‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 68 sur 123 · On attribue à M. Gailhava d’Estandoux, auteur de · texte numérisé non relu

On attribue à M. Gailhava d’Estandoux, auteur de

la comédie du Tuteur dupé, les vers suivants, envoyés à mademoiselle Dangeville, le jour de sa fête :

L’aimable dieu des cœurs,

Dans l’empire de Flore Devançant ce matin le lever de l’aurore,

Composait un bouquet des plus brillantes fleurs ;

Les Grâces désiraient d’en former leur parure;

Meme désir pressait les Jeux et les Talents ;

Quand l’Amour, souriant de leur jaloux murmure,

•Leur a dit : « Suivez-moi, vous serez tous contents ! »

Il part, il vole à vous, émule de Thalie :

Il soupire, il dépose à vos pieds son présent.

Et les rivaux charmés, en vous reconnaissant.

S’empressent d’en parer leur élève chérie.

19. — M. Franklin, ce physicien célèbre pour les expériences de rélectricité qu’il a faites et poussées en Amérique au point de perfection le plus curieux, est à Paris. Tous les savants s’empressent de le voir et de conférer avec lui.

21. — Qui croirait que dans ce siècle on pût mettre au jour un ouvrage tel que le suivant? Ce sont deux énormes volumes, sur l’état des morts heureux de l’Ancien Testament! 11 a pour titre : Thomœ Mariœ Mamachi ord. prœdic. theol. Casanatensis, De animahus justorum in sinu Ahrahæ ante Christi mortem expertibus beatœ visionis Dei, libri duo L

23. — L’inconstance de M. J. -J. Rousseau ne lui a pas permis de se fixer en Auvergne; il est revenu en Normandie, par la même raison. 11 a repris les travaux littéraires qu’il disait avoir sacrifiés à la botanique : il continue actuellement son Dictionnaire de musique, dont il envoie les feuilles à mesure à Paris. On a déjà avancé l’impression.

26. — M. le prince de Lamballe, qui a épousé l’hiver dernier une princesse aimable et jolie, s’étant laissé aller à la facilité de son caractère, un autre prince (M. le duc de Chartres a abusé de son amour du plaisir pour lui donner des goûts fort contraires à celui qu’il devait avoir, du moins on l’en accuse. L’ardeur de son tempérament l’ayant emporté fort loin, la princesse s’est trouvée atteinte d’un genre de maladie

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qui n’aurait pas du l’approclicr. Le duc son père a écrit au roi de France. On a sévi contre dilîerentes créatures (jue ce prince avait honorées de ses bonnes grâces ; mais la plus coupable et la plus adroite est une nommée La Foret, courtisane recommandable par l’excès de son luxe et le raffinement de son art dans les voluptés. N’ayant pu déterminer son illustre amant à la quitter, et craignant les suites de cet attachement, elle a pris le parti de s’éclipser. Elle est partie, sans qu’on sache où elle est , et le prince de Lamballe est dans la désolation.

28. — Il court une lettre adressée à ^1. Poinsinet par une demoiselle Le Clerc, une des impures de Paris, très-renommée, et qui par là fait sensation. La voici ;

Paris, le 29 août 1767.

« Vous avez raison, mon cher maître : malheur aux jolies femmes qui établissent leur réputation sur leurs charmes ; elle est fragile comme eux. Heureuses celles que la nature a douées de quelques talents ! Je suis bien résolue à faire valoir les miens, et à mériter une gloire que je ne dois jusqu’à présent qu’à des attraits passables. J’ai plaisir à croire qu’une grande actrice doit aller à l’immortalité, et que la sublime Clairon fera l’entretien des races futures, comme le prodigieux Voltaire. Je compte donc travailler sérieusement à entrer au spectacle cet hiver. Je me suis dégrossie l’hiver dernier chez madame la duchesse de Villeroi. Je me suis exercée dej)uis, et je profiterai de mes protections pour débuter aux Français le plus tôt possible. C’est à vous, mon cher maître, à me guider et à me dire de quels rôles vous me croyez plus susceptible ; car on ne peut pas être universel. J’ai, sans me flatter, les grâces des amoureuses, l’ingénuité des Agnès ; je puis prendre à mon gré l’air malin des soubrettes, et je n’aurai pas de peine à en développer toute la malice. Je sais jouer la sévérité des duègnes et des mères; je monterais, s’il le fallait, à la dignité des coquettes ; j'en aurais les manières folâtres ; en un mot, je suis assez Protée pour prendre toutes sortes de formes : il s’agit de savoir celle qui me convient le mieux, et c’est à vous, cher maître, que j’ai recours.

