ET DE LA GOHHDNE
Fédération de la garde nationale; son but. — Comité central. — Salle Robert. — Comité d'artillerie des battes Montmartre. — Léon Brin, commandant Poulizac et Fetsh.
C'était le 21 février. Paris venait d'apprendre avec un cri de douleur et d'indignation les conditions de la paix désastreuse que nous avait imposée la dureté de Bismarck.
La garde nationale de Paris, atteinte en plein cœur, se révolte. Un Comité central se forme. On répand dans les faubourgs le bruit que la République est menacée, que les Prussiens vont profiter de leur victoire pour nous imposer un monar-
que de leur choix, peut-être Bonaparte. Les clubs prennent feu. Le gouvernement du 4 septembre est vivement battu en brèche; on n'a pas confiance dans TAssemblée nationale, et on regarde M. Thiers plutôt comme un orléaniste que comme un vrai républicain.
Le Comité central propose aux gardes nationaux de se choisir de nouveaux chefs parmi les hommes du peuple et les républicains éprouvés.
Les bataillons de la banlieue répondent avec empressement à cet appel. On élit des colonels, des commandants, des capitaines et jusqu'à des lieutenants.
En peu de jours la garde nationale est complètement réorganisée et forme une immense fédération comprenant vingt légions, — urie légion par arrondissement.
Dès lors le Comité central devient une véritable force. Deux cent mille hommes lui obéissent. Ses ordres sont ponctuellement suivis, et son pouvoir peut contre-bal ancer celui du gouvernement, qui, d'ailleurs, ne semble guère se préoccuper de ce qui se passe.
Avant l'entrée des Prussiens à Paris, le Comité central, craignant qu'il ne prenne fantaisie aux. sujets du roi Guillaume d'envahir toute la capitale, conseille aux bataillons de la garde nationale placés sous ses ordres de s'emparer des canons qui se trouvaient alors avenue Rapt, au Champ*
de-Mars et dans le quartier des Champs-Elysées, et qui leur appartenaient.
Cet avis est écouté.
Bans une séance publique tenue dans la salle Robert, à Montmartre, on décide que Ton transportera les pièces d'artillerie sur les buttes Montmartre, sur les buttes Chaumont et dans le Parc- Royal.
La salle Robert est une petite salle carrée, décorée avec soin, située dans l'impasse Robert, et où se réunissait autrefois, tous les dimanches, une société assez peu choisie. On y buvait et on y dansait. 11 s'y passait souvent des scènes dont la description n'aurait pas été déplacée dans les chapitres les plus lugubres des Mystères de Paris.
C'est dans cette salle que le Comité central tînt longtemps ses séances. On s'y rendait en foule de tous les points de Paris, et une personne délicate serait certainement tombée asphyxiée après avoir respiré seulement un quart d'heure l'atmosphère étouffante qu'y produisait l'haleine d'un millier d'individus des deux sexes, mêlée à la fumée de cinq ou six cents pipes.
Les orateurs y parlaient avec feu, comme des gens convaincus de la grandeur de leur mission. On s'y disputait souvent, et bien des discussions ont dégénéré' en de véritables querelles. 11 était diflScile d'y être reçu sans porter sur la tête un képi de garde national. Avec les moindres galons
sur le^ bras, ^ on était admis aux places d'hon* neur.
Il ne faudrait pas croire cependant que les femmes étaient exclues de ces réunions. Au contraire, on les recherchait et on les accueillait avec empressement. Elles faisaient un peu plus de tapage que les hommes, elles applaudissaient plus bruyamment; c'est ce que les orateurs demandaient.
Au moment où Tintérieur de Paris était calme et se taisait, le front rouge encore d'humiliation, une sourde colère grondait dans le club. Les hommes qui nous avaient gouvernés depuis le 4 septembre étaient injuriés et foulés aux pieds.
On n'avait pas pour eux assez d'opprobre et de mépris. On tournait en ridicule les généraux qui devaient vaincre ou mourir, et on riait bruyamment au souvenir du planTrochu.
Il y avait là des haines sourdes, de sinistres imprécations. On en voulait à la bourgeoisie, gorgée par l'Empire, et que l'on accusait d'être la cause de tous nos maux. On parlait de vengeance, de socialisme et de communisme. Les orateurs étaient ardents, échevelés; ils avaient la barbe hérissée, et leurs grands gestes et leur voix haute impressionnaient le peuple. On sortait de là vivement ému et certainement plus méchant qu'on n'y était entré.
Quelques jours avant l'envahissement de Paris
par les Prussiens, un orateur propose à la tribune de transporter sur les buttes Montmartre les canons de la garde nationale, afin de les mettre en sûreté.
Toute l'assistance, qui se composait principalement d'habitants du faubourg, applaudit à cette proposition.
On procède immédiatement à la nomination d'une commission chargée de mettre cette hauteur en état de défense.
Les citoyens Léon Brin, ingénieur, Poulizac, commandant, et Fetsh, sont choisis par le peuple.
Ils se rendent auprès des dépositaires des pièces et les somment de faire transporter celles-ci au pied du moulin de la Galette. Là on range les canons en batterie et on installe un comité ou bureau d'artillerie.
Mais les citoyens Poulizac et Léon Brin, malgré le zèle qu'ils déploient, ne sont pas suffisamment secondés par la garde nationale.
En vain ils veulent commencer des tranchées et des travaux de défense de terre, ils rencontrent une opposition systématique chez les principaux chefs. C'est à peine si l'on veut croire même à l'existence d'un Comité central; on a moins de confiance encore dans le Comité d'artillerie des buttes Montmartre.
Les membres de ce comité expliquent chaque
soir, dans les réunions, le motif qui les fait agir* Ils cherchent à faire comprendre à la population qu'ils ne se sont emparés du pouvoir que pour résister à la Prusse, dans le cas où cette nation orgueilleuse, désobéissant au gouvernement, voudrait dépasser, dans Paris, les limites qui lui ont été tracées par les préliminaires du traité de paix. On ne les écoute pas»
Après huit jours d'une lutte acharnée, aprës avoir froissé bien des amours-propres, après avoir essuyé mille contrariétés et fait commencer déjà d'importants travaux, les citoyens Léon Brin et Poulizac se rendent à la salle Robert et donnent leur démission de membres de la commission d'artillerie.
Il y avait foule dans le club, ce soir-là.
Cette nouvelle cause une triste impression. On supplie le commandant et l'ingénieur de rester à leur poste, mais ils s'y refusent énergiquement tous les deux.
Alors, le sergent- major Mayer se lève et accuse, au milieu d'un profond tumulte, les deux démissionnaires de déserter leur poste au mo* ment du danger.
L'assistance se récrie. Brin et Poulizac réfutent l'accusation. Ils disent au public qu'ils n'avaient pas d'autre but, en prenant le commandement qu'on leur avait confié, que de montrer aux Prussiens que Paris était sur la défensive.
Léon Brin, agité, paie, les yeux en feu, crie que la situation qu'on leur fait n'est pas tenable pour des hommes d'honneur. Nul ne veut leur obéir, on les contredit sans cesse. D'ailleurs, leur mandat est rempli, et ils ne peuvent retirer leur démission.
La foule l'accepte non sans murmures.
Léon Brin est un homme d'un trentaine d'années à peu près, de taille moyenne, figure fière et énergique, parole brève, moustache noire, cheveux noirs, yeux petits et visage ovale.
II est intelligent et instruit. 11 parle avec feu et animation, et le public se laisse fatalement subjuguer par ses démonstrations.
Quant au commandant Poulizac, il ressemble quelque peu à un gendarme bon style. Il a une moustache et des cheveux châtain foncé qui grisonnent. C'est un intime ami de Garibaldi, à qui il a rendu de signalés services à la bataille de Mentana. Sa poitrine est ornée de sept ou huit décorations. Il possède en Italie une filature trèsimportante. Étant venu à Paris pour affaires quelque temps avant le siège, il s'y trouva pris, et se mit à la tête d'un bataillon de francs-tireurs qu'il avait formé lui-même. Il est retourné depuis dans la patrie de Garibaldi (1).
(1) Le commandant Poulizac, qui avait pris du service dans l'armée de Versailles, a été tué à Paris, sur la place du nouvel Opéra.
Fetsh était sergent-major de la garde nationale lorsqu'on le nomma membre du Comité d'artillerie. C'est un homme commun, fils d'ouvrier, ouvrier lui-même, capable de suivre avec autant d'ardeur une mauvaise cause qu'une bonne.
Beaucoup de sang, mais peu de jugement; vingtsept ans et une petite moustache châtain clair.
Difficultés qu'éprouvent les citoyens Léon Brin et Poulizac. — Description des buttes Montmartre* des buttes Ghaumont et du Parc-Royal. — Comité du XVI1I« arrondissement : Landowski, Noirot, Josselin, GroUard, Besnard et Schneider.
Avant de donner leur démission de membres du Comité d'artillerie des buttes Montmartre, les citoyens Léon Brin, Poulizac et Festh avaient déjà fait exécuter des travaux considérables.
Les l^r, 2 et 3 mars, de nombreux ouvriers piochent sans relâche sur les hauteurs.
Des commandants de la garde nationale, jaloux du pouvoir qui avait été confié à Brin et à Poulizac, cherchent à nuire à ces derniers.
Ils les accusent hautement d'être payés par Vinoy pour centraliser les pièces et les livrer ensuite au moment opportun.
On refuse de leur confier les canons; quand ils se présentent au nom du peuple pour en obtenir
la livraison, on leur répond quils appartiennent à la garde nationale, que celle-ci en a pris possession et que chaque arrondissement doit en avoir un nombre déterminé.
Le temps se passe en pourparlers et en démarches ; ce n'est qu'au bout de trois jours que Ton parvient à installer les premières pièces.
Les buttes Montmartre forment au-dessus de la place Saint-Pierre une proéminence oblongue, de soixante mètres de haut à peu près. Elles présentent sur le flanc un premier plateau naturel de cent à cent cinquante mètres de long sur sept de large, merveilleusement disposé pour recevoir une première batterie, que l'on s'empresse d'y établir.
La plate-forme de la montagne offre l'aspect d'un second plateau rectangulaire.
A droite de la tour Solferino, sur le derrière de la colline, se trouve une autre plate-forme sur laquelle on avait installé, pendant le siège, les canons qui devaient répondre au feu des batteries du Bourget, d'Orgemont et de Saint- Denis.
Sur la gauche, du côté de la rue Lepic, et sur le versant du moulin dit de la Galette, on remarque une autre surface plane aménagée pour douze pièces au moins. Là furent creusées tout de suite trois poudrières et chambres à projectiles blindées, en face de la rue Lepic.
— il ^
Da côté de la tour Solferino, les marins avaient également construit des casemates, une poudrière et une chambre à projectiles.
Tous ces travaux étaient faits en terre, blindés et à Tabri d'un coup de main.
Comme on le voit, la position présentait aux citoyens Léon Brin et Poulizac des ressources de défense précieuses qui ne leur échappèrent point.
Ils se mettent immédiatement à Tœuvre, et en peu de jours les buttes deviennent une forteresse formidable qui devait en imposer aux Prussiens et à Paris tout entier.
Sur le premier plateau faisant face à la place Saint-Pierre, ils font établir seize pièces, moitié sept, moitié douze.
Sur le même versant, on nivelle, d'après leurs ordres, une plate-forme destinée à recevoir des mitrailleuses qui doivent balayer toutes les rues qui aboutissent à la place Saint-Pierre.
Sur le plateau rectangulaire, qui aboutit d'un côté à la rue des Rosiers et qui domine de l'autre la place Saint-Pierre, on construit de nombreux travaux, plutôt pour cacher la quantité de pièces que Ton possède que pour se défendre. C'est là que furent remisés de soixante à soixante-dix canons et vingt-sept mitrailleuses. Il y avait des gargousses, des étoupilles et des projectiles de
toutes sortes en quantités considérables. Les poudrières regorgeaient de poudre.
Dans la rue des Rosiers, au n<» 6, sont établis un bureau et des magasins de munitions, cartouches, chassepots, tabatières, étoupilles, etc.
Sur le plateau du moulin de la Galette, répondant au fort du Mont-Valérien, MM. Poulizac et Léon Brin firent mettre de dix-sept à dix-huit pièces' en batterie, en se servant des travaux déjà faits par les marins pendant le siège. Des projectiles de toute nature ainsi que de la poudre et des cartouches de tous calibres, étaient emmagasinés dans une écurie appartenant à une demoiselle Beslay.
Il y avait en tout sur les buttes de cent quinze à cent vingt canons, de la poudre et des munitions en grandes quantités.
Nous nous rappelons encore la stupeur, l'étonnement, l'effroi de Paris, lorsqu'on vit reluire au sommet des buttes, au pied du moulin de la Galette, les premiers canons braqués sur la capitale.
On se rendit bientôt en pèlerinage à la place Saint-Pierre pour voir les canons, car à Paris il faut toujours voir. C'est la première précaution que Ton prend quand on est menacé de quelque danger. Il semble que lorsqu'on a vu on n'ait plus rien à redouter.
Ils sont là, au pied des buttes, de trois à qua-
tre cents gardes nationaux, peut-être plus, appartenant aux 61^ et 168« bataillons.
On veille jour et nuit, et on se relève régulièrement d'heure en heure, comme en pleine campagne.
De temps en temps on bat le rappel et on sonne la charge sans trop savoir pourquoi.
Les officiers, le ventre orné de larges ceintures rouges, chaussés de grandes bottes, paradent sur la place, traînant de longs sabres, le cigare ou la pipe aux dents.
Ils regardent les passants d'un air dédaigneux et semblent avoir une haute idée de la mission qu'ils sont appelés à remplir.
Il y a quatre postes principaux : deux sur le flanc de la colline, un troisième sur le plateau et le quatrième au pied, sur la place Saint- Pierre. C'est le plus important.
On bivouaque en plein air auprès des fusils rangés en faisceaux.
Il y a des sentinelles au coin de chaque rue. Une chose à noter, c'est qu'on ne voit souvent comme sentinelles que des gamins de seize ou dixsept ans, qui prennent leur rôle au sérieux, et qui rudoient terriblement les passants.
Toutes les rues qui débouchent sur la place Saint-Pierre sont à demi-fermées par des barricades composées de gros pavés.
Il règne autour des buttes Montmartre un si-
lence de mort. Il y a peu de passants. On ne voit absolument que des gardes nationaux qui vont et viennent, le fusil au bras.
Pendant qu'on fortifie ainsi les buttes Montmartre, des orateurs proposent, au club de la salle Pérot, rue de La Chapelle, puis à la salle de la Marseillaise, rue de Flandres, de transformer les buttes Chaumont en place forte pour pouvoir donner la main, en cas de besoin, à Montmartre.
Ce projet est adopté d'emblée.
On demande au citoyen Léon Brin de prendre la direction des travaux. Il s'y refuse. Toutefois, il donne aux ouvriers quelques premières indications orales qui sont ponctuellement suivies, et la besogne commence sous les ordres d'un sousofficiér d'artillerie.
On employa à peu près le même système de défense qu'aux buttes Montmartre. La position était presque aussi formidable.
Le Parc-Royal ne présentait pas les mêmes avantages. On se contenta d'y emmagasiner des pièces d'artillerie et des munitions.
C'est là que furent faites les premières sommations.
Le 14 mars, une brigade de gendarmerie se présente et demande, au nom du général commandant la place, la livraison d s canons détenus au Parc-Royal.
La garde nationale répond que ces canons lui appartiennent et qu'elle ne les laissera enlever sous aucun prétexte.
Les gendarmes^ qui n'avaient sans doute pas d'ordre pour s'en emparer de vive force, se retirent.
A partir de ce nàoment, les grilles du parc ont été soigneusement fermées, et les pièces qu'il contenait vont prendre, une à une, position sur les buttes Chaumont.
• Sur ces entrefaites, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, les citoyens Léon Brin et Poulizac, qui avaient à peu près achevé l'armement des buttes Montmartre, donnent leur démission.
Un sous-comité, sous le nom de comité du XVIII® arrondissement, prend le commandement général de Montmartre. Ce comité se composait des citoyens Landowski, président ; Noirot, viceprésident; Josselin, qui devint plus tard général des Buttes; Grollard, Besnardet Schneider.
Landowski était un artiste; il en avait la figure: traits fins et délicats, nez aquilin, toute sa barbe, une belle barbe fine et bien soignée. Il était toujours mis avec soin et semblait plus se préoccuper de plaire que de devenir un grand politique. Il était craintif et timide, ce qui ne l'empêchait pas de parler beaucoup, et de menacer de loin de sa colère et le gouvernement et les gens qui le soutenaient, (l avait vingt-huit clns;
Noirot est un tailleur de la rue de Provence, brun, petit et jaloux; trente-quatre ans.
On s'est demandé longtemps dans le Comité si le citoyen Grollard savait écrire, et on n'a jamais pu s'en rendre compte au juste. Il déplorait tout haut lui-même son manque d'éducation, et trouvait que l'instruction de ses collègues était de la suffisance. Il les traitait d'insurgés, et se croyait le seul vrai républicain et le seul vrai socialiste. Au fond il était peut-être le plus honnête de tous. Grollard a quarante-cinq ans.
Josselin ressemble quelque peu à Rabelais. Il est court et ventru; il est jovial, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un amour effréné pour le galon et de se montrer jaloux de ceux qui en portent plus que lui. Il n'a pas d'instruction, et il espérait devenir sous-lieutenant; on le fit général, parce qu'il faisait partie du premier Comité central installé rue de la Corderie, 6. Josselin a quarante-deux ans.
Besnard est un homme insignifiant qui s'est laissé entraîner.
Schneider a trente ans. Il porte la moustache et il a le dos rond. Une de ses manies est de vouloir être gouverné uniquement par des gens qui ont été condamnés pour insultes faites au gouvernement. Il prétend que ces hommes, qui ont souffert, sont plus capables que d'autres de conduire la République.
Nous avons enlenda souvent le citoyen Schneider débiter sur ce sujet les utopies les plus insensées et les plus saugrenues. Au fond, grossier et ignorant.
ni
Le n» 6 de la rue de la Corderie. — Le Comité central, membres qui le composaient. — Persécutions. — Portraits de Courty, Pindy, Viard, Variin, Jourde, Maijoumal, Castioni, Prudhomme, D' Decamp, général Du Bisson, Faltot, Eudes, B^rgeret, CIoyIs Dupont, Duval, Gandhier, Moreau, Layalette, Âudoinot, Lacord^ Gouhier, Tony- Moiiin, Arnold, Arnault, Piazza, Parisel, Babick, Henri
' Fortuné, Chouteau, Fabre, Ferrât, Rousseau, Assi, Boult, Barroult, Lullier, Lisbonne, Mortier, Billioray.
Le sous-comité de Montmartre obéissait naturellement au Comité central, dont le siège était situé au n9 6 de la rue de la Corderie. Nous donnons plus loin le nom et la physionomie des membres qui le composaient à cette époque.
Le Comité subit une première transformation après les événements du 18 mars; des noms y furent ajoutés, d'autres en furent retranchés. Il y eut encore quelques changements vers la fin du règne de la Commune. Nous parlerons de ces mutations en temps et lieu.
Une chose à noter tout d'abord, c'est que les
individus les plus insignifiants qui composaient le Comité arrivèrent aux plus grands honneurs, tandis que les hommes de talent et de valeur que Ton y rencontrait restèrent modestement dans Tombre. Ils agissaient et se montraient peu, tandis que les autres, dévorés d'un sot orgueil, passaient leur temps à ourdir des intrigues et à solliciter des emplois et des galons. Ainsi, les citoyens Eudes, Bergeret, Duval et Fortuné, qui obtinrent tous, dès le commencement, le grade de général, étaient considérés, non sans raison, comme les plus incapables et les plus nuls.
Au no 6 de la rue de la Corderie, on remarque une vieille maison dont les murs crevassés et jaunes semblent prêts à crouler au premier choc» Elle fait face à la rue qui aboutit au marché du Temple.
