‹ Mémoires secrets de Comité central et de la CommuneChapitre 4 sur 9 · V- C'est faux, absolument faux · texte numérisé non relu

V- C'est faux, absolument faux

— Mais, dit un membre de la Commune, on vous a vu.

— Qui donc? répond Cluseret.

— Je ne le connais pas.

— Ni moi non plus.

— Il est bien fâcheux, reprend le président, qu'on n*ait pas réuni assez de preuves pour convaincre le citoyen Cluseret, et je demande à remettre le jugement à un autre jour.

— Moi je demande à continue^ •

— D'accord, mais il est impossible de donner une solution à cette affaire aujourd'hui.

— Vous m'avouerez cependant que ma position a besoin d'être éclaircie.

— Elle le sera, soyez-en sûr.

— Oui, mais quand?

— Le plus tôt possible.

— Vous pouvez chercher, vous ne trouverez rien contre moi.

— C'est ce que nous .verrons. S'il n'y a rien, nous vous mettrons en liberté.

Le président se lève et demande s'il ne serait pas urgent de prononcer le renvoi de l'affaire^ un autre jour.

— Un membre de la Commune appuie cette motion, et il demande que Cluseret soit fusillé immédiatement, s'il est reconnu coupable.

La séance est levée et Cluseret retourne à sa prison, oii il attend un second interrogatoire.

— Ul -

Pendant ce temps son camarade Rossel ne l'oublie pas* Il fait une active propagande en sa faveur. Il dit bien qu*il ne fera que suivre les traces de son cher maître; que c*est bien à tort qu'on Ta accusé d'incapacité et de trahison. Il répète que c'est lui qui a mis le fort d'Issy en état de défense. Enfin il chante ses louanges sur tous les tons et ne tarde pas à disposer en sa faveur l'esprit si frivole et si changeant des membres de la Commune.

Le colonel Mayer, accusé de désobéissance, fut mis en liberté presque sans interrogatoire.

Tous ces jugements avaient lieu à huis clos et seulement devant quelques membres de la Commune. Aucun profane n'y était admis et il n'était permis d'y prendre aucune note. On ne faisait même pas de procès-verbal.

XVHI

Les commissions du Comité central. — La deuxième commiBsion militaire et le Comité central. -^ Grande séance.

. Le premier soin des commissions tirées des côtes du Comité central, y compris la commission médicale, dirigée par Fabre, ex-colonel d'équipement, fut de se choisir des bureaux.

L'embarras et le tohu-bohu commencent. On court, on trotte de côté et d'autre. Les lettres, les sollicitations, les communications très-pressées affluent. Le ministère est rempli de visiteurs et de quémandeurs, et les commissions fonctionnent, chacune de son côté, sans entente et sans programme. La plupart des hommes qui sont à leur tête manquent d'instruction et ne savent même pas interpréter le genre de fonctions qui leur a été attribué.

A la commission d'armement, se trouvait un

nommé Houzelot, un des nouveaux élus du Comité central. •

« Armement armement, se dit Houzelot, cela signifie qu'on délivre des armes. »

Cette Idée bien ancrée dans sa cervelle, Houtelot court au bureau d'armement. Il y trouve le citoyen Arthur Brin, frère de Léon Brin, com-mandant d'armement et chef des bureaux.

— Je fais partie de la commission d'armement, lui dit-il, je viens voir ce qu'il y a à faire.

Arthur Brin lui montre comment il doit signer ses bons; Houzelot s'en va, et passe dorénavant ses journées aligner des feuille^ à tort et 4 travers.

Rousseau, son coUèguCi l'Homme au long nez, trouve qu'il n'y a pas assez de canons. Il en fait placer partout, bien ou mal, peu lui importe.

La journée terminée, ces braves gens se frottaient les mains d'aise et disaient à qui voulait 1^ entendre :

a C'est égal, il y avait bien des négligences et des laciines dans la défense» Sans nous» je ne sais pas ce que l'on serait devenu. »

La deuxième commission militaire, forl»ée de TridoD, Arâold, Avrial, Delescluze, Banvier,. et qui venait d'être augmentée de Bergeret, Urbain^ Oeresme, Avoine fils et Cournet^ ne foncUonnaii g^èremieuxi

Elle passait tout son temps à se disputer avec le Comité central. ♦

Voici le spécimen d'une de ces petites scènes de famille :

Le Comité central a pour but de s'entendre avec la commission militaire sur la direction que Ton va prendre, et de fixer les attributions et les pouvoirs de chaque corps,

Gaudhier préside*

Bergeret demande la parole.

— Avant d'entrer en fonctions, dit-il, il faut commencer par déterminer ce que chacun de nous aura à faire. Traitons tout d'abord un point important, celui des achats et des bons à signer et à solder.

— Il me semble, dit Lacord, que la commission d'ordonnancement doit se charger de payer les factures et les notes signées par les membres de a commission militaire.

— Oh! non, répond Geresme, car alors nous perdons le seul point de repère que nous ayons pour notre contrôle.

-— Quel contrôle désirez-vous donc ?

— Mais celui de tout ce qui va se passer dans le ministère de la guerre.

— A quoi diable allons-nous servir? crie Lacord. Ainsi, la Commune, non contente de nous enlever toute autorité, cherche encore à nous empêcher de travailler. Elle nous poursuit jusque

dans nos fonctions. C'est toujours la même chose. Le citoyen Léon Brin demande la parole.

— Ce qu'on doit entendre par commission militaire, dit-il, n'est pas du tout ce que paraissent s'imaginer ces messieurs. La commission militaire ne devrait, en réalité, que vérifier et contrôler toutes les opérations militaires et en dresser des comptes rendus qui seraient communiqués plus tard à la Commune ou au Comité de salut public. Au lieu de cela, on veut faire de la commission une machine à timbrer selon les caprices de mademoiselle Commune. C'est un joli rôle qu'on lui donne là I

— Voilà le citoyen Léon Brin, dit Gaudhier, qui paraît faire un crime à la commission militaire d'avoir un contrôle. Je rappellerai ici que nous devons tous nous contrôler.

— Mais, répliqua Lacord, vous ne faites tous que cela. Se contrôler, se mettre en suspicion, puis en prison, voilà le grand succès des républicains de 71.

— Ma parole d'honneur 1 reprend Léon Brin, l'histoire moderne écrira cela, car il ne serait pas juste de nous attribuer quelque mérite.

— Pourquoi cela? crient plusieurs voix.

— Parce que vous ne savez rien dire ni rien faire et que vous tenez ici la place de gens qui

serviraient leur pays beaucoup mieux que vous. Vous êtes réteignoir de rintelligence.

— Continuez, citoyen Brin, s'exclame Rousseau, vous nous arrangez bien.

— Oh 1 ce n'est pas d'aujourd^hui. Demandez un peu à Bergeret quelle était mon opinion sur sa marche contre. Versailles.

— Toujours cette malheureuse question 1 dit Bergeret.

« Est-ce que c'est ma faute? C'est assez malheureux pour moi. »

— Je crois que le citoyen Léon Brin, dit Moreau, s'exagère l'importance de la commission militaire, car enfin...

— Allons, bon, crie Lacord. Voilà le commencement. Allez, citoyen Brin, ne vous donnez pas tant de peine. Tout est inutile avec ces benêts-là. Nous serons toujours roulés. Vous allez voir le vote. Ohl j'en connais par avance le résultat. Ce sera oui pour toutes les questions. C'est ridicule. J'ai envie de donner ma démission.

La discussion continue encore quelques instants, lorsque Lacord se lève tout à coup en riant aux éclats.

— Attendez, dit-il très-sérieusement, je demande la parole pour une motion d'ordre. Le sujet est des plus graves; vous allez en juger,

— La parole est au citoyen Lacord, dit le président, pour une motion d'ordre*

— Chers citoyens, dit celui-ci, la question, comme je vous Tai dit, est grave. 11 s'agit de savoir ici si la Commune doit, oui ou non, diriger les actions intimes des citoyens de la capitale. Eh bien! il s'agit en ce moment de lu santé d'un grand citoyen, et je ne veux pas ici, vous m'entendez bien, laisser passer l'occasion d'en parler, dans son intérêt et celui de la patrie. C'est au citoyen Bergeret que je m'adresse en particulier. Puisque la Commune doit tout faire, qu'il me réponde en son nom.

— Oui, répond Bergeret, la Commune, représentant le gouvernement, a le droit de s'immiscer dans tout. C'est assez clair.

— Eh bîenl dit Lacord toujours gravement, ma femme vient d'accoucher d'un garçon qui se porte bien, et je demande à la Commune s'il faut rélever au sein ou au biberon.

A cette sorlie inattendue, tout le monde éclate de rire, sauf les membres de la Commune qui paraissent furieux.

Le président Gaudhier a tputes les peines du monde à rétablir le silence.

— C'est toujours pour des sottises semblables que le citoyen Lacord trouble les séances, dit-ih Ça devient ennuyeux à la fin.

— Oh ! répond Lacord, ce que je viens de dire vaut bien certainement ce que votis avez dit et même ce que vous allez dire, 8i encore vous vous

contentiez de dire et d'entendre des bêtises, mais cela ne vous suflSt pas. Il vous faut en faire; il vous faut endosser toutes les stupidités de la Commune.

Le citoyen Geresme se lève et prie Lacord d'être plus poli.

--- Plus souvent, répond celui-ci. Il faudrait que j'aie vraiment du temps de reste. Avec cela que vous vous gênez, vous autres, pour nous envoyer ce qu'il vous plaît.

— Avec tout cela, dit le président, nous ne faisons rien qui vaille. Gomment les commissions vont-elles fonctionner?

— Je n'en sais absolument rien, répond Lacord, et les autres ne sont 'guère plus avancés que moi. Allez, mes amis, votez et travaillez.

Le président agite la sonnette et met aux voix la proposition suivante : « La commission militaire conservera-t-elle le droit d'accepter ou de rejeter nos factures et de conclure les grands marchés? »

La réponse est affirmative.

Ces discussions bruyantes prenaient quelquefois des jours entiers. On sortait de là animé, fatigué. On allait se promener aux remparts, et on se couchait le soir avec la satisfaction intime de n'avoir pas perdu sa journée.

Arrestation et fuite de Rossel. — Delescluze ministre de la guerre.

■Vers cette époque, Rossel commença à devenir suspect à la ^mmune. On s'aperçut qu'il éloignait systématiquement de toutes les charges les gens qui pouvaient rendre des services à la République. Il répondait d'une façon plus que cavalière aux observations qu'on lui faisait; enfin, il avait fait arrêter sans motifs le colonel Mayer, un des officiers supérieurs les plus capables de l'armée communale.

Un beau matin, on fait ve»ir le successeur de Cluseret à THôtel-de- Ville et on lui pose cette question :

« Pourquoi, citoyen Rossel, n'envoyez-vous pas des troupes aux endroits les plus menacés? »

Rossel balbutie et ne «ait que répondre.

On le met sur-le-champ en état d'arrestation, mais il n'était pas encore sorti de PHôtel-de- Ville

qu'il s'évadait, aidé du citoyen Avrial, qui, ptas tard, fut aussi arrêté. On ne le revit plus.

La Commune nomma pour le remplacer le citoyen Delescluze.

L'ex-rédacteur en chef du Réveil, élevé à la dignité de ministre de la guerre, perdit à la fois complètement la tête et la voix.

Il fallait voir ce vieux bonhomme cacochyme, entouré des citoyen* Avrial, Tridon et Arnold, donner et retirer des ordres à tort et à travers, sans plan, sans carte, sans réflexion même, pour se faire une idée de la désorganisation qui s'était emparée de la Commune.

A chaque instant arrivent jje mauvaises nouvelles.

Le malheureux ministre de la guerre bondit sur son fauteuil, gesticule et fait des grimaces qu'il cherche vainement à faire comprendre à son entourage.

