VERS SUR BÉLISAIRE
Bélisaire proscrit, aveugle, infortuné,
Ferme dans le malheur, simple, sublime et sage,
Instruisant rempereur qui Pavait condamné,
De la terre attendrie eût mérité l’hommage.
Oui, sans doute, chez des païens :
Mais parmi nous, chez des chrétiens,
Peindre Dieu hieufaisant, exalter sa clémence,
Pour nous unir à lui par les plus doux liens !...
.Jusqu’où peut nous conduire une telle morale?
Que ce blasphémateur soit puni. par le feu !
N’a-t-il pas dû savoir qu’il causait du scandale,
Quand, malgré la Sorbonne, il faisait aimer Dieu?
8. — M. de Voltaire s’occupe actuellement de la famille des Sirven. Ces infortunés, dans un cas à peu près semblable à celui des Galas, sont depuis quelques années sous sa protection. En attendant qu’il ait armé les lois en leur faveur, il écrit à toutes les Puissances pour en obtenir des secours. Le roi de Danemark lui ayant envoyé pour eux quatre cents ducats, notre poëte a répondu à cet envoi par ces beaux vers :
Pourquoi, généreux prince, ùme tendre et sublime,
Pourquoi vas-tu chercher, dans nos lointains climats,
Des cœurs infortunés que l’injustice opprime?
C’est qu’on n’en peut trouver au sein de tes Etats.
Tes vertus ont franchi, par ce bienfait auguste,
Les bornes des pays gouvernés par tes mains,
Et partout où le ciel a placé des humains,
Tu veux qu’on soit heureux et tu veux qu’on soit juste.
Ilélas! assez de rois, que l’histoire a faits grands,
Chez leurs tristes voisins ont porté les alarmes :
Tes bienfaits vont plus loin que n’ont été leurs armes...
Ceux qui font des heureux sont les vrais conquérants 1
11. — M. Araignon, avocat, vient de faire imprimer une comédie en cinq actes et en ptrose. C’est un drame romanesque qui offre le tableau, toujours attendrissant, de l’innocence per-
MARS ITfw
séciitée el Irioinpliantc. Tl a pour titre; le Vrai Philosophe ^ Cette comédie est dédiée à messieurs les maires et échevins de Saint-Malo, comme un témoigna^m de la reconnaissance de Tauteur, gratilié, par ces magistrats, d’un brevet de citoyen malouin, ainsi que d’une médaille d’or, au sujet de sa tragédie du Siège de Beauzais.
18. — On parle beaucoup d’une cassette, précieuse pour les papiers qu’elle contient, laissée par monsieur le Dauphin à madame la Dauphine, et dont cette princesse a fait gardien monsieur l’évéque de Verdun, son premier aumônier. ( )n prétend que dans cette cassette sont dillerents mémoii'es, ouvrages et instructions du prince défunt, à remettre au duc de Berry, le Dauphin actuel, lorsqu’il sera en état d’en })roliter.
28. — Le sieur Lréron, toujours acharné sur M. de Voltaire, et qui doit une partie de la célébrité de ses feuilles à la guerre qu’il a livrée à ce grand homme, pour réveiller l’attention de son lecteur, vient de lâcher, selon son usage, une nouvelle satire très-propre à piquer la malignité du cœur humain, et à réjouir les ennemis du sien. Il se fait écrire une lettre par un
prétendu abbé M , qui lui envoie la traduction d’une Épi-
trepersane àSaadi. Celte épître, très-bien faite, reproche à M. de Voltaire, sous le nom de Saadi, tous ses défauts, et surtout son amour-propre, son envie, son inquiétude. Il y est peint des couleurs les plus olfensantes et malheureusement les plus vraies. Cette épitre finit par une espèce d’épilogue en quatre vers :
Un miroir, à nos yeux disfruils,
Vient-il othir notre grimace?
Il ne faut pas briser la glace,
Mais, s'il se peut, changer nos traits.
29. — M. de Voltaire, à force de s’intriguer et de se remuer en laveur des Sirven, commence à faire prendre couleur à cette affaire. On vient de publier, sous son nom, un Mémoire à consulter et une consultation, faits run et l’autre par main de maître. Le meme sentiment qui a dicté les lettres pathétiques que 1 on a lues et les divers écrits ])u]dies au sujet des
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Galas, a rauteiir du Traité de la Tolérance^ lui a fait prendre la plume dans cette occasion, et on ne doute pas que le Mémoire à consulter ne soit de lui. La consultation paraît être de !M. Llie de Beaumont, connu au barreau et célèbre surtout par des mémoires en laveur des Calas. Elle est signée de cet avocat et souscrite de onze jurisconsultes fameux.
Aviul. 5. — La tragédie des Scythes^ de M. de Voltaire, imprimée depuis longtemps commence à se distribuer. On y remarque une épître dédicatoire aux Satrapes ElocMvis et Nalrisp Glioiseul et Praslin), du ton le plus bas et plein de l’adulation la plus outrée. Cette adulation sent l’homme qui a envie de revenir a Paris, et qui fléchit le genou devant les tout-puissants pour obtenir cette grâce.
Le post-scriptum est amusant, par une sortie que fait l’auteur contre Duchesne, sur l’impression de plusieurs de ses tragédies, qu’il prétend être horriblement défigurées : c’est une parade à l’ordinaire, mais jDlaisante.
0. — On annonce un poème manuscrit de M. de Voltaire, intitulé : la Guerre de Genève; il est en quatre chants et en vers de dix syllabes. On prétend qu’on y retrouve la même plume qui a fait la Piicelle. C'est plus à désirer qu’à espérer.