Au rez-de-chaussée, à l'entrée, une loge poudreuse de laquelle s'échappe une odeur acre et fétide. Les cloisons sont sales ; la poussière rend presque opaques les vitres des portes.
Quand on a dépassé la loge, on enfile un petit escalier étroit et obscur. On monte jusqu'au troisième. On traverse un couloir plus étroit et plus sombre encore que l'escalier, et la seconde porte h droite vous donne accès dans une salle basse oii se sont tenues longtemps les séances de Tlnternationale.
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Dans le fond de cette salle on aperçoit une grande table construite de la façon la plus simple et la plus primitive; quelques planches en sapin presque brut, posées sur deux tréteaux, hissés sur une estrade que Ton ne prenait pas la peine de balayer une fois tous les six mois. Pour sièges, des bancs et quelques restes de chaises. En un mot, c'était l'ostentation de Taustérité. On semblait se plaire dans la saleté et la poussière. La plupart des séances se tenaient au milieu d'un tumulte et d'un brouhaha indescriptibles. On allait et on venait, en causant et en fumant, avec moins de sans-géne peut-être que sur les boulevards.
Sur la gauche, au fond du même couloir, on aperçoit, sur une affiche en papier, collée derrière la vitre de la porte, ces mots : « Comité central. — Entrée. »
La première pièce est un petit cabinet entouré de bancs étroits et grossiers, des plus incommodes. Là, le secrétaire du Comité, installé devant une table en sapin, moins que luxueuse, reçoit les nombreux solliciteurs qui se présentent. C'est là aussi qu'attendent leur nomination ceux qui ont demandé à être reçus membres des sous-comités d'arrondissement. S'ils sont admis, on leur délivre une carte rose qui coûte cinq francs, prix de la cote que doit payer chaque mois tout membre du Comité central. Ainsi, à cette époque, loin de dépouiller les bataillons de la garde nationale^
comme on les en accusait, les chefs fédérés subvenaient encore à leurs besoins. Malheureusement, il n'en fut pas toujours ainsi.
Derrière le petit cabinet que nous venons de décrire, se trouve la grande salle du Comité. Au milieu de cette salle, dont le plafond est très-peu élevé, est une grande salle ovale, entourée de bancs.
C'est là que venaient siéger les citoyens dont il sera question tout-à-Theure. On s'occupait principalement de la réorganisation de la garde nationale, mais on se promettait bien, une fois ce rêve réalisé, de faire au gouvernement une opposition sérieuse, si la République se trouvait menacée le moins du monde.
Bans le cas probable où viendrait à éclater une explosion révolutionnaire, on procéda à la nomination d'une commission militaire chargée de prendre toutes les mesures nécessaires.
Les généraux Du Bisson, Eudes, Bergeret, et les citoyens Piazza, Faltot, Boursier et Pindy furent invités à faire partie de cette commission, ce qu'ils acceptèrent.
La première décision de cette commission fut celle-ci : s'emparer immédiatement, par un coup de main hardi, de tous les généraux, ministres, financiers et banquiers qui compromettaient la République, les emprisonner et ne les relâcher qu'après avoir obtenu d'eux des garanties solides.
Le 18 mars fit avorter ce plan; on n'eut pas le temps de le mettre à exécution.
Le gouvernement, quoique aveugle, commençait à avoir quelque vent de ce qui se passait.
Le soir du 12 mars, à la suite d'une délibération de la commission de la guerre, deux ou trois in* dividus entrent tout effarés dans la salle des séances. Ils disent qu'ils ont des renseignements exacts de la Préfecture de police, et ils annoncent qu'un peloton de gendarmes est àieur poursuite.
Cette nouvelle cause un grand émoi ; on souffle les lumières et on sort silencieusement de la Aiaison de la rue de la Corderie.
Dans la même nuit, le Comité central transporta son siège aux buttes Montmartre. Il émigra le lendemain rue Basfroî, où il resta quelques jours, et il revint ensuite rue de la Corderie, où il continua à se réunir jusqu'à ce qu'il lui fut donné, honneur suprême I de tenir ses séances dans l'Hôtel-de- Ville.
Avant de raconter la part qu'a prise le Comité aux événements du 18 mars, nous allons passer succinctement et impartialement en revue chacun des membres qui le composaient*
La plupart d'entre eux étaient d'odieux gredins, ignorants, ambitieux, orgueilleux, capables de tout lorsqu'il s'agissait de satisfaire leur sotte vanité; néanmoins il se trouvait dans le nombre
quelques républicains honnêtes et convaincus qui s'étaient laissé entraîner et qui croyaient travailler pour la République. D'ailleurs, il y a une grande distinction à faire entre les gens du Comité et ceux de la Commune, avec lesquels les premiers ont toujours été en discussion. Les membres du Comité ont commis une grande faute, c'est de se présenter pour être élus à la Commune.
Les deux pouvoirs, se trouvant méfés et confondus, le Comité perdit son influence, et, au lieu de tenir la tête de la Révolutio'n, il fut obligé de suivre la Commune à la remorque.
SI! avait pu imposer sa volonté, il est probable que nous n'aurions pas eu à déplorer tous les désastres qui nous affligent.
Un des premiers membres du Comité central fut le nommé Courtt, marchand de couleurs, demeurant rue du Temple, âgé d»*. trente-huit ans. La principale spécialité de cet homme était une haine inexprimable pour M. Ernest Picard. Il en parlait à toute occasion, au grand ennui de ses collègues. 11 est vrai qu'il lui était difficile de parler d'autre chose. Il ignorait même ce que signifiait le mot : républicain. Il était du Comité central, il était socialiste, pour n'être pas absolument marchand de couleurs* L'ineptie personnifiée.
Le menuisier Pinot, demeurant également
^ 24 — rue du Temple, pouvait donner la main à son collègue. Pour le bonheur de la République, il n'aurait jamais dû sortir de ses copeaux. Trentesix ans, petite moustache blonde, relevée, Tœil vif. Sans courage, n'entendant rien à la politique, mais aimant le galon par dessus toutes choses. Après le 18 mars, nommé colonel, élu gouverneur de THÔtel-de-VîUe, le citoyen Pindy passa son temps à faire arrêter à tort et à travers les gens qui lui déplaisaient, sans raison et sans cause. Ce faisant, il croyait remplir surabondamment son devoir de bon républicain.
Pindy avait encore un autre travers. Il détestait les galons et les aiguillettes sur Tépaule
des autres et demandait à toute occasion qu'on les supprimât. Quant à lui, il s'en chargeait littémlement et ne quittait jamais, même au lit. Técbarpe rouge de la Commune, qu'il portait de l'épaule à la hanche. Une fois sur les fauteuils de THÔtel-de- Ville, il devint inabordable, même pour ses collègues. 11 portait constamment son képi sur l'oreille, ancienne habitude qu'il avait contractée sans doute avec la casquette crasseuse du pot à colle.
Représentez-vous un grand voyou de quarante ans, débraillé, décolleté, déhanché, qui gesticule et qui gueule sans cesse, à la tête frisée, au cou allongé, aux yeux clairs, presque vitreux, barbe inculte : c'est le citoyen Yiàri)^ qui fut délégué
plus tard à l'agriculture. Pour lui, la République c'était la Commune, — parce que la Commune siégeait à Paris; tout ce qui était hors de Paris était ennemi de la République. En parlant des Versaillais, il disait souvent, avec le sans-géne qui le caractérisait : t Jamais ces ânes- là n'oseront venir à THÔtel-de-Ville nous embêter. »
Pauvre Viard I il ne prévoyait guère l'avenir.
Vabun. — Avant d'être délégué aux finances, Varlin avait été relieur. C'était un républicain socialiste enragé, ayant horreur du pati'on jusqu'au moment oii il le serait lui-même. Néan- . moins, l'ex-relîeur était instruit, réfléchi, calme et froid. C'était le plus digne du Comité central de s'asseoir sur les fauteuils du ministère des finances. Varlin a trouvé la mort sur une barri* cade ; bouquiniste par excellence, il passait tout son temps, même pendant sa délégation, à lire et à s'instruire.
11 avait trente-quatre ans, une longue barbe noire et des yeux noirs. Chose singulière ! le travail avait rendu ses cheveux blancs. Physionomie intelligente.
JouRDE, — Un Auvergnat, coiffé d'un chapeau d'Auvergnat, avec des cheveux longs mal peignés, des habits plus que négligés; sans soin, sans intelligence et entêté comme un mulet.
Maljourkal. — Celui*là était un homme de cœur, un républicain honnête et convaincu,
droit et loyal; la figure franche et agréable, Toeil plein de feu. C'était le secrétaire du Comité central, rue de la Corderie. Vingt-huit ans au plus.
Avec quelle ardeur et quelle énergie cet homme combattait pour les principes républicains I Quel bon sens I quelle vérité dans tous ses discours ! Aussi ce fut lui qui paya le premier la dette. A la première affaire contre les Versailllais, il reçut une blessure grave dans le bas de la jambe droite.
11 fut soigné à Tambulance de la Société internationale, aux Champs-Elysées, par le docteur Chenu et les grandes dames qui s'y trouvaient chargées du* soin des blessés. Il était l'objet d'attentions spéciales de leur part. Plus tard il prit avec énergie leur défense, lors de la publication de cette circulaire infâme et abjecte, signée docteur Roussel, pleine d'odieuses calomnies contre ces infirmières distinguées. C'est aux Champs-Elysées que Maljournal fut fait pri- . sonnier, avec le général Okolowisch, blessé éga* lement.
Castioni* — Du salpêtre, et rien de plus ; prenant feu à toute occasion, éclatant à droite et à gauche ; capable de détruire un palais comme une mansarde, de faire le bien comme le mal avec la même impétuosité; aimant plutôt le commandement et le combat que la République; néanmoins rouge exalté et Piémontais. Mal mis
d'ordinaire 9 comme un Piémontais» avec un large chapeau de feutre tyrolien, presque cras* seux; trente-huit ans, brun, les yeux ardents.
Prud'homme. — Ouvrier de cinquante ans, ignorant, mais calme, résigné, plein de boû sens. L'enclume sur laquelle frappèrent plus tard les marteaux de la Commune.
J>^ Degàmp. — Une belle tête de docteur; figure très-agréable, physionomie ouverte; des yeux bleus très-fins; une solide instruction.
Le docteur Decamp passait son temps à déplorer le manque de connaissances et de jugement de la plupart de ses collègues; aussi avait-il beaucoup d'ennemis qui ne lui pardonnaient passa supériorité.
Général Du Bisson. — C'était un homme de cinquante-huit ans, courageux, plein de résolution et de sang-froid, ne sourcillant pas dans les circonstances les plus critiques. Supérieur, dans sa tenue, ses manières, ses sentiments à tous ses collègues, il fut l'objet d'une suspicion continuelle pendant le temps de sa présence au Comité central. Â tort ou à raison, il avait la réputation d'être légitimiste. Figure osseuse, très-màle, très-expressive, teint basané. Il portait la moustache et la mouche, et avait des cheveux blancs. Faltot. — Un vrai soldat républicain, plein de vivacité et de courage, œil vif et parole brève, ne s'occupant que de combattre et combattant pour
-sala République, avec une abnégation telle qu'il se faisait toujours accompagner de ses deux fils, jeunes gens courageux et bien élevés. Ces trois soldats vivaient ensemble, isolés des autres, car ils n'avaient point d'amis, ne partageant pas les idées absurdes de la plupart de leurs camarades. Faltot a quarante-cinq ans, mais il commence à grisonner.
Eudes. — Ex-employé de commerce, trente ans^ Texpérience d'un calicot qui n'a jamais quitté son comptoir, mais bien mis et presque él^nt ; imprudent et bravache. Assez joli garçon, menton anguleux, yeux ronds et vifs, front ouvert et dégagé, parole saccadée, serrant la mâchoire en parlant.
Nommé général après le 18 mars, Eudes a conduit, en compagnie de Bergeret et de Flourens, la fameuse expédition qui avait pour but de ^'emparer à la baïonnette du Mont-Vàlérien.
Bergeret. — Ce général de la Commune, ignorant et sot, était, comme son collègue Eudes, un employé de commerce, mais il avait été sergent-major et avait fait trois ans d'Afï'ique.
Ne sachant pas monter à cheval, il allait d'ordinaire au combat en voiture. A l'affaire du Monl-Valérién , les deux chevaux de sa berline furent tués par les boulets.
Bergeret avait trente-huit ans, une barbichel clair-semée, le nez pointu, le teint basané, l'œi
froid et plat» la tète chauve. Il était toujours richement vêtu, mais la toilette lui allait mal.
Il avait un goût prononcé pour les arrestations; aussi en a-t-il goûté lui-même.
Quelques heures à peine après sa sortie de prison, on lui parlait de quelqu'un dont on avait eu à se plaindre. Il répondit aussitôt :
<r Ohl je saisi je sais! j'ai donné l'ordre de l'arrêter I »
Il était de ceux qui auraient été enchantés de l'arrestation en masse de toute la Commune.
Boursier. — Encore un honnête homme fourvoyé; trente-six ans, physionomie agréable, t^int un peu basané, beaux yeux, cheveux et barbe noirs» parole douce. Doué d'une énergie qui ne reculait devant rien. Boursier combattait énergiquement l'ignorance déplorable de son entourage, mais la plupart du temps sans résultat. Il prit plus tard le commandement d'une légion, Dn véritable talent d'organisateur.
Clovis Dupont. — On l'avait surnommé l'Homme aux longs cheveux. Figure anguleuse, mais douce, type ingrat et cœur excellent. Dupont fit des efforts incroyables pour s'opposer aux exactions et aux extravagances de la Commune. Il avait quarante-deux ans, et ne demandait qu'à sacrifier sa vie pour la République. Il aurait pu mieux mourir que dans les rangs de la Commune.
DuvAL. — On a eu le temps* à peine de le connaître. Fait prisonnier dans la première expédition contre les troupes de Versailles, il fut fusillé et mourut en même temps que Flourens. Il avait trente ans, était toujours élégamment mis et aimait beaucoup les superfluités. Il s'était fait nommer général pour en porter le costume.
Sous -chef de claque au théâtre Beaumarchais,
Gavdier. — C'était un discoureur, mais un discoureur d'une espèce singulière. Il ne parvenait jamais à convaincre personne et se rendait toujours aux raisons des autres. Il avait une confiance absolue dans le savoir qu'étalaient complaisamment quelques-uns des membres de la Commune. Au fond, il était honnête, mais faible et mou. Trente-sept ans, figure grêlée, moustache et cheveux blonds grisonnants.
MoREAV. — Ses collègues l'appelaient TAristacrate. Il méritait ce surnom. Moreau avait beaucoup de distinction, comparé à ses camarades. Une tête intelligente, de petites mains, des cheveux longs, toute sa barbe, teint un peu basané^ quoique presque blond, à peine vingt-sept ans. C'est à lui que fut confiée pendant longtemps la rédaction du Comité central. Il proposa à plusieurs reprises l'arrestation en masse de la Commune; il se donna beaucoup de mal, beaucoup de peine pour arriver à yn |)on résultat, fnais jl
eut la douleur de voir ses efforts demeurer inutiles. Moreau était homme de lettres.
Latâlette. — Une brute. Toujours déhanché, d'une taille gigantesque, disant lui-même bien haut qu'il n'entendait rien à la République et demeurant bouche béante devant toutes les explications qu'on pouvait lui donner. Il interrompait les séances pour les motifs les plus futiles* Il avait une voix de rogomme qui remplissait la salle. Pas plus de réflexion qu'un enfant, capable de toutes les extravagances et de toutes les folies.
AvDoimsAu. — Comme Lavalette, Audoineau était ouvrier; il exerçait, avant d'être membre du Comité, le métier de tourneur en bois. La barbe rousse, les cheveux roux, laid et ignorant, mal vêtu, mal peigné, sans Jugement, ne voulant s'occuper que d'une question : la fédération de la garde nationale. €'est de cette fédération que dépendait, selon lui, l'avenir du pays. Santé délébile, empestant ses collègues avec une odeur de camphre qui ne le quittait jamais.
Làgord. — C'était un des types les plus curieux du Comité central. Ancien cuisinier, il po$ait pour l'homme de lettres^ Il était doué, d'ailleurs, d'une facilité d'improvisation extraordinaire. C'est à sa plume qu'on doit en grande partie les affiches dont le pouvoir issu de la rue de la Corderiea si prodigalement tapissé nos murailles. Il se disait républicain radical révolution-
naire. Il haïssait mortellement les membres de la Commune, qu'il traitait volontiers de a cochons » et de «misérables». 11 voulait tous les « paumer». Ce sont ses expressions. 11 a demandé à plusieurs reprises leur arrestation. Lacord ne manquait point d'esprit et déridait souvent les membres du Comité par ses saillies. Tête assez intelligente, menton avancé, brun, toule sa barbe, petit et un peu voûté.
GouHiER. — Si Lacord posait pour Thomme de lettres, Gouhier, lui, posait pour le tyran et le despote. Il mettait tout le monde en suspicion et se drapait dans son importance. Ignorant, il était surtout impitoyable pour les gens plus instruits que lui. Il portait toute sa barbe, une barbe d'une couleur roux foncî, et avait à l'œil droit une tache de vin qui descendait jusqu'au nez. Il passait ses journées à culotter des pipes. L'air d'un cocher, et d'un cocher de mauvaise maison.
ToNï-MoiLiN. — Le maire du VI« arrondissement avait trente-sept ans à peu près, des cheveux châtain clair, une figure maigre ornée d'une moustache, une voix douée, un temt jaunâtre, en somme, une physionomie distinguée. Il ne manquait pas d'instruction et avait la parole facile. Ses idées républicaines n'étaient pas exagérées comme celles de ses collègues. II disait souvent, en parlant de la Commune : « C'est une pétaudière infecte », et regrettait beaucoup d'avoir été
- à3 appelé à en faire partie; aussi y avait- il peu d*ainis. En revanche, le Comité central restimait beaucoup.
Arnold. — Arnold avait trente ans, une figure distinguée et une ambition démesurée. Il portait la moustache, et, dans sa chevelure presque noire, on apercevait quelques fils blancs. Il avait constamment un binocle. C'était, dans le commerce ordinaire de la vie, un esprit mesquin et étroit.
Voici une anecdote qui peint l'homme :
La moitié de Paris était prise; on allait commencer à attaquer rHôtel-de-Ville. Un fournisseur entre dans l'Hôtel, accompagnant une voiture à bras chargée de revolvers pour les gardes de la Commune.
Arnold demande combien on veut vendre ces armes.
— 90 francs, répond le fournisseur.
— C'est de 10 francs trop cher, dit Arnold; et il fait remporter les revolvers.
On commençait déjà à entendre le canon qui grondait autour de la place.
Arnault. — Quarante-deux à quarante-cinq ans, toute sa barbe, moitié noire, moitié blanche ; peu instruit, mais calme, réfléchi et ne manquant pas de bon sens. H obéissait assez volontiers aux hommes qu'il croyait supérieurs à lui.
PiAzzÀ. — C'était peut-être l'homme le plus capable de commander les armées de la Com-
mune. Tacticien habile, il connaissait à fond rartillerie, mais comme il avait la modestie de se tenir à Técart, on a commis la sottise de Toublier» D'ailleurs, il était peu favorable à la Commune, composée, disait-il, d'éléments déplorables. Figure très*énergique, moustache grise relevée à la fa* çon de Canrobert.
Pàeisbl. — Le docteur Parisel avait su se faire une réputation d'homme de science. Il ne passait pas de jour sans faire à l'Hôtel-de-Ville quelques cours scientifiques. Il choisissait d'ordinaire pour auditoire les gens les plus ignorants et les plus sots, qu'il éblouissait par sa nomenclature de termes techniques et ses phrases prétentieuses.
Il prétendait travailler beaucoup. Il s'occupait des expériences chimiques qui devaient amener plus tard un si beau résultat. Toujours en voiture, il parcourait chaque jour tous les quartiers de Paris. Cheveux blonds, barbe blonde, figure assez agréable.
