‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 9 sur 123 · AN VI F. K · texte numérisé non relu

AN VI F. K

demoiselle Le Mierre nous peint tous les objets sensil)les de la nature! Sa voix est une magie continuelle. C’est tour à tour un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure, un zéphyr qui folâtre. Toutes trois font l’admiration, l’amour et les délices des partisans du théâtre lyri(|ue.

La chorégraphie est, sans contredit, la partie la mieux garnie et la plus parfaite de l’Opéra : Vestris et mademoiselle Lanj passent pour les premiers danseurs de l’Europe. Toutes les nations étrangères, qui nous contestent le reste, sont d’ao cord sur ceci. On a fait l’éloge le plus complet du premier, en disant qu’il nous empêche de regretter Dupré. Il est des gens même, amis de la nouveauté sans doute, qui trouvent le premier plus fini et plus varié dans son jeu.

Quant à la seconde, personne des contemporains ne se rappelle avoir vu une danseuse aussi précise, aussi savante dans ses mouvements. Le frère de cette dernière est admirable pour la pantomime. Laval et Lyonnois seraient des danseurs sublimes, si Yestris n’existait pas. Tous ces illustres sont doublés par huit ou dix jeunes gens, dont quelques-uns promettent inhniment.

L’Opéra a fait cette année l’acquisition de mademoiselle Allard. Mademoiselle Lyonnois doit voir avec plaisir renaître son enjouement et sa gaieté dans cette agréable danseuse. Elle inspire la joie dès qu’elle jDaraît, et ce sentiment ne faU point tort à celui d’admiration qu’on lui doit. Mademoiselle Vestris est toujours en possession delà danse voluptueuse et même lascive : c’est ce que lui reprocheront sans cesse les défenseurs des mœurs, et c’est un défaut qu’ils lui pardonneront intérieurement, tant que le physique aura quelque emjDire sur eux. De très-jolis minois décorent délicieusement les ballets, et les premières danseuses ont l’espérance de se voir remplacer par plusieurs du second ordre.

Le cordon de Saint-Michel, dont M. Rebel, l’un des directeurs, vient d etre décoré l’annee derniere, doit donner une grande émulation a des collègues et a ceux qui lui succéderont . nos plaisirs ne peuvent que gagner à cette illustration.

13. -- Il est toujours question de la réunion de l’Opéra-Gomique à la Comédie Italienne. Cette alfaire, qui semblerait

n’en devoir être une que dans les ruelles, fait une très-grande sensation à la cour : elle y cause des scliisines. AI. l’arclievêque au grand étonnement de tout Paris, est intervenu sur la scène ; il sollicite vivement la conservation du théâtre de la Foire. Les fonds abondants que lui fournit ce spectacle, dont il retire le quart pour les pauvres, l’ont porté à cette étrange démarche. On craint bien qu’elle n’ait pas le succès du au zèle de ce respectable prélat. Alalgré ses représentations, on croit que la réunion aura lieu. Il s’est tenu à ce sujet un grand Conseil des Dépêches, et il faut que cette affaire se termine incessamment. Bien des gens prétendent que la réunion ne peut que contribuer au détriment des deux spectacles, et que c’est un sûr moyen de les faire tomber : le bon goût n’aura pas à s’en plaindre.

iq. Les Aluses et les Arts pleurent la disgrâce de deux de leurs illustres protecteurs : AIAI. Le Riche de la Pouplinière^ et la Live d’Epinay viennent d’être rayés de la liste des Plutus de France La gloire les dédommagera de cette disgrâce; leurs noms, plus durables, seront à jamais écrits dans les fastes du Parnasse. Le premier, outre la munificence royale avec laquelle il encourageait les artistes et les gens de lettres, possédait lui-même des talents précieux; il a fait un roman, des comédies *. Ses bons mots qu’on pourrait recueillir, seraient seuls un titre au bel esprit. Le second tient sa maison ouverte à toute l’Encyclopédie : c’est un Lycée, un Portique, une Académie. Sa digne épouse a vu longtemps enchaîné à ses pieds le sauvage citoyen de Genève et tandis que son mari verse ses richesses dans le sein du mérite indigent, elle

1 Christophe de Beaumont. ^

2 Alexandre-Jean-Joseph Le rdche de la Pouplinière, né à Pans en 16&-, avait épousé en premières noces une actrice, lille de Dancourt, 1 auteur comique. Les liaisons de cette dame avec le duc de Bichelieu. l’aventure scandaleuse qui en fut le résultat et dont on peut voir les détails éans les Mémoires de Marmontel, loicérent La Pouplinière à se séparer d’elle 11 mourut le 5 décembre 1762 — R.

2 Ils étaient tous deux fermiers généraux. Ils ont été remerciés par une le re

de >1. le controleur général, au nom du roi. — B. .

