‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 80 sur 123 · AVRIL 17G · texte numérisé non relu

AVRIL 17G

sort un gui de chêne. Les (iruces servent de support et les Amours couronnent le cartouche. Tout est ingénieuxdans cet emblème.

Avril. — 1. — Il paraît deux nouveaux chants de la Guerre, civile de Genève,, le quatrième et le cinquième, (|ui terminent ce poème satirique. Ils sont imprimés, ainsi (|ue les autres. Il paraît que cette publicité est une suite de Tinlidélité de M. de La Harpe. On assure que M. de A oltaire, irrité de ces larcins et des tracasseries qui en résultent, a si^nilié (jiTil ne voulait plus recevoir chez lui tous ces petits auteurs. Ce sont ses termes L

3* — Le Parlement de Bretagne a rendu, le 29 mars, un arrêt qui condamne un nommé Boctoy à être renfermé le reste de ses jours dans une maison de force, comme soupçonné d’avoir voulu faire imprimer une brochure sur les Troubles de la France,, et comme soupçonné d’avoir voulu donner le jour à deux libelles, dont l’un intitulé : le Royaume des femmes,, et l’autre : les Aventures du comte de ***. Les manuscrits ont été lacérés et briilés. On ne sait encore quels sont tous ces ouvrages criminels et quel mérite littéraire ils peuvent avoir.

— Le sieur Riballier, syndic de la Faculté de théologie, vient d’obtenir de la cour, à la nomination de Pâques, l’abbaye de Ghambon. Son Corps regarde cette faveur comme la récompense de ses complaisances pour la cour, et de toutes ses menées dans son sein pour faire échouer le zèle des défenseurs de la foi concernant l’affaire de Bélisaire. C’est aussi un dédommagement de tout le ridicule dont a été couvert ce docteur par M. Marmontel, M. de Voltaire, et ditférents plaisants qui se sont égayés sur cette matière.

de Chabanon, de l’Académie des belles-lettres, revenu depuis quelque temps d’auprès de M. de Voltaire, a cru devoir saisir le moment de solitude où se trouve ce grand homme pour lui offrir de retourner à Ferney et de lui tenir compagnie. Il a répondu par une lettre fort polie, où il éconduit M. de Chabanon avec l’honnêteté la plus adroite; ce qui

^ Le fond de cet article est vrai. — W.

prouve le dire qu’on lui attribue qu’il ne voulait plus de ces petits auteurs

10. — Quoi(|ue les vers suivants ne soient pas merveilleux, on ne peut se refuser de les insérer ici comme histori ques et ne se trouvant imprimés nulle part. Ils ont été présentés à M. le président Ogier, par de jeunes jardiniers qui sont venus à son passage par Rennes, avec des corbeilles de fleurs et vêtus galamment :

O vous que le plus grand et le meilleur des rois,

Pour finir nos malheurs, honora de son choix,

Des faveurs de Louis, sage dépositaire,

Vous, notre illustre appui, notre ange tutélaire,

O généreux Og;ier ! en quittant ces climats^

Quel llatteur souvenir ne nous laissez-vous pas!

Ah! qu’avec juste titre, à votre bienfaisance.

Le plus doux sentiment de la reconnaissance Conserve pour jamais un temple en tous les cœurs.

De nos mains, en partant, daignez prendre ces tleurs;

Nous vous les présentons au nom de Flore même.

Et, mettant en vous seul sa confiance extrême,

Flore, aux cris des Bretons ose mêler ses cris.

Et vous dit avec eux, en bénissant Louis ;

« Achevez, sage Ogier, de calmer nos alarmes;

Du bonheur sur ces bords assurez le retour :

Portez aux pieds du roi nos soupirs et nos larmes,

Et portcz-y surtout nos respects, notre amour. »

11. — Le bruit est général depuis quelques jours que M.de Voltaire a fait ^ses paques Il passe pour constant qu’il est arrivé de Eerneyici, en même temps, deux lettres de ce grand liomme, qui s’expliquent tout ditYéremment là-dessus. Dans la première, écrite à M, le duc de Glioiseul, M. de Voltaire renouvelle et perpétue les désaveux, si souvent faits, de toutes les productions clandestines qu’on lui attribue ; elle contient une espèce de profession de foi, et il y déclare que, pour preuve de la vérité de ses sentiments, il a profité de sa so-

^ Voy. lei avril 1708.