Bàbick. — Avant d'être membre du Comité central, fiabick avait été emballeur dans la mai* son Baspail, rue du Temple. C'est le contact des fioles de son patron qui lui avait donné sans doute une si forte couche de républicanisme.
Babick était jaloux de son patron, de tous les patrons d'ailleurs; il prétendait qu'un patron ne pouvait pas représenter la France, parce que les ouvriers étant les plus nombreux, devaient né-
oessairement avoir la priorité. Les corporations les plus étendues, celles des maçons et des embal leurs, par exemple, avaient droit à tous les privilèges. Pendant les séances, Babick se livrait avec ses voisins à des plaisanteries grossières qui lui faisaient souvent imposer silence. 11 n'a jamais servi d'autre façon la cause de la République et de la Commune. Il avait quarante-cinq ans et portait une longue barbe grise mal plantée.
Figure ignoble. Fut délégué à la justice avec Protot.
Henri Fortuné. — Henri Fortuné, ou Fortuné Henri, à volonté, était très-populaire parmi sa bande ; il résumait en lui les vices de tous les autres. Gourmand, voleur, cupide, cruel, injuste, il se laissait aller à tous les désordres et il aurait commis tous les crimes^
Il avait fait son apprentissage dans une maison de tolérance de la banlieue. Malgré cela il jouait les pères nobles. Il était prétentieux et vantard.
Dès les premiers jours de Finstallation du Comité central à l'Hôtel-de -Ville, Henri Fortuné parvint par ses intrigues à faire nommer premier intendant un jeune homme de ses amis qui dis* parut huit jours après en emportant la caisse.
On demande un honnête homme pour le rem-* placer. Personne ne se présente*
Sur ces entrefaites, on envoie vers le Comité central un jeune homme de bonne famille, intel*
ligent et honnête, nommé Ferdinand Cabio. Le Comité le fit intendant de THôtel-de-Ville. Tout était dans un désordre inexprimable. Il fallut huit jours d'un labeur ardu pour débrouiller un peu les affaires de l'intendance.
Cabin y était à peine parvenu, que Fortuné Henri, dont il gênait les vols et les gaspillages, le fait arrêter et se fait nommer intendant à sa place. 11 s'empare de toutes les fournitures et spécule d'une façon indigne sur les abattoirs, les grains et le vin. Pendant sa gérance. Fortuné Henri a dû faire des détournements considérables. Il avait quarante-six ans et portait toute sa barbe, qui était blanche déjà. Il avait été fait général avant le 18 mars et on lui avait donné le commandement général des buttes Montmartre. On s'est toujours demandé ce qui avait fait sa popularité. De méchantes langues disaient que c'était sou passé.
Chouteàu. — N'avait qu'une ambition : être nommé capitaine et monter à cheval. Il fut promptement satisfait et ne s'occupa plus qu'à détester cordialement la Commune, qu'il ne pouvait pas sentir. C'était mi bon enfant, mais parfaitement nul et inutile. Il avait de trente-sept à trente-huit ans, de beaux cheveux blancs et noirs, toute sa barbe et la physionomie presque distinguée.
Fabre. — Fabre fut délégué, dès son entrée à l'Hutel-de-Ville, à l'armement ei à l'équipenaent
militaires. Il ressemblait à un ancien chasseur d'Afrique, moins le teint bronzé. Ancien employé de commerce de second ordre, il était jaloux et soupçonneux et détestait les gens qui lui étaient supérieurs. Il avait la manie de se chamarrer de galons et de ceintures de toutes couleurs et avait toujours l'air plutôt d'un homme déguisé que d'un militaire. Il avait trente-cinq ans et était uii peu voûté.
Ferrât. — Un ivrogne de quarante ans, débraillé et méchant. Ferrât coulait son existence dans les réfectoires de l'Hôtel-de-Ville au milieu des garçons de salle, qu'il insultait et avec lesquels il se disputait souvent, lorsqu'il était ivre. Tenue et mœurs ignobles. C'était un joli représentant de la municipalité parisienne!
Rousseau. — Espèce de géant de cinquante ans, à longs cheveux, cendrés par derrière, au sommet du crâne dénudé, à figure grêlée. Un des ennemis acharnés de la Commune, mais manquant de l'énergie nécessaire pour mettre ses menaces à exécution.
Assi. — C'était, sans contredit, le plus épouvantable des monstres que la Commune ait portés dans son flanc. Assi était féroce *, il aimait le sang et le meurtre, M avait toujours un poignard ouvert à côté de lui. Il n'aurait reculé devant aucun crime. II se tenait d'habitude sur les fauteuils de l'Hôtel-de-Ville comme un ouvrier
froidement ivre, abruti par l'habitude de l'absinthe. Nous raconterons longuement plus tard ses hauts faits. Figure anguleuse, yeux ternes, peti* tes lèvres plissées, constamment sales, chevQux blonds et rares sur le sommet du crâne, mousta« cbe et barbiche en fer à cheval, portant très^mal Tuniforme; une trentaine d^années.
CASiBnR BofJiT. -^ Ex-rédacteur de la Patrie in danger y de Blanqui. Intelligent et ennemi juré de la Commune, quHl traitait de fille affolée. Trentehuit ans; cheveux et barbe presque rouges, de grands yeux, taille moyenne, une santé déli* cate.
BARtotLT. ~ Barroult était un ouvrier plein de bon sens, mais sans instruction et sans ambition. Il avait une figure osseuse, une longue barbe noire, semée de quelques poils blancs.
L'ensemble de sa physionomie était assez agréa* ble.
LiTLLiBR. — Le Comité central nomma Lullier général dès les premiers jours de son installation à THôtel-de- Ville. Considérant, sans doute, qu*il était de son devoir de fêter cette nomination, Lullier s'enivra chaque jour et n'eut pas un moment de bon sens tant qu'il fut en fonction. Dès le quatrième jour de son généralat, il osa menacer d'arrestation et de mort les membres du Co^ mité qui le firent lui-même emprisonner et lui enlevèrent ses galons. Il se plaignit hautement^
dans le Mot d*ordre^ de cette façon de procéder, et déclara que les troupes de terre et de Seine de la Commune étaient si mal commandées qu'elles ne pouvaient manquer d'être vaincues. Relâché au bout d'une quinzaine de jours, il passa son temps à errer de café en café, briguant de nou« Viaux honneurs qu'il feignait de dédaigner. Lulli«r a trent6«cinq ans h peu près, une assez jolie figure^ une petite moustache blonde, des cheveux châtain foncé. Il est d'un naturel emporté, bilieux Qt méchant. Dès qu'on lui dit un mot qui lui déplatt, il dresse la tète et vous fixe comme an serpent sur la queue duquel on aurait marché.
Lisbonne. — Ce-fonctionnaire de la Commune, qui était petit, sans barbe, qui portait des cheveux coupés ras, qui était doué d'une forte carrure, qui aimait les poses et les gestes dramatiques, qui et iait sans cesse, aussi débraillé dans les mœurs que dans la tenue, avait assez l'air d'un acteur des Balignolles ou des Nouveautés.
C'était le confident et le premier aide de camp du général Cluseret.
On les voyait souvent passer dans les rues l'un suivant l'autre, Cluseret en bourgeois mal vêtu et mal peigné, Lisbonne en garde national, sa capote grise constamment ouverte, laissant voir un tricot en laine, couleur chocolat, qui le faisait prendre pour un ex-garçon boucher.
Mortier. — Un homme de trente ans, au
^40^ teint brurr, aux cheveux noirs et longs , à la moustache naissante, le visage rempli de taches de rousseur. Mortier avait été ouvrier ciseleur. Son instruction était plus que négligée, mais il affectait de parler en homme de science; audacieux et ambitieux, sans expérience.
BiLUORAT. — Quelques journaux ont fait longtemps croire au public que Billioray était un joueur de vielle que nous avions souvent entendu dans nos rues. C'était une erreur. Billioray était peintre, mais mauvais peintre. Il habitait Montmartre. C'était un bohème irrégulier et sans talent. Il portait une longue barbe blonde, mal soignée et de longs cheveux mal peignés ; il avait le teint clair, .des yeux bleus sans expression, la parole douce et prétentieuse, la démarche efféminée. Une bonne table et une belle maîtresse, tel était Tidéal politique de Billioray.
Voilà ce qu'étaient les hommes qui ont fait le 18 mars, nous ont amené la Commune et avec elle tous les maux, tous les crimes, tous les désastres dont nous avons souffert pendant deux mois. C'était la démocratie, et la plus basse, la plus vile, qui se vengeait, par une épouvantable orgie de meurtres et de vols, des dédains et des jouissances de la bourgeoisie.
Première sommation pacifique du général Vinoy. >— Deuxième sommation en armes. ^ Le matin du 18 mars. — Arrestation du général Lecomte. — Arrestation du général Clément Thomas. — Chicandard. — Assassinat des deux généraux. — Le poste de la rue des Rosiers.
Après la démission des citoyens Léon Brin, Poulizac et Festh, le Comité duXVIIP arrondissement décida qu'il garderait la position des buttes Montmartre pour faire échec au gouvernementi si celui-ci ne lui donnait pas des garanties sérieuses de républicanisme.
Une première sommation est faite à la municipalité de Montmartre, composée des citoyens Clemenceau, Jaclard, Lafond et Dereure. Les trois premiers sont d'avis d'obéir au gouvernement, mais Dereure se rend au Comité central et déclare qu'il ne consentira jamais à laisser désarmer la garde nationale dans des circonstances aussi graves. Il propose de répondre par un refus à^. la sommation de Vinoy. Son conseil est suivi, et on
envoie dire à Tétat-major qu'on ne laissera enlever l'artillerie que de vive force.
Le Comité du XVIIP arrondissement croyait, d'ailleurs, très-fermement que le gouvernement n'oserait jamais attaquer les buttes Montmartre.
Néanmoins, le lendemain, 18 mars, à quatre heures et demie du matin, plusieurs détachements de troupes de ligne et de chasseurs viennent cerner les buttes.
Des agents de police et des gendarmes se présentent au poste de la rue des Rosiers et demandent la remise immédiate des pièces de canon,
Les gardes nationaux, qui étaient en très-petit nombre et qui s'attendaient à toute autre chose qu'à une attaque, font bonne contenance. Ils répondent qu'ils se feront hacher s'il le faut, mais qu'ils ne laisseront pas enlever leur artillerie.
On échange quelques coups de feu, puis chacun reste dans ses positions respectives pendant près de deux heures qui se passent on pourparlers.
Pendant ce tomps^ le rappel bat dans toutes les rues, emporté, frénétique.
Les gardes nationaux sortent sur les portes, à demi-équipés, et se rendent au lieu de réunion de leurs compagnies.
Le boulevard de Glichy, le boulevard de Rochechouart, la rue de Clignancourt sont militairement occupés.-
À l'entrée de chaque rue donnant sur la place Saint-Pierre, rue Lepic, rue Houdon, rue Ger* main-Pilon, rue des Martyrs, rue Virginie, etc., sont braqués des canons ou des mitrailleuses.
Un hussard à cheval veille auprès de chaque pièce. Les artilleurs sont nonchalamment assis sur leurs affûts.
Aux fenêtres des maisons, tout le long des boulevards et des rues qui longent la place Saint* Pierre, on aperçoit des tètes de femmes effrayées.
Des cochers, rassemblés à la porte d'un mar* chand de vins, insultent les soldats et le général qui les commande, qu'ils appellent a Faiseur de retraite. »
Vers huit heures à peu près, la situation se détend. Dans la rue des Rosiers, un gendarme a Tœil enlevé par une bouteille qu'une femme vient de lui lancer à la figure.
Le général Lecomte commande le feu à trois reprises différentes.
La troupe murmure et refuse de tirer sûr la garde nationale. Dans un élan spontané, fédérés et soldats lèvent la crosse en Tair.
Ce fut un moment indescriptible.
Les gardes nationaux, les soldats, les curieux, hommes et femmes, s'enlacent et s'embrassent en pleurant et en criant : « Vive la République ! »
On arrête immédiatement le général Lecomte et son capitaine d'état-major, mais on ng tarde
pas à relâcher ce dernier. Le général est conduit au Chàteau-Rouge, bal public situé en haut de la chaussée Clignancourt.
Les gardes nationaux invitent les soldats à déjeuner et les emmènent boire en attendant chez les marchands de vins.
Pendant ce temps, quelques coups de fusil étaient échangés sur la place Pigalle entre un détachement de gendarmes, de chasseurs et un bataillon de gardes nationaux. Un capitaine de chasseurs tombait mortellement frappé et la foule se disputait les lambeaux de son cheval. Ce fut la seule tentative de résistance de la troupe régulière.
Les gardes nationaux étaient mattres de la place.
Vers quatre heures du soir, on signale autour des buttes Montmartre, au milieu d'un groupe de curieux,, le général Clément Thomas, vêtu d'habits civils.
Les fédérés l'entourent immédiatement, s'emparent de lui et le conduisent au n^ 6 de la rue des Rosiers où i*on amène également le générai Lecomte.
Des cris de mort se font entendre. La foule vocifère. Un boulanger, capitaine de la garde nationale, nommé Chicandard, essaie de l'apaiser et demande la mise en liberté des deux généraux. On l'iosulteeton parle de le fusiller. Vingt fusils
le menacent. Chicandard se recule de quelques pas et présente fièrement sa poitrine. On n'ose pas le frapper, mais il est entraîné par la populace, qui déborde de tous côtés et dont les clameurs deviennent de plus en plus menaçantes*
Il sort du poste, couvert de sueur, joignant les mains et suppliant la foule de s'opposer à l'attentat qui va se commettre.
Il a fait à peine deux cents mètres que plusieurs détonations retentissent.
Il retourne sur ses pas et tente de pénétrer dans le poste.
« Il est trop tard! » lui crie quelqu'un.
Le malheureux capitaine s'arrête- et se laisse tomber presque évanoui au pied d'un mur.
Quand le général Clément Thomas entra dans la maison de la rue des Rosiers, il devint pâle. II pressentait ^a destinée et il comprenait aux cris de mort que l'on poussait autour de lui, qu'il n'avait aucune pitié à attendre de ses bourreaux.
Contrairement à ce qui a été dit dans plusieurs journaux, il n'y eut pas de tribunal ni de coniseil de guerre institué dans le poste. II n'y eut pas de juges. La mort des généraux Clément Thomas et Lecomte est un assassinat commis froidement par les soldats et les gardes nationaux pour obéir aux instincts féroces de la foule.
On se contenta de reprocher à Clément Thomas la manière dont il ayait agi en 48. Il dédai-
gna de répondre aux observations qui lui furent faites.
Quant à Lecomte, on le traita de la façon la plus ignominieuse pour avoir commandé le feu le matin.
Puis on s'adressa à la foule, qui n*avait rien entendu, et on lut demanda si les deux coupables méritaient la mort.
Elle répondit par des vociférations et des cris de rage. Ces formalités demandèrent k peine cinq minutes.
On emmène les deux généraux dans un petit jardin situé derrière la maison dont nous avons parlé.
Clément Thomas marche le premier. Il se découvre, et, tenant son chapeau de la main droite, il présente fièrement et noblement sa poitrine aux balles de ses assassins.
Il est frappé en plusieurs endroits, mais il ne tombe pas, jusqu'à ce qu'un projectile vienne l'atteindre en plein front. En le déshabillant, on trouva sur lui un cuirasse faite de mailles d'acier, ce qui explique le peu d'effet produit par les premiers coups de feu, qui étaient dirigés contre sa poitrine.
Le général Leconite, placé à sa gauche, succomba à la première décharge. Sa tenue fut pfîojns mâle et moins ferme (^\xù celle du gfénéral
Clément Thomas. Il se couvrit les yeux avec ses bras.
Un soldat qui avait servi sous ses ordres s'approcha de lui, le fusilchargé, et lui dit : « Brigand qui voulais me faire assassiner mes frères, je te tiens, tu vas me le payer! » 11 lui fit sauter d'un seul coup Tœil et la moitié du crâne.
Dans le peloton qui exécuta les deux généraux, on remarquait peu de gardes nationaux. Presque tous les bandits qui le formaient n'étalent que des soldats de la ligne.
La maison de ta rue des Rosiers, oii fut commis cet horrible assassinat, avait servi de poste pendant le siège aux marins qui défendaient les buttes Montmartre. Elle fait face à la place Saint* Pierre et on y entre par une porte cochère verte. Derrière le corps de bâtiment, se trouve un charmant jardin descendant en pente sur la rye du cimetière Montmartre et qui appartient, ainsi que la maison, à M. Yiollet, C'est dans ce jardin, sur le mur de droite, près de deux péchera en fleurs, que Texéculion a eu lieu.
On y voit encore les traces d'une trentaine de balles^ mais le plomb a disparu t des gamins l'ayant enlevé pour le vendre à bon prix k des collectionneurs.
A Paris, on tire parti de tout» môme du crime.
Le Comité central à l'Hôtel-de-Ville. — Son insUUation, ses espérances. — Emprunt de deux millions. ^ Craintes du Comité. — Les repas de rHôtel-de-Ville. — Panique. -7 La caserne Lobau. — Manies du citoyen Assi. — La table des officiers.
Dans la soirée du 18 mars, après Texécution des généraux Clément Thomas et Lecomte, le Comité central se réunit comme d'habitude au n» 6 de la rue de la Corderie.
Séance agitée sMl en fut jamais. On est loin de se croire victorieux. On redoute une surprise. On a eu, d'ailleurs, la précaution de se faire accompagner par plusieurs bataillons de gardes nationaux.
Des émissaires, qui arrivent de tous les points, annoncent que le gouvernement est en fuite , que l'Hôtel-de-Ville et les ministères sont évacués.
On refuse d'abord d'ajouter foi à leur récit. Néanmoins, après bien des délibérations et des pourparlers, on décide qu'on se rendra à THÔtelde-Ville.
Ce qu'on avait dit était vrai : l'Hôtel-de- Ville était évacué. II n'y avait personne non plus à la Préfecture de police. Les bureaux étaient nettoyés et propres. On n'y trouva pas le plus mince objet de quelque valeur appartenant aux employés. On avait eu le temps de tout emporter.
Les ministères étaient dans le même état. La Banque de France, seule, ainsi que la Recette général»} des octrois de la Ville, n'avaient pas été abandonnées. ^
Les membres du Comité se mettent aussitôt en séance dans une salle de THÔtel-de-Ville. On s'embrasse, on se félicite, on fait des projets d'avenir, on se croit les maîtres du monde.
Vers le milieu de la nuit on sent le besoin de manger. On fait venir le mattre d'office. On règle avec lui l'heure et la marche des repas. On nomme un intendant général, qui sera chargé de toutes les dépenses. Enfin on se partage les salles, les bureaux et les cabinets de THÔtel-de- Ville.
Tomber des chaises poudreuses et boiteuses de la rue de la Corderie dans les fauteuils rembourrés et dorés de M. Haussmaun, c'était un rêve auquel le Comité central n'aurait jamais voulu se laisser aller quelques jours auparavant. Et cependant ce rêve était réalisé I On était vainqueur; on était mattre de Paris, par conséquent de la France et du monde. On ne se préoccupa pas
d*autre choie que de êingêr le mieux possible les hommei que Ton remplaçait. On marchait haut et fier sur les parquets cirés. On se faisait servir avec une sorte d*orgueil et de satisAiction intime. On contemplait avec des yeux éblouis les dorures, les statues et les tentures.
Les premiers jours se passèrent dans cette espèce d'émerveillement béat.
On ne songeait nullement à fortifier Paris* Nul ne s'inquiéta de prendre autour de la capitale les positions militaires que les Prussiens avaient abandonnées et qui auraient rendu un bombardement impossible. Il était plus urgent de régler rheure des repas.
Cependant le Comité central se trouva bientât embarrassé. La garde nationale, qui lui avait servi k faire son coup d'État, réclamait sa solde, et il n'avait pas d'argent.
Dans une séance qu'il tint dans le salon Henri IV, oit, par parenthèse, il avait fait trans* porter la table en sapin de la rue de la Corderie, deux propositions furent faites.