Quant à Avrial, il se promène dans le cabinet du ministère, les deux mains dans ses poches, son chapeau d'Auvergnat sur le derrière de la tête.

Un colonel vient apprendre à Delescluze que ses hommes ont peur, qu'ils n'ont pas d'abris roulants, qu'ils se replient en désordre sous les murs et qu'ils ne veulent plus avancer.

— Que voulez-vous qu'on y fasse î crie Avrial dans son jargon montagnard.

Delescluze veut prendre la parole. Il ne sort aucun son de ses lèvres. Il finit par saisir un crayon et écrire ces mots :

i( Des abris roulants, qu'est-ce que cela? »

— Ce sont des plaques de tôle qui se transportent là où on se bat pour que les hommes se mettent derrière. '

— Pourquoi se mettent-ils derrière, écrit de nouveau Delescluze; ils feraient mieux de se mettre en avant.

Le colonel lui explique alors que derrière un abri roulant un homme en vaut dix à découvert, parce qu'il a le temps de charger son arme et d'ajuster convenablement.

— Eh bien ! fait Delescluze en toussant et en s'étouffant, en avons-nous des abris? S'il y en a, qu'on en donne de suite.

— Vous êtes directeur général de l'artillerie, dit le colonel à Avrial, vous devriez savoir oîi nous pourrions en trouver.

— Moi ? dit Avrial, je ne sais pas. Du reste, je ne suis pas garde-parc.

— Pîon, lui répond-on, mais vous devez savoir de quel matériel nous pouvons disposer.

— Des pièces de canon et des abris, ça fait deux, et je ne sais pas du tout où on en pourrait trouver.

Un membre du Comité central, présent h cette

discussion, dit qu'il en a vu dans la cour de Saint-Thomas-d'Aquîn .

On diapose aussitôt un ordre et on le passe h Delescluze, qui met son binocle et signe Tordre sans même l'avoir lu.

Un officier d'ordonnance part avec des chevaux pour prendre possession des abris en question.

ASaint-Thomas-d'Aquin, il rencontre le fondé de pouvoirs du seigneur Avrial, et lui remet l'ordre de Delescluze, en lui disant que ses chevaux sont là.

Le garde lit Tordre et se met à rire.

— Qu'est-ce que vous m'apportez là? dit-il, c'est un bon de caisse de cinq mille francs à toucher aux finances.

L'officier remonte vivement à cheval et retourne ventre à terre au ministère de la guerre.

Il y trouve Avrial, étendu nonchalamment dans un fauteuil, les jambes écartées, e nez en Tair et les mains toujours dans les poches, qui discute sur l'artillerie avec quelques communeux.

— Eh bien I vous avez trouvé ? crie-t-il à Tofficier, qui entre, essoufflé et couvert de sueur, dans le cabinet.

— Pas du tout, répond celui-ci ; il paraît que Tordre qui m'a été remis n'est autre chose qu'un bon de caisse de cinq mille francs.

Tout le Hionde se regarde stupéfait.

— Comment cela se fait-il? reprend Avrial. Je

VOUS l'ai remis moi-niéme. Je sais, pardieu, bien ce que je fais I

— Enfin, dit l'ofiScier, je ne puis pas vous en dire davantage. Voici le papier que vous m'avez remis.

Avrial le prend et le lit tout haut :

, « Bon à payer la somme de cinq mille francs. « Vu et approuvé :

« Le délégué à la guerre^ a Delescluze. »

On éclate de rire. On cherche sur la table et on retrouve Tordre écrit du chef d'état-major. On s'explique ce qui est arrivé. Delescluze, qui n'y voit pas clair, a signé un papier pour un autre. Le singulier ministre de la guerre !

Xt

Le ministère de la guerre. — La commission de cavalerie de la Commune.

A partir du jour ou le Comité central s'était divisé en commissions, il avait perdu toute influence. Il ne lui fut plus possible de se réunir en entier.

Le découragement faisait des progrès rapides. On arrêtait les fonctionnaires de la Commune les uns après les autres. On croyait parer à tout par quelques jours de prison. C'était le remède suprême de la Commune, le spécifique infaiHible. Après l'intendant Lévy et son sous-intendant, incarcérés pour manque de clarté dans leurs comptes, on emprisonnait le citoyen May, « reconnu comme ayant eu la conduite la plus frustatoire, » et on nommait à sa place chef de l'intendance le citoyen Moreau, du Comité central. L'Auvergnat Avrial était élevé au grade de chef général d'artillerie.

Il est impossible de se faire une idée du tohubohu et du chaos qui régnaient au ministère dé la guerre, où l'on venait de transporter Tétatmajor. Il ressemblait de haut en bas à une vaste étude ou à un immense bureau où allaient et venaient en tous sens et continuellement une cohue d'officiers poudreux et bruyants.

Nul n'est à son poste. On passe son temps à courir les uns après les autres. Le moindre lieutenant prétend n'avoir d'ordre à recevoir de personne et veut, en revanche, en donner à tout le monde.

Quand on a quelque autorisation sérieuse à demander, il faut rester une journée entière dans les couloirs avant d'avoir pu mettre la main sur la personne que l'on cherche, et encore la trouvet-on rarement.

On sort de là ahuri et sourd.

Au rez-de-chaussée, à droite, en entrant sous le péristyle, se trouve une grande porte à deux battants, ornée de chambrières et de rideaux. C'était autrefois l'antichambre d'une salle de réception. C'est là que les armuriers ou les brocanteurs viennent faire leurs offres de services ou demander l'acceptation de leurs livraisons.

Dans le grand salon, tout tendu de rose, avec des meubles tapissés de même couleur, ornés de baguettes d'or, sur un tapis splendide, sont en-

tassés des centaines de sabres et de revolvers encore enveloppés de papier.

Là, Cournet et Arnold passent des jours et des nuits à essayer des lames de sabre et 4 faire marcher des batteries de revolvers.

On fume, on cause et on blague. On se dispute avec les fournisseurs. On achète de droite et de gauche sans s'entendre, parce que les marchands donnent des pots-de-vin ou se trouvent être des connaissances.

Pendant ce temps, les ateliers de Saint-Thomas-d'Aquin marchent à toute vapeur, mais c'est h peine si on le sait. Un jour, un ouvrier se présente au ministère pour faire viser une feuille de paie.

— Saint-Thomas d'Aquinî qu'est-ce que cela?

s'écrie Geresme. Je n'ai jamais entendu dire qu'il y avait des employés à payer à Saint-Thomasd'Aquin.

— Mais, lui répond-on, c'est là qu'on fabrique des armes et des mitrailleuses!

— Ah I je voudrais bien voir cela. Est-ce que, par hasard, on se moque de nous? On fait des frais de tous côtés sans nous prévenir.

Sur ces entrefaites, arrive le citoyen Urbain qui soutient Geresme et qui s'écrie :

— C'est indigne 1 c'est encore le Comité central qui nous joue ce tour-là. Toutes les factures qu'on nous présente portent des cachets du Co-

mité central : « Comité central, commission du* génie; Comité central, commission de ci, commission de là. » Ça ne peut pas aller longtemps comme cela. Nous avons des pouvoirs, il faut nous en servir.

Au milieu de cette discussion se présente quelqu'un qui vient proposer de faire entrer des chassepots dans Paris du côté des Prussiens. Il se fait fort d'obtenir l'autorisation nécessaire. Les armes ne reviendront pas à plus de 85 francs.

On discute le prix pendant le reste de la journée, et on finit par tomber d'accord. L'individu demande une avance pour l'achat des fusils. On U lui donne. Inutile de dire qu'on ne l'a plus revu.

Le soir, Urbain et Geresme disaient en se rendant au réfectoire :

Voilà une rude journée! Croirait-on, en nous voyant passer, que nous venons de gagner au moins 20,000 francs pour la Commune; mais ces services-là ne sont jamais reconnus. •

Arnold était un peu plus difficile. Quand c'était lui qui recevait les marchands, ceux-ci avaient affaire à forte partie. Dès que le prix d'une arme dépassait 40 fr., le délégué de la Commune s'écriait :

— Je vous fais f..... dedans, si vous ne me diminuez pas ce compte-là.

Quant à Cournet, c'était le meilleur enfant du

monde. Il signait tout ce que Ton voulait. Il était mieux élevé et avait des manières plus distinguées que ses collègues. C'est à lui qu'on s'adressait de préférence lorsqu'on désirait avoir des laissezpasser. Il les refusait rarement et s'inquiétait peu des motifs pour lesquels on les demandait.

La cavalerie était sous la domination du citoyen Chouteau, lequel passait son temps à faire des commissions comme un simple oiBeier d'ordonnance.

Son cheval était toujours sellé, et à la moindre "demande il l'enfourchait et s'en allait courir par la ville. On l'a vu très-souvent rentrer au grand trot au ministère, se donner à peine le temps de rendre la réponse qu'il était allé chercher et demander s'il n'y avait pas d'autre course à faire, toujours prêt à cavalcader.

Il espérait être élevé prochainement au grade de général.

Il avaitjait partager sa passion pour la course à son co-délégué, le grand commandant Lavalette.

Il était cependant difficile d'être moins disgracieux à cheval que ne l'était ce grand escogriffe, qui avait continuellement peur de tomber, et dont le pantalon, toujours retroussé jusqu'aux genoux, laissait voir ses chaussettes en grosse laine marron.

Quand il entrait au Comité central, après une

de ses promenades, il faisait autant de bruit qu'un ouragan.

11 fallait interrompre aussitôt la séance pour entendre les nouvelles qu'il apportait.

La plupart du temps il racontait qu'un garde national s'était battu avec son caporal, et quand on lui faisait observer que cet événement n'était guère alarmant, il répondait que ce fait avait plus de gravité qu'on ne le pensait, parce que c'était le capitaine qui en était la cause.

— C'était bien la peine de nous déranger pour si peu, disait Lacord.

— Tu voudrais qu'il n'y en ait que pour toi, reprenait Lavalelte, tu es épatant, ma parole d'honneur.

Et tout le monde de rire. La séance était troublée pour une heure au moins.

La commission de la cavalerie n'a jamais rendu à la Commune et au Comité d'autres services que ceux-là.

(Première entrevue de M. le baron Dutilh de la Tuque avec quelques membres du Comité central. — Promesse de Léon Brin. — Séance du Comité central dans laquelle Léon Brin propose d'arrêter la Commune de Paris et de traiter avec Versailles par l'entremise de M. le baron Dutilh. — Cette proposition est rejetée à une faible majorité.

Cependant la situation militaire des conimuneux devenait de plus en plus critique. On disséminait rartillerie partout, excepté, dans les endroits où elle aurait pu rendre quelques services. On oubliait, pendant des semaines entières, de renouveler les postes. Les hommes se décourageaient et abandonnaient le terrain même sans avoir été attaqués. Et cependant le ministère de la guerre faisait publier chaque jour des bulletins^ de victoire. Le Cri du peuple et les autres Journaux de sa nuance ne tarissaient pas en louanges et en chants de triomphe.

On courait à sa perte en se félicitant mutuelle-

ment et en se traitant de génies et de vainqueurs.

Le Comité central seul, — du moins quelquesuns des membres qui le composaient, — ne se laissait pas tromper aussi facilement.

Il fut de nouveau question, dans une de ses dernières séances, d'arrêter d'un seul bloc la Commune qui causait tout le maL

Nous rendrons compte de cette importante séance, qui faillit changer la face des choses, et qui montra que tout le monde, à THôtel-de- Ville, ne partageait pas l'ignorance et la présomption des membres de la Commune. Et cependant il était bien difficile d'y dire la vérité !

C'est vers cette époque .que le citoyen Léon Brin, membre du Comité central, eut sa première entrevue avec M. le baron Dutilh de la ïuque, un des hommes honorables et courageux qui s'étaient donné la patriotique mission d'essayer de débarrasser Paris, sans effusion de sang, des bandits qui l'infestaient.