2 Je n’ai point eu connaissance de celle anecdote elle me paraît fort douteuse. — W.

2 Wagnière a donné de curieux détails sur celte communion de Voltaire. Voyez les Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages. Paris^ Aimé André, 1826, tome !«“•, p. 70 7i . — K.

AVRIL 17(hS

litiide et des bonnes inslriictions du Père Adam, pour faire un retour vers Dieu et se présenter à la sainte table. Dans Pautre, à madame la marquise Du DefTand, il se plaint du public peu reconnaissant; il se désespère de voir que, malgré le sacrifice qu’il lui a fait de sa santé et de sa liberté, en consacrant sa vie à ses plaisirs et à son amusement, il soit assez injuste pour adopter légèrement tous les bruits (|ue ses ennemis font courir sur son compte, et qu’en d('rnier lieu, il apprend que. pour comble de ridicule, on débite et l’on croit à Paris qu’il s’est confessé et a fait ses paques. Il finit par ajouter qu’il n’est ni assez li}’pocrite pour se prêter à des actions aussi contraires à sa façon de penser, ni assez imbécile pour donner de bonne foi dans de pareilles puérilités. Toutes ces inconséquences sont dans le caractère de M. de Voltaire, et n’étonnent point ceux qui le connaissent.

15. — M. le cardinal de Luynes se trouvait ces jours-ci chez madame la duchesse de Glievreuse, M. de Gonfians plaisanta Son Éminence sur ce qu’elle se faisait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis. Le prélat répliqua que c’était un usage; qu’il en avait toujours un pour gentilhomme caudataire : « Et le prédécesseur de celui-ci, qui plus est, ajouta-t-il, portait le nom et les armes de Gonfians. — Il a" a

longtemps en effet, répliqua l’autre avec gaieté, il y a longtemps qu’il se trouve, dans ma famille, de pauvres hères dans le cas de tirer le diable par la queue. » Son Éminence déconcertée est devenue la risée générale, et a été si furieuse, qu’elle a exigé de madame la gouvernante qu’elle ne reçût plus chez elle cet homme à bons mots.

16. — Il n’est plus de doute sur le fait des paques de M. de Voltaire : on varie seulement sur les motifs, que les uns attribuent à la peur du diable, d’autres à la politique. L’acte dont il a accomp'agné cette cérémonie peut servir de commentaire à sa conduite. Le jour meme, et sortant de la sainte table, il a prêché ses vassaux : il leur a débité tous les principes de la morale la plus pure et la plus sage; il a apostrophé un de ses paysans, connu pour un coquin ; il l’a exhorté à se réconcilier avec Dieu, à reconnaître combien il lui était redevable, et à lui son seigneur, de n’avoir ])as été pendu; il a fini par lui

MlblOlRES SECRETS DE RACIIAUMONT

dire, s’il n’avait pas encore accusé ses fautes, de le faire à son pasteur ou à lui. Ce dernier mot ayant gâté tout le reste, a lait dégénérer en farce ce spectacle vraiment édifiant pour les dévots. Les deux lettres dont on a parlé sont également vraies, et celle à madame Du Deffand donne encore mieux la clef de (‘ette étrange conduite.

17. — M. le marquis de Ximénès, fort connu dans la république des lettres comme auteur et protecteur, est sur le point de se marier avec la fille d’un nommé Jourdan, dont on a quelques romans et autres ouvrages peu connus. Son peu de fortune et sa trés-mince réputation donnent à cet hymen un air de désintéressement qui fait beaucoup d’honneur àM. de Ximénès. La mère était une madame Duhalley, fort renommée autrefois par sa beauté, son esprit, sa galanterie et ses intrigues; elle avait fini par épouser le pauvre diable, père de la demoiselle en question.

19. — Un nommé Lévêque, garde-magasin des Menus-Plaisirs, a laissé une veuve fort riche. Malgré la jouissance des plaisirs de toute espèce que lui offrait ce tripot, elle s’est éprise de M. Caron de Beaumarchais, auteur ^ Eugénie^ plus renommé encore par ses intrigues que pour ses talents littéraires, et veuf aussi. Tous deux convolent en secondes noces, et quoique la femme soit encore dans le deuil, elle a déposé ses crêpes funèbres pour s’orner des atours de l’hymen le plus galant.

On assure que M. le duc d’Aumont, à qui madame Lévêque a présenté son contrat de mariage à signer, comme au gentilhomme de la Chambre d’année, son supérieur, lui a répondu : « Rappelez-vou-^, Madame, le sort delà première; je crains bien de signer en même temps votre billet d’enterrement. »

Page 1