prononcer ses derniers vœux, se pendit en présence de ses père et mère, obstinés à forcer sa vocation , du moins le fait a passé pour constant. M. de La Harpe, voyant que la nation se familiarisait insensiblement avec toutes les horreurs, a fait de celle-ci un drame en trois actes, intitulé AfcVanze, ou la Religieuse. Qomme une pareille pièce ne pouvait être jouée sur le théâtre de Paris, l’auteur a eu recours à la protection de M. le duc de Choiseul pour la faire imprimer. Ce ministre lui a répondu par une lettre obligeante et ingénieuse : il s’y défend de lui accorder la grâce demandée, qui dépend de M. le chancelier ; mais iliui marque en même temps qu’il se retient pour son libraire, et lui envoie en conséquence mille écus à compte sur l’édition.

23 — On continue les quolibets : on dit que M. l’abbé Terray est sans Foi^ qu’il nous ôte V Espérance et nous réduit à la Charité,

M. l’abbé Terray, malgré les soins du ministère, a aussi des saillies. On raconte qu’un coryphée de l’Opéra pour le

ri:vHii:r\ 1770

chant, pensionnaire du roi, ayant été solliciter le contrôleur général pour son payement, il lui avait ré[)ondu qu’il fallait attendre; qu’il était juste de payer ceux qui pleuraient, avant ceux qui chantaient.

24. — C’est une fureur pour entendre la lecture de la tragédie de M. de La Harpe, intitulée la Religieuse. On s’arrache cet auteur; il ne peut suftire aux dîners ou soupers auxquels on l’invite, et dont ce drame fait toujours le meilleur plat. On assure qu’il est très-bien fait, et qu’on ne peut se refuser à s’attendrir jusqu’aux larmes à cette lecture intéressante. Les acteurs sont le père, la mère, la religieuse, l’amant et le curé. Quoi qu’il en soit, ces éloges de coterie sont toujours suspects, et, d’ailleurs, M. de Fontenelle a devancé cet auteur pour l’invention, dans sa tragédie de la Vestale % meme sujet que celui-là, traité d’une façon plus décente et plus susceptible d’être adapté au théâtre.

26. — Si l’on est mécontent de la nouvelle salle de l’Opéra, les curieux vont s’en dédommager en foule à Versailles et y admirer la magnifique salle qu’on vient d’y construire. Indépendamment du beau coup d’œil qu’elle présente, de sa coupe avantageuse et de la magnificence de son ensemble, le mécanisme de son intérieur olfre des détails immenses et admirables à ceux qui s’y connaissent. On peut en faire également et promptement une salle de spectacle, une salle de banquet royal et une salle de bal. Le roi veut que cela ait lieu dès le premier jour. Toute cette partie du travail appartient au sieur Arnauld, ci-devant machiniste de l’Opéra, mais qui, malheureusement trop occupé delà salle de Versailles, n’a pu donner ses lumières pour celle de Paris, qui ne se ressent (|ug trop de son absence.

27. — Il y a quelques jours que le sieur Dalainville, frère du sieur Molé, faisait le rôle de Gustave à la Comédie Française : dès le commencement de la pièce, le parterre témoigna son indisposition si fortement, et cette rumeur générale s’accrut à

tel point, que facteur ne put continuer son rôle ; en vain f on

^ Éricie, onia Vestale., drame en trois actes, fut imprimée deux fois, en 1768 et 17G9, sous la rubrique de Londres et sans nom d’auteur, avec une permission tacite de la police.

