Dans les petits soupers que fait M. le duc d’Orléans
avec mademoiselle Marquise, aujourd’hui madame de Villemonde, on se livre à cette aimable gaieté, à cette liberté franche qui fait l’ame de la société, et que les princes seraient
ï Voy. 16 octobre 1770.
- Voy. 24 jnilh'l 1770.
SECPiETS DE
BACflAUMONT
trop malheureux de ne pas connaître. Les gens de lettres qui ont riionneur d’y être admis, excités par tout ce qui peut aiguiser 1 esprit, y produisent d’ordinaire des bons mots, des saillies, des chansons délicieuses. On parle d’une, entre autres, faite dans un de ces festins, où l’on retrace d’une façon naïve les amours des héros de la fête L
9. Il passe pour constant que le magnifique carrosse de madame la comtesse Du Barry, dont on a parlé, est à vendre. On n en ^ sait pas exactement la raison. Les uns prétendent qu elle n en est pas contente, et qu’il ne lui a pas paru assez achevé; d autres disent que le roi, au contraire, l’a trouvé trop beau et ne veut pas qu’elle s’en serve. On ajoute que la critique de Sa Majesté avait occasionné une petite bouderie de la part de la darne. Quoi qu’il en soit, il paraît sur qu’elle veut s en défaire, et l’on ajoute que le prix n’est que de 15,000 livres, ce qui serait une grande perte pour madame Du Barry, si cette voiture en a coûté 50,000, comme on l’a débité. Il est des gens qui assurent que c’est un présent que M. le duc d Aiguillon a fait a cette dame en faveur de bons offices qu’elle lui a rendus dans son procès : c’est ce qu’il
faut supposer pour entendre quelque chose à l’épigramme suivante :
« Pour qui ce brillant vis-à-vis Lst-ce le char d’une déesse,
Ou de quelque jeune princesse ?
S’écriait un badaud surpris.
— Non, de la foule curieuse,
Lui répond un caustique, non :
C’est le char de la blanchisseuse De cet infâme d’Aigiiillon. »
— On a pu lire dans quelques ouvrages périodiques la traduction du De profundis^ de la façon du sieur Plron, et les gens religieux se son t aijplaudis de voir un aussi grand homme faire un retour vers Dieu et reconnaître que hors le salut tout est vanité, et qu’il n’y a de plaisir et de vrai bonheur que dans une conscience timorée. Ce fameux poète vient de rendre à notre sainte religion un hommage moins
^ Voy. 18 oclohre 1770.
(xyronuK 1770
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éclatant, mais qui n’en paraît (jue plus éditiant et ])lus sincère; il a écrit, au bas d'un crucHix: (pi’il a dans sa cbam])j‘e, le quatrain suivant :
De l’enfer foiidroyé (juels sont donc les pi cstiges !
De ta religion en ce signe éclatant,
Contemple, ô Chrétien, à la lois deux prodiges :
L'ii Dieu mourant pour 1 homme, et l’homme impénitent.
13. — Dans le vieux cliateau de Gliaource, près de Barsiir-Seine, on a trouvé d’anciens statuts d’un Ordre, établi autretois par une comtesse de Cbampagne, sous le nom de 1 Ordre de la Constance. Des gentilshommes du canton se sont réunis pour le faire revivre, et ont élu grande-maîtresse la dame du lieu, connue par sa bienfaisance envers ses vassaux. hile donne à ceux qu’elle admet un cœur de diamant attaché à un ruban bleu, que les hommes, ainsi que les femmes, portent à l’instar de VOrdre du Mérite. La roture, comme la noblesse, y est reçue, sans qu’il soit besoin de taire preuve de service. Le désir oit l’on est de rétablir cet Ordre ancien de galante chevalerie a fait nommer des députés pour solliciter des lettres patentes, afin de lui donner une tonne stable et authentique, et qu’il n’ait pas le sort éphémère de VOrdre de la Félicité., qui est tombé dans l’avilissement et qui n’exisie plus.
15. — L’ofhcier du régiment d’Anhalt, dont on a rapporté l’aventure n’est point mort de ses blessures, et il va aussi bien que peut le permettre son état. On croit qu’il en reviendra. Il tient tort à la vie aujourd’hui, et se repent beaucoup de 1 excès auquel il s’est porté. Voici son histoire. Il se nomme M. le baron de Waxhen; il .était allé au Wauxhall, quel({ues jours avant sa catastrophe. M. de Létorière, petit-maître trèsrenommé par sa figure, ses bonnes fortunes et sa valeur, lui avait marché sur le pied imprudemment, et lui avait fait toutes les excuses convenables et usitées en pareil cas. Il crovait en être quitte; mais le soir il reçoit un billet du baron, qui lui demande en grâce de passer chez lui le lendemain matin pour affaire importante. M. de Létorière s’y rend, et trouve
^ Voy. 26 seplcmbre 1770.