On devait d*abord s'emparer de vive force de la Banque, des Recettes de la Ville et se saisir d'une notable quantité d'otages.
Ce premier projet fut rejeté presqu'à l'unanimité.
On décida qu'on emprunterait deux millions à ]% Bm^ne pour faire face aux exigences de la
garde nationale. Les deux millions furent donnés sans retard, et le Comité se trouva sorti d'embarras pour quatre ou cinq jours.
II ne faudrait pas croire toutefois que les membres du Comité fussent sans inquiétude.
Ils se figuraient à chaque instant qu'on allait les enlever ou faire sauter rHàtel*de->yille. C'est pour cette raison qu'ils gardèrent continuellement autour d'eux, soit sur la place, soit à l'intérieur du monument, quatre ou cinq bataillons de la garde nationale : des francs-tireurs, des éclair reurs, des gardes du corps, etc., etc. Tout cela, vêtu de costumes bariolés, avec des galons et des plumes, bivouaquait ou errait dans les salles de rHôtelKle-Ville. C'était un tumulte, un désordre dont il serait difficile de se faire une idée. Aux cris de tout ce monde se mêlaient le son des clairons et des tambours, le bruit des bottes, des sabres et des éperons. Sur la place on remuait des canons, on installait des affûts, on construisait des barricades. Des bataillons défilaient sans cesse, musique et drapeau rouge en tête, aux cris de 9 Vive la République! »
On déjeunait d'ordinaire à midi et on dtnait à six heures, dans la salle qui donne sur le jardin. Peu d'invités étaient admis aux festins du Comité.
C'est pendant les repas que se traitaient souvent les questions les plus graves.
Quand la Commune fut nommée, ot^ inscrivit
sur la porte du réfectoire ces mots : <( Ici il est défendu de parler politique; on ne dira que des bêtises. »
Babick et Lacord brillaient surtout au réfectoire... Ils faisaient des jeux de mots et des calembourgs souvent fort spirituels. Le docteur Parisel ennuyait ses voisins de descriptions scientifiques, tandis que Lavalette, en proie parfois à des colères subites, faisait trembler tout le monde par ses sorties orageuses.
. Viard se mettait d'ordinaire au centre et pérorait, les deux mains dans les poches.
On riait, pendant ces repas, des frayeurs des réactionnaires. C'était le sujet principal des plaisanteries de ces messieurs. Ils n'étaient cependant guère rassurés eux-mêmes. Je n'en veux pour preuve que le fait suivant :
Un soir, pendant un dtner, le citoyen Lisbonne, éperdu, couvert de sueur, descend de cheval dans la cour de THÔtel-de- Ville et se dirige vers la salle du réfectoire où ses collègues étaient réunis.
Il ouvre la porte tout effaré et s'écrie que c'est le grand moment, que la réaction relève la tête, qu'il faut sortir de table et se mettre à la tête des bataillons, que tout est perdu, etc.
Enfin, il jette un tel trouble parmi les convives, que l'un d'eux, le citoyen Billioray, plus pâle que sa serviette, se lève et sort pour prendre l'air. Il
se trouvait mal. Il n'était pas le seul dans ce cas. On bouscule les tables et on se précipite dehors pour savoir ce qui se passe. On apprend qu'on ne court aucun danger. Ce n'était qu'une panique. Lisbonne remonte à cheval et va voir ce qu'il en est.
Voici les renseignements qu'il envoya plus tard au Comité.
La caserne Lobau était encore occupée par la troupe régulière. Un capitaine et son lieutenant, à qui on avait demandé de la rendre, avaient énergiquement refusé. Adossés contre le mur de la caserne, ils avaient fait feu sur la garde nationale. Celle-ci ayant riposté, le capitaine était tombé foudroyé, et son lieutenant, gravement blessé, avait été transporté à l'hôpital.
Ce sont ces coups de feu qui avaient tant effrayé le citoyen Lisbonne.
Les membres du Comité s'attardaient parfois à table.
Un soir, pendant un dtner, Assi, qu'on venait de nomnier gouverneur de THÔtel-de- Ville, entre furieux dans le réfectoire et s'écrie :
« Lorsqu'on désire voir les membres du Comité on n'a qu'à descendre au réfectoire, on est certain de les y rencontrer. »
Plusieurs des convives, irrités du ton menaçant et dédaigneux du citoyen Assi, se lèvent et
le somment de se taire. Il répond à cette protes* tation par un sourire méprisant. Inutile de dire quMI n^était pa&,seul. II ne sortait jamais sang être accompagné d'une sorte de garde préto* rienne. Il Jouait lesMazanielIo. Il avait continuellement à sa portée, à table ou à son bureau, un revolver chargé et un poignard. Il prétendait qu'il intimidait ainsi son entourage.
Une seconde table, beaucoup mieux garnie que celle du Comité central, était dressée dans le réfectoire qui donne sur la cour. C'était là que mangeaient les officiers de la garde nationale. Le couvert était toujours mis. On s'attablait à dix heures du matin et on ne sortait le soir de la salle qu'à des heures fort avancées. Les invités abondaient. On a été obligé de servir, à certains jours, de quinze cents à seize cents repas.
Le citoyen Pindy, nommé plus tard par la Commune gouverneur de THôtel-de-Ville, mit ordre à tout cela*
Arrestation du général Gbanzy. — Gremer, *- Mise en liberté de Ghanzy. — Proposition faite à Gremer. — Dépntations de Bordeaux, de Marseille et de Lyon. -^ Le Comité déeida qu'il fera faire des élections et nommer une Commune de Paris.
C'est vers cette époque, c'est-à-dire quelques jours après l'installation du Comité central à l'Hôtel-de- Ville, qu'on arrêta le général Chanzy. Il en avait été question plusieurs fois déjà. A peine fut-îl incarcéré qu'on parla de lui faire subir le sort des généraux Clément Thomas et Lecomte.
Cremer vint à l'Hôtel-de- Ville demander la mise en liberté de son ami.
Les membres du Comité étaient en train de déjeuner. La plupart sont d'avis de maintenir le général en état d'arrestation; d'autres veulent qu'il ioit exécuté, lorsqu'un jeune homme d'une trentaine d'années à peu près, qui ne faisait pas encore partie du Comité, mais qui se trouvait par
hasard au déjeuner, demande la parole et plaide énergiquement en faveur de Chanzy.
Les opinions se modifient; on décide qu'on résoudra la question aussitôt après le repas. On délibérera pour savoir si Chanzy mérite de vivre ou de mourir {sic).
Pendant la séance on présente le général Cre* mer au jeune homme, Léon Brin, qui avait si vivement défendu le prisonnier. Après une courte conversation, Léon Brin promet à Cremer de faire son possible pour sauver son ami, et, aidé du citoyen Rehm, il harcèle les membres du Comité, et fait tant et si bien qu'il obtient que Cremer soit admis à une audience.
En effet, vers le soir, on introduit le général devant le Comité central.
On lui déclare que Chanzy est libre sur parole; on lui ordonne d'aller le chercher à la prison et de l'amener à l'Hôtel-de-ville.
Au bout d'une heure à peu près, ils arrivent tous les deux accompagnés d'un membre du Comité.
lis s'engagent sur l'honneur à ne pas prendre pendant six mois les armes contre les républicains. Si Chanzy manque à sa parole, Cremer jure de payer de sa vie sa « forfaiture ».
Cette formalité solennellement accomplie, les deux généraux sont mis en liberté.
Pendant que Cremer errait dans l'Hôtel-de-Ville
pour solliciter cette audience du Comité, qu'il eut tant de peine à obtenir, on lui avait proposé officieusement de se mettre à la tête des armées de la République. Il avait déclaré nettement qu'il ne regardait pas le Comité central comme un gouvernement sérieux, et après avoir demandé vingt-quatre heures pour réfléchir, il avait refusé lé commandement qu'on lui offrait.
Le lendemain Cremer et Chanzy partaient à Versailles. Bien leur en prit, car s'ils avaient été arrêtés une seconde fois, on ne les aurait pas relâchés aussi facilement.
Sur ces entrefaites, on annonça au Comité central une députalion de la ville de Bordeaux. La capitale de la Gironde venait de proclamer sa Commune.
- Quelle joie et quels transports au dîner du soiri La province subissait l'élan de Paris; on était sauvé. Que pourrait le gouvernement de Versailles contre la France tout entière? On se laissait aller aux rêves les plus insensés. On voyait le monde entier enflammé par la traînée de poudre partant de THôtel-de-Ville. On commanda immédiatement des affiches qui devaient être placardées sur tous les murs de la capitale «
Amère déception ! Quelques jours après, on apprenait que la Commune n'avait obtenu à Bordeaux qu'une faible minorité.
Il en était de même pour Marseille et Lyon. On
avait fait aux délégués de cette dernière ville i'ac* cueil le plus enthousiaste. On les avait embrassés avec des larmes de joie* On avait donné un grand dtner en leur honneur.
Ils racontaient pompeusement que la Corn-* mune avait été proclamée du haut de THâtel-de- Ville et que Lyon tout entier l'avait acclamée.
On^se rappelle encore les aflSches que le Go« mité central fit apposer à cette occasion et les cris de triomphe que poussèrent les gardes na* tionaux.
Proclamations et clameurs inutiles ! Lyon^ comme Marseille et comme Bordeaux, rentrait bientôt dans Tordre, et le mouvement de Paris demeurait isolé.
C'est vers ce moment que quelques membres du Comité proposèrent de nommer une Commune de Paris.
Ce fut Tobjet d'une longue délibération. Il s'agissait de savoir si les membres du Comité devaient se porter à la Commune ou rester Comité central et constituer un second pouvoir chaîné de surveiller le premier, comme le Sénat auprès du Corps législatif.
Les opinions étaient fort partagées.
« Je ne trouve pas sage au Comité central, dit le citoyen Mortier, de ne pas se présenter aux élections, car s'il dépose ses pouvoirs, il sera naturellement forcé de se retirer et de demeurer
sans influence. Il ne pourra prendre part à aucune gestion gouvernementale. Quant à moi, que les autres acceptent le mandat ou' le refusent, j'obéirai à mes électeurs. »
Plusieurs autres membres du Comité, les ambitieux, les vaniteux — on a vu qu'ils étaient les plus nombreux — parlèrent dans ce sens.
On vota, et il fut décidé qu'on ferait les élections le plus tôt possible et que les membres du Comité étaient éligible3.
Plusieurs d'entre cet derniers cependant^ les plus honnêtes et les plus sages, refusèrent de se présenter aux électeurs et de faire partie de la Commune.
Le Comité central venait de commettre la faute qui devait le perdre.
Nomination et proclamation solennelle de la Commune. — Aspect de la place de rHôtel-de-Ville. — Le bureau de Fabre. — Premier dîner de la Commune à l'Hôtel -de-Ville. — Parole prophétique d'un convive. •
Le 26 mars, huit jours après rinstallation du Comité central à rHôtel-de-Ville, la Commune fut nommée. Elle se composait de quatre-vingtdix membres.
La majeure partie des membres du Comité avait été élue.
Le dépouillement du scrutin se fit dans la salle du Trône,"sous la présidence des citoyens Bonvalet et Varlin, au milieu d'un vacarme inouï. Le résultat fut connu vers trois heures du matin, sauf pour le XYIII® arrondissement, qui resta deux jours en retard.
C'est le 29 qu*eufr lieu la proclamation solennelle.
Quelqu'un qui serait tombé ce jour-là à Tim-
— et —
proviste, entre deux et trois heures, sur la place de THÔlel-de- Ville, aurait couru bien des chances pour en revenir halluciné.
Jamais ne s'était vu peut-ê#e pareil mélange d'appareils de guerre, d'engins de mort et de préparatifs de fête. On dansait littéralement sur un volcan, au milieu des canons et des caissons remplis de poudre»
On avait fait la toilette même aux barricades, à ces sinistres barricades dont le Parisien ne prononcera plus le nom sans frissonner.
La foule est nombreuse, pressée, agitée, étouffée.
La circulation de toutes les rues conduisant à THôtel-de-Ville est devenue impossible.
Sur le milieu de la ^lace, on n'aperçoit que des képis mêlés confusément, surmontés de baïonnettes blanches qui étincellent.
De loin, cela ressemble à un immense tapis bariolé, semé de diamants et de perles*
D'instants en instants, une trombe de vent, débouchant par la rue de Rivoli, couvre toute cette foule d'un tourbillon de poussière qui Tenveloppe comme d'un nuage.
Et les drapeaux rouges, que le soleil rend liquides et transparents ainsi que des taches de sang, claquent le long de leurs hampes au milieu de la nuée jaunâtre. On croit être le jouet d'un rêve.
Tout à coup les tàaibours battent, les clairons sonnent.
La foule s'ouvre et divers courants la coupent dans tous les sen#. Ce sont les bataillons du Comité qui arrivent, précédés de leurs délégués^ sur les bras desquels s'étale un superbe ruban rouge.
Ces différentes colonnes ont bien de la peine à arriver sur la place. Il leur faut faire des efforts inouïs pour percer la masse compacte qui les eh sépare.
• Les gardes prétoriennes sont vêtues de neuf des pieds à la tète. Des galons de pourpre serpentent sur leurs tuniques et autour de leurs képis.
Elles se rangent au pied des trônes des fonctionnaires municipaux, car il y a au milieu de la place des trônes pour les chevaliers de la Commune.
Au bas d'une statue de la République, entourée de drapeaux rouges, est une rangée de fauteuils en velours pourpre que domine un siège plus large et plus élevé que les autres. C'est celui du président. C'est Ae là que le citoyen Assi va haranguer la foule et la remercier « de la sagesse dont elle a fait preuve dans ses votes, p
Devant l'estrade sont rangées en bataille des pièces de sept, chargées à blanc, dont la voix forte et grave va bientôt dominer le sourd gron-
dément du peuple et les fanfares retentissantes des clairons.
La foule ne fait qu'augmenter. Elle arrive par tous les points à la fois, par la rue de Rivoli, le boulevard Sébastopol et la rue Turbigo.- La placé ne peut la contenir. Elle déborde dans toutes les rues.
Vers quatre heures à peu près, les membres du Comité, Assi en tête, Assl pâle et ému, descendent les marches de THÔtel-de- Ville et viennent prendre place sur Testrade qui leur a été -préparée.
A ce moment, l'enthousiasme des citoyens est indescriptible.
Tout s'agite, képis et baïonnettes, les mains se lèvent en l'air, et mille cris formidables dé « Vive la République! vive la Commune I » vont faire mugir les échos d'alentour.
Au-dessus de tout ce fracas, de tout ce tumulte * à déchirer ie tympan d'un sourd, le bruit du canon se fait entendre. Tous les tambours battent, toutes les musiques jouent.
On saisit par intervalles quelques bribes d(^ l'air de la Marseilhaise,
Le président du Comité veut parler. Il s'épuise en gestes et en paroles inutiles. On le voit de loin se démener et ouvrir la bouche, mais on n'entend rien. Un immense officier garibaldien élève vainement son sabre au-dessus de la foule
yCoOQle
gl,
pour imposer silence. Des citoyens * aussi émus que ceux qui se pressent en avant de Testrade ne se calment pas.
Pendant que le peuple applaudissait, acclamait et hurlait sur la place, que faisaient à Tintérieur du palais municipal les nouveaux élus ?
Ils se précipitaient, d'un commun accord, dans le bureau du citoyen Fabre, chef de l'armement et de l'équipement militaires.
Il leur faut des sabres et des revolvers ; il leur faut des bottes, des écharpes, des galons et des képis. La plupart d'entre eux ne se sont fait nommer que pour cela.
Fabre, qui n'avait pas prévu cet incident, ne sait oii donner de la tête. Vainement il supplie les membres de la Commune d'attendre quelques jours : il fera son possible pour les satisfaire. On ne l'écoute pas. En un clin-d'œil le bureau est mis au pillage. On se dispute la flanelle rouge qui s'y trouve pour faire des ceintures. On échange ses vieux souliers contre de splendides bottes vernies. On fait main basse sur les dragonnes, les armes de toute espèce, les insignes et les décorations du Comité, décorations formant le triangle, et sur lesquelles on avait gravé, d'un côté : « Comité central. — 18 mars; » de l'autre : « Liberté, Égalité, Fraternité. » Au centre était une tête de la République.
Le malheureux Fabre, emporté, furieux, jure
et se démène. On n*y prend pas garde. En moins d'une demi-heure, il ne reste plus dans son bureau un revolver, un mètre de galon ou d'étoffe. On lui a enlevé même les armes qui lui appartenaient personnellement.
Après cette scène scandaleuse, chacun erra à sa guise dans THôtel-de-Ville jusqu'à l'heure du dîner. On entendait du dehors les cris des bataillons qui défilaient sur la place pour acclamer la Commune et le bruit assourdissant produit par une vingtaine de tambours et sept ou huit grosses caisses.
% Chose curieuse I le repas qui termina cette fête splendide fut triste. On avait remarqué, pendant le défilé des bataillons, que les maisons qui entouraient l'Hôtel-de-Ville n'étaient point pavoisées comme pour une fête nationale. Il n'y avait presque personne aux fenêtres. Sauf les gardes nationaux, tout le monde avait paru triste. On était venu sur la place par curiosité plutôt que par sympathie. Cette physionomie peu rassurante du public n'avait échappé à personne. On mangea en silence et on but pour s*étourdir. Les membres restés fidèles au Comité commencèrent à se disputer avec les nouveaux élus de la Commune, et, en sortant du réfectoire, un des convives dit à son voisin cette parole prophétique :
«La Commune commence dans le vin, elle finira dans le sang I h
vin
Séparation de la Commune et du Comité central. — Chiseret. , — Cluseret est nommé ministre de la guerre, — Il se
brouille avec le Comité. — Rossel, — La cbasse aux
places.
Comme nous l'avons dit plus haut, il était défendu au réfectoire de parler politique. On ne devait y dire que « des bêtises. » Aussi, dès qu'une discussion 8*élevait, comme la politesse n'était guère en usage dans THÔtel-de-Ville, l'immense Viard montait sur sa chaise et rappelait brutalement aux convives les termes de cette tîonvention.
Trois jours après la nomination de la Com^ mune, une querelle éclata entre celle-ci et les membres du Comité central qui n'en faisaient pas partie.
« Vous êtes enragés pour parler politique, dit Viard aux communeux. Vous nous ennuyez.
r— C'est vfai, dit Lacord, on devrait laisser par^
1er seul Viard pendant le repas, quilte à lui demander de se taire pendant les séances. Il est plus propre à dire des bêtises qu'à discuter la politique.
— Je suis étonné, dit Mortier, qu'on se dispute fii fort ici, pendant que Lacord est parmi nous.
• Huées générales de la salle.
-^ II n'y a jamais que les • imbéciles qui rient des gens d'esprit» dit Lacord. »
Dupont, membre de la Commune, prend la parole :
« C'est avec un sensible plaisir que je constate la politesse habituelle du citoyen Lacord.
— Oh! oh! répond ce dernier, je n'ai jamais eu l'intention de me respecter dans une société pareille à la vôtre, citoyen Dupont.
— Vous êtes dur pour la Commune, Lacord, Jlt Dupont.
— Je demande l'expulsion du citoyen Lacord, répond Viard.
— Et moi, réplique Lacord, je prie mes collègues de verser à boire à Viard et qu'il se taise. Passez-moi les biscuits (Lacord avait l'habitude de manger tous les biscuits qui paraissaient sur la table de l'Hôtel-de-Ville).
— Il n'y en a plus, dit Billioray; on avait commis la sottise de les mettre devant toi. »
La discussion continua sur ce ton moitié plaisant, moitjé sérieux, et à la fin du repas les
membres de la Commune décidèrent qu'ils n'admettraient plus à leur table les membres du Comité.
Le citoyen Pindy, gouverneur de l'Hôtel-de- Ville, fut chargé de dire à chacun de ces derniers qu'il eût à se pourvoir d'un local et de sa nourriture.
Le soir même, le Comité central se transportait rue de l'Entrepôt, n^ 2, derrière la caserne du Prince-Eugène.