Il espérait que le Comité central, à la veille d'une chute qu'il prévoyait lui-même, aurait a§sez de sagesse et de bon sens pour essayer, même au prix d'une soumission à Versailles, de détourner de Paris les désastres qui le menaçaient.

Sa position d'officier supérieur et d'organisateur du corps des Volontaires de la France ^ avaient mis M. le baron Dutilh en relation, pen-

dant le siège, avec un grand nombre d'oflSciers de tout grade qui occupaient alors dans la Commune des places plus ou moins importantes. Il résolut de choisir parmi eux les meilleurs et les plus capables pour opérer, parle Comité central» une sorte de contre- révolution et renverser la Commune.

Il rendit visite tout d'abord au général Auguste Okolowich, qui avait servi dans les Volontaires de la France, et qui, blessé, était soigné à Tambulance des Champs-Elysées.

Le général était entouré de son père et de ses frères, Anatole et Edouard, qui n'avaient accepté aucune fonction de la Commune.

M. Dutilh fut admis sous la tente du général et causa en particulier avec lui pendant près d'un quart d'heure.

Après cette conversation, M. Dutilh prit rendez-vous pour le lendemain avec Anatole Okolowich, qui le conduisit dans une réunion particulière où se trouvaient plusieurs membres du Comité central, les deux frères Léon et Arthur Brin, et plusieurs colonels et lieutenants-colonels de l'armée fédérée.

Il était tard, la situation générale des affaires très-tendue; il convenait d'aller droit au but et de savoir sur qui on pouvait compter.

M. Dutilh se fit connaître et exposa rapidement h l'assistance le but qu'il poursuivait : la

cessation des hostilités d'abord, la paix générale ensuite.

— Croyez-vous, Messieurs, leur dit-il, que la conciliation puisse être tentée avec la Commune de Paris ? Pour moi, je ne le crois pas. Je connais plusieurs de ses membres et je sais dans quel affreux désordre vivent ensemble ces l^onteux délégués de toutes les vengeances dynastiques et européennes , liguées aujourd'hui contre notre gloire nationale, noire prospérité et notre prestige dans le monde. Je ne veux accuser ni nommer personne. Ce que je viens vous demander, c'est de me faciliter les moyens d'être reçu et entendu par le Comité central. Je lui dirai toute ma pensée, et j'ai des raisons personnelles pour être assuré d'y rencontrer du secours et un appui très-sérieux, et, je l'espère, très-eflScace, de la part de plusieurs de ses membres.

M.Dutilh parla longtemps. Sa voix était mordante, mais ferme et assurée. On pensait comme lui, mais on craignait de s'engager comme lui et avec lui.

— Eh bien ! s'écria pourtant Léon Brin, membre du Comité central, jo vous conduirai à la réunion prochaine du Comité. Il ne dépendra pas de moi qu'il ne vous reçoive. Je sais mieux que vous quel démon infernal agite cette malheureuse Commune et combien elle mérite peu qu'on la prenne au sérieux. Quant au Comité

central, c'est autre chose. Il y a là des éléments honnêtes, égarés, direz-vous, mais au moins vous y serez écouté. Le salut de Paris est dans le Comité central.

Léon Brin tint parole, mais il avait compté sans rinintelligence et Tentêtement de ses collègues. Nous allons voir bientôt commentai fut reçu quand il proposa de se servir, pour traiter, de rintermédiuire de M. le baron Dutilh.

C'était le lendemain de l'entrevue que nous venons de raconter.

Le citoyen Kousseau présidait.

La discussion était vive. On critiquait la Commune comme elle le snéritait.

— Comment! dit le général Du Bisson, vous prétendez être des hommes de cœur? Le citoyen Léon Brin vous a proposé un intermédiaire sérieux, M. le baron Dutilh, et vous le refusez ? M. le baron Dutilh est un homme des plus recommandables; il a la conlîance de l'Assemblée. Pourquoi repousser ses bons services? Vous devez bien voir qu'il nous est impossible de tenir plus longtemps.

Le citoyen Léon Brin demande la parole.

— Permettez-moi, dit-il, de vous faire un exposé de la situation, et vous verrez si j'ai raison de vous demander à chercher à traiter honorablement avec Versailles. Je supplie le président

et rassemblée, non-seulement de m'accorder la parole, mais de permettre que je parie en toute liberté. J'ai à vous dire des choses du plus haut intérêt.

— Oh! crie Fabre, il n'y en a que pour celui-là I

— Est-ce ma faute, répond Brin, si je suis obligé de*dire tant de mots pour arriver à me faire comprendre?

— Parbleu I dit Fabre, un homme si forll

— Fabre, reprend Léon Brin, je ne saurais trop vous engager à être plus poli. J'admets toutes les plaisanteries, excepté celles qui ont la tournure d'un parti pris. Je vous engage donc à vous le tenir pour dit, sinon nous pourrions nous en expliquer autrement.

— Je prie le citoyen Fabre, dit le président, de garder ses réflexions pour lui, et le citoyen Brin de ne pas se fâcher et de continuer ses communications. Les événements deviennent de plus on plus graves, et nous devons tous comprendre la responsabilité terrible qui pèse sur nous.

— Les moments sont précieux, mais la faim n'est pas encore dans le bâtiment, réplique Fabre. Il est inutile de prendre des airs aussi tragiques pour nous parler.

— La parole est au citoyen Léon Brin, crie le président.

— La République de 93, dit celui-ci, s'est salie et déshonorée par des actes odieux, par des

arrestations arbitraires et surtout par des exécutions sommaires. Ces exécutions, ces arrestations, toutes ces mesures sauvages et exagérées finirent par fatiguer la France, et un beau jour une contre-révolution arriva, et nous retournâmes à la monarchie.

« Pourquoi la France aime-t-elle le système monarchique ? Parce que ce système possède une qualité que n'avons pas : l'homogénéité. Nous , au contraire, nous nous entre-déchirons <Jontinuellement les uns les autres. Il y a dans notre parti une lutte intestine, d'autant plus acharnée et plus mesquine qu'elle a pour promoteurs des idiots, des méchants et des ignorants. Nous n'avons plus même le respect de nous-mêmes. No« ancêtres ont été plus cruels que nous, mais il y avait quelque organisation, quelque ordre dans leur férocité et leur barbarie.

« Mais nous, o\x en sommes-nous ? Je vais vous le dire, et je vais vous le dire sans ménagement*

<t II y a quelques semaines, au 18 mars, tout le monde s'embrassait. Les loups n^-avaient pas encore senti la proie. Les appétits n'étaient pas excités. Les instincts malfaisants avaient été endormis par la gloire et la joie du trionaphe.

— Mais si vous continuez ainsi, citoyen Brin, crie quelqu'un, vous allez nous faire croire que vous êtes un réactionnaire.

— Ceci m'est fort indifférent.

— Et si l'on vous fusillait?

— Ce serait un crime de plus à inscrire sur Tardoise historique.de la Commune et du Comité central. J'y suis destiné.

— Comme vous y allez !

— C'est comme cela qu'il faut toujours y aller, répond très- froidement l'orateur:

— Je prie le citoyen Brin, dit le président, de ne pas s'arrêter aux interruptions et de continuer.

— Et mais, crie ce dernier, je supplie le président de faire faire silence à l'assemblée.

— Que disent donc là-bas d'aussi intéressant les citoyens Bouit et Barroult? crie Rousseau. On n'entend qu'eux.

— Nous disons que le citoyen Brin n'a pas l'air de nous ménager et qu'il aurait peut-être l'intention d'amener le Comité central à composition.

— Permettez-moi, avant tout, de vous convaincre, réplique Léon Brin. Si vous êtes ensuite de mon avis, vous signerez avec moi; mais vous aurez toujours assez de bon sens pour vous en abstenir.

— Certainement, dit Bouit, mais c*est votre façon d^envisager les choses qui ne nous platt pas.

— Continuez donc. Brin, crie tout haut La- Cord^ vous voyez bien que vous parlez devant des hommes ivres.

Tout le monde se récrie.

— S'ils ne le sont pas, continue Lacord, ils raisonnent absolument comme s'ils Tétaient.

C'est toujours la même chose.

— Ne faites pas attention à ce que dit Lacord, crie quelqu'un, vous savez bien que Brin a fait son caprice.

— C'est parcîe qu'ordinairement il raisonne comme un homme, répond l'ex-cuisinier, et vous comme des matelas. O République! où diable vas-tu te nicher ?

— Ne faîtes pas attention à Lacord, crie Lavalette, il a manqué une sauce ce matin. Il est de mauvaise humeur.

-r Tu ferais mieux de te faire mettre des dents, riposte Lacord, et de ne pas éclabousser les voisins. Préviens-les, au moins, quand tu prends la parole, on ouvrira les parapluies.

— Tais-toi, tu ne sais dire que des bêtises.

— C'est un mérite que tu n'aurais jamais.

— Je n'y tiens pas.

— Pardon, citoyens, dit en souriant Léon Brin, je crois que vous vous écartez un peu de la question. Cependant les heures sont précieuses.

— Ah ! ouitche I dit Lacord, est-ce que vous croyez que ça les inquiète ? Eh bien ! vous vous mettez drôlement le doigt dans l'œil. Tenez, j'ai demandé, il y a, deux jours, qu'on rédigeât une affiche des plus importantes et des plus utiles. C'est une adresse au peuple de Paris. Du reste,

je vous la lirai tout à Pheure. Certes, si j'avais besoin de leur concours pour en faire la rédaction^ je pourrais bien attendre à Tannée prochaine. Il n'y en a pas un qui soit à la hauteur de la situation. D'ailleurs, continuez, vous êtes tout à fait dans le vrai, mais ils tiennent autant à Vous entendre qu'à avaler une brotjiette,

— C'est insensé, dit Léon Brin, et cependant cela est. Pourvu du moins que le public soit plus tard sincèrement instruit de tout cela.

— Mon Dieu ! oui, dit Lacord, c'est le seul espoir qui nous reste, afin qu'on ne se figure pas qu'il y avait des hommes capables dans ce tas de brutes.

Le colonel Boursier, qui avait écoulé attentivement cette conversation, s'approcha de Lacord.

— A la bonne heure , dit-il tout à coup, tu nous arranges aux petits oignons.

— Ah! nom* d'un chien I prouve-moi que j'ai menti, si tu le peux, je ne demande pas mieux.

— Non, dit Boursier, devenu tout rêveur, si nous ne mettons pas la patte sur tous ces lapins de l'Hôtel-de-Ville...

— Eh bien?

— Eh bienl ajouta-t-il en soupirant, tout est fichu.

— Alors arrivez-en là tout de suite, cria Léon Brin. Pourquoi se faire tant tirer l'oreille?

— Mais Brin, dit Boursier, je suis colonel.

Vous savez qu'ils m'ont déjà emprisonné pour avoir essayé de lever la tête. Que puis-je faire seul? Vous savez bien que si cela ne tenait qu'à moi, ils coucheraient tous cette nuit à Mazas. Que diable voulez- vous? Il y a ici une bande de poules mouillées qu'on ne peut pas remuer. Voyez pour vous, vous n'arrivez pas même à vous faire écouter.

— C'est un malheur, dit Brin, un grand malheur, car tout le monde court à un désastre.

Vainqueurs et vaincus, tous regretteront ce qui se passera. Nul ne sera content.

Ce n'élait plus dans la salle qu'un bourdonnement confus. -

Chacun conversait de sa place avec ses voisins. Il était impossible aux orateurs de se faii c eutendre.

Le président agite la sonnette et invite le citoyen Léon Brin à reprendre la parole et à continuer son discours.