MILMOIRES SECRETS [)E RACJIAUMONT

A ous avez des lumières, vous me connaissez depuis longtemps : décidez-moi, afin que je me fixe; arrachez-vous un peu aux grandeurs qui vous environnent f Hélas! il fut un temps où vous m’auriez sacrifié tout cela ! mais ne rappelons point des jours trop heureux... Vos conseils, cher maître, ne me les refusez pas.

« Je suis, etc. »

AJ. Poinsinet n’est pas resté en arrière, et l’on distribue aussi sa réponse à mademoiselle Le Clerc. Elle est curieuse par un examen assez juste des talents de nos principales actrices de la Comédie Française.

A chantilly, ce 3 septembre 1767.

« Je VOUS loue, ma belle voisine % de votre façon dépenser philosophique. Certainement, après un grand poète, une actrice illustre est ce qui fait le plus d’honneur à fhumanité. J’aime à voir fermenter chez vous l’amour de la gloire. A^ous êtes faite pour l’acquérir. Puissent nos noms entrelacés passer à la postérité, comme ceux de Voltaire et de Clairon ! Vous prenez bien votre modèle. Cette femme illustre n’a percé qu’à force de travail et d’assiduité. Vous avez, comme elle, des grâces extérieures; votre esprit peut vous être d’un grand secours. Quant aux rôles auxquels vous devez vous appliquer, il J a bien des choses à examiner, et cela mérite quelques détails. li faut peser vos talents et ceux des concurrentes que vous aurez. Dans les rôles d’amoureuses, je vois mesdemoiselles IIiis et Doligny. La première est peu redoutable ; elle a pourtant quelques situations où elle est trèsbien. Le public est si engoué de la seconde, qu’il me paraît difficile d’éclipser cette rivale! Alesdemoiselles Dumesnil, Cautliier et Préville brillent dans le genre plus grave ; mais votre jeunesse vous pourrait faire espérer de voir bientôt les deux premières vous céder la place. La dernière a une froideur que surmonterait aisément votre vivacité. Quatre soubrettes courent la même carrière, et chacune a des talents dif-

ï M. Poinsinet était alors à Chantilly pour diriger les spectacles du prince de Coudé. — II.

- M. Poinsinet demeure dans la maison de mademoiselle Le Clerc, — R.

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férents. Madame i^ellecoiir joue les nourrices à merveille ; cette énorme tetonnière a la bonhomie Iranclic d’une aj)pareilleuse, qui aime bien à rendre service pour de l’argent. On trouve dans madame Le Kain toute l’aigreur, tout le reveclie d’une boudeuse dont il faut saisir le moment. Mademoiselle Lanier ale nez retroussé d’une suivante line, exercée et faite pour tromper à la fois trois ou quatre amants. On admire dans mademoiselle Luzi la tournure d’une confidente d’une femme du grand monde; c’est une malice raflinée, approfondie, réfléchie, comme celle de sa maîtresse; et il faut un art bien supérieur pour atteindre à cette méchanceté sublime. Malgré tout cela, je crois que vous êtes née pour un pareil genre. Je ne vois pour vous à craindre que cette dernière, et vous pouvez, vous devez même éviter la concurrence. Du reste, vous êtes taillée en soubrette; vous en avez la figure, le propos, le jeu, les gestes. Tenez-vous là, et ne songez point à vous élever davantage. Je vous dis mon avis avec toute l’ingénuité que vous exigez. Vous réussirez sûrement, si vous voulez vous concentrer dans de pareils rôles, et surtout étudier beaucoup.