arrêta quelques mutins, le déchaînement ne fît qu’augmenter, et Ton fut obligé d’interrompre la pièce. On a découvert depuis que ces mouvements tumultueux étaient la suite d’une cabale excitee par le nomme Chevalier, acteur du même théâtre, qui, jaloux des médiocres talents de Oalainville et du crédit qu il pourrait acquérir dans la troupe à la faveur de Molé, son frère, avait redouble d’efforts pour en dégoûter le public. Ce fait bien constate dans l’assemblée des Comédiens, il en a été rendu compte aux gentilshommes de la Chambre, et Chevalier a été expulsé ignominieusement. Quant à Dalainville, fortement touché de l’humiliation qu’il avait reçue, il est parti sur-le-champ en poste pour retourner à Lyon, dont il faisait les délices. Il est certain que la perte n’est pas grande, et que ce n’aurait jamais été qu’un acteur médiocre. Avant de partir, et dans le moment même du tumulte, on assure qu’instruit qu’il y avait au corps-de-garde quatre séditieux arrêtés et sur le point d’être conduits en prison, il a eu recours au sergent-major et a supplié qu’on les élargît, ce qu’il a obtenu.

Mars. — 2. — M. de Voltaire, pour préliminaire de la farce spirituelle qu’il se propose de jouer vraisemblablement pour la troisième fois à Pâques prochain, vient de se faire nommer Père temporel des Capucins de la province de Gex. Ces bons Pères, qu’il a tant bafoués et sous le nom desquels il a fait paraître tant de brochures impies et scandaleuses, sont aujourd’hui sous sa protection. On sait que le devoir de cette place est de soutenir l’Ordre, de le défendre. En conséquence, il sollicite ordinairement les plus grands seigneurs de vouloir bien l’accepter. M. le comte d’Argenson était Père temporel des Capucins de la province de France, et M. le marquis de Voyer, son fils, a bien voulu le remplacer. Le patriarche de la littérature vient d’apprendre la nouvelle en question à plusieurs de ses amis, et il en rit dans différentes lettres, où il en parle avec cette grâce et cette légèreté qui lui sont propres.

— LeWaiixhall des Champs-Élysées, ce vaste monument qui a essuyé tant de contradictions, repris et interrompu plusieurs fois, vient de reprendre enfin une nouvelle activité, au

Mars 1770

moyen d’autres souscripteurs, que les entrepreneurs ont persuadés de la majesté, de Tutilité et de la sûreté de leur projet. On espère toujours que ce Golysée sera üni pour le mariage de M. le Dauphin, et que la Ville y donnera des fêles à cette occasion.

Le peu de succès de celui de la Foire Saint-Germain expose les entrepreneurs à perdre la plus grande partie de leurs fonds; mais le Gouvernement, qui sent les avantages et la douceur, pour le public, de ces voluptueux établissements, pour encourager les auteurs, accorde à ceux-ci toutes les facultés possibles, afin de ramener les amateurs refroidis. Ils ont imaginé une loterie, qui a commencé avant-hier. Au billet que l’on donne à la porte pour y entrer, et qui ne coûte qu’un écu, comme à l’ordinaire, on joint un numéro, jusqu’à la quantité de douze cents. Ces numéros auront part à un tirage, et concourront à la distribution de douze lots en bijoux, de la valeur totale de six cents livres qu’on pavera en argent à ceux qui l’exigeront. Cette loterie doit se tirer à une heure fixe, quelque nombre qu’il y en ait en diminution et sans qu’il puisse jamais excéder celui de douze cents. Deux enfants feront le tirage en présence des spectateurs, et cette amusette sera un nouveau véhicule pour attirer les assistants, qu’elle occupera.

5. — M. l’archevêque de Reims, président de l’assemblée du Clergé, poussé par les prélats ses confrères, n’a pu s’empêcher de témoigner au roi la douleur du corps épiscopal de voir, au moment où il allait s’assembler, élever sous ses yeux, dans la capitale de la Fance, un monument à l’erreur et à l’irréligion, parla nouvelle édition qui s’y faisait du Dictionnaire encyclopédique^ ouvrage contre lequel il avait toujours réclamé et anathématisé de tant de censures canoniques. La religion de Sa Majesté ne lui a pas permis de refuser au clergé Injustice qu’il demandait. En conséquence, la nouvelle édition^de ce Dictionnaire est arrêtée, et M. le comte de Saint- Florentin a fait déposer à la Bastille tous les exemplaires des trois premiers volumes de ce livre déjà imprimés. On se flatte qu’après la dissolution de rassemblée, l’édition se reprendra, et on le présume par l’attention avec laquelle on

MKMOIHES SECllETS DE HAGllAUMüXT

conserve ce qui en est fait, et qu’on aurait dû brûler avec au-

C ^5 Sx 1 on eût voulu donner sérieusement satisfaction aux évêques.