-^ Je vous dirai donc, poursuit Léon Brin, que le 18 mars le Comité central était animé des meilleures intentions, bien qu'on lui ait imputé quelques assassinats qui doivent être plutôt mis sur le compte de la vindicte publique.

c< Il s'est imaginé, après la victoire, que tout était fini et que tout allait marcher comme sur des roulettes. Il croyait, en faisant nommer la

Commune de Paris, donner à la capitale des représentants capables, élus par le peuple. Ce fut une grande erreur. Il remarqua, le soir même des élections, que tous ceux de ses membres qui avaient le moins de mérite étaient passés d'emblée à la Commune. Il leur avait suffi de mettre sur leurs affiches : Un tel, du Comité central.

« Ces hommes, lâches et méchants, nous mènent fatalement à un cataclysme. Ils n'eurent rien de plus pressé, aussitôt après leur nomination, que de repousser leurs anciens collègues.

« Récapitulons ce qu'a fait, depuis ce moment, la Commune. Elle a choisi, pour la représenter à la guerre, un nommé Cluseret, qui Ta fourrée dans un guêpier dont elle ne sortira certainement pas. Elle a maintenu, malgré nos conseils, son compère Rossel, qui a fait tout ce qu'il a pu pour nous perdre.

— C'est vrai ! crient plusieurs voix.

— Lorsque le Comité central s'adresse à la Commune pour une demande ou une réclamation, peut-il seulement se faire entendre? La rencontre-t-il même, est-il reçu? Vous voyez donc bien que le Comité central a commis une faute grosse comme une montagne en laissant nommer des représentants indignes de la capitale.

« Quel devoir nous reste-t-il ? Il faut supprimer la Commune, nous mettre en ses lieu et place et

faire appel, non pas seulement àParis, mais encore à toute la France, qui, alors, se choisira le gouvernement qui lui plaira.

— Je demande la parole, crie Fabre, furieux.

— Laissez parler le citoyen Brin, dit le président.

— C'est pour une motion d'ordre, réplique Fabre.

— La parole est au citoyen Fabre pour une motion d'ordre.

— Je demande au citoyen Léon Brin , dit Fabre, si c'est le baron Dutilh qui lui a conseillé d'employer une séance du Comité à nous faire cette leçon.

— Je propose de passer outre sans répondre à cette sotte question, dit Léon Brin.

— Pourquoi cela ? riposte Fabre.

— Parce que cela me plaît.

— Soit. Nous verrons.

— Quand vous voudrez.

— Continuez, continuez, crie l'assistance au citoyen Brin.

— AujourdHiui, dit celui-ci, les opérations militaires spnt loin d'être satisfaisantes.

— Ohl oui!...

— En voici la raison. Supposez pour un instant en présence deux armées composées de forces égales, animées toutes les deux du même

couragevct de la même valeur. L'une des deux est organisée, obéissante, habituée à faire la guerre. C*est l'armée de Versailles.

— Oh! ohl oh!

— Il y a là une exagération, dit le président.

— Nullement, répond Léon Brin. Je sais bien que la Commune nous endort avec des récits de combats toujours terminés à notre avantage.

Cependant il n'est pas besoin d'être fort en stratégie militaire pour voir quelle est celle des deux armées qui recule sans cesse, tandis que l'autre avance toujours. Vous ne voudrez donc jamais ouvrir les yeux?

« Je disais que l'armée fédérée, au contraire, était loin d'être organisée. Tout y est dans le plus grand désordre. Il n'y a pas d'obéissance. Ceux qui sont braves se découragent parce qu'ils ne sont pas remplacés à temps et à heure. Dans l'armée de Versailles on ne se grise pas. Chez nous, on est toujours ivre. Et vous voudriez faire une comparaison entre ces deux forces? Mais il y a entre elles une disproportion qui ne doit échapper à personne.

— Le citoyen Brin a raison, crient plusieurs colonels. Tout va de plus en plus mal. La situation s'aggrave chaque jour. Il serait temps de prendre un parti décisif.

Fabre et quelques autres gesticulent avec fureur.

— On blâme la garde nationale, crient-ils. On en veut à notre entente.

— Continuez, citoyen Brin, dit le président.

— Mais ce n'est encore là qu'un côlé de la situation. Il y autre chose. Au lieu de chercher à améliorer sa position, la Commune ne fait que l'empirer par ses lois et ses décrets absurdes. Elle démolit et elle emprisonne sans cesse, sans se donner la peine de se demander si cela plaît bien à ses électeurs et si elle a encore pour elle Tesprit de la capitale. Or, elle l'a si peu, que tout le monde quitte Paris. Les rues sont des déserts.

— Les citoyens qui sortent de Paris, crie le citoyen Àudoyneau, sont des réactionnaires. Ils sont en petit nombre, et nous n'avons pas à nous préoccuper d'eux; il ne peuvent nous faire que du mal.

— Ah çal reprend Léon Brin, est-ce que vous seriez assez aveugles et assez niais pour croire qu'il n'y a qu'au Comité central et à la Commune qu'on trouve des républicains? Il n'y a pas que les réactionnaires qui s'en vont; ce sont tous ceux qui ont la possibilité de partir et d'aller vivre en province en attendant que le gouvernement régulier ressaisisse les rênes du pouvoir, car pour la plupart ils ne prennent et ne prendront jamais la Commune au sérieux,

— Mais nous avons des baïonnettes, répond Audoyneau.

— Quand un. pouvoir ne repose plus que sur des baïonnettes, il repose sur une base bien fragile I C'est tout au plus bon quand on est 3Ûr d'être le plus fort. Je me résume. Paris va être attaqué dans quatre ou cinq jours. Il faudra à peine huit jours pour prendre la porte Maillot, et la porte Maillot prise, vous verrez comme moi ce qui se passera. Il est donc nécessaire de prendre aujourd'hui même un parti extrême, car les événements vont se succéder désormais avec une telle rapidité que vous n'aurez pas le temps de vous reconnaître. Ce n'est pas, je pense, ce pauvre père Delcscluze qui va nous tirer de là. Je l'examinais attentivement hier, et je ne le crois pas même dans des dispositions mentales qui le rendent capable de juger nettement la situation. 11 ne peut guère qu'en aggraver les périls, si c'est possible.

A ce moment le citoyen Lavalette, qui s'était absenté un instant, entre avec fracas dans la salle, le képi sur l'oreille.

Il est pâle, haletant, effarouché.

Il saisit machinalement la sonnette et l'agite fiévreusement.

— Mes enfants, crie-t-il tout à coup

— Qu'arrive-t-il donc, papa? crie Lacord.

•^ Oh! ne ris pas. C'est sérieux, tu vas voift

— ne —

— Enfin, parle; on t'écoute.

— Mes enfants, répète Lavalette à demi-voix, on vient de m'aflSrmer que les Versaillais ont pris la barricade du pont de Neuilly.

— Eh bien! dit Lacord, ça t'étonne, ça? Pas moi.

— Comment si ça m'étonne? Certainement que ça m'étonne; mais c'est qu'ils approchent.

— Comment, reprend Lacord, ils approchent !

Eh bien ! pourquoi ne vas- tu pas les prier de rester chez eux? Avec un peu de politesse, tu pourrais peut-être les décider.

— Moil répond Lavalette en prenant des airs de conquérant, j'irais fléchir les genoux? J'aimerais mieux avaler la lame de mon sabre.

— Va donc, dit Lacord, tu n'avalerais rien du tout, et, du reste, il est fort probable qu'en voyant la figure, ils te prendraient pour un voleur de grand chemin. Ils te flanqueraient au bloc, et ça ne serait pas long. Aussi tu ne devrais pas t'aventurer en campagne sans un certificat de bonne vie et mœurs dans la poche.

— Alors, dit Lavalette très-sérieusement, tu supposes que les gendarmes me f..tront dedans?

— Je l'ai rêvé et ça arrivera, tu verras.

'— Citoyen, dit Léon Brin au président, je voudrais cependant bieii terminer. Vous voyez que je n'avais pas tort.

— Silence I crie le président.

— Ce n'est pas la peine, dit Fabre.

— Si vous ne faites pas silence, vous manquez à votre devoir. Il faut écouter tout le monde.

— Oh! il nous endort, celui-là, avec ses discours; quand il a la parole on ne peut plus rien dire.

— Quand je vous disais, citoyens, qu'il était temps, fait Brin.

— Oh! ils ne sont pas encore ici, 'interrompt Fabre.

— Cela ne sera pas bien long maintenant.

— C'est ce que nous verrons.

— Enfin, qu'espère la Commune? Qu'espérezvous, vous, Comité central? Paris va être vaincu, et la province donnera raison au plus fort. Vous voyez bien que notre positioli est critique. Eh bien ! en

'présence d'un pareil avenir, moi. Comité central, je vous le répète, je ferais main basse sur la Commune; je déposerais les pouvoirs de cette Commune entre les mains de la France, et, ouvrant les portes de Paris, sans combat, je demanderais une dernière fois au pays de se choisir un gouvernement. Et toute la province verrait que Paris n'a pas été dupe de la Commune et qu'il l'a ignominieusement chassée pour n'avoir rien su faire de bien.

— Mais, dit Rousseau le président, ce serait rendre les armes à l'assemblée de Versailles.

— L'assemblée de Versailles n'aura toujours

pas la gloire d'avoir vaincu la gardo nationale de Paris comme elle la vaincra, et comme elle n'est que l'expression de la France, la France la renversera ou la gardera, si cela lui plaît. Quoi de plus simple? Mais au moins, en agissant ainsi, vous éviterez un carnage qui ne peut que nous être préjudiciable... Il est temps encore. Je vous demande d'admettre au moins à une audience M. le baron Dutilh de la Tuque, et vous verrez qu il nous est encore possible de traiter honorablement.

— Voulez-Yous nous dire, citoyen Brin, dit le président, pourquoi et comment vous êtes en relations -avec le citoyen baron Dutilh? et dans quel but vous vous êtes entretenu avec lui du Comité central?

— Cela paraît suspect, ajoute Levêque.

— Merci, dit Brin. Il ne me manquait plus que cela. Mais ici il faut s'attendre à tout. Le baron Dutilh est mon ami et en politique je le considérerais comme mon père. Il m'a offert de faire son possible pour nous tirer de la situation embarrassante dans laquelle la Commune nous a mise, et je lui ai promis que j'userai ici de toute mon influence pour vous faire entendre au moins une fois ses idées, qui sont lesmiennes...

— Alors ça doit être un républicain de couleur pâle, crie méchamment Fabre.

— Il est républicain comme vous ne le serez

jamais, reprend Brin. C'est un homme instruit, plein de cœur et de sentiment. Vous pouvez le dénigrer, si vous le voulez, mais je vous défie bien d'être jamais un aussi bon patriote et un aussi grand citoyen que lui. Le baron DutilhJ mû par tin sentiment des plus honorables, veut arrêter l'effusion du sang qui coule déjà depuis trop longtemps.

— Alors nous devons céder? crient plusieurs voix.

— Ce n'est pas céder que de s'arranger en fa* mille.

— Qu'appelez- vous famille? dit Chouteau.

— J'appelle famille la France entière. La France a le droit de se diriger elle-même, et vous n'êtes pas la France, ne l'oubliez pasi

Après plusieurs autres discussions de ce genre, le président met aux voix cette proposition : Le Comité central veut-il oui ou non admettre le baron Dutilh à une de ses séances?

Une majorité de deux voix déclare que M. le baron Dutilh ne sera pas admis.

La plus sérieuse chance de conciliation possible entre Paris et Versailles échouait. La question menaçait de ne pouvoir plus être vidée que par les armes.

XXll »

Le Comité central et la Ligue républicaine.

Malgré l'insuccès de cette première démarche conciliatrice, la Ligue républicaine, présidée par M. Bonvalet, en tentait une seconde du même genre quelques jours après. Les délégués de la Ligue proposaient de servir d'intermédiaires entre le Comité central et Versailles. Une réunion fut convoquée, mais les membres du Comité firent preuve, dans cette réunion, d'une telle légèreté, d'un tel enfantillage, qu'on serait tenté de penser que la fatalité s'en mêlait. Jamais bande d'écoliers bruyants et tapageurs ne fut moins sérieuse. On ne pourrait croire à un tel oubli de soi-même, dans des circonstances aussi terribles, à la veille d*une lutte qui allait ensanglanter Paris tout en* tier, si Ton n'en avait été le témoin oculaire.