9. — M. l’abbé Perau, continuateur des Vies des Hommes illustres delà France^ commencées par feu M. D’Auvigny, est mort le 31 mars, âgé de soixante-sept ans. Il était devenu aveugle, et c’est M. Turpin qu’il avait choisi pour mettre la dernière main à cet ouvrage.
10. — On cite la réponse de M. Bret, le censeur du livre de Bélisaire^ lorsque M. le lieutenant de police lui annonça qu’il était rayé du tableau. Ce magistrat lui donnait cette nouvelle avec toute la mansuétude dont il est capable, les larmes aux yeux : il paraissait la lui apprendre à regret. « Eh bien ! monsieur, lui dit Bret, ne me plaignez pas tant; c’est un malheur, mais ce n’est pas un déshonneur, » et Bret s’en alla, faisant une pirouette.
13. — On exalte, on se transmet de bouche en bouche un mot sublime du sieur Le Kain : c’est sur la lin de l’année
1 Elle venait d’tHrc reprêscnlêc avec succès, le 20 mars, au Théâtre Fraii(,‘ais.
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dramatique eUlans les foyers qu’il a été dit. On félicitait cet acteur sur le repos dont il allait jouir, sur la gloire et l’aro-ont qu il avait gagnés : « Quant a la gloire, répondit modestement cet acteur, je ne me llatte pas d’en avoir acejuis Ijoaucoiip. Cet(e sorte de récompense nous est contestée par ])ien dos gens, et vous-méme me la contesteriez peut-être, si je voulais 1 usurper. Quanta l’argent, je n’ai pas lieu d'élro aussi content qu’on le croirait: nos parts n’approclient pas de celles des Italiens, et, en nous faisant justice, nous aurions droit de nous apprécier un peu plus. Une part aux Italiens rend vingt à vingt-cinq mille livres, et la mienne se monte au plus à dix ou douze mille. — Gomment, morbleu! s’écria un chevalier de Saint-Louis qui écoutait le propos , comment, morbleu! un A il liistrion n est pas content de douze mille livres de rentes, et moi qui suis au service du roi, qui dors sur un canon, et prodigue mon sang pour la patrie, je suis trop heureux d’obtenir mille li\res de pension. — Lli! comptez-vous pour rien, monsieur, laliberté de me parler ainsi? » reprend le bouillant Orosmane.
Id. — Il se répand assez généralement deux chants du jDOëme de M. de Loltaire sur la Guerre de Genève. I.e‘ premier v-erse le ridicule à grands dots sur Genève et ses hahitants, il est assez gai, mais d’une gaieté grivoise, qui sent 1 homme sortant do la taverne. Il n’y a point de ces morceaux délicats, tels qu’on en trouve dans la Fueelle. Le second est une satire horrible contre J. -J. Rousseau : il y est peint sous les couleurs les plus odieuses et les plus infâmes. Il est fait pour intéresser en faveur de ce malheureux ses propres ennemis, et l’humanité seule réclame contre cet abominalile ouvrage.
14. — On vient d’imprimer à Avignon la Passion de Notre-Seignenr Jésus-Christ, mise en vers et en dialoo-ues. Nous n avons rien à ajouter à ce titre, digne de la barbarie des siècles les plus absurdes et du plus mauvais goût L 17. — M. de Saint-Foix, historiographe des ordres du roi ^nhliQvV Histoire de V ordre du Saint-Esprit \ On
vient de publi*
^ Avignon (Paris, Lacoml)e), 1 767, in-8<J. - I‘aris, veuve Ducliesne, ITG7, in- 12.
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y trouve une anecdote bien extraordinaire, soutenue d’assertiens plus extraordinaires encore. Cet auteur y prétend, à l’article du duc d’Kpernon, que ce seigneur donna le second coup de couteau à Henri IV, lorsque Ravaillac eut porté le premier, et il ajoute : « Ce fait est rapporté dans un manuscrit de le duc d’Aumale. Il est d’autant plus digne de créance, que M. le duc d’Aumale, vivant parmi les Espagnols, était à portée de savoir la vérité des choses, et que d’ailleurs, ayant eu une maladie de langueur très-longue, dans laquelle il avait communié deux fois, il n’est pas vraisemblable qu’il eût laissé subsister une pareille calomnie, s’il n’eût été sûr de ce qu’il avançait. »
](S. — On se communique l’extrait d’une lettre * d’un gentilhomme flamand qui voyage, précieuse par l’anecdote qu’elle contient, relative à ce qui a été dit sur la proposition faite par les Corses à J. -J. Rousseau de leur donner des lois. Voici comme l’auteur s’exprime sur cette république, ou plutôt sur son chef :
« ÛI. Raoli est âgé de quarante-deux ans, d’une figure mâle et belle, ayant le port très- noble et l’air de ce qu’il est, du chef d’un peuple libre. Son érudition serait surprenante, meme dans un homme de lettres de profession. Il est versé dans la littérature anglaise et française, mais Tacite et Plutarque sont ses auteurs favoris. Il est d’une éloquence admirable ; je n’ai vu personne mettre autant de grâce et de torce dans ses discours. Il joint à tant de talents une philosophie éclairée et exempte de toute espèce de préjugés. Il a fait un bien étonnant à son pays : il y a établi une police exacte; il a afl'ermi la constitution, qui ressemble beaucoup à celle d’Angleterrre et qui me paraît excellente; il a établi à Gorte une imprimerie et une université, dans laquelle il a su attirer des gens de mérite. Les gazettes ont parié des démarches qu il a faites pour engager M. J. -J. Rousseau à se retirer dans son île. J’ai vu toute sa correspondance à ce sujet avec cet écrivain; elle fait également honneur à l’un et à l’autre. »