4 Daïra, histoire orientale; Paris, 17G0, in-4«; et 17G1, 2 parties^in-12. Les comédies assez nombreuses qu'il avait composées pour son théâtre, n ont pas ete

imprimées. Voy. 15 juillet 1763. — R.

M, Rousseau a été amoureux fou de madame de La Live. — B.

JANVIKII 1702

ranime de ses regards, elle enllammc le génie et lui fait enfanter des chefs-d’œuvre.

19. — On parle beaucoup de la reprise de V Encyclopédie, Les volumes de planches commencent à paraître; ils réveillent la curiosité publique, et l’on se demande quand on verra finir cet ouvrage, dont la suspension fait gémir V Europe? Tout le manuscrit est fait; on n’attend qu’un regard favorable du gouvernement, pour en protiter, et se met(re du moins à Tabri des persécutions de l’ignorance et du fanatisme, en sorte que l’autorité ne pourra plus se prévaloir contre ce dépôt immortel de l’esprit humain L

20. — 11 paraît que tout le monde n’est pas d’accord pour admirer le retour de mademoiselle Arnould à M. le comte de Lauragiiais Ce raccommodement fait moins d’honneur à la constance des deux personnages, que de tort à leur bonne foi. M. Berlin avait payé les dettes de la belle fugitive : il a marié sa sœur, il a fait des dépenses considérables, qu’on évalue à plus de 20,000 écus. Pour conserver l’héroïsme, il eût fallu que l’amant en faveur eut remboursé à l’amant disgracié les frais immenses que lui avait occasionnés sa nouvelle conquête, ou qu’au moins il se fiit passé à cet égard des procédés, dont on ne parle point. C’est avec douleur que nous sommes obligés de renvoyer mademoiselle Arnould dans la foule des femmes dont nous l’avions tirée. Nous convenons qu’elle avait surpris mal à propos l’admiration des cœurs tendres et sensibles, que séduit toujours ce qui porte l’empreinte des grandes passions.

21. — Enfin, on vient d’enrichir la Pucelle de M. de Voltaire des ornements qui lui manquaient. Un graveur intrépide publie vingt-sep^t estampes concernant ce poème Ce

1 Af rès (le norrbrcuscs traverses, suscitées par le fanalisme et l’iiypocrisic, V Encijclopcdie était parvenue au septième volume, lorsqu’un arrêt du Conseil du roi, du 8 mars 1759, révoqua le privilège accordé à l’ouvrage, et arrêta cette vaste entreprise au milieu de sou cours. Elle ne fut terminée qu’en 1705 par la publication des dix derniers volum.es du texte et de cinq volumes de planches. L’ouvrage entier forme deux yolumcs in-folio. — R.

^ Voy. i‘r janvier 1762.

3 Ces estampes sont probablement celles (ju’on voit dans une petite édition de la Pucelle, in-16, de foi me pi csque carrée, sous le titre de Londres. Elles sont

IMKMomES SECRETS DE HACUAUMONT

sont, en général, des caricatures piquantes et qui s’allient trèsbien à l’ouvrage. Elles offrent aux yeux avec vérité les peintures lascives ou grotesques du poète : c’est ainsi que, tandis que l’auteur clierclie à rendre à son héroïne l’honnêteté dont on lui reproche de l’avoir dépouillée, un plaisant la prostitue de plus en plus et la met hors d’état de paraître jamais aux yeux du lecteur pudibond.

24. — M. Golardeau ^ avait fait, il y a quelques semaines, une pièce de vers, intitulée : Le Patriotisme^ à l’occasion des vaisseaux que les différents corps du royaume s’empressent d’offrir au roi. Jusqu’à présent, le ministère, toujours sage et modéré, avait enchaîné le zèle de ce poète, en s’opposant à l’impression de son ouvrage. Les mêmes vues de prudence avaient fait sévir la police, au commencement de cette année, en brisant, en pulvérisant quantité d’ouvrages de sucrerie et autres matières, où l’artiste industrieux avait cherché à reproduire sous différentes formes les monuments de la ferveur patriotique. Il paraît qu’on permettra désormais de prendre l’essor à l’enthousiasme du citoyen. Le ministre a fait écrire à M. Golardeau, que la cour approuvait son ouvrage, et il est enfin imprimé. Nous y trouvons beaucoup de poésie, de zèle, et peu de pensées.

25. — On parle beaucoup du retour de M. de Voltaire en ce pays-ci : on va jusqu’à dire qu’il aura une pension considérable à la cour. Ges bruits ne sont encore que très-vagues. D’après cette supposition, on a toujours fait à compte l’épigramme suivante :

A'oitaire, en esprit fort, plein d’orgueil et de ruse,

Après avoir choisi le sein des protestants Pour éviter les sacrements,

Aient mourir à Paris, sachant qu’on les refuse.

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