Après lecture faite par le président Barroult

de la communication envoyée par la Ligue, le citoyen Fabre demande la parole.

Il prétend qu'aucune condition ne doit être faite au Comité central. « Le Comité, dit-il, doit se respecter et non fléchir les genoux. »

— En face des événements de chaque jour, dit Bouit, nous devons nous recueillir, et je crois qu'il est temps de réfléchir sérieusement avant de parler.

— Est-ce pour moi que tu dis cela? interrompt Fabre.

— Pour toi et pour tout le monde. Je ne fais pas de question personnelle.

— EnHn, comment peut-on désirer que nous allions fléchir le genou à Versailles?

— Je demande à continuer sans répondre au citoyen Fabre, dit Bouit.

— Continuez ! continuez I

— Je désire donc deux choses essentielles à la cause du Comité central : 1^ que l'affiche du citoyen Lacord soit immédiatement apposée sur les murs; 2» qu'elle soit suivie d'une autre dans laquelle nous déclarerons à tout Paris et à la France entière que le Comité central n'a jamais approuvé la Commune.

— Il faut que Ton sache enfin, dit Brin, que s'il y a des fous dans la Commune, on peut encore trouver dans le Comité quelques hommes raisonnables.

— Mais, dit Fabre, cela va amener un conflit regrettable.

— Tant mieux ! crient à la fois BouitetBrin, quand il devrait en résulter- une collision, il le faut à tout prix. (Tumulte.)

Le président agite la sonnette.

— Messieurs..., citoyens, dit-il en se reprenant, vous m'aves^ nommé aujourd'hui président. Je tiens à ce que ma présidence soit marquée par un acte quelconque. Nous avons trop l'habitude de nous réunir, puis de nous séparer sans rien faire.

— Eh bienl crie Lacord, qui était en train de rédiger son appel au peuple, si le président Barroult obtient un semblable résultat, je propose de lui voter une augmentation d'appointement de 25 p. 100 chaque fois qu'il siégera.

— Et une médaille commémorative , ajoute quelqu'un.

— Je désirerais, dit Gouhier, voir apporter un peu plus^de sérieux à nos séances. C'est avec ces plaisanteries-^là que nous n'arrivons jamais à rien.

— Je demande la parole, reprend Lacord.

— Est-ce pour parler sérieusement? dit le président.

■ — * Mais certainement. Je n'ai jamais prétendu parler autrement. Je legrette beaucoup de ne pas plaire ici à tout le monde; mais j'ai la cons*

cieuce libre, et c'est, à mon avis, la plus douce consolation.

En terminant cette phrase, Lacord regarde attentivement le citoyen Gouhier.

— Citoyens, crie-t-il tout à coup, lorsque nous serons réunis ici pour des raisons sérieuses et pour prendre une résolution solennelle, je demande qu*on expulse de l'assemblée : !<> le citoyen Gaudhier.

— Et pourquoi? dit Gaudhier.

— Parce qu'il est grêlé, répond Lacord. (Vive hilarité.) Chaque fois qu'il m'arrive de le regarder en face, j'éclate, et ma rédaction comme ma parole en souffrent beaucoup»

— Assez ! assez I Lacord, crient quelques voix.

— Pas du tout; j'ai la parole et je ne l'abandonne pas aussi facilement.

— Si vous aviez des choses importantes à nous apprendre, dit le président, je vous laisserais bien la parole, mais...

— Est-ce que je n'ai pas le droit d'aboyer ici comme les autres? Écoutez-moi donc jusqu'au bout, en admettant toutefois que vous puissiez me comprendre.

a II y a encore, continue l'orateur, le fameux citoyen Gouhier qui a une tache à l'œil. Chaque fois qu'il lui arrive, comme tout à l'heure, de maugréer contre moi... .

-^ Eh bien ? dit le président.

— Eh bien ! je ne puis m'empêcher de rire.

Je demande Texpulsion de ces deux membres de toute séance du Comité qui aura la prétention d'être sérieuse.

Le président, furieux, frappe du poing sur la table.

— Voyons, Lacord, dit-il, mettez-vous à la place de ceux qui prennent gravement les choses, et vous verrez qu*ils ne peuvent pas être constamment de votre avis.

— Sans cela, président, il n'y aurait pas de discussion possible, et alors que deviendrait le Comité central? Il n'oserait jamais manger sa soupe, croyant ne Tavoîr pas gagnée.

a Je demande à l'assemblée la permission de lui lire ma tarline. C'est quelque chose 3e chic. Écoutez-moi.

— Non, non, plus tard. Nous n'en finirions pas.

— Penser que ce Lacord ne peut pas causer une minute, dit le grand Lavalette, comme un homme raisonnable!

— Oh ! ne m'en parlez pas, dit Lévéque, c'est inouï I

Le président Barroult agite fiévreusement la sonnette.

— Citoyens, citoyens, crie-t-il à plusieurs reprises.

Tout le monde continue à causer sans faire attention à lui.

*— Si vous continuez plus longtemps, dît-il, à bout de patience, je lâche la présidence.

— Lâchez tout ce qu'il vous plaira, crie Lacord.

— Silence I silence! Croyez- vous donc que c'est en procédant de la sorte que nous pourrons rendre une réponse raisonnable aux envoyés de la Ligue républicaine?

— Pour ma part, dît Fabre, je sais bien que je ne répondrais rien.

— Silence donc, crie Lacord, on ne s'entend pas ici ! C'est toujours comme cela. (Il rit.)

— Je vous ai lu la lettre de la Ligue républicaine, dit le président. Nous allons entamer la discussion. Qui de vous désire prendre la parole?

— Moi ! moi I crient plusieurs voix.

— Vous ne pouvez cependant pîis la prendre tous à la fois. A qui le premier ? Je vais ouvrir la liste des demandes. Je recommande au Comité de ne pas interrompre les orateurs comme on en a malheureusement Thabitude.

— Ce n'est toujours pas moi, s'exclame Lacord. (On rit.)

* — Je demande à continuer, dit Bouit.

— C'est toujours luil

— Si vous n'êtes pas satisfait^ Gouhier, parlez à ma place.

Dig^i

— Je ne demande qu'à parler à mon tour.

— Assez I crie Lavalette; est-ce que vous allez nous ennuyer longtemps comme cela ?

— Qu'est-ce qu'il a encore, celui-là, crie Lacord, il grogne toujours. Chique, prise ou fume, Lavalette; mais, pour Tamour de Bleu, tais-toi!

—Oh ! cette tête ! répond Lavalette. L'amour de Dieul l'amour de Keu ! Ne dirait-on pas qu'il sort de la messe ?

— Je veux bien être damné, crie le président furieux, si j'y comprends quelque chose! On se séparera encore aujourd'hui sans avoir fait quoi que ce soit.

— Si vous croyez que nous sommes venus ici pour faire quelque chose, dit Lavalette, vous vous êtes furieusement trompé. Si on avait voulu me nommer président, j'aurais nettement refusé.

~ Vous n'eft avez pas le droit, répond sèchement Gouhier.

— Qui est-ce donc qui parle là-bas? Ferme ton porte-monnaie et tais-toi... Et si j'avais accepté la présidence, j'y aurais mis une condition majeure. J'aurais demandé l'autorisation de pouvoir user de ma canne sur les doigts et les épaules des bavards.

— Certes, je t'aurais bien reçu I crie Lacord. Tu vois bien que tu ne peux pas tenir un moment ta vilaine bavette tranquille.

— Vilaine? dit Lavalette. Pas tant que la tienne.

— Montre-la.

Lavalette lire niaisement la langue.

Lacord, qui tenait à la main une plume d*oie, en trempe l'extrémité dans l'encre et la passe sur la langue de Lavalette en criant :

— Cache donc ton clavier , il y manque des touches !

Puis il se lève et fuit» Il n'était que temps. Lavalette, n'ayant pas de plume d'oie, enfonce vivement son doigt dans l'encrier, le renverse et éclabousse tous ses voisins.

Gouhier s'essuie en jurant et en criant qu'il a de l'encre dans l'œil.

Lavalette court autour de la table pour atteindre Lacord, qui fuit toujours, et met de l'encre sur tout ce qu'il touche.

L'ex-cuisinier parvient enfin à s'échapper dans le cabinet de Moreau, oii il s'enferme au verrou.

Tout le monde rit ou se fâche* Le président fait des efforts inouïs pour conserver son sérieux.

Voilà à quoi passaient leur temps les membres du Comité central, pendant que les envoyés de la Ligue républicaine attendaient leur réponse!

C'est à n'y pas croire I .

— C'est honteux! dit enfin le président. Vous vous comportez comme de véritables gamins I

— Bah! bah! dit Lavalette, en essuyant ses

doigts aux pans de sa veste, tu sais bien, Barrouit, que je suis ton aîné et que tu me dois le respect.

— Cela ne prouve pas que tu sois le plus raisonnable.

— A la bonne heure : battu et insulté I

— C'est ce Lacord qui a produit tout ce désordre, dit le président. II est impossible avec lui d'avoir une séance convenable.

— Convenable! crie Lacord, qui était entré dans la salle en marchant sur Ses mains et qui s'était blotti derrière le fauteuil de Barroult.

<i Je demande pardon à Lavalette, continuet-il, toujours caché, d'avoir insulté un homme aussi vénérable que lui.

— Vaurien! crie Lavalette, si je t'attrape, tu sauras ce que cela vaut

— Pardonne moi, ça ne m'arrivera plus.

— Vrai?

— Viens, car nous avons des questions plus graves à vider.

— Je ne demande pas mieux, mais ton air me fait trembler.

Lacord et Lavalette finissent par se raccommoder, et le président parvient à obtenir quelques instants de silence.

Le citoyen Léon Brin demande la parole et propose de nouveau Tintroduction de M. le baron Dutilh.

— Plus tard, plus tard, crie-t-on. Occuponsnous de la Ligue.

— C'est le même résultat, plus sûrement ob" tenu.

Fabre coupe la parole à Léon Brin et l'empêche de continuer.

Le président se lève et demande à relire la lettre de la Ligue républicaine» Nous allons mettre aux voix, dit-il, l'admission ou le rejet des propositions de la Ligue, à peu près ainsi conçues :

« Considérant que l'Assemblée de Versailles est l'expression de la France ; que le Comité central est le seul pouvoir avec lequel l'Assemblée de Versailles puisse traiter;

c( Considérant que la Commune menace par ses actes de désorganiser Paris et de détruire tous les principes républicains, basés sur une réforme sociale sage et honnête;

« Déclarons, nous, Ligue républicaine, la Commune déchue. Nous nous chargeons des préliminaires de paix et demandons tous^ouvoîrs pour traiter dans les conditions suivantes : *

« 1<> Le Comité central reprend ses pouvoirs du 18 mars;

« 2^ La Commune se retire et se démet de ses fonctions en faveur du Comité;

« 3^ L'Assemblée nationale et le Comité central feront appel à la France etl'invitei^ontà déci-

der par un plébiscite la forme de gouvernement qu'elle désire. »

— Vous voyez, citoyens, dit le président, que la question est des plus graves et qu'on ne saurait trop la discuter. Le citoyen Bouit avait demandé la parole. Je l'invite à continuer.

— J'ai dit tout ce que j'avais à dire, répond Bouit.

Le citoyen Brin fait un discours dans lequel il invite le Comité central à accepter les conditions de la Ligue républicaine.

— Il le faut fatalement, dit-il; jusqu'ici nous n'avons fait que des sottises. Rappelez -vous que le Comité central a inscrit en tête de son drapeau ces mots si nobles : « Fédération de la garde nationalel-D Continuer cette lutte insensée serait mentir à notre légende, violer le droit et faire couler infructueusement le sang !