8. — Il y a dans Paris une petite rue, près la place des Victoires, qu’on appelle la rue Vide-Gousset', un de ces jours, on a trouvé ce nom effacé, et l’on y avait substitué : rue Terrai).

On voit des pasquinades de différentes espèces, entre autres une caricature représentant un lièvre avec un cordon bleu, après lequel court un lévrier traînant une canne à bec de corbin. Sur le plan de derrière est un liomme en simarre, avec un fusil à deux coups, qui paraît viser le premier et attendre successivement le second.

On a frappé aussi une estampe oii l’on remarque les fermiers généraux à genoux, et M. l’abbé Terray qui leur donne des cendres, avec cette inscription au bas : Memento liomo., quia pidvis es, et in pulverem reverterls.

9. — VERS A MADAME LA COMTESSE DU DAIXRY, A l’OCCASION DE SA DIVISION AVEC M. LE DUC DE CIIOISEÜL b

Déesse des plaisirs, tendre mère des Grâces,

Pourquoi veux-tu mêler aux fêtes de Paphos Les noirs soupçons, les honteuses disgrâces?

Ah! pourquoi méditer la perte d’un héros?

Ulysse est cher à la patrie,

Il est l’appui d’xAgamemnon :

Sa politesse active et son v'aste génie

Lnchaînent la valeur de la lière Ilion.

Soumets les dieux à ton empire :

Vénus sur tous les cœurs règne par la beauté :

Cueille, dans un riant délire,

Les roses de la volupté ;

Mais à nos vœux daigne sourire,

Et rends le calme à Neptune agité.

Ulysse, ce mortel aux Troyens formidable Que tu poursuis de ton courroux.

Pour la beauté n’est redoutable Qu’en soupirant à ses genoux.

^ Ces vers sont attribués à H. Lantier, par A. A. Barbier, dans son Suppléa ment à la Correspondance littéraire de Grimin; d’autres les donnent à Boufllers. Ils ont été compris dans l’édition des OEuvres de ce poêle, publiée en 1826, chez Fume. — R.

MAHS 177(1

10. — On a appris (pie M. l’abbé Cliappe d’Aiileroebe, (h; r Académie des sciences, connn par ses travaux astronomiques, est mort en nrrivant en C’.alirornie i)OLir y ol)server le dernier passage de Vénus sur le Soleil.

— SLR l’association l'E M. LE CHANCELIER AVEC M. LE

C O N r R O L E ü R C 1 ' N lUI A L .

Mau])e()u, que le ciel en colère Nomma pour organe des lois,

Maupeou, plus l'ourbe que son père,

Et plus scélérat mille fois.

Pour cimenter notre misère,

De Terray vient de faire choix.

Le traître voulait un complice.

Mais il trouvera son supplice Dans le cœur de babbé sournois.

12. — Madame la duchesse de Villeroi, très-renommée par son goût pour les fêtes et pour les spectacles, et d’ailleurs à même d’intluer grandement dans cette partie, étant sœur de ]\[. le duc d’Aumont, premier gentilhomme de la Chambre, a fait préparer une espèce d’opéra à machines, intitulé : la Tour enchantée^ qu’elle compte faire exécuter pour le mariage de M. le Dauphin. Elle a extrêmement à cœur de faire réussir ce spectacle, pour lequel elle se donne beaucoup de soins etenlre dans les plus petits détails. On ne doute pas de la beauté, de la magnihcence et du génie qui régneront dans cet ouvrage, presque tout entier de féerie. On croit que c’est M, de Sauvigny qui, inspiré par cette Muse, a composé les paroles du poème, la moindre chose de cette composition à grandes machines.