A ce moment entrent en scène deux personnages qui eurent plus tard la plus grande influence sur les destinées de la Commune. C'est le général Cluseret et son aide de camp Rossel.
Cluseret, qui n'avait pas pu se faire nommer membre de la Commune, était fort mécontent des élections.
Il essaya de profiter des dissentiments qui existaient entre le Comité et la Commune pour arriver à se venger de cette dernière. Il excita contre elle les membres du Comité et leur persuada de tenter un coup d'État pour la renverser. « Si vous ne la chassez pas de THÔtel-de-Ville, dit-il, j'irai faire de la propagande dans les faubourgs. Je dirai que vous manquez d'énergie et je vous tournerai en ridicule. »
En même temps il meublait à ses frais la salle de la rue de TEntrepôt oii le Comité devait tenir ses séances.
Le Comité se laissa prendre à ses promesses fallacieuses et lui promit son concours.
Cluseret n'en demandait pas davantage.
Il court à THôtel-de- Ville, demande une audience à la Commune et en sort ministre de la guerre.
Il vient apnoncer cette bonne nouvelle au Comité central, en lui disant qu'il ne fera rien sans ses sages avis; qu'il suivra toujours ses recommandations et ses conseils et l'emmène avec lui au ministère de la guerre où il l'installe.
Mais une fois maître du pouvoir, Cluseret oublia bien vite son serment. Le Comité central le gênait. Il voulut s^en débarrasser.
Celui-ci tenait ses séances dans la grande salle de l'état-major, donnant sur le jardin du ministère. A côté de cette salle se trouve un cabinet de travail, dans lequel on prenait ses repas, servis par un domestique nègre.
Un matin, vers onze heures, Cluseret entre dans ce cabinet et dit aux membres du Comité qu'il trouve en train de déjeuner :
« J'avais défendu de faire la cuisine dans le ministère de la guerre. De quel droit vous permettez-vous de vous faire apporter à manger ici? »
Personne ne répond, mais une heure après' quelques membres du Comité rédigent une lettre dans laquelle ils expriment à Cluseret toute leur
indignation. « Ils auraient pu le punir, disent-ils, mais ils se contentent de le mépriser. »
Le Comité retourna alors définitivement rue de l'Entrepôt, où il se reforma et reçut do nouveaux adhérents.
Ce n'est pas le seul abus de pouvoir que com-f mit le citoyen Cluseret à son entrée au ministère : comme il était toujours en bourgeois, les galons des autres l'offusquaient.
« J'ai commandé des armées en bourgeois, dît-il un jour, je ne vois pas la nécessité de couvrir d'argent les chefs de la garde nationale.
— - Tout le monde ne pourrait pas porter honorablement les galons, dit quelqu'un. »
Cluseret haussa les épaules, mais il devint blême.
Quelques jours après il faisait publier ce décret qui devait refréner la passion exagérée qu'avaient pour les insignes militaires les officiers fédérés.
Un autre jour il répondit à un commandant qui lui demandait un sabre :
« Ohl c'est trop fort : un commandant qui réclame un sabre pour aller sur le champ de bataille, cela me faif l'effet d'un gamin qui demanderait une poupée à son père. »
Le commandant ne répondit rien, mais il porta la main à son côté. Fort heureusement pour Cluseret, il n'y avait pas d'arme.
Le lendemain, à cinq heures du soir, on annon*
- îi -
çait que recommandant si brutalement congédié avait été tué en s'emparant d'une barricade. Cette nouvelle produisit dans le cabinet une profonde sensation.
Cluseret, qui ne manquait point d'habileté pour tout ce qui ne concernait pas rétatmilitaire» avait eu soin de prendre pour aide de camp un capitaine du génie, nommé RbsseL Dans le pays des aveugles, comme dit le proverbe, les borgnes sont rois. Rossel, quoique sans véritable talent militaire, obtint donc bientôt une grande in* iluence au milieu de gens qui n'entendaient rien aux choses de la guerre.
C'était un être grincheux et méchant. Il avait constamment les sourcils contractés, le front plissé, les dents serrées. Il portait un binocle qui lui donnait l'air pédant.
La Commune avait la plus grande confiance en Cluseret, doublé de Rossel. Elle chantait à Tenvi leurs qualités et leur profond savoir. Pleine de vanité, il suffisait qu'elle eût fait choix d*un homme pour que cet homme devint un génie.
Elle ne pouvait pas supporter qu*on lui trouvât des défauts ou même des faiblesses. A son service tout le monde était dieu.
Bientôt, il fut question, parmi les membres de la Commune, de se diviser en commissions pour gérer les affaires de l'État, les ministères, les administrations, etc. Alors on commença la chasse
aux places. Ce fut une véritable chasse à courre. Tout fut mis en œuvre pour arriver : supplications, infamies, mauvais procédés. On se jeta sur le moindre emploi, comme des chiens voraces sur une proie. On se précipita aux mairies, aux caisses, aux finances. Le vol et le pillage cornmencèrent. Suspicions, dénonciations, arresta* tions eurent beau jeu. Il y eut des associations de bandits, tels que Viard, lourde et Avoine fils pour spéculer sur les abattoirs, les greniers au fourrage, les farines, les sels, les munitions de guerre, Talimentalion de la garde nationale, etc. Une foule de juifs tarés, de spéculateurs avides se mirent de la partie, et chaque bureau devint bientôt une caisse oii venaient puiser à Tenvi tous les escrocs et tous les coquins de la capitale.
Enfin l'aberration mentale fut telle qu'on vît Babick, ancien garçon emballeur, devenir ministre de la justice, doublé d'un avocat prétentieux et ridicule nommé Protot.
Voilà comment était composé le personnel qui eut à gérer pendant près de deux mois les intérêts de la capitale I
Cosunencement des hostilités. — Eudes, Bergeret, Dnval et Flonrens marchent sur les Versaillais. — Échec de Bergeret devant le Mont-Valérien. — Plaintes de Bergeret.
-- Quseret. — l^e Commission civile militaire. — Suppression des huissiers et des employés de ministère. .
La Commune était à peine installée à l'Hôtelde- Ville, le 1«' avril, qu'on vient lui annoncer que « les Chouans de Charrette, les Vendéens de Cathelineau, les Bretons de Trochu, flanqués des gendarmes de Valentin, » ont attaqué les fédérés.
Le général de Gallifet avait poussé une reconnaissance jusqu'à Neuilly et surpris les avantpostes.
Les gardes nationaux s'étaient enfuis en laissant des blessés et des morts, mais ils n'avaient pas tardé à revenir à la charge et à disperser la cavalerie du marquis versaillais.
Voilà la version qui circulait.
Aussitôt la Commune s'asse^nble en conseil.
On réunit les généraux et les chefs de légion.
Tous s'accordent à dire que la garde nationale est prête à marcher et qu'il faut attaquer Versailles.
Eudes, Bergeret, Duval et Flourens décident qu'ils vont se mettre à la tête des troupes et qu'ils s'empareront de la capitale de Seine-et-Oise sans coup férir.
En effet, ils partent pendant la nuit, chacun de son côté, comme en procession, sans direction, sans itinéraire* Il n'y a pa9 de général en chef* Eudes ne voudrait pas obéir à Bergeret, et celuici se croirait déshonoré s'il suivait les ordrea de Duval ou de Flourens.
L'un des quatre chefs, Bergeret, parti en guerre dans une voiture de mariée, avec son colonel d'état-major Henry, s'est laissé persuader par Cluseret et Rossel) qui ont tout intérêt à le perdre, que le fort du Mont-Valérien appartient aux fédérés et qu'il peut passer sous son feu sans danger*
Il entraîne Eudes avec lui*
A moitié chemin, les deux corps d'armée sont accueillis par une bordée d'obus qui les sépare.
Eudes tourne ii gauche, ou il rejoint Duval et Flourens, tandis que Bergeret, la panique passée^ lance ses troupes sur le Mont^Valérien pour le prendre d'assaut, car il croyait toujours que les soldats qui l'occupaient allaient se rendre.
Vain espoir! Le Monl-Valérien résiste. Il en-
voie aux fédérés des obus et des boulets qui mettent le désordre dans leurs rangs. Les deux chevaux qui tratnent la voiture du général tombent frappés mortellement.
L'expédition se termine par une rentrée en désordre dans Paris.
Le signal de la débandade donné, les gardes nationaux, pâles, effarés, se précipitent dans la ville par toutes les poftes. Ils semblent harassés de fatigue. Leur tunique est déchirée, débraillée, couverte de poussière. Ils paraissent fort embarrassés de leur uniforme et de leurs armes.
Presque tous disent qu'ils ont été trahis ; que leurs chefs les ont menés à la boucherie pour se défaire d^eux.
De nombreuses estafettes courent de côté et d'autre, affolées, ne sachant où elles vont.
On les entoure pour avoir des nouvelles.
Les allées des Champs-Elysées sont remplies de groupes émus qui discutent et pérorent. On commente ce qui s'est passé avec animation, avec passion.
Plusieurs voitures d'ambulance sortent lente^ ment du palais de Tlndustrie et se préparent à partir. Il y en a de toutes sortes : voitures américaines grises et massives, fiacres et omnibus.
La place de la Concorde est remplie de mondes Toutes les rues qui y conduisent, rue de Rivoli^
— T6 — rue Royale, rue Boissy-d'Anglas, sont gardées par des factionnaires.
Sur la place Vendôme, on travaille avec fureur. On dépave les rues. On exhausse les barricades déjà construites. On en commence de nouvelles. Plusieurs bataillons sont massés devant les étatsmajors.
A ce moment, passe sur la place le général Bergeret que Ton n'acclame pas.
II entre furieux dans Tétat-major.
— On en veut donc à la République ? C'est une trahison, un guet-apens, une lâcheté, une manière déloyale de faire la guerre ! cri'e-t-il aux officiers qui sont là. Pourquoi ne m'avait-on pas averti que le Mont-Valérien n'était pas à nous?
— Mais, général, lui répond quelqu'un, c'est vous qui deviez le savoir.
— Est-ce que c'est moi qui étais chargé du commandement du fort?
— Non, naais vous deviez connaître les conditions dans lesquelles le fort se trouvait.
Bergeret fit un geste qui signifiait qu'il s'en fichait pas mal et alla s'asseoir dans un fauteuil, où il ne tarda pas à s'assoupir.
Quelques instants après, la salle de l'étatmajor était envahie par une foule d'officiers en désarroi qui venaient demander ce qu'il fallait faire. Ce n'était point la bonne volonté qui leur manquait, mais ils étaient absolument incapa-
blés de suivre les ordres et les instructions qu'on aurait pu leur donner.
D*ailleurSy les chefs supérieurs ne savaient euxmêmes pas cil donner de la tête.
On allait et venait de côté et d'autre, ahuris, empressés, demandant des nouvelles à droite et à gauche et ne sachant à quel saint se vouer.
Pendant ce temps, Flourens, Duval et Eudes étaient hors de Paris, sans quartier général, sans officiers d'ordonnance, sans corps de génie, sans ingénieurs.
La position était embarrassante. Que fit la Commune pour s'en tirer ? On lui conseilla de faire rentrer immédiatement les gardes nationaux dans Paris et d'attendre l'ennemi derrière les remparts. Elle ne voulut pas écouter cet avis. Elle crut parer à toutes les difficultés en . nommant, pour surveiller Cluseret, ministre de la guerre, une commission civile militaire, composée de Pindy, Bergeret, Eudes, Duval et Ranvier.
Elle pensa également avoir fait un grand pas en décidant, dans la séance du soir, qu'il n'y aurait plus, dans le ministère et dans l'étatmajor, ni huissiers ni introducteurs. Le service serait fait par les gardes nationaux de corvée.
Voici quelle était la raison de.cette grave mesure.
La tenue obséquieuse des garçons de bureau
et des employés des précédents régimes Impressionnait les membres de la Commune, qui n'étaient pas habitués à tant de respect.
Babick, ministre de la Justice, qui était venu voir Bergeret îi Tétat-major, avait été importuné par le costume et Tair honnête des huissiers.
« A quoi servent ces mw/é5-M?dli-il en' sortant. On ne sait pas comment les commander, et puis ils sont mis comme nous n'oserions pas nous mettre. Quand ils disent « citoyen, » on croirait qu'ils avalent une arête de morue. NOUS avons asseî de tous CCS lapins-là; leur règne est terminé. Je vais d'ailleurs mettre, ce soir» la question à Tordre du jour.
— C'est cela, dit Viard ; nous allons faire faire le service des bureaux et le service de la cuisine et de la table par des gardes nationaux.
Quelqu'un fit observer qu'on n'en mangerait que plus mal.
— Avec cela, reprit Babîck, qu'on nous donne souvent des légumes à manger ici.
— Tiens, répliqua Lacord, voilà ^Bablck qui regrette son arlequin d'autrefois.
— Quant à moi, dit Viard, je suis de l'avis de Babick; on ne mange jamais de pommes de terre à i'Hôtel-de- Ville.
— Est-ce que vous auriez l'Intention de vous engraisser au pouvoir? dit Lacord.
— Voilà bien de ton style, répondît Viard. Au
revoir, communeux de malheur. Si tu as faim, il y a encore des biscuits à mettre dans ta poche.
Babick et Lacord se turent, et, le soir, on vota la suppression des huissiers, des cuisiniers et des garçons de bureau.
C*est par d'aussi sages décisions que la Commune cherchait à tirer d'embarras les gardes nationaux qui se battaient pour elle à Neuilly.
Deuxième commission civile militaire. — Cette commission veut remplacer le général Cluseret par le citoyen Léon Brin. — Examen qu'elle fait subir à celui-ci.
La première commission civile militaire ne fonctionna pas. Elle se composait d'éléments trop disparates. On la remplaça presque immédiatement par une seconde comprenant les citoyens :
Arnold, architecte ; Tridon, hommes de lettres; Ranvier, peintre; Delescluze, homme de lettres ; Avi;ial, mécanicien.
Inutile de dire que ces cinq citoyens étaient aussi capables les uns que les autres de s'occuper des commandements militaires. Et cependant il aurait fallu à ce moment une commission sérieuse. On commençait à soupçonner Cluseret d'avoir des relations avec Versailles ou du moins de manquer de génie.
La commission chercha à le remplacer.
Elle se réunit en présence de Dombrowski, que Ton venait de nommer général, dans le petit cabinet vert du ministère de la guerre qui donne sur le jardin, et propose au citoyen Léon Brin de remplacer le ministre.
— J'accepte, dit Léon Brin, cette grave fonction, à la condition que vous me remettrez en même temps un pouvoir absolu, une sorte de dictature militaire qui est indispensable à une direction sérieuse.
— Nous savons, dit Tridon, que vous êtes capable de nous aider; mais, avant de recevoir un pouvoir aussi illimité, il serait bon que vous nous disiez comment vous allez vous y prendre pour anéantir, si cela se peut, les Yersaillais (textuel).
— Hé ! reprend Arnold, vous devez avoir, vous ingénieur, chimiste et inventeur, des moyens stratégiques ou des engins qui nous permettront de nous tirer d'embarras immédiatement.
Le citoyen Brin sourit.
. — Vous vous méprenez sur ce que je veux faire, dit-il. Le rôle d'un ministre de la guerre est d'abord de mettre la garde nationale et ses chefs dans de bonnes conditions, puis de s'entendre, de concert avec la Commune, diplomatiquement avec ses adversaires.
— Mais tout cela, dit Arnold, ne ressemble
guère à la destruction dô nos ennemis par des moyens stratégiques.
^ Certainement, reprit Tridon, arrivons au hit. Toujours des discours; adûi ûolal,.^
Léon Brin, rouge de colère, continue néanmoins son exposé :
•^ Avant de passer aux actes, dit-il, il faut une ligne de conduite tracée à Tavance, et c'êSt ce que vous n'aves pas. Vous courez au but sans savoir par oii passer pour Tatteindre. Je voua dé^ clare aujourd'hui que vous faites tous fausse route. Vous jugerez plus tard ai je suis oui ou non dans le vrai.
Pttia il se tourna vers le général Dombrowski et lui demanda son opinion.
•^ Je trouve que le citoyen Léon Brin a rai*^ son, répondit Dombrowski, et je vais vous en donner une preuve : Tout le monde se figure, à Versailles comme à Paris, que j'ai à ma disposition 30,000 hommes au moins.
« Vous, citoyens, qui forment la commission militaire, dit-il en s'adressant à Tridon, Delescluze et autres, devinez combien j'ai d'hommes.
— 20,000 â peu près, dit Arnold.
— Pas précisément, répondit Dombrowski avec un sourire de pitié. J'ai avec moi tout au plus onze cents hommes, et c'est grâce à des supercheries journalières que je parviens à tromper
r^tmêe, Maïs vienne un moment oti cela sera
connu, Je iserai perdu avêc le reste de mes hommes.
^ Mais enfin ) répliqua Tridon, tous ces détailslà ne nous font pas connaître le plan de défense du citoyen Léon Brin*
— Je vais toujours vous prouver, dit ce dernier, rimpoBsibtllté de ce que vous me demandez. Prenons une carte topographique des environs de Paris et Je vais vous faire un cours de stratégie militaire.
— A quoi cela nous avancera-t-llî dit Tridon, je n'y connais rfen.
— Eh bien! dit froidement DombrOWSkt, il faut vous en rapporter au citoyen*, il est inutile de rexamtner, puisque vous ne pouvez pas le Juger. »
A cette mordante apostrophe, Tridon bondit et se promène dans le cabinet* Arnold mort ses lèvres, s'emporte et injurie le citoyen Brin.
— Si la commission vous a fait venir, lui dtt-il, ce n'était pas pour traiter des questions politiques ou diplomatiques. Notre conversation reste sans résultat.
« Il me semble qu'on pourrait détruire le Mont-Valérîen ^n 24 ou 48 heures au plus.
Quels moyens faudrait-il employer pour cela?
— Oh I oh I dit en se contenant à peine le citoyen Léon Brin, la besogne est rude. Si cependant les soldats qui se trouvent datfs le fort vou^
laient se donner la peine d*en sortir, on pourrait peut-être le miner et le faire sauter.
« Mais supposons qu'on anéantisse le Mont- Valérien, ajoute l'orateur, croyez-vous que l'armée de Versailles se rendra parce que vous aurez détruit un fort qui vous gène?
— De cette façon, répliqua Arnold, je vois que j'ai dérangé la commission pour rien, car c'est moi qui avais proposé d'examiner le citoyen Léon Brin.
— Merci infiniment, répondit ce dernier; vous n'êtes guère aimable ce matin, citoyen Arnold. »
Arnold reprit :
— Et puis, on va vous chercher, vous êtes en uniforme; vous vous mettez comme un officier de l'empire. Quand on vous adresse la parole, vous faites un tas de discours. Il est impossible de compter sur un homme qui fait des discours. Vous vous habillez trop bien pour paraître un homme sérieux. Enfin, il n'est pas possible de nous entendre; force nous Cbt de laisser Cluseret oii il est. »
Et l'on se sépara.
C'est ainsi que fonctionnait la seconde commission civile militaire, destinée à remplacer la première, qui ne fonctionnait pas !
Vengeance de Claseret. » Les généraux Dombrowski et Okolowich. — Trois tentatives d'assassinat sont faites sur Okolowicb.
Cluseret eut vent de ce qui se passait à la commission militaire. Il ne tarda pas à s'en venger sur la personne du citoyen Léon Brin.
Celui-ci avait été nommé douze jours auparavant chef de l'armement.
Un matin, il voit se présenter à son bureau un homme d'un certain âge, muni d'une commission conçue en ces termes :
« Le citoyen Marin père prendra la direction de Tarmement en remplacement du citoyen Léon Brin. »
Ce dernier prend le père Marin à part :
— Écoutez, lui dit-il, vous me paraissez être un honnête homme. La manière dont vous vous présentez me donne de vous cette opinion. Cluseret me renvoie par jalousie ou parce qu'il a
envie d'exploiter Tarmement à sa manière. Pour remplir ce poste, il faut des connaissances spéciales que vous n'avez pas. Avant de vous céder la place, je vous le dis franchement : vous vous mettrez k l'abri de bien des ennuis et de bien des malheurs en refusant le grade de chef d'armement sous les ordres d'un homme tel que Cluseret.