Le citoyen Brin est vivement applaudi, mais au moment de voter, quelques membres demandent la levée ^ la séance et la remise de la discussion.

Vainement plusieurs voix réclament une solution immédiate. On ne les écoule pas et la séance est levée.

Ainsi fut traitée cette question de la Ligue vé^ publicaine, qui était pour le Comité central une question de vie et de mort. On s'étonnera aprèë cela qu'on ait été obligé de prendre Paris à la baïonnette!

Physionomie de l'Hôtel-de-Ville dans les derniers jours de U Commune. — Réponse de Pindy. — Le premier et dernier déjeuner des membres du gouvernement du 18 poars.

A partir de ce moment, c'est->à-dire quelques jours avant l'entrée des troupes à Paris, un vent de folie courut sur la Commune tout entière. On était entré dans la voie du crime et on commen** çait àavoir peur. Que se passait-il dans tous ces cerveaux détraqués qui se prenaient pour des génies? Il serait difficile de l'imaginer. Toujours est-il qu'à cette heure oi#lrit des choses étranges. L'orgie du pouvoir avait tourné toutes les tètes. Des gens qui savaient à peine lire se trouvaient délégués et ministres et se figuraient parfaitement élre à la hauteur de leur emploi.

— Ce n'est pas difficile d'être ministre! disait un jour l'un d'eux à un de ses amis, en se rengorgeant. On n'a presque rien à faire.

En efiTet, le malheureux avait compris que son ministère consistait à fumer des pipes, boire de la bière et signer quelques factures.

Ne pouvant répondre la plupart du temps aux gens qui venaient leur faire des propositions ou des communications, les délégués se les renvoyaient de l'un à l'autre.

Un jour, on vint proposer à Rousseau, président de la commission d'artillerie, des poudres nouvelles.

— Ce n'est pas mon affaire, répondit-il; c*est à Parisel qu'il faut s'adresser. Cela regarde les sciences.

L'inventeur chercha Parisel, — qui était toujours sorti, — et parvint à le découvrir, mais ce jour-là Parisel était trop fatigué. Il lui donna rendez-vous pour le lendemain, mais le lendemain il ne parut pas.

C'était partout ainsi. Tous les intérêts étaient traités de cette façon.

La solde de la gard^ nationale même ne se payait pas régulièrement. Certains gardes touchaient 6 ou 7 francs par jour, tandis que d'autres pouvaient à peine avoir leurs trente sous.

Voici comment on parvenait à se faire donner double et triple solde. Le tour était des plus simples.

On émargeait naturellement dans sa compa^

gnie, soit 2 fr. 25 cent.i avec les 75 cent, de la femme.

On se faisait inscrire ensuite sur le livre des volontaires de Bergeret, au Corps législatif.

On pouvait en même temps faire partie des volontaires du général Eudes, à la Légion-d'Honneur, et comme il n'y avait ni livre ni contrôle, on recevait à la fois sa solde dans les trois corps.

Quand on demandait à Bergeret des soldats, il répondait invariablement qu'ils étaient sortis et qu'ils se battaient hors des remparts. Eudes disait que les siens venaient de rentrer et qu'ils étaient exténués.

Nous avons dit déjà que deux, trois et même quatre bataillons bivouaquaient et campaient journellement dans l'Hôtel-de-Ville. Ils y avaient laissé, après un moi&et demi de séjour, une telle odeur, qu'il était impossible d'entrer dans les salles ou les couloirs du,monument sans se tenir le nez. Tout était souillé et en désordre. On aurait dit que les grandes salles avaient servi d*étable à des pourceaux. La paille sur laquelle couchaient les gardes nationaux était pourrie en certains endroits et ressemblait à une litière. Il y avait à côté des tessons de bouteilles. Le vin avait ruisselé sur les parquets. On sentait toujours là une acre odeur d'orgie.

Et le menuisier Pindy, gouverneur à cette époque de l'Hôtel-de-Viile, se promenait dans

son palais empesté, chamarré de dorures, le képi sur l'oreille, avec un air de triomphe et de grandeur indicible.

Il recevait ses visiteurs avec toute la grâce et l'aménité des hommes du grand siècle, et, n'était son langage et sa tenue de faubourien, on l'aurait pris pour quelque grand seigneur déclassé.

Il avait constamment autour de lui une trentaine d*ofl5ciers d*état-major, qui le suivaient partout et qui étaient toujours occupés à garder sa personne. Impossible de les distraire un instant, même pour porter Tordre le plus pressant, de ce laborieux et difficile devoir.

Le citoyen-gouverneur Pindy ne consentait h les laisser aller que lorsqu'il s'agissait de quelque arrestation. Alors il se faisait amener le coupable, — enchaîné, ~ et l'interrogeait lui-même pour lui faire voir qu'il était à sa discrétion.

Un jour quelqu'un dit à Pindy :

« Que diable fait-on donc dans THôtel-de- Vîlle? On dirait une succursale delà compagnie Richer. Je ne puis pas y rester dix .minutes sans avoir besoin de prendre l'air.

— Vous êtes bien sensible, répondit naïvement le gouverneur, mol je ne m'aperçois de rien.

Néanmoins, au réfectoire, on était encore bien traité.

Chaque jour était mis un splendide couvert, qui n'était enlevé que le soir. Dans les trois salles de l'entresol, les tables étaient chargées de cristal et de bouteilles poussiéreuses.

Malgré le décret qui supprimait les cuisiniers de THôtel-de-Ville, une multitude de garçons de salle circulaient sanç cesse autour des tables.

Le maître d'hôtel, gras et ventru, montait de temps en temps surveiller son monde. Il se transportait laborieusement de table en table, gron* dant un convive qui se tenait mal, complimentant l'autre, comme un papa au milieu de ses enfants, puis il retournait à sa cuisine donner des ordres et surveiller la cuisson des mets.

Il ne s'apercevait pas le moins du monde qu'il avait changé de maître et de drapeau.

D'ailleurs, une douce familiarité s'était rapidement établie entre les convives et leurs serviteurs.

Le jour de l'installation du Comité central à l'Hôtel-de-Ville, les garçons se tenaient autour des tables, raides et craintifs, ne sachant comment on allait les traiter; mais quand ils eurent vu les membres du nouveau gouvernement qui entraient au réfectoire en se bousculant et en criant, comme des collégiens loin de leur sur* veillant, ils se trouvèrent moins gênés.

Au dessert, on les invita à boire k la santé de

la République, et tout le monde trinqua ensemble en s*embrassant.

II n'y avait plus de maîtres et plus de serviteurs.

Le gros majordome fit le premier sa profession de foi, et chacun de ses aides l'imita.

C'était splendide de démocratie.

Hélas! le 23 mai, après l'entrée des troupes dans Paris, tout cela changea d'allure et de physionomie.

Les domestiques sont quelque peu caméléons.

Ils oublièrent les deux vertus républicaines, l'égalité et la fraternité, qui les avaient fait vivre en bonne intelligence, pendant deux mois, avec les maîtres de l'Hôtel-de- Ville, et se montrèrent plein d'ingratitude envers leurs frères dans le malheur.

Le 23, vers onze heures du matin, un commandant d'état-major et son ordonnance, qui revenaient exténués des premières barricades, entrent dans le grand salon qui servait de réfectoire.

Ils demandent à déjeuner, mais le maître d'hôtel, autrefois si humble et si courtois, leur déclare très-sèchement qu'il ne peut pas leur donner à manger sans avoir un bon de l'intendance.

-— Il ne vous fallait pas tant de formalitéâ le

jour de la proclamation de la Commune, observe le <S>mmandant au majordome.

Mais cçlui-ci lui tourne les talons sans daigner lui répondre, et le commandant est obligé d'aller à l'intendance réclamer des bons de déjeuners, car il était absolument impossible de trouver à ce moment un restaurant ouvert autour de l'Hôtelde-Ville.

Il revient un instant après, suivi de son ordonnance, muni des cachets verts de l'intendance qu'il donne au maître d'hôtel.

Celui-ci les prend d^un air fbrt dédaigneux et sort en grommelant.

Il n'y avait pour tout couvert dans le réfectoire qu'un couteau usé, une fourchette en fer et un verre sale, le tout posé sur une table nue et malpropre, sans nappe et sans serviette. .

— Vaurien 1 dit le commandant à cette vue, mais il s'assied néanmoins, car il avait une faim canine ; il avait passé sa nuit et sa matinée à cou* rir de barricades en barricades.

Il demande au garçon de combien de plats se compose le déjeuner.

— Nous avons du veau froid et de la chicorée, répond celui-ci.

— Allons, c'est bien, mais servez le plus tôt possible, car il y a de la besogne dehors.

— Il faut toujours le temps d'aller chercher les plats, grommelle le garçon.

— 19d — Il revient dix minutes après, le sourire aux lèvres, et dépose devant les deux convives affafhés un reste de viande que Ton n'aurait pas vu figurer sur la table d'un bouge de barrière,

— Voyons , s'écrie le commandant furieux, est-ce une plaisanterie ou une mystification?

— Monsieur n'est pas content? répond le gar-çon d'un air goguenard, maïs il faut qu'il s'en contente, car c'est tout ce qu'il y a.

L'ordonnance s'empare de l'assiette et en dévore le contenu, tandis que le commandant se demande s'il ne *doit pas châtier comme elle le mérite une telle insolence, mais il se dit que cela ne l'avancera guère et prend le parti de subir son mal en patience.

Il demande en riant si la chicorée se fera longtemps attendre.

Le garçon descend et revient un moment après avec un plat de légumes impossible à manger et un morceau de fromage de Gruyère dur et crevassé.

— C'est tout ce que nous avons pour dessert?

dit l'ordonnance.

— Zut I répond le garçon.

Le commandant cherche dans un coin un bâton pour en frapper le drôle, mais celui-ci s'esquive et ne remonte plus.

Dix minutes après entre un autre garçon tenant une cafetière à la main.

— Voyons, décidément, est-ce que vous perdez tous la tète, dit le commandant, vous savez bien que nous n'avons pas de tasses?

— 11 a été impossible d'en laver assez pour tout le monde, répond le nouveau garçon.

A cette dernière insolence, le commandant n'y tient plus. Il culbute la cafetière et celui qui la portait, qu'il assomme à demi à coups de poing.

Il sort ensuite du réfectoire avec son ordonnance.

En descendant, il aperçoit le maître d'hôtel, ventru et souriant, étalé dans un large fauteuil.

— Comment, lui dit-il, c'est ainsi que vous traitez ceux qui se battent pour un principe démocratique?

— Ah! se battre est facile, répon^ celui-ci, mais bien traiter tout le monde est plus malaisé.

Le commandant tire vivement son sabre et veut en percer le majordome; mais il réfléchit, remet son arme dans le fourreau et sort de l'Hôtel-de- Ville, la mort dans Tâme.

Il avait vu, par cette simple scène, que l'étoile de la Révolution avait pâli, et qu'avec elle allait tomber tout son pouvoir et tout son prestige.

Il entendait le canon gronder et les balles siffler à travers les rues.

Tout était triste et morne, les maisons fermées, les places barrées par des pavés. Les gardes nationaux qui l'avaient acclamé se cachaient comme des bêtes fauves dans l'encoignure des portes et le fuyaient plutôt qu'ils ne le saluaient.

L'heure du châtiment, l'heure de la mort peutêtre allait sonner I

Entrée des troupes de Versailles dans Paris. — Effet produit au ministère de la guerre par cette nouvelle. — Déménagement. — Réunion du Comité central à rHôtel-de-Ville. — Fuite de la Commune.

Il est facile de comprendre qu'avec une police et une organisation militaire comme celles dont disposait la Commune, Paris était bien mal gardé.