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cet liomme dans son appartement, illuminé comme un jour de bal. Il lui demande ce dont il est question. Celui-ci lui témoigne combien il est offensé de son impertinence. Le Français renouvelle ses protestations de n’avoir voulu l’offenser en rien, et lui donne là-dessus l’alternative en bon et franc militaire. M. de Waxhen, après beaucoup d’explications, paraît satisfait et laisse partir son adversaire. Il est tourmenté Inentôt après de nouvelles inquiétudes, et va trouver un ministre étranger, de ses amis, auquel il conte son aventure et qu’il consulte. Celui-ci lui rit au nez, le rassure, et lui promet de l’avertir s’il court sur son compte aucun mauvais propos à cette occasion. Il croit le baron calmé; mais la tête tourne à celui-ci, et il se porte à la cruelle extrémité dont on a rendu compte.
IG. — ÉPIGRAMME SUR LA STATUE DE Jî. DE VOLTAIRE.
J‘ai vu chez Pigalle aujourdiiiü Le modèle vante de certaine statue :
A cet œil (pii foudroie, à ce souris cpii tue,
Je me suis écrié : « Ce n’est point là Voltaire ;
C’est un monstre... — Oh! m‘a dit certain folliculaire,
Si c'est un monstre, c’est bien lui. »
LS. — CHANSON FAITE DANS UN SOUPER CHEZ M. LE DUC d’ORLÉANs
Voulez-vous ({lie de Fancliette Je vous parle, mes enfants?
La petite est si drolelte,
Ses appas sont si friands !
C’est que je la baise.
C’est que je suis aise.
C’est que je suis, ma fou Plus content qu’un roi!
Fancliette, sans être belle,
A dans son minois lutin Un tour qui nous ensorcelle.
Je ne sais quoi de si lin,
Que quand je la baise,
C'est que je suis aise.
C’est que je suis, ma fop Plus content qu’un roi.
1 Vov. 8 octobre 1770. Celle cliansou devint populaire, en s’éloignant h son 01 igine.
Sa houcho est comme \iiic rose An moment (répaiiouir :
Ouaiid la mioiiiie s’y ropnsi'.
l)ieiix, que je sens de jjlaislr 1 C/est q^ue je la baise,
C’est que je suis aise,
C’est que je suis, ma foi.
Plus content qu'un roi 1
Sous le voile du mystère Cachons ses autres appas ;
Amour dit qu’il faut les taire ;
INIais quand je suis dans ses bras.
C’est que je la baise.
C’est que je suis aise.
C’est que je suis, ma foi,
Plus content qu’un roi !
Fanchette, reconnaissante,
]\Ie rend amour pour amour;
Avec un air qui m’enchante Dans mes bras elle, à son tour.
C’est qu’elle me baise.
C’est que je la baise.
C’est que je suis, ma foi,
Plus content qu’un roi !
19. — On prétend que des vues politiques se sont mêlées à rétablissement du Golysée, et qu’on aurait quelque envie d’y exécuter le Partliénion annoncé dans le singulier livre de M. Rétif de La Bretonne, dont on a parlé il y a un an R publié sous l’autorité du gouvernement, et qui a paru sous le titre de P or no graphe. Ce ([u’il y a de sur, c’est qu’on pratique dans l’intérieur de ce bCdiment une multitude de cabinets et de cellules qu’on prévoit ne pouvoir convenir qu’à des têteà-tête amoureux, écu surplus, ce lieu serait inliniment trop petit pour remplir un aussi vaste projet que celui annoncé par le grave écrivain en question ; mais on remarque aussi que ce bàtiment-ci a des pierres d’attente de toutes parts, propres à l’agrandir quand on voudra.
30. — On raconte que le sieur de La Harpe s’est trouvé à dîner, il y a quelques jours, avec le sieur La Beaumelle. On
^ Voy. 19 juillet 1769.
I\il':MOIRES SECRETS DE
RACHAÜMÜNT
sait combien celui-ci est ennemi déclaré de M. de Voltaire, et que 1 autre, par politique, affecte d’être un de ses plus zélés adorateurs. Cependant ces deux champions se sont fait beaucoup de politesses, et le sieur de La Harpe, en quittant le sieur de La Beaumelle, lui a dit : « Croyez que je suis comme Atticus, qui ne prit aucune part dans la guerre entre César et Pompée. » On rapporte cette anecdote, pour faire voir la vanité de ce petit poète, et combien il met d’importance à son amitié.