Marin se le tient pour dit et envoie aussitôt sa démission.
Une heure après, un pdloton de gardei nationaux venait pour s'emparer du citoyen Léon Brin, qui fut obligé de demeurer caché pendant près de dix jours.
Quand on aVAit appris à l'Hôtel^de-^YiHe U mort des généraux Flourens et Duval et du colonel Henry, on en avait été moins impfesftionné qu'on pourrait U croire«
•^ On léS remplacera, avait dit quelqu'un.
Et on chercha, en effet, à leâ remplacer. Les hommes doués du génie de la guôinre étaient rares dans h Commune. Sur le!! bulletins militaires de Cluseret, les fédérés étaient toujours vainqueurs, ce qui lie leur empêchait pas de perdre chaque jour des hommes et du terrain.
La commission militaire faisait de vains efforts pour trouver un homme eapable de détruire en un jour Tarnïêe versalllaîse « par dtg moyeûfi
chimiques ou Hilrat^giques. » Bile n'y pAi*vetiail pâ». Nuit et Jour, le cânon tonualt autour de Paris. Dei obus commençaient à pleuvoir sur la porte Maillot et n'allaient pas tarder à tomber jusque dans l'avenue des Champs-'Êlysées*
A THôtel-de- Ville, on perdait son temps & discuter des projets de loi Inutiles ou insensés. On découpait dans les journaux tout ce qui était hostile à la Commune et on le collectionnait soigneusement pour s'en soutenir à ^occasion. On faisait faire des perquisitions et des arrestations. Enfin, on s'occupait des moyens de faire marcher de force les réfractaires, pendant qu'on avait autour de Paris des bataillons qui se débandaient faute de chefe, de vivres et de munitions.
Et cependant on mit la main sur deux hommes capables de mener à bien les affaires de la Corn* mune, si la Commune avait eu plus de confiance en eux, et s'ils n'avalent pas été continuellement gênés et harcelés par Cluseret, qui semblait n'avoir été nommé ministre de la guerre que pour empêcher les généraux et les armées de se battre.
Ces deux hommes, qui furent une bonne for^ lune pour la Commune, étaient Dombrowski et Auguste Okolowich.
Dombrowski avait été capitaine d'état-major.
Jl avait trente^clntj ms, uue figure sympathique,
de beaux cheveux blonds. Il était doué d'une énergie et d*une bravoure extraordinaires. Il portait une petite moustache et une barbiche en fer à cheval clair-semée. Maigre et petit, joues osseuses. Dombrowski avait embrassé le parti de la Commune pour se faire un nom et acquérir une certaine influence. Il espérait profiter plus tard de ce nom et de cette influence pour soulever les Polonais ses compatriotes et conquérir sa patrie. Il a souvent fait part à ses amis de ses projets d'avenir. Nous raconterons plus loin oii et comment il a été tué.
Auguste Okolowich est un ancien capitaine d'im corps de francs-tireurs formé par lui et par ses frères — ils ont été 24, dont 6 ont servi pendant le siège. L'amiral Pothuau avait pour lui une grande affection, à cause des services qu'il lui avait rendus pendant les quatre mois qu'ils sont restés ensemble à Vitry. Il a tenu à lui en exprimer verbalement sa reconnaissance.
Auguste Okolowich était porté pour la croix et cinq de ses frères pour la médaille militaire.
Il a trente-six ans, une taille nioyenne, une figure mâle et énergique, quoique douce. Il est brun et porte la moustache retroussée et la mouche. Il est intelligent, instruit et bien élevé. Il dirigeait, avant le siège, le journal Paris-Théâtre*
Auguste Okolowich n'a échappé à la mort, pendant son aventureuse carrière, que par mi-
racle. Le 12 avril, on essayait de Tassassiner à NeuiUy; quelques jours après, on le retirait à demi-mort des décombres de la maison qui lui servait d'état-major et qui venait de s'écrouler. Malgré trois fortes contusions, dont une à la tête qui le faisait cruellement souffrir, il n'abandonna pas son poste et resta à la tête de ses hommes dans tous les combats qui suivirent.
Le 21 avril, plusieurs des bataillons que commandait le général Okolowich, parmi lesquels se trouvait le bataillon des Vengeurs de la République, prennent Ja fuite devant l'ennemi. Le général se trouve seul avec une trentaine d'hommes qu'il fait déployer en tirailleurs. Bloqué de toutes parts, il lui faut user de ruses inimaginables pour ne pas être fait prisonnier. Pendant une course de six heures, il escalade dix-sept à dix-huit murailles. Cerné de nouveau dans le parc de Neuilly, il en sort encore en franchissant la grille. Il n'avait plus que trois hommes avec lui. Tous les autres avaient été tués.
Quand il reparut au camp, le bruit de sa mort était déjà répandu partout.
Trois jours après cet exploit, on tentait encore d'assassiner le général. Son cheval seul fut atteint. Okolowich monta dans une voiture, et au moment oii il allait franchir la porte pour rentrer dans Paris, le cheval qui le conduisait tomba frappé de trente-sept balles.
- ÔO -
Le S6, il était grlèyornent blessé, dans lés bu^ reaux de l'armement, par une balle de revolver Galant, au moment ûb la Commune allait le nommer ministre de la guerre.
On en voulait tant au général Okolowich parce qu*on le soupçonnait d'avoir des relations avec Versailles, ce qui était vrai, d'ailleurs, comme nous le raconterons bientôt.
Puis, ses manières de procéder peu révolutionnaires déplaisaient A des révolutionnaires tels que Trîdon, Delescluze et Vallès.
Au moment d'engager une action, le général Okolowich disait à ses hommes : « Que ceux qui ne combattent pas ici de bon gré pour la République s'en aillent; ^ et chaque jour les rangs de son corps d'armée s'éclaircissaient.
Gela devait nécessairement déplaire aux hommes qui voulaient contraindre tout le monde & marcher. Inde irœ.
Le général Okolowich a été fait prisonnier, lors de l'entrée des troupes de Versailles à Paris, dans Tambulance de rinternationale oii il avait été transporté.
Arrestationi d'ÂssI, de Bergeret et de Glaseret. ^ Interfogaiùité de BdfS^f^-
Concurremment à ce que nous venons de raconter, une petite révolution s'accompli&satt à IHntérieur de THôtel^de- Ville. Assi, un des membres les plus influents de la Commune et du Comité central, était mis en état d'arrestation. Presque en même temps Cluseret faisait arrêter Bergeret et était lui-même bientôt après emprisonné.
Des charges très^raves pesaient sur Assi« On raccttsait t 1^ d'avoir détourné des fonds qu'on lui avait confiés; 2fi d'avoir ouvert des caisses dans THAtel-de- Ville sans faire dresser Tinventaire de ce qu'elles contenaient } 3« d'avoir en* tretenu des correspondances suivies avec le gouvernement bonapartiste; 40 de recevoir de l'argent du gouvernement pour rendre compte des séances du Comité central. On fl&ait le chitfire de la somme payée : IR francs par séance. Nous
avons su plus tard que c'était au Paris-Journal qu'Âssi donnait ses conoptes rendus.
On avait trouvé également, disait-on, chez une actrice qu*il fréquentait, M^^^ Anna Deslions, des papiers fort compromettants.
C'en était plus qu'il ne fallait pour faire arrêter et emprisonner un homme.
Aussi le gouverneur de l'Hôtel-de- Ville voit-il, un soir, à son grand étonnement, deux membres de la Commune et des gardes nationaux pénétrer chez lui, entourer sa table et cerner les issues de son bureau.
Cette vue lui cause une telle impression qu'il perd presque connaissance. Il devient livide.
T- Citoyen Assi, dit un des membres de la Commune, au nom de la Commune, que vous avez trahie, je vous arrête.
Assi peut à peine balbutier quelques mots et ne cherche à faire aucune résistance. Il remet ses armes au membre de la Commune, sans oublier le fameux poignard qui ne l'abandonnait jamais, ce qui fit rire les assistants.
Assi avait gouverné l'Hôtel-de-Ville en despote intraitable. Il voulait donner des ordres à tout le monde, même à l'état-major de la garde nationale.
Bergeret dit un jour, en montant dans sa voiture de mariée pour aller en guerre et en recevant un ordre du gouverneur de l'Hôtel-de- Ville :
■** Je n*ai pas d'ordre à recevoir de Monsieur Assi.
Âssi répondit aussitôt par écrit :
« Pendant le siège de Paris les généraux obéissaient à Trochu. Trochu était gouverneur. Je suis gouverneur comme lui. »
Cette réponse fit beaucoup rire Bergeret et son état-major.
Assi fut incarcéré d'abord à rHôtcl-de-Ville, dans une chambre à coucher, puis transporté à Mazas en attendant son interrogatoire.
Comme il se plaignait de la façon dont on le traitait, quelqu'un lui répondit :
« Vous êtes bien difficile. Sous votre règne on y mettait moins de forme. »
Le malheureux Bergeret suivit de près Assi, qu'il cherchait à imiter en tout.
Depuis sa mésaventure du Mont-Valérien, cet infortuné général était inconsolable. Il ne tarissait pas en injures contre Cluseret qu'il accusait de déloyauté et de trahison.
Ces propos vinrent aux oreilles de Cluseret, qui se fâcha et chercha à se venger.
Quelqu'un alla avertir Bergeret et lui recommander d*être plus prudent.
— Je suis membre de la Commune, dit-il, je suis général, j'ai bien autant de pouvoir et d'influence que Môsieu Cluseret.
Mais celui-ci était ministre de la guerre. Il fait
venir Bergcret à l*H6tel-de- Ville, sous prétexte de s'expliquer avec lui sur des sujets très-graves, et là il l'accuse : 1« d'avoir désobéi à son commandement supérieur; 2<^ d'avoir dénigré sa personne; 30 d'avoir mal exécuté l'attaque du Mont-Valérien et d'avoir causé tout le désastre; 4» d'avoir donné le mot d'ordre le soir, sans en avoir l'autorisation. En dernier lieu, Cluseret ne reconnaissait pas à Bergeret le droit d'être général et de signer général Bergeret, puisqu'il avait supprimé ce grade par un décret.
— Pourquoi vous permettez-vous alors de signer général Cluseret? répondit Bergeret.
— Oh! dit Cluseret, mes titres h ce grade ne datent pas d'aujourd'ui, et j'estime qu'ils ont une plus grande valeur que les vôtres,
— Si c'est votre opinion, ce n'est pa$ la mienne, répliqua Bergeret. Mon litre vaut mieux que le vôtrei attendu que je l'ai reçu de la vraie République.
•— Le délégué à la guerre vous accuse, citoyen Bergeret, dit un membre de la Commune, d'avoir mal exécuté' ses ordres. Défendez-vous.
— Je lui ai toujours obéi en tant que délégué à la guerre; mais comme j'ai toujours cru qu'étant moi-même le général commandant la placé de l'état-major, j'étais le chef du mouvement, j'ai pensé que je ne devais recevoir ses ordres que
-« 9» — comme ministre et non comme commandant en chef.
■— C'est un moyen comme un autre pour se soustraire à l'obéissance, réplique Cluseret.
— Quant à robéissance, vous ne m'en remontrerez pas, dit Bergeret. J'ai servi et je sais ce que c'est.
-p Vous avez servi comme sergent, répond Cluseret.
Bergeret pàlit de colère,
— Et vous, comme un homme sans patrie, s'écrie-t-il, et je m'étonne de la confiance que l'on vous accorde ici. Car, en définitive, à partir de l'Internationale, qu'avez-vous fait de plus que moi; qui vous donne le droit aujourd'hui de me malmener? J'en suis sûr, il y a là un point de jalousie contre moi que je tiens à écl.aircir*
— Jaloux de vous, dit Cluseret en caressant flegmatiquement sa barbO} et pour quel motif?
— Parce que mon nom vous porte ombrage. Du reste, je suis membre de la Commune, et je me considère comme inviolable. Je n'ai jamais abusé de ma position pour m'enrichir.
Cluseret devint blême,
— Tout cela n'est pas répondre, dit-il brusquement. Je demande à la Commune de conti-^ Duer l'interrogatoire,
— Mais, dit un des membres, vous n'avet pas
encore parlé de l'affaire du Mont-Valérien. Je tiens ayant tout à éclaircir ce fait.
Ici la discussion s'envenime. Cluseret se défend vivement d'avoir conseillé la « promenade militaire D à Versailles.
Bergeret proteste. 11 se fait fort de prouver qu'elle avait été convenue entre lui, Rossel et Cluseret. Tous ignoraient également dans quelle position le fort se trouvait.
Les vociférations, les injures, les menaces deviennent tellement vives qu'il est bientôt impossible de s'entendre.
— Enfin, put crier Cluseret, vous avez dit sur mon compte des choses qui m'autorisaient à vous faire arrêter sans plus de formalités.
— Même sans le consentement de la Commune? dit Bergeret.
— Certainement.
Ici les cris redoublent. Les membres de la Commune s'en mêlent. Ils invectivent Cluseret, à qui ils reprochent d'empiéter sur leurs droits; ce qui ne les empêche pas de maintenir en état d'arrestation le bouillant Bergeret.
Néanmoins la discussion qui venait d'avoir lieu fut nuisible à Cluseret. La Commune se défia de lui. Elle fit faire une enquête sévère sur son existence antérieure, et le ministre de la guerre fut l'objet d'une surveillance assidue.
Deux ou trois jours après il était accusé d'avoir été nuitamment à Versailles.
N'ayant pu donner des explications claires et franches, il fut enfermé dans une des salles faisant face à la salle des maires, et de là transporté à Mazas pendant la nuit.
Il suivait de près sa victime, l'infortuné général Bergeret.
Les fédérés à l'extérieur. — Le colonel Seguin à l'ambulance de linternationale. — Le citoyen Michel, inspecteur général des prisons de la Seine, chez Peter's.
On a déjà pu voir que la principale vertu des hommes de THôtel-de- Ville n'était pas la politesse. Gonflés d'orgueil, abasourdis d'être enfin quelque chose, eux qui n'avaient encore rien été, ils voulaient faire sentira tout le monde leur pouvoir. Jamais tyran de l'antiquité, jamais procureur romain débauché et avide ne s'est montré plus absurde qu'eux et n'a poussé si loin l'intolérance et le despotisme.
Nous avons groupé dans ce chapitre deux ou trois scènes fort caractéristiques et prises sur le vif. Il s'en est passé mille de ce genre pendant le règne de la Commune.
Un jour le colonel Seguin, chef de légion, se présente à l'ambulance de l'Internationale, aux
Champs-Elysées, et demande hautaînement et brutalement à voir un blessé qu'il connaît.
Les employés cherchent sur le registre et ne trouvent pas le nom du fédéré.
Il n'est pas dans cette ambulance, répondentils poliment.
— Ah! il n'est pas dans votre ambulance, hurle Seguin, eh bien ! je fais arrêter toute la maison si on ne le trouve pas. Qu'on m'amène ici le directeur de l'ambulance !
Le colonel était suivi d']une douzaine d'officiers entassés dans deux fiacres qui l'attendaient en bas.
M. le docteur Chenu, entendant le tapage, vient demander ce qui se passe et cherche à calmer la colère du porte-galons. Mais c'est en vain. Se paroles ne font que la redoubler.
Il s'adresse alors à M. Anatole Okolowich, qui était venu soigner son frère à l'ambulance, et le prie d'intervenir.
Pendant ce temps-lâ le colonel Seguin était entré en triomphateur dans le bureau de l'ambulance et feuilletait lui-même les livres.
Les employés le regardaient faire, anxieux et tremblants.
— Qui m'a f.... des livres comme cela? s'écrie tout à coup le colonel en frappant du poing sur la table. On n'y comprend absolument rien. Je vais faire changer tout ce personnel.
— iOO -
Et l'officier fédéré se redresse, la main fièrement posée sur la hanche et roulant autour de lui des yeux bouffis d'orgueil et de suffisance.
A ce moment arrive Anatole Okolowich, qui lui enlève brusquement le livre des mains.
Seguin recule de quelques pas.
— Qui êtes-vous donc, dit-il, pour oser prendre avec moi de pareilles licences?
— Le frère du général Okolowich, qui est blessé et que vous empêchez de reposer. Je viens pour vous donner une leçon de politesse dont vous avez grand besoin.
Le colonel paraît un peu décontenancé, mais il n'en continue pas moins à gesticuler et à vociférer.
Okolowich demande aux employés si le blessé qu'on leur a réclamé se trouve à Tambulance, et ceux-ci ayant répondu négativement, il se tourne vers le colonel et lui dit :
— Vous avez entendu; votre blessé n'est pas ici. J'espère que vous allez vous retirer.
— Il me semble que vous me mettez à la porte, répond le colonel.
— Pas précisément, reprend Okolowich en souriant; mais épargnez-moi, mon cher colonel, la peine de le faire.
Cela était dit d'un ton si moqueur, devantprès de deux cents personnes, que le glorieux Seguin ne savait quelle contenance faire.
Il fait quelques pas pour sortir, mais il se ravise et se tournant vers M. Okolowich :
— On sait parfaitement que vous n'êtes que des Yersaillais, lui dit-il, et j'ai reçu aujourd'hui . même un mandat d'arrestation contre toute la famille. Cependant vous voyez que je n'en use pas.
Okolowich se mit à rire, et saisissant le bras de Seguin:
— Vous savez que j'ai promis de soigner moimême mon frère jusqu'à sa guérison; pensezvous que je pourrai obtenir la faveur de l'emmener avec moi?
Le colonel n'en entendit pas davantage et disparut.
Un autre jour, le citoyen Michel, inspecteur général des prisons de la Seine, chargé de galons et de broderies des pieds à la tête, se présente au restaurant Américain.
Il commande à souper et est bientôt rejoint par Yarlin et quelques autres qui demandent de la bière.
Au moment de sortir il crie au garçon d'apporter la* note de tout ce qui a été consommé.
Le garçon revient un moment après et lui présente la note, comme c'est l'usage, sur un plateau.
— Qu'est-ce que cela? dît Michel, inspecteur général des prisons de la Seine.
— C'est la note que vous m'avez demandée, répond le garçon,
— Je le vois bien, mais je ne vous avais pas demandé de plateau.
Puis, après avoir lu et relu la note, l'inspecteur général des prisons de la Seine se lève et prenant un ton solennel :
— Garçon, dit-il, allez me chercher le patron. Connatt-il Mazas?
Le garçon, ahuri, répond que M. Peter*s est couché.
— Qu'on le lève, dit Michel, ou qu'on m'amène le gérant.
Ce dernier se présente.
— Vous voulez donc que je vous fasse conduire à Mazas? s'écrie l'inspecteur général des prisons de la Seine.
— Pourquoi cela, Monsieur?
— Parce que vous êtes tous des voleurs. Je fais emprisonner toute la maison si on ne me diminue pas ma note.
Le gérant se relire et revient un instant après avec une diminution de 10 francs sur une note de 50.
Michel prend son képi, et faisant le tour de ses amJs :
^ C'est cinq francs chacun, dit-il.
Quelqu'un lui fait observer qu'il se fait remarquer bien inutilement.
— Quand on vient ici la nuit, drt-il, on doit savoir que les consommations sont plus chères que dans le jour.
— Monsieur, lui répond l'inspecteur général, je suis révolutionnaire, et je fais de la révolution partout. Nous ne saurons jamais trop en faire.
Et sur ce mot on sortit du restaurant au milieu des sourires moqueurs des autres consommateurs.
Un coup d'État se prépare. — Le Ck>mité central veut renverser la Commune et ressaisir le pouvoir. — Première réunion des colonels de la garde nationale au ministère de la guerre, — puis dans la salle du Comité central.
Cependant quelques points noirs commençaient à charger l'horizon de la Commune. Le Comité central, affligé de toutes les sottises qu'il lui voyait commettre, agissait et ne cherchait qu'une occasion favorable pour ressaisir les rênes du pouvoir, qu'il avait si imprudemment remises aux mains de Delescluze et consorts.
L'arrestation du général Cluseret faillit offrir cette occasion.
Son chef d'état-major, Bossel, voulut profiter de l'emprisonnement de son supérieur pour réorganiser» ou plutôt désorganiser les bataillons de la garde nationale.
Il voulait) disait-il) en former des régiments. II pensait que des bataillons de 1,500 hommes ne pouvaient pas aussi bien marcher que des régiments de 3,000 hommes. Puis, comme il ne portait pas d'uniforme, il fit arrêter tous les officiers d'état-major qu'il trouva munis de galons et de boutons jaunes.
Ces façons d'agir déplurent aux colonels de légion qui refusèrent de reconnaître Rossel et qui déclarèrent qu'ils ne marcheraient pas si le Gomité central ne prenait en main la direction des affaires militaires.
Dix-huit colonels sur vingt avaient adhéré à ce programme.
Le citoyen Mayer, organisateur des légions, fait savoir que l'on se réunira, le 7 mai, à onze heures du soir, dans la salle des Comptables, bureaux de la guerre, 86, rue Saint-Dominique- Saint-Germain, et que là on délibérera sur les résolutions à prendre à Tégard de la Commune.
Tous les colonels, plusieurs lieutenants-colonels, chefs et sous-chefs de légion se trouvèrent à ce rendez-vous.
Le citoyen Allix, membre de la Commune, est nommé présidont de la réunion ; le colonel Boursier, du Comité central, et le colonel Mayer, chef de légion, sont élus assesseurs.
Le citoyen Allix prend le premier la parole, et.
dans un exposé assez embrouillé, il développe les principes et les idées de la Commune. Il vante ensuite outre mesure les talents et les qualités du citoyen Rossel.
— Vous n'avez pas confiance en lui , dît-il, vous craignez qu'il ne nous trahisse. Mais, dans tous les cas, la Commune est là qui veille. Qu'avons-nous besoin du Comité central?
Le citoyen Léon Brin demande la parole.
— Le citoyen AUix, fait-il d'un air railleur, veut-il bien me permettre de lui exposer clairement et sincèrement ce qu'est le Comité central aux yeux de la garde nationale de Paris ? C'est sa garantie morale vis-à-vis de la Commune.
— Et même pas autant que cela, dit AUix.
— N'interrompez pas, s'il vous plaît, crie un colonel.
— J'y suis habitué, dit Léon Brin ; et puis Allix est membre de la Commune. (Vive hilarité.) Je continue. En outre, le Comité central est, par devant tous les gouvernements, responsable de ce qui se passera.
— Pour quelle raison ?
— Parce que c'est lui qui était gouvernement de Paris au 18 mars; parce que c'est lui qui a fait tous les efforts qu'il était possible de faire pour empêcher la Commune de commettre tant de sottises, sans pouvoir y réussir; parce que c'est lui
qui a créé la Commune, qui n'est plus que sa fille perdue.
Approbation et rires de tous côtés. Le citoyen Léon Brin est entouré et vivement félicité.
Quant à Allix, il pâlit et se mord les lèvres.
La séance se termina par des preuves apportées de toutes parts de la mauvaise gestion de Gluseret et de Rossel, et il fut décidé qu'on irait dès le lendemain à raôtel-de- Ville.
Le citoyen Allix fut chargé de faire part de la résolution de l'assemblée à la Commune et principalement au Comité de salut public.
En sortant de cette séance, qui s'était terminée fort orageusement, les colonels se transportent au Comité central, réuni dans la grande salle du ministère, sous la présidence de Gaudhier.
Le général Du Bisson demande la parole. Il a la figure légèrement contractée et on sent que quelque chose de grave va se passer. On fait silence aussitôt.
« C'est la dernière fois, dit le général, que je prends la parole, et si cette fois le Comité central refuse de montrer de l'énergie et du savoir-faire, j'aurai l'honneur de déposer ma démission. J'abandonnerai ces galons qui me pèsent.
« Il faut que le Comité central sache que tous les hommes abandonnent leurs postes, que les chefs sont découragés, qu'il est temps de traiter, ou que dans huit ou dix jours il faudra succomber. »
— Le Comité central » dit ensuite le citoyen Lenfant, a fait une faute tellement grave en laissant la direction des opérations militaires à la Commune, qu'il ne lui reste plus une minute à perdre.
<c Si la Commune ne veut pas se conformer à nos volontés, parbleu! ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Il faut, en définitive, qu'elle sache bien que nous représentons ici la force armée et que nous pouvons l'arrêter dans sa marche de désordre. »
Un des colonels dit qu'avec quelques bataillons, ce coup de main peut se faire sans bruit. Or, nous en avons plus de cent pour nous et qui sont prêts à nous obéir au premier signal.
Le citoyen Âllix, qui avait suivi les coloneist était présent à cette discussion.
11 s'était tenu coi jusqu'alors, mais il demanda tout à coup la parole.
— En sévissant ainsi contre la Commune, ne craignez-vous pas, dit-il, une espèce de révolution? S'il y a dans la garde nationale des bataillons dévoués au Comité central, la Commune peut bien compter aussi sur quelques-uns.
— Comment, vous, un homme d'un certain âge déjà, répond au citoyen Âllix le colonel Combatz, vous pouvez vous faire illusion à ce point ^ Cela nous donne bien une idée de l'esprit de la Commune.
« Gomment, vous nous voyez ici dix-hmt colonels sur vingt, sans compter les lieutenantscolonels qui représentent en nombre les états-majors, et vous pouvez être assez aveugles pour ne pas voir quMl nous faut une modération que vous ne possédez pas pour qu'il n'en résulte pas des désordres regrettables !
— - La Commune de Paris, ajoute le citoyen Léon Brin, qui ne peut certainement pas avoir la prétention d'être Texpression de Paris, car elle n'a encore rien fait de sensé, doit se retirer sur-lechamp. Quant au Comité central, il feut qu'il montre toute la fermeté et toute l'énergie dont il est capable. Ce n'est pas en laissant aller les choses à l'abandon qu'il parviendra à éviter l'eifusion de ce sang qui nous est si précieux. Il ne faut pas oublier que les deux ennemis qui se trouvent en présence sont des Français.
Le citoyen Lacord s'élance brusquement vers la tribune.
— A quoi bon tant de discours? dit-il. Est-ce qu'ils en valent la peine? Qu'est-ce donc qui compose la Commune? Qu'est-ce que c'est que cette bande de pierrots que le peuple est allé dénicher je ne sais où?
Tout le monde rit.
^ — Que le Comité central, reprend Lacord, ait donc une fois dans sa vie le courage de son opinion et qu'il prouve qu'il existe I S.... n.. d. D...,
que quelques-uns d'entre nous se mettent avec moi et Boursier, et nous nous chargeons de coller tout ça à Mazas. Ça devient dégoûtanti à la fin.
Allix se lève furieux.
*- hi vous mettez la discussion sur ce ton, criet-il, ma présence n'est guère nécessaire ici. Je vous demande la permission de me retirer.
«—Ohl répond Lacord, restez au contraire, et que la Commune soit instruite, une fois pour toutes, de la triste opinion que tout le monde a d'elle.
Le membre de la Commune, trouvant qu'il était plus sage de rester de bon gré que de s'y laisser contraindre, s'assit et écouta patiemment le reste de la séance.
Plusieurs colonels vinrent se plaindre de Ros* sel sur des griefs plus ou moins fondés.
Au moment où on allait se retirer, le citoyen Arnold, membre de la Commune et de la corn* mission militaire, entr'ouvrit la porte, et, après s'être excusé d'être entré aussi brusquement, il demanda la parole.
— Je ne comprends pas, dit-il de sa petite
voix'aigrelette, pourquoi le Comité central s'a-
' muse continuellement à discuter. Il serait bien
plus urgent de se diviser en commissions et de
travailler séricuscnlent.
•s- Di'S commissions! des commissions! répH-
qua un colonel, vous n'avez fait que cela dans la Commune, et Dieu sait comment vous travaillez. C'est du propre !...
— Oh! dit Arnold, je voudrais bien vous y voir.
— Certes, je ne le désire pas, répondit en riant le colonel ; vous savez ce qu'il en coûte à fréquen ter des fous enragés. On attrape la maladie.
— Merci, dit Arnold, vous êtes poli.
— Poli! reprit le colonel, ce temps-là est bien passé.
— Respectez au moins mes fonctions, réplique le membre de la Commune.
— Ah ! il faut voir comme vous les interprétez ces fonctions, dît en riant encore plus fort le colonel. On voit bien que vous étiez né pour toute autre chose.
Tout le monde se mit à rire, excepté Arnold qui roulait des yeux furieux et Allix qui grinçait des dents.
— Il serait temps, citoyens, de prendre une détermination, dit le président. Il est deux heures et demie, et si nous voulons aller de bonne heure à rHôtel-de-Ville, il faut en finir.
Après quelques discussions, on décida qu'on se réunirait, à onze heures du matin, au café de la garde nationale, qui faille coin de la place de THôiel-de-Ville, et que de là, on se rendrait en députation à la salle des séances de la Commune.
Au café de la Garde nationale. — Coup de main tenté par Rossel. — Réponse du Comité de salut public au Comité central dans l'Hôtel-de-Ville. — Réponse de la Commune au Comité dans la salle de bal de la mairie du i^^ arrondissement. — Incident LuUier.
Le lendemain, tout le monde se trouva au rendez-vous.
Avant d'entrer à la Commune, il fallait s'entendre une dernière fois et préciser par écrit les questions que l'on devait discuter avec les membres du Comité de salut public.
On se réunit au premier étage du café de la Garde nationale. Le citoyen Moreau monte sur une table.
— Que tout le monde jure, dit-il, qu'on ne s'écartera pas de nos conventions, que nous y resterons fidèles et que nous irons jusqu'au bout, jusqu'à la force, s'il y a lieu.
Cette proposition est acclamée et on se serre la
main en s'embrassant. On eût dit un nouveau serment des Girondins.
Pendant que tout cela se passait, Rossel ne perdait pas de temps. Il avait été averti de la réunion des colonels et avait donné ordre à la place d'envoyer quatre cents hommes pourarrêter les colonels, les lieutenants-colonels et les membres du Comité central ; mais comme le compère de Cluseret n'était guère aimé, on n'avait obéi à son ordre que fort lentement, et l'assemblée était déjà dispersée quand les gardes nationaux vinrent pour l'enlever.
Ce fut un grand bonheur pour elle, car Rossel n'y allait pas de main morte en fait d'arrestation, et, d'après les dispositions qu'il avait prises, on voit assez quel était le sort réservé aux membres du Comité central et aux chefs de la garde nationale.
L'aspirant ministre de la guerre avait fait disposer dans le ministère, du côté des remises, un peloton d'exécution, presque une compagnie, destiné à le débarrasser promptement des gens qui le. gênaient.
Le Comité central avait une police tellement bien faite qu'il ne sut tout cela que quelques jours après.
Au moment oii la réunion allait quitter le café, & une heure, et se rendre à l'Hôtel -de- Ville, on vient lui annoncer que le Comité de salut public
demandait lo colonel Boursier, le principal instigateur, avec Mayer, de celte espèce de révolution.
Boursier prend une voiture et se rend à THôtel-de-Ville. Là, on lui allègue des motifs plus ou moins sérieux de désobéissance et on le déclare en état d'arrestation.
Il passait sur la place de THÙtel-de-YiUe au moment oU ses amis sortaient du café. Il crie vainement au cocher d'arrêter et Ipur fait signe.
Le citoyen Léon Brin franchit au gjilop une barricade et arrive jusqu'au colonel,
— Qu'y a-t-il? lui crie-t-il.
— On m'arrête sans motif, répond Boursier, Prenez garde, vous allez tous y passer.
Il n'a pas le temps d'en dire davantage. Il est aussitôt entouré de gardes nationaux et d'oiBciers d'état-major qui fouettent vivement le cheval. On écarte Léon Brin.
Le soir même, Boursier était écroué à Mazas,
Cet incident modifie les plans du Comité cen* Irai.
On rentre dans le café. On charge ses armes ; on envoie chercher des cartouches et on marche sur l'Hôtel-de-Ville à main armée. On se présente dans la salle des séances de la Commune, la main, qui sur son sabre, qui sur son revolver.
On croyait que la Commune aurait fait au moins au Comité Thonneur de l'attendre. Il n'en
était rien. Oû cherche vainement depuis le couloir jusqu'à la chambre des maires et dans la salle du trône ; on ne trouve personne.
Enfin, au bout do trois quarts d'heure d'aU lente à peu près, le citoyen Léo Meillet vient annoncer que le Comité de salut public va daigner recevoir les colonels et les membres du Co* mité (îentral.
Le citoyen Ranvier vient dire, de son côté, que la Commune a mis à l'étude, dans la matinée, les propositions du Comité et qu'on les discute encore.
En effet, on entend bientôt des cris et des discussions, La Commune n'était pas loin,
— Voici les membres du Comité de salut public, crie enfin un colonel, d'un ton moitié ironique, moitié solennel.
Tout le monde se dresse comme mû par un ressort.
— ' Allons, dit Léon Brin, voilà déjà le Comité impressionné. On va encore sortir de là sans résultat.
Le Comité de salut public, formé de Geresme, Félix Pyat, Ranvier, fait son entrée.
On se salue et on se serre la main.
Félix Pyat est nommé président. On lui donne comme assesseurs Ranvier, Geresme, Léo Meillet et le citoyen Allix — qui est toujours là.
Le citoyen Félix Pyat doit répondre au Comité central.
Le citoyen Moreau est chargé de parler au nom des colonels et du Comité.
Félix Pyat est pâle et ému.
— Avant d'entamer cette discussion , dit-il d'une voix faible, je tiens à vous exprimer mes sentiments personnels à Tégard du Cfomité central. »
« Vous savez combien Je l'ai toujours aimé combien je lui ai toujours été favorable. C'est ce qui m'a valu de nombreuses contestations avec les membres de la Commune, laquelle, à l'heure où Je vous parle, n'a pas encore accordé ce que je désire de tout mon cœur : la remise de l'administration de la guerre entre les mains du Comité central. »
La voix du citoyen Félix Pyat est tremblante.
On lui avait dit, un instant avant d'entrer en séance, que le Comité central et les colonels étaient venus en force et qu'ils avaient l'intention d'arrêter, d'abord le Comité de salut public, puis la Commune tout entière.
Il déclare la séance ouverte et prend la parole*
— Citoyens, dit-il, la circonstance est des plus graves et les moments sont précieux. Le Comité de salut public accepte la proposition qui lui est faîte.
- il7 -
Vive approbation, suide de ces mots : <c Enfin I enfin I »
— Mais à une condition, ajoute le membre de la Commune.
— Ah I il y a une condition?
— Cette condition, la voici, citoyens. La Commune vous impose le choix du citoyen Rossel comnfle chef des opérations militaires. La Commune entend le maintenir et il ne devra pas être soumis à la sanction du Comité central.
— Très-bien, dit Lacord ; voilà qui est bien joué. C'est parfait*
Le citoyen Allix demande la parole et raconte, d'une voix qu'il cherche vainement à rendre calme, que la Commune est obligée d*en agir ainsi, sinon elle perdrait toute influence, et alors que deviendrait-elle?
— Voilà, du moins, répond un colonel, ce qui explique pourquoi la Commune tient tant à mettre ses hommes à la tête du pouvoir«militaire. Elle ressemble beaucoup à un voleur qui associerait son juge à sa mauvaise action en lui promettant la moitié de ses bénéfices. C'est fort clair.
— Clair pour vous, dit Allix.
-^ Clair pour tout le monde, ajoutent plusieurs voix. C'est incontestable.
— Ce que c'est que d'être en défaut, crie La-
cord. On'se figure que .l'on a constamment un gendarme sur le dos.
— r Vos comparaisons ne sont jamais flatteuses, citoyen Laccord, fait AUix.
— Cela m'est bien égal, pourvu qu'elles soient justes.
Tout le monde rit.
— Je tiendrais, avant d'aller plus loin, dit le citoyen Moreau, à exposer d'une manière positive les désirs du Comité central, aidé de l'assentiment des colonels chefs de la garde nationale.
« La Commune, comme toujours, a fait choix d'un homme qui certainement nous portera malheur. S'il est honnête, il est incapable, et par conséquent de toute façon il nous perdra. La Commune a commis déjà, peut-être à son insu, une très-grande faute en nommant Cluseret ministre de la guerre, et Rossel ne fait que continuer à suivre la marche qu'a prise Cluseret. En le niaintenant à son poste, la Commune enlève au Comité toute son influence et le met dans l'impossibilité d'agir. Son pouvoir sera sans cesse contrebalancé par la force que la Commune a mise dans les mains du citoyen Rossel. La Commune ignore certainement qu'en agissant ainsi elle se perd et perd avec elle la République.
— La Commune ne peut cependant pas abandonner tout pouvoir, dit le président. Elle ne
veut même pas que Tadminlstralion de la guerre soit soumise à Texamen du Comité central,
— Elle a tort, crient plusieurs voix.
— C'est cela, dit un membre du Comité. La Commune désire nous laisser la plus lourde responsabilité et garder pour elle Thonneur de la direction principale.
— Il faudrait dans tous les cas, pour cela, que notre cause fût victorieuse, et nous sommes encore loin d'avoir obtenu un résultat satisfaisant. Parbleu! comment la Commune veut-elle arriver à quelque chose de bon en nous imposant une semblable direction ?
— La Commune n'impose rien, répond Allix*.
— Mille pardons ! la Commune nous impose quelque chose lorsqu'elle maintient au commandement supérieur le citoyen Rossel.
— Je vais vous donner une idée des soins que la Commune a apportés à la défense, dit avec son air railleur le citoyen Lacord, et vous montrer quelle valeur ont les polichinelles que la Commune a choisis pour généraux.
— Soyez un peu plus respectueux, Lâcord, répond AJlix.
— Jamais ! jamais ! Et ce n'est pas tout. Vous allez voir.
— L'autre jour, Lisbonne, le grand Lisbonne, part à Neuilïy. Il emmène avec lui six pièces de douze, Savez-vous combien il y avait de munitions
pour chaque pièce? Vous ne pourriez jamais vous rimaginer. Devinez ?
— Dites !
— Eh bien ! chaque caisson emportait un obus H une gargousse. Je dois cependant ajouter qu'il y avait une quantité fabuleuse d'étoupiiles, sept ou huit cents, au moins. Vous savez qu'il n'en faut qu'une pour chaque coup de feu!
A cette révélation inattendue, les éclats de rire deviennent tellement bruyants qu'il est impossible de s'entendre.
Un membre de la Commune, le citoyen Urbain, vient annoncer au Comité de salut public que la Commune lui laisse toute la responsabilité de ses actes, et, qu'avant de se prononcer sur un motif aussi grave que celui qui est en cause, elle exige une nouvelle séance.
Lacord réclame la parole.
Rousseau la demande en même temps.
— - J^aissez-moi parler, dit Lacord» vos idées ressemblent trop souvent à de la crème fouettée. Des hommes politiques comme nous seraient capables de rendre des points au débonnaire Louis-Philippe.
— Mais, s'exclame Rousseau, si vous parlez toujours tout seul, comment diable voulez-vous discuter?
— C'est, parbleu! bien ce qu'il faut éviter.
C'est pourquoi je tiens absolument à passer avant
vous. On connatt assez vos opinions à Teau de guimauve. On n'a rien à y gagner.
« Je demande à l'assemblée la permission de résumer en quelques mots la situation critique dans laquelle nous nous trouvons tous. Comme la Commune ne songe qu'à contre-carrer nos désirs, il en résulte que la défense commune en souffre. Une honteuse défaite sera bientôt la conséquence de tout ce désordre.
— Oh I ditRanvier, à la façon dont vous parlez, on croirait que les Y^rsaillais sont à nos portes.