Il suffisait au gouvernement de Versailles d'acheter le mot d'ordre et de faire déguiser quelques soldats en gardes nationaux.

C'est ce qui arriva le dimanche 21, en plein jour, à cinq heures du soir, à la porte Maillot.

Les troupes entrèrent sans coup férir.

La Commune et le ministère de la guerre ne se doutaient de rien. Ils pensaient, à ce moment, à toute autre chose.

Cependant le bruit de rentrée de l'armée régulière dans Paris arriva vers la nuit au ministère.

On dépêche immédiatement le jeune capitaine d'état-major de Beaufort pour aller se rendre compte de la situation.

Il part ventre à terre à la porte Maillot et revient quelques instants après.

Les membres de la Commune Tattendaient dans un petit café qui fait le coin de la place du Corps législatif.

— Eh bienl lui dit le citoyen Moreau, qu'y a-t-il?

— Mais rien, répond de Beaufort. Je suis allé jusqu'à la porte. On a répondu partout au mot d'ordre .•

— Vous ne nous cachez rien ? continue Moreau. Vous savez que c'est sérieux !

— Encore une fois, mon cher, répète de Beaufort/ je vous affirme qu'il n'y a rien.

On s'assied complètement rassuré, lorsque tout à coup entre dans le café un officier épouvanté et couvert de sueur.

Il va vers Moreau et lui dit tout bas à l'oreille :

— Nous sommes vendus et trahis 1 Les Viersailsaillais sont entrés I

— Mais c'est impossible, répond Moreau; voilà db Beaufort qui revient de la porte Maillot et qui nous affirme que cela n'est pas.

— Sapristi! crie ToAScier, croyea^-vous donc que je sois fou?

Moreau fait un signe à de Beaufort.

— Voyons, lui dit-il, que nous avez-vous raconté tout à l'heure?

— Qu'il n'y avait rien; que c'était un faux bruit, et»je vous l'aflSrme de nouveau. -

Une vive discussion s'engage entre l'ofiScicr qui vient d'entrer et le capitaine, mais sans amener de résultat. On n'ajoute pas plus confiance aux paroles de l'un qu'aux affirmations de l'autre. Bref, on se décide à envoyer deux membres du Comité central prendre des renseignements.

Choutéau et un de ses amis prennent une voiture et ils rapportent une réponse affirmative.

Le capitaine de Beaufort, inculpé de trahison, a été fusillé par les gardes nationaux.

La nouvelle une fois confirmée, on se met en devoir de quitter le ministère. On emmène au galop les chevaux ^t les voitures. On emporte à l'Hôtel -de -Ville les livres, les papiers et les armes, dont la moitié fut pillée ou égarée en chemin.

Quant à Delescluze, il ne savait où donner de la tète , et Tétat-major qui l'entourait n'était guère moins affolé que lui. 11 signait tout ce qu'on lui présentait et quand on lui demandait des ordres, il répondait :

— Faites tout ce que vous voudrez, pourvu que vous vous défendiez!

Le lendemain, à dix heures, une partie du Comité central se réunissait dans une petite salle de THôtel-de- Ville, devant une petite table en sapin, sans tapis.

Les nouvelles étaient mauvaises. Les troupes de Versailles avaient fait des progrès.

Le citoyen Rousseau est nommé président.

Lacord demande la parole.

— Citoyens, dit-il, le moment approche, et chacun de nous doit être à son poste.

— Quel poste ? crient plusieurs voix.

— Celui du danger, répond Lacord.

— Alors nous ne voyons pas trop ce que nous faisons ici.

— Pardon, citoyens, dit Léon Brin, c'est Tinstant de montrer de Ténergie et de Tintelligence. Si vous voulez m'écouter, je vais vous indiquer le meilleur chemin à suivre. A -deux reprises différentes, je vous ai fait une proposition que vous avez rejetée. Voulez-vous la prendre en considération ? Il en est peut-être temps encore.

— A vous entendre, citoyen Brin, dit Fabre, on croirait que vous disposez de la volonté de l'Assemblée de Versailles.

— Peut-on prendre les choses sur un pareil ton, dans des circonstances comme celles que

nous traversons ! Est-il possible que les membres du Comité central manquent jusqu'à la fin de bon sens et de logique ! Non, jamais la France ne saura dans quelles mains son avenir a reposé pendant quelques mois. Je le déclare ici hautement, c'est le Comité central que je trouve le plus coupable. Il pouvait conjurer tant de malheurs, et il ne Ta pas fait I II avait sous son obéissance toute la garde nationale ; d'un signe il lui était possible d'éviter à Paris do sanglantes représailles.

— Mais, dit Rousseau, si l'on écoutait le citoyen Brin, on s'imaginerait que l'on va égorger tous les habitants de Paris.

— Non-seulement, dit Brin, on va faire périr tous les combattants, mais, à l'heure qu'il est, la moitié des habitants de Paris est en danger* Paris, en ce moment, repose sur un volcan et court un péril dont il ne se rend même pas compte, péril affreux, épouvantable.

— Et lequel ? bon Dieu! dit Rousseau.

— Parbleu ! répond Léon Brin, s'il me plaisait d'imiter les membres de la Commune, je vous dirais comment on peut, en vingt minutes, faire de Paris un monceau de ruines et de cadavres,

Rousseau, le président, se lève et dit d'un ton solennel :

— Il est incontestable que le citoyen Léon

Brin possède des moyens de 'destruction qu'il pourrait nous indiquer^ si cela lui était agréable. Je demande donc qu'il fasse immédiatement ses offres au Comité central. Le citoyen Brin est-il décidé à nous éclairer sur ce point?

— Pas du tout, répond Brin. Je vous aï démontré il y a quelque temps, citoyen Rousseau, comment Paris pouvait être détruit par quelques hommes, et en peu d'heures. Cette idée m*était venue au moment où les Prussiens nous menaçaient, car alors j'aurais aimé voir sauter la ville plutôt que de la laisser envahir par Tennemî.

— En effet, dit Rousseau, je me le rappelle.

C'était le 20 ou le 21 février.

— Vous savez, ajoute Brin, que je ne mens pas, et que ce que je dis peut se faire.

— Oui.

— Eh bien ! permettez-moi de n'en pas parler ici, je serais désolé maintenant que cela arrivât.

— Et moi également, répond le président.

— Passons donc à un autre sujet.

— Lequel?

— Celui d'un arrangement immédiat entre Versailles et nous*

— Nous? dit le président. Est-ce que nous sommes la cause de ce qui arrive ?

— Pas précisément, mais avouez qu'avec un peu plus d'entente et un peu moins de faiblesse nous aurions pu assurer un meilleur résultat.

- 2ÔT —

— C'est vrai ! *

— Il est encore temps. Emparoni-nous de la Commune et finissons^en tout de suite. Qu'on rédige immédiatement un procès^verbal que tout le monde signera. Je me charge de le faire parvenir aux avant-postes.

— Qui le portera? dît Lacord.

— Moi ! s'il le faut, répond Brin.

— On vous tuera.

— Que m'importe 1 Ils n'oseront pas tirer sur un drapeau blanc. Est-on disposé, oui ou non, à rédiger et à signer le^procès-verbal ?

— Ouil oui!

— Vous êtes tous décidés à arrêter sur-lechamp tous les membres de la Commune î

— Certainement I

— Eh bien ! alors, un peu d« courage, el c'est une affaire faite. Il y a un mois que vous auriez dû me donner raison. Nous ne serions pas aujourd'hui dans cet embarras. Qui se charge de faire le procès-verbal?

— Moi! dit Lacord, mais permettez-moi de vous faire auparavant une réflexion.

— Qu'est-ce? dit le président.

— Croyez-vous que la Commune soit assez courageuse pour nous attendre tranquillement, nous et les Versaillais, dans rHôtel-de-VilIe ? Je suis persuadé qu'on ne trouvera pas en ce moment trois personnes dans la salle des Maires.

— Ce n'est pas possible, dit Barroult.

— C'est tellement ))ossible, que j'y suis allé tout à l'heure et que je n'y ai pas découvert un seul de nos lapins. Je crois que depuis vingt-quatre heures au moins ils ont jugé à propos de se mettre en sûreté.

— C'est trop fort ! dit Rousseau.

•— C'est comme cela.

— Voilà qui est joué!

— Mais nous avons le droit de les àéclarer déchus ?

— A tout à l'heure. Voilà quinze heures que je n'ai ni bu, ni mangé, dit le président. Je vais descendre au réfectoire. Que ceux qui ont faim fassent comme moi !

La séance est levée.

On se donna rendez-vous pour une heure, dans la salle Bleue, occupée auparavant par les secrétaires de la Commune.

Pendant que cela se passait, le canon grondait dans Paris. A chaque insftnt arrivaient à l'Hôtelde-Ville des estafettes épouvantées, qui croyaient avoir les Versaillais à leurs trousses.

On entassait les pavés, les voitures et les meubles sur les barricades. Les gardes nationaux, graves et sinistres, le genou à terre, attendaient silencieusement, autour de l'Hôtel-de- Ville, le moment de Tallaque.

Dombrowski rentre à Paris en prisonnier. — Il est mis en liberté par le Comité de salut public. — Sa mort derrière une barricade de Montmartre.

Que faisait donc, au commencement de la lutte dans Paris, le général en chef des armées fédérées, le citoyen Dombrowski?

Ce soldat, qui ava^ tant de fois exposé sa vie pour relever le moral de ses troupes, accusé de trahison et de complicité avec Versailles, était ramené dans la capitale par la porte Saint-Ouen, au milieu d'officiers d'état-major porteurs d'un mandat d'amener signé par la Commune.

Le général était pâle et triste. Il se voyait déshonoré.

Sur it boulevard Magenta, en face de la gare de Strasbourg, il rencontre un membre du Co-

mité central, qui le salue et l'invite à se rafraîchir.

Dombrowski descend de cheval et entre dans un café, toujours entouré des officiers qui le conduisaient.

— Oh I mon ami, dit-il au membre du Comité, les larmes dans les yeux, je suis bien triste I Vous savez si je suis homme à trahir la cause pour laquelle je combats. Eh bien ! vous me voyez en ce moment reconduit à Paris en prisonnier de guerre. Tout -est fini. Personne ne m'aime plus. Mon nom n'est plus prononcé qu'avec des malédictions. Je passe pour un traître.

Le membre du Comité se lève :

— Citoyens, dit-il tout émil aux officiers de l'escorte, on soupçonne le général Dombrowski? Moi, membre du Comité central, j'affirme cpi'il a toujours fait son devoir comme un homme de cœur et un vaillant soldat.

l^e lieutenant-colonel commandant T^scorfe se lève à son tour, et s'adrepsant h Dombrowski ;

-^ Général, affirme-t-il, croyee bien que, pour ma part, je n'ai pas contre vous le plus léger soupçon, ta Commune, ou plutôt le Comité da aalut public, m'a donné l'ordre de vous faire rentrer dans Paris sous bonne garde, parce qu'on prétend avoir des griefs contre voua.* Je suis soldat, je dois l'obéissance k mes chefs. Pardon -

nez-moi dono $i je guis llans la nécessité de remplir un mandat qui m'est si pénible.

Dombrowski saisit les deux mains du lieutenant-colonel.

— Oui, vous êtes soldat; oui, vous êtes obligé d'obéir, lui crie-t-il. Voilà ce que toute la garde nationale aurait dû comprendre, et personne ne serait où on en est,

— Vous allez è THôlel-de-Ville? dit le membre du Comité à Toreille du général.

Celui-ci répond affirmativepfient,

— Vous savez comment et quand vous allez y entrer, mais on ignore de quelle façon vous en sortirez. Racontez-moi au plus vite tout ce qui s'est passé U<-bas,

™ Ob I nous n'avons guère le temps,

— Qu'importe! Le Comité central a besoin d'être renseigné. Vous savez qu'il n'est guère d'accord avec la Commune ?

•*• Je le sais.