« Du reste, je suis à vos ordres; vous n’avez qu’à parler, ma belle voisine; je suis trop reconnaissant pour ne pas vous rendre tous les services qui dépendront de moi. Est-ce à vous à regretter le temps passé ? Ce serait à moi ; mais il faut suivre ses destins. La fidélité en amour n’est pas ma vertu. J’en suis à ma quatre cent quatre-vingtminquième maîtresse, et mademoiselle Arnould, tout Arnould qu’elle est, n’a pu me fixer. Avec ce caractère de légèreté, dont mon tempérament a besoin, je n’en suis pas moins le très-humble serviteur de toutes celles qui le méritent, et pour lesquelles j’ai conservé de l’estime au lieu d’amour. Vous êtes du nombre, ma belle voisine, et je vous prouverai dans tous les temps rattachement respectueux avec lequel j’ai flionneur d’être, etc. L »

Octobre. — 4. — Épigramme de M. Piron contre le Bélisaire de M. Marmontel, et V Hilaire, parodie de ce roman, attribuée à fabbé Goyer ou à favocat Marchand 2 :

^ Celle lellre a élé désavouée par Poinsinel. Voyez le Mercure de trauce, anvier 1768, t. p. 158. — B. ’

2 Voy. 22 mai 1767.

L’un croit que, par son Bélisaire,

Télémaque est anéanti ;

L’autre prétend que son Htlaire Vaut le Virgile travesti :

Voilà l’Hélicon bien loti.

Alaçon de V Encyclopédie,

Et vous, homme à la parodie,

A bas trompette et flageolet!

Que l’un reste à l’Académie,

Que l’autre aille chez Nicolet!

5. — Le fameux Massé, si renommé pour la miniature, est mort ces jours^ci âgé de quatre-vingts ans. Il était peiutre du roi, garde des plans et tableaux de Sa Majesté.

13. — On montre clandestinement une gravure très-plaisante. Elle représente un homme portant une hotte sur ses épaules ; il tient à la main une canne à bec de corbin et cherche clans les ruisseaux et dans tous les tas d’ordures. Du bout de son bâton sortent des rouleaux de papier intitulés : Arrêts du Conseil. Il a des lunettes sur le nez et paraît avoir la vue fort courte. Au bas, est écrit : Au grand chiffonnier de France. On devine facilement quel ministre caractérise cette charge. La figure, d’ailleurs, est fort ressemblante : c’est AL de L’Averdy, contrôleur générai.

15. — Extraitdêune lettre de Rome du io septembre i767. — « Le pape a perdu une très-belle collection de médailles concernant l’Europe. C’était une suite servant à l’histoire de plusieurs siècles. Ce pontife les avait fait déposer dans sa chambre pour plus grande sûreté. On ne doute pas que quelque curieux n’ait soustrait le trésor. Sa Sainteté offre une pleine absolution à ce voleur virtuose, et une récompense à celui qui rapportera le larcin. »

18. — Il vient de se passer une aventure très-comique et très-vraie. Un particulier, venant du Grand-Caire, a rapporte une momie comme objet de curiosité, j)Our orner un cabinet. Passant par Fontainebleau, il a pris le coche d’eau de la cour pour se rendre à Paris. Alais, par oubli, en faisane emporter ses bagages, il a laissé la boîte qui contenait la momie. Les

1 Le 26 scpleml)re 17G7. Né à Paris le 29 décembre 1687.

OCTOlüU': 17G7

commis Pont ouverte^ ont cru y voir un jeune homme étouiré à dessein, ont requis un commissaire qui s’est rendu sur les lieux avec un chirurgien aussi ignorant que lui. Ils ont dressé un procès-verbal et ordonné que le cadavre serait ])orté à la Morgue, pour y être exposé et reconnu par ses parents ou autres, et qu’on informerait contre les auteurs du meurtre. Gela a excité une grande rumeur dans le peu])le, indigné de l’atrocité du crime dont on l’a instruit, et sur le(|uel on a forgé cent conjectures plus criminelles les unes que les autres. Le propriétaire de la momie, s’étant aperçu de son étourderie, est recourné au coche réclamer sa boîte. On l’y a arrêté; on Ta conduit chez le commissaire, qu’il a rendu bien honteux en lui démontrant sa bévue, son ignorance et celle du chirurgien. Pour retirer de la Morgue le cadavre prétendu, il a fallu se pourvoir par-devant M. le lieutenant criminel, ce qui a rendu très-publique cette histoire, qui fuit l’entretien dt; la cour et de la ville.

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