14. — M. Dupuy Demportes, auteur plus fécond (|ue précieux de dilîérentes pièces de littérature, vient de mourir. Il a écrit aussi sur la politique et sur quelques autres sciences.

20. — L’affaire singulière dont on a parlé dans son origine L entre le sieur Mouton, élève de l’Académie de peinture à Uome, et le sieur Natoire, directeur de cette école, était pendomte depuis longtemps au Châtelet. Le temps nécessaire pour avoir les certificats et pièces justificatives, pour établir les preuves

’ Voy. 14 mai 1768,

auxquelles le sieur Mouton avait été admis, avait allongé de beaucoup cette contestation. Les juges viennent enfin de prononcer en première instance. Le sieur Natoire est condamné envers le sieur Mouton à vingt mille livres de dommages et intérêts, à tous les frais et dépens. Permis au sieur Mouton de faire afficher un certain nombre d’exemplaires imprimés de la sentence, tant à Paris qu à Rome, aux frais et dépens du sieur Natoire.

Le sieur Duclos, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et de l’Académie française, est connu pour être extrêmement lié avec MM. dç La Glialotais. On a parlé, dans le temps, de la chaleur qu’il mettait à défendre en public ces procureurs généraux, et des craintes quoi avait inspirées à ses amis par ce zèle inconsidéré. Il est parti depuis peu subitement pour se rendre à Saintes, lieu de l’exil des magistrats. On croit que M. le Chancelier a voulu employer cette dernière ressource pour négocier avec MM. de La Glialotais, et les séduire s’il est possible. Gomme le sieur Duclos est un homme sans conséquence, en cas de refus M. le Chancelier prétend qu’il ne sera pas compromis. Ceux qui connaissent le négociateur peuvent juger par là de l’embarras où se trouve le chef de la magistrature, pour avoir recours à cet homme turbulent, plus propre à brouiller qu’à pacifier, et dont le caractère n’annonce aucune des qualités nécessaires à une négociation aussi délicate.

22. — On prétend que M. de La Glialotais, prévenu de l’arrivée du sieur Duclos, lui a demandé, dès le premier instant qu’il l’a vu, s’il venait le voir comme son ami, ou comme son tentateur; qu’en la première qualité, il serait le très-bien venu et pourrait rester; qu’en la seconde, il ne voulait ni ne pouvait l’écouter. Sur quoi la franchise de l’Académicien ne lui a pas permis de dissimuler qu’il était chargé de le solliciter de la part de la cour, et de lui détailler les propositions qu’il avait à lui faire d’après les instructions de M. le Ghancelier. A quoi M. de La Glialotais avant absolument fermé l’oreille, le négociateur était reparti, comme l’huissier de Rennes, sans qu’on eût ouvert les paquets.

— M. l’abbé Trublet, archidiacre de Saint-Malo, vient d’y

luoiirir, le U de ce mois, après avoir lanpiii plusii'urs années. 11 élait de rAcadémie IVaneuise, oii il avait l)rigue une place pendant longtemps. Tout son mérite coiisistait dans une grande vénéralion pour Fonteiielle et pour Lamotie. Il avait fait plusieurs rapsodies (pii avaient donné lieu à ce ^els caractéristicpie de iSI. de A ol taire :

]1 compilait, compilait, compilait.

Ce vers l’avait rendu plus célébré (lue ses œuvres.^

20. On prétend que l’auteur du placard alliclié à la porte du Contrôle général, où il était écrit : « I(.i n on .ioul al nolll JEU DE lULLAiu), » a été arreté, et que, pour entrer dans les vues de douceur et d’indulgence de M. l’abbé Terra^g on lui en a rendu compte, mais que ce ministre avait décidé qu'il lallaitle

laisser à la Bastille jusqu’à ce que la partie lut Unie.

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