— Mais ce n'est pas ma faute, ajoute l'orateur, si vous ne faites pas votre possible pour vous rendre un compte exact de la situation et si vous oubliez la longue vue du bon sens. (Hilarité.)
— Ce n'est guère le moment de rire, reprend Allix.
— Oh! non, répond Lacord, mais ce qui donne envie de pleurer, au contraire, c'est de vous voir tourner dans un cercle vicieux, comme des oies qui ont avalé des épingles ou reçu des coups de b&ton sur le derrière de la tête.
A cette saillie, les éclats de rire redoublent, et ce n*est qu'au bout de quelques minutes qu'on peut reprendre les débats, si toutefois ces sortes de conversations à bâtons rompus méritent le nom de débats.
Le bureau se fâche.
Quant à Lacord, il demeure impassible. Du
reste, il ne rit jamais de ses sorties. Il laisse rire les autres.
Félix Pyat se lève :
a Citoyens, dit-il gravement, je vois que les instants s'écoulent en pure perte.
— Il y a longtemps qu'ils s'écroulent sur la tête des imbéciles qui veulent à toute force conduire les autres, riposte aussitôt rincorrigible Lacord.
— Enfin, continue Félix Pyat sans faire attention à cette interruption, ^1 faut à cette question une solution immédiate. C'est, du reste, ce que vous nous demandez.
— Certainement, disent plusieurs colonels.
— Eh bieni nous allons retourner à la Commune, et nous vous rendrons répcmse tout à l'heure.
— Fixez au moins une heure de rendezvous.
— Je ne puis le faire sans consulter la Commune.
— Il nous semble qu'après diner on peut nous donner une solution.
— * Croyez-vous qu'en voilà des longueurs, crie Lacord. C'est là toute leur diplomatie. C'est comme cela depuis le commencement*
Enfin, on convient que le Comité central recevra sa réponse h dix heures du soir, dans Ift
salle de bal de la mairie du premier arrondissement.
On attendit depuis dix heures jusqu'à minuit, et on ne vit entrer dans la salle que le citoyen Lullier, à moitié ivre.
Après son arrestation, on s'était contenté de lui enlever ses galons et on l'avait mis en liberté.
Depuis ce moment, il cherchait une occasion pour se disculper devant le Comité central, qui l'avait nommé général.
Dès qu'on s'aperçoit de sa présence dans la salle, on le prie de se retirer, mais LuUier monte à la tribune et dit t
— Je demande au Comité central quels motifs il allègue pour m'expulser ainsi.
— Ces motifs sont des plus sérieux, répond le citoyen Moreau, et le citoyen Lullier ferait beaucoup mieux de se retirer que de soulever une question aussi intempestive. Il n'ignore pas qu'on l'a accusé de savoir que le Mont-Valérien n'était pas à nous et de ne l'avoir pas dit,
— Mais, dit Lullier, c'est justement sur ce motif, que je demande à éolaircir, que je désire la parole.
— Non! non I crient plusieurs voix. Vous êtes la cause d'un grand malheur.
*- Jamais 1 répond Lullier, je ne suis pas coupable. Ce n'est pas moi qui ai conseillé l'expédition sur Versailles,
Sa voix est couverte par les clameurs, et il est obligé d'évacuer la salle. II le fait en grommelant.
Cet incident terminé et le calme rétabli, le citoyen Moreau se lève et déclare qu'il va rendre textuellement la réponse de la Commune.
— La Commune, dit-il, accepte nos réclamations et y fait droit.
— Bravo ! bravo ! On frappe des mains.
— Vous applaudissez trop vite, continue l'orateur. Elle a fait des restrictions sérieuses. Elle maintient Rossel au pouvoir militaire.
— Alors, s'écrie Lacord, c'est absolument comme si nous n'avions rien fait!
— Comment cela?
— Voyons, reprend-il furieux, vous necomprenez donc pas que Rossel restant ministre de la guerre, vous n'avez pas le droit de faire quoi que ce soit sans lui en parler? Pour moi, la conséquence est grave.
— Pas si grave que cela, crie Rousseau.
— Je reconnais bien là, répond Lacord, votre manière dç voir toujours la même. Vous êtes toujours content de tout. Du reste, à cinquante ans, on a l'intelligence granitée. Il n'y a rien à espérer de gens comme vous. C'est fini.
— Toujours aimable, dit Rousseau. Heureusement qu'avec de la patience ou peut tout digérer.
— Oh! en fait de digestions, il faut que vous
ayez un rude estomac pour absorber aussi facilement tous les pruneaux malpropres que la Commune nous distribue. Peut-on se moquer de nous comme le font tous ces vauriens de la Commune ?
— C'est un pas, dit Moreau.
— Oui, en arrière, répondent plusieurs colonels.
Un colonel monte à la tribune.
— Je regrette d'en arriver à ce que je disais tout à l'heure. Il faut sur-le-champ arrêter la Commune. Il est impossible d'en finir d'une autre manière.
— Mais, dit Rousseau, c'est se porter à des extrémités, et dans un moment aussi grave la chose mérite examen.
— Zut! crie Lacord. Allons nous coucher.
Nous avons bien travaillé.
On voit par la séance qui précède, et que nous avons reproduite presque textuellement, quelle était la politique suivie par la Commune à l'égard du Comité. Toujours des hésitations et des retards. Elle cherchait continuellement des faux-fuyants, et le Comité, tiraillé dans tous les sens, sans énergie, sans décision, n'arrivait pas à prendre une mâle résolution qui l'aurait mis à la tète du mouvement et nous aurait peut-être épargné tout le sang répandu et toutes les ruines dont Paris est semé, et qui mettent des haillons au milieu de ses quartiers les plus riches.
Les Commissions de la Commune. — Leur fonctionnement, leurs exactions.— Félix Pyat et Courbet proposent de détruire la colonne Vendôme.— Le GomJlé central au ministère de la guerre j il se reforme et se divise aussi en commissions.
Nous avons dit que la Commune, une fois au pouvoir, n'avait rien eu de plus pressé que de se diviser en commissions, sous prétexte de se partager les travaux du gouvernement. Au lieu de préposer quelqu^un au& commissions, elle préféra faire sa besogne elle-même* De là un gaspillage et un désordre dont il serait difficile de se faire une idée.
n y avait autant de petits gouvernements, indépendants, absolus, que de commissions, et on comptait dix commissions :
La Commission Executive,
— Militaire,
— d'Initiative,
— des Subsistances,
— des Travaux et Échanges,
— des Finances,
— de la Justice,
— des Sciences et Beaux-Arts,
— de Sûreté,
— Médicale.
Ces commissions, formées par des membres de la Commune, n'avaient point, par conséquent, de surveillants.
Elles agissaient, chacune de son côté, absolument à leur guise.
Ceux qui étaient à leur tête pouvaient impuné* ment et sans avoir de compte à rendre à personne, puisqu'ils étaient eux-mêmes leurs propres rapporteurs, « faire des économies » et remplir leurs poches.
Henri Fortuné avait pris pour sa part les Subsistances. Quand il quitta cette commission, on trouva les farines de première qualité que contenaient les greniers d'abondance remplacées par des farines d'une valeur moitié moindre. Qui avait touché l'argent provenant de ce changement? Ce n'était pas la Commune.
Viard et lourde, qui avaient les Travaux et
Échanges, ont dû faire des détournements considérables. Ils avaient acheté, pour leur compte personnel, sans que cela fût noté sur aucun livre, pour 800,000 francs de cuirs verts provenant des abattoirs.
D'ailleurs, les livres de la Commune, qui les a vus? qui les verra jamais? Qn les a tous brûlés. C'était bien plus simple.
Que s'est-il passé à la Monnaie, quand on a fondu Targenterie des églises et des ministères? Personne ne le sait.
On établit plus tard une Commission de contrôle, mais cette commission oublia de fonctionner.
On a vu la Commission des Subsistances acheter des lards et des jambons pris dans les magasins de la Ville de Paris.
On a vu les mêmes tonneaux de salaisons et les mêmes tonnes de lard être vendus trois fois à la Commune. Il en était de même pour les sons et les avoines.
Dn charcutier était-il embarrassé de marchandises gâtées ou de mauvaise qualité, il s'adressait en secret à Viard ou à Henri Fortuné.
Le lendemain on se présentait chez lui avec un bon de réquisition portant le cachet de la Commune. Le marchand feignait de résister et ne livrait sa marchandise que de mauvaise grâce. On lui faisait perdre de l'argent; il lui fallait un
escompte» etc., etc. Néanmoins, il obéissait, puis il se présentait à THôtel-de- Ville ou au ministère de Tagricullure pour faire valider son bon, et il s'empressait d'en toucher l'argent, que Ton se partageait en famille.
Voilà comment étaient gérés par la Commune, dont les hommes avaient traité tous les gouvernements de voleurs et de pillards, les intérêts de la capitale I
Que faisait pendant ce temps le Comité central? Toujours humble et poli, la casquette à la main, il demandait timidement à la Commune quatre francs par jour pour chacun de ses membres.
On les lui accorda non sans difficultés et on les paya pendant quelques jours, mais quand on présenta la seconde fois la feuille de solde, Cluseret, à qui on avait attribué 16 francs par jour, la signa de fort mauvaise grâce et déclara que c'était la dernière fois.
Les commissions qui ne volaient pas ne faisaient absolument rien.
Qu'ont fait, par exemple, pour le bonheur de la République, la Commission dlnitiatîve, la Commission Executive, absorbée par le Comité de Salut public, la Commission Médicale et la Commission de la Justice?
Pour la Commission des Fiiiances, elle se contentait de recevoir l'argent des caisses que l'on pillait et de payer les feuilles de solde et les fac-
lures. Quant à se créer des ressources au moyen de combinaisons financières, elle n'y pensa même pas.
Pendant que la Commune était ainsi rongée par ses commissions, qui étaient autant de cancers qui lui dévoraient les flancs, Félix Pyat et Courbet faisaient de la propagande pour amener la destruction de la colonne Vendôme.
Ils ne tardèrent pas à trouver des adhérents au milieu des fous qui les entouraient.
Vainement quelques hommes sensés leur disaient : « A quoi cela vous servira-t-il? Pourquoi ne pas abattre alors tous tes monuments sur lesquels on a sculpté des aigles et toutes les églises?
— Ohl les églises, dit quelqu'un, je voudrais les voir toutes rasées.
— ■ Et les maisons?
— Flanquez-moi tout ça par terre. C'est la propriété des réactionnaires. Abolir la propriété, c'est se débarrasser à jamais des tyrans et des despotes. C'est comme des patrons; eh bien! je soutiens qu'un patron ne peut pas être républicain; n'étant pas ouvrier, il ne sait pas ce qu'un ouvrier endure.
— Voilà un beau raisonnement, dit un membre, du Comité central. C'est senti. Cela s'appelle au moins êlre républicain révolutionnaire. Je vous en fais mon compliment.
Sur ces mots il tourna les talons au membre
-laide la Ck)mmune, qui haussa les épaules en riant.
Après Tarrestalion de Cluseret et la réunion des colonels de la garde nationale, le Comité central était revenu siéger au ministère de la guerre et s'en était partagé la direction.
Ne se trouvant pas assez complet h cause des vides qu'y avait fait Télection de la Commune, il flt appel à de nouveaux élus pris dans les conseils de légion des arrondissements.
Us se présentèrent en grand nombre.
Il fallait trois élus par arrondissement. Chaque élu devait être ensuite accepté par un vote à main levée.
On parla de se diviser en commissions comme ia Commune.
Quelques membres essayèrent vainement de s'y opposer. Le citoyen Léon Brin présenta un travail très-sérieux. et très-précis sur la situation dans laquelle on se trouvait, situation qui, disait^ il, empirait de jour en jour.
II supplia le Comité central de ne pas tomber dans les mêmes fautes que la Commune. Il de^* manda la formation d'un cabinet scientifico-militaire et la création d'un corps diplomatique pouvant entretenir des relations avec l'ex^lérieur et traiter au besoin, si l'on se trouvait jamais dans cette nécessité.
On lui répondit qu'on manquait d'hommes capables.
— - Erreur y dit-il, j*en ai sous la main. Invités, comme ils méritent de Tétre, ils ne demanderont pas mieux que de nous venir en aide. Je ne vous citerai qu'un nom, c'est celui de M. le baron Dutilh de la Tuque.
— C'est cela, répliqua Fabre, voilà des barons maintenant. C'est sans doute pour nous faire voir qu'il est en rapport avec des barons et des nobles que le citoyen Brin nous dit ces choses.
Ce dernier ne répondit rien; il se contenta de hausser les épaules avec un sourire de pitié et quitta la séance.
On procéda immédiatement à la formation des commissions. Il y en eut dix comme dans la Commune :
Commission d'Ordonnancement,
— d'Équipement,
— d'Armement,
— de Génie,
— d'Artillerie,
— d'Infanterie,
— de Cavalerie,
— Médicale,
— de Contrôle général,
— d'État-Major.
Ces différentes commissions ne fonctionnèrent guère mieux que celles de la Commune. Nous
donnerons plus loin un spécimen de leur manière de procéder.
Revenons au jugement des quatre prisonniers dont nous avons annoncé i*arrestation : Assi, Bergeret, Cluseret et Mayer, emprisonné comme Boursier après la réunion des colonels.
Interrogatoires des citoyens Âssi, membre de la Commune, Bergeret et Cluseret. — Le jugement de ce dernier est remis à un autre jour.
Soit préméditation, soit hasard, Assi se trouvait avoir pour juges des gens qui lui étaient absolument dévoués.
Dès qu'il entre dans la salle, il s'en aperçoit et sa figure s'épanouit.
— Allons, dit-il allègrement, qu*a-t-on à me reprocher?
*-^ On va vous interroger, dit le président * -^ C'est bien, répond l*inculpé, je suis prêt à vous répondre. J'ai la conscience tranquille.
— Qu'avez-vous fait des fonds qui vous étaient confiés lorsque que vous étiez gouverneur de rHôtel-de-Ville?
— J'ai employé cet ai^gentà faire faire là police secrète tant à Paris qu'ailleurs.
— Pourriez-vous fournir des signatures pour
prouver le nombre des appôinten^ents qtte vous avez dû payer?
— Comment voulez-vous que je vous donne ces comptes^à? Vous pensez bien que, bousculés comme nous l'étions, je n'ai pas eu le temps de j)rendre ces précautions.
— C'est cependant par là qu'on doit commen* veVé
— Est-ce que je savais qu'un jour on m'arrêterait comme voleur?
-* Les sommes qui vous ont été remises à diverses reprises dépassent de beaucoup les chiffres ordinaires, et vous saviez que nous n'étions pas munis ^argent.
— Croyez-voûs donc qu'on peut faire faire la police gratis?
— Non, mais encore ne doit- on pas prodiguer les fonds qu'on vous confie. •
■ — Les fonds, les fonds... si vous faisiez venir ici tous ceux qui Ont touché des fonds depuis ce temps-là, je crois qu'ils ne pourraient pas en donner le compte plutôt que moi.
— Alors, vous ne devez pas de compte de l'argent qu'on vous donne?
— Ou je suis un voleur, ou on doit avoir confiance en moi. -
— Ces jours derniers vous avez demandé 20,000 francs à l'intendant, prétextant que vous aviez un secours à donner à une veuve?
— Eh bien! j'avais, en effet, ce jour-là, des secours à donner à la veuve d*un capitaine tué sur la place Vendôme.
— Vingt mille francs pour donnner des secours I
— Parbleu I si j'allais demander aux autres ce qu'ils ont fait de l'argenterie des ministères et des valeurs trouvées dans les caisses !
— Enfin que signifie cette façon d'être toujours escorté de gardes prétoriennes?
— Étais-je gouverneur, oui ou non? Eh bien!
j^avais le droit de faire ce que je voulais. Je m'en rapporte à vous, dit l'inculpé en s'adressant aux membres de la Commune.
— La question est vidée, répondent ceux-ci,
— Permettez-moi de continuer, dit le président. On a trouvé des petits papiers que je n'ai pas sous la main chez M^^^ Anna Deslions, qui passe pour votre maîtresse.
— Je n'ai rien qui puisse me compromettre.
Qu*on me prouve le contraire.
Enfin, Assi fit tant et si bien qu'il finit par persuader à ses juges qu'il n'était pas plus coupable que les autres fonctionnaires de la Commune, et non-seulement il fut acquitté, mais encore on le nomma sur-le-champ directeur des poudres et salpêtres de la ville de Paris.
On sait que Bergeret n*avait été arrêté que d'après les instigations de Cluseret. Les charges
qui pesaient sur lui n'étaient pas fort graves; aussi fut-il favorablement accueilli dès qu'il parut à la barre de la Commune.
Cluseret était emprisonné et suspect; ses précédentes accusations n'avaient plus le même poids.
— Voos êtes accusé d'avoir désobéi à un commandement supérieur, dit le président.
— C'est faux, archi-faux,
— C'est le général Cluseret qui vous en a ac-
'«-^ C'est un misérable, vous le savez aussi bien que moi.
— Il vous reproche également d'avoir dénigré sa personne, et d'avoir élevé légèrementdes soupçons contre lui.
«— Des soupçons I ses actes prouvent assez que tout ce que j'ai avancé était vrai.
— Qu'avez-vousdit?
— J'ai dit qu'il cherchait à perdre la République; qu'avec un homme comme lui à notre têle nous étions dans la plus triste situation. Enfin, j'ai dit qu'il nous trahirait, et vous verrez si J'ai menti.
— La preuve, c'est qu'il est arrêté.
— Et on n'a pas mal fait. Si vous le connaissiez comme moi, il y a certainement des choses que vous ne pourriez pas lui pardonner. Il mérite d'être fusillé avec Rossel*
— Pourquoi ne les avez-vou3 pas dénoncés plus tôt à la Commune?
— Parce que dans ce moment-lk la Commune ne m'aurait pas cru. Paurais passé' pour un mauvais blagfueur. Je demande aujourd'hui au tribunal qu'il déclare sur-le-champ si je suis coupable ou non?
— La question va être mise aux voix. L'accusé est-il coupable?
Pas une main ne se leva.
Le président déclare que le citoyen Bergeret est innocent et qu'il mérite d'être indemnisé de ses peines.
Bergeret remercie la Commune et dit qu'il ne demande qu'une chose, c'est être maintenu dans son grade et sa position.
On le lui accorde et on lui-assigne comme quar« tier général le Corps législatif, ou il sera chargé de former des régiments de marche.
En même temps on envoie Eudes à la- Légion d honneur avec la même mission.
Il n^en fallait pas davantage pour contenter ces deux enfants.
Comme on le voit, la Commune traitait toutes choses,— même les plus graves,— avec la même légèreté.
Cluseret était beaucoup plus compromis qu'Àssi et Bergeret, mais il avait dans l'assemblée des défenseiirs très-influents; aussi resta-t-il pendant
tout son interrogatoire dans le calme le plus . parfait.
— Citoyen Cluseret, dit la président, vous êtes accusé de n'avoir rien organisé dans la garde nationale depuis votre présence au ministère dé la guerre. On prétend que vous Pavez fait avec intention. Pourquoi?
— Comment peut-on envisager les choses à un point de vue* pareil, et croyez-vous qu'il soit possible de marcher avec l'organisation actuelle? Moi je déchire cela tout à fait impossible.
— Pourquoi tout ce désordre n'a-t-il pas été réprimé aussitôt après votre nomination?
— Parce que j'ai' été trop bousculé. Il n'y avait pas que cela à faîte, du reste; f aurais bien voulu vous y voir tous.
— Ce n'est pas notre affaire. La Comm\ine vous ayant nommé pour la représenter au rnînistère de la guerre, vous deviez vous y comporter honorablement; vous ne seriez pas ici aujourd'hui.
— Vous m'accusez véritablement comme si je vous avais trahi.
— Mais on parle aussi de trahison.
— Dans tous les cas, je ne reconnais personne ici capable de me juger sur ce chef.
— Tous êtes accusé d'être sorti nuitamment pour Communiquer avec l'armée de Versailles.