.« Alors, dites-moi, je vous en prie, tout ce qui est arrivé, afin que j'en puisse faire mon rapport dans la séance de ce soir , •« s'il y en a encore, — et si la Commune avait la malheur de toucher à un de vos cheveux, je la plaindrais,

-<• Ohl quelle preuve voulez^ vous qu'elle ait contre njoi î

•^ Lorsque dans la Commune on a eu le malheur d'exciter la moindre jalousie, cela vous est

toujours fatal. Rappelez-vous Cluseret. Vous savez combien Rossel était jaloux de vous, de votre réputation si méritée. Pour tous ces gens-là il ne fallait qu'une occasion pour vous arrêter. Elle s'est présentée aujourd'hui, ils en profitent. La supériorité est leur ennemie le plus jurée.

— Enfin, expliquez*-moi cela, si vous le pouvez. Voilà tous les soldats que j*avaisavec moi. II est facile de les compter. Il sont cinq ou six cents à peu près.

— Comment? c'est là votre état-major et votre armée?

-^ C'est tout, et je n'ai jamais eu beaucoup plus d'hommes.

— C'est trop fort! Le Comité central s'imaginait que vous aviez. avec vous de sept à huit mille gardes nationaux.

— Et pour si peu de soldats que vous voyez là, j'ai manqué de vivres la plupart du temps. C'est indigne I Quand on m'en envoyait, il y en avait trois fois trop; alors les gardes, insubordonnés comme ils le sont, se précipitaient sur la viande et sur la boisson; ils s'enivraient et rentraient dans Paris sans qu'il soit possible de les retenir.

— Il fallait en faire fusiller quelques-uns, cette punition aurait servi d'exemple aux autres.

— J'ai employé ce moyen deux ou trois fois, mais il m'a bien mal réussi. On se gênait si peu

qu'on me fit des menaces et qu'on tenta à plusieurs reprises de m'assassiner.

— Mais de quoi peut-on vous accuser pour vous faire rentrer ainsi dans Paris en prisonnier?

— Oui... en prisonnier, répéta le général devenu tout pensif. Si je ne considérais pas le suicide comme une lâcheté, je me serais brûlé la cervelle hors de Paris, car je souffre horriblement d'être obligé de passer sur les boulevards, entouré de soldats. Tout le monde me regarde et se dit : « Voilà un traître I »^ Traître, moi ?

— Ne vous laissez pas aller à d'aussi tristes pensées. Présentez-vous hardiment devant cette famille de fous qu'on nomme la Commune, et si Ranvier^u Eudes se trouve là, il vous sera facile de leur démontrer que vous êtes innocent; que ce sont eux, au contraire, qui vous doivent honneur et remerctment.

— Je crois avoir entendu dire qu'ils m'accusaient d'avoir facilité l'entrée à l'armée de Versailles.

— Ces gens-là sont capables de toutes les infamies I

— Oh I je les connais bien.

Le général s'était fait verser un verre de madère. Il le but, embrassa le membre du Comité central, monta à cheval et se dirigea vers l'Hôtel-de-Ville.

C'est le Comité de salut public qui le reçut. Il

lui fut facile de prouver la fausseté des acousn- , tiens portées contre lui.

• Les officiers de sa suite fournirent des renseignements précis -^ur Ventrée des soldats de Mac- Mahon, et on mit le général en liberté après lu^ avoir fait des excuses.

Le lendemain Dombrowski était de nouveau ramené à l'Hôtel-de-Ville, mais cette fois il était blessé mortellement. Il avait reçu, derrière une barricade de Montmartre, rue Myrrha, trois balles dans la poitrine.

On le déposa sur un lit de parade, dans la salle blanche qui précède la salle dorée. Il ne tarda pas à ei^pirer, et toute la journée, pendant qu'on se battait au dehors et que les projectiles pieuvalent déjà sur la place de rHôtel-de^Ville, les gardes nationaux venaient embrasser son cadavre.

Le ministère des finances. — Dernière séance du Comité central. — Arrivée de deux membres de la Ligue républicaine. — Dernière affiche rédigée par le Comité central.

Une des parties de Paris les plus curieuses à observer le lundi, après l'envahissement de la porte Maillot, c'était bien le ministère des finances.

Il était littéralement encombré par les fournisseurs de la Commune qui venaient essayer de toucher le montant de leurs factures*

Nul crayon ne pourrait rendre Tair inquiet et eflfaré de cette foule affolée, passant, d*heure en heure, du plus grand espoir à la crainte la plus vive.

Certes, ceux-là ne désiraient pas le triomphe du gouvernement de Versailles. Quelques-uns avaient sur le front de grosses gouttes de sueur

froide. Ils se suspendaient aux bras des employés et réclamaient à cor et à cris Yarlin et lourde.

La Commune n'avait pas Tintention de faire perdre de Targent à ses créanciers, mais elle se trouvait démunie de numéraire.

Une demi-journée se passa dans celte attente et cette anxiété.

De minute en minute, on demandait des nouvelles. On sortait dehors pour écouter si le tir se rapprochait, et l'argent n'arrivait pas.

Enfin, dans l'après-midi, on voit apporter des sacoches pleines d'or et de billets de banque.

Aussitôt toutes les physionomies changent d'aspect. Les figures s'épanouissent, et on ne pense même plus aux Versaillais et au danger que l'on court.

Toutes les factures visées furent payées intégralement.

On ne laissa sans acquit que celles qui n'étaient pas en règle.

Nous avons dit déjà que les membres de la Commune s'étaient dispersés dès le premier soir de l'entrée. Nul ne savait où ils étaient passés. Vainement parcourait-on les salles de l'Hôtelde- Ville. C'est a peino si on parvenait à y rencontrer encore quelques-uns des chefs des commissions.

Quant au Comité central, il s'était déclaré en

permanence dès le dimanche soir et n'avait pas cessé dé siéger. Ses membres étaient épuisés de fatigue.

Le mardi matin, à midi, ils dormaient tous sur leurs pupitres dans la salle qui avait servi de bureau à la commission médicale. On n'aurait pas cru, en les voyant si calmes et si tranquilles, que la plupart d'entre eux touchaient à leurs derniers moments.

Vers une heure, tout le monde se réveille au grondement du canon qui se rapproche.

On sort un instant sur la place pour prendre l'air et on revient en séance.

Houzelot est nommé président.

Lacord demande la parole.

Contre son habitude, l'ex -cuisinier paraît sombre.

— Citoyens, dit-il d'une voix ferme et solennelle, vous savez que le Comité central n'a pas voulu répandre le sang d'aulrui. Il n'a sacrifié personne àsoll ambition ou à son amour-propre. A l'heure critique oii nous sommes , tout le monde commet la fatale erreur de confondre lo Comité central avec la Commune, et vous savez quelle lutte acharnée nous avons toujours soutenue contre celte dernière. Nous sommes vaincusl Expliquons donc clairement nos volontés, et qu'avant de mourir chacun sache bien que c'est par la Commune que toutes les fautes ont été

commises, que c'est par la Commune que la République a été déshonorée. Montrons à la garde nationale que si nous avons été faibles, nous n'en sommes pas moins restés d'honnêtes gens. L'histoire seule pourra nous rendre cette justice.

« Nous savons certainement que la France n'a pas de remercîmenls à nous faire , mais néanmoins détruisons l'opinion erronée que Ton peut avoir de nous dans le public et prouvons une dernière fois que le Comité central et la Commune forment deux camps tout à fait distincts.

— On dirait vraiment, crie à cet endroit le citoyen Fabre, que le citoyen Lacord plaide à la barre sa propre cause.

— Si je voulais être jugé par quelqu'un^ répond Lacord en colère, ce n'est pas à vous que je m'adresserais, car vous n'avez pas assez de bon sens pour cela.

— Bah ! c'est au moment de nous quitter que nous allons nous fâcher?

— Nous fâcher? Je ne m'adré&e ici qu'aux personnes raisonnables. Ne prenez donc rien de ce que je dis pour vous.

— ^ Je vous remercie.

— Au fait, vous m'ennuyez, et vous choisissez, vous l'avouerez, un drôle de moment pour taquiner les gens qui cherchent à vous donner de bons conseils. Vous auriez mieux fait de rester cou- .ché. Je ne vous reconnais pas le droit de m'inler-

rompre ainsi. Les choses que je dis sont trop sérieuses pour être compréhensibles pour vous.

— Appelez-moi imbécile tout de suite , je Taime mieux.

— Vous n'auriez jamais été mieux nommé.

— Mais, dit le président, si vous continuez ainsi, citoyens, je crois que nous allons encore perdre notre temps.

— Est-ce ma faute? répond Lacord. Il faudrait donner à quelques-uns de ces chiens-là une muselière au vestiaire.

On supplie Torateur de continuer sans se préoccuper davantage des réflexions saugrenues de Fabre.

— Je vous disais donc, continua Lacord, qu'il fallait que le Comité central fasse savoir à la France et à l'Europe entière que ses intentions ont toujours été pures, et, pour cela, je propose de rédiger une adresse au peuple de Paris, mais pas une adresse dans le genre de celle de Delescluze; non, une adresse raisonnable et faite dans ^ un esprit tout à fait opposé.

« Je ne veux pas qu'après ma mort ma famille soit regardée comme la famille d'un assassin. Nous avons le dessous, et je sais à peu près comment on va nous arranger* Mettons-nous à l'abri de ce jugement, qui a parfaitement sa raison d*être pour les personnes qui ne nous connaissent

pas. Occupons-nous immédiatement de nos dernières volontés.

— Je ferai remarquer au Comité central, dit Fabre, qu'en se rendant au désir de Lacord il a l'air de s'excuser et de demander pardon d'avoir fait la révolution du 18 mars.

— Le citoyen Fabre, dit Léon Brin, est-il donc assez fou pour ne pas savoir que la révolution du 18 mars s'est faite toute seule, sans préméditation et sans plan? Le citoyen Lacord a raison. Quand nous serons tous morts pour la République, nos enfants seront appelés à nous juger. Notre devoir est de les éclairer le plus possible sur tout ce que nous avons fait. Malheureusement, nous n'en avons guère le temps I

— C'est pourquoi notre devoir, répond Fabre, serait plutôt de nous mettre derrière les barricades pour encourager les gardes nationaux. Cela vaudrait mieux que de passer ainsi notre temps à nous disputer pour rien.

— Est-il possible d'entrer en discussion avec du monde comme cela? dit Lacord. Je demande, pour la dernière fois, que cette adresse soit rédigée sur-le-champ. Je ferai ensuite tout ce que l'on voudra. Mais, je vous en supplie, commençons par là.

A ce moment, on vient annoncer au Comité central la visite des représentants de la Ligue répubHcaine.

Après une courte consultation, le président fait répondre qu'on les recevra tout de suite.

— Citoyens, dit précipitamment Lacord, que pas un de nous ne prenne la parole; laissons-les s'expliquer les premiers. Je suis persuadé qu'ils viennent nous proposer ce que nous voulions faire nous-mêmes il y a trois jours.

Le citoyen Bonvalet entre dans la salle du Comité central, accompagné d'un membre du Comité de la Ligue républicaine, âgé de cinquantecinq ans à peu près, de taille élevée, portant une longue barbe grisonnante, la tête presque chauve.

— L'Assemblée de Versailles, dit le citoyen Bonvalet, ne voudra jamais composer avec la Commune ; mais si vous le voulez, un arrangement est encore possible.

<K II faut déclarer d'abord la Commune déchue, arrêter ses membres et prendre leur place. Je puis vous affirmer qu'on traitera avec vous dans ces conditions.

— Vous voyez bien que j'avais raison, dit aussitôt Lacord. Voilà trois jours, citoyen Bonvalet, que je fais tout ce qu'il est possible de faire pour amener une solution de ce genre. Depuis près d'un mois je travaille avec Léon Brin pour arriver à faire mettre à Mazas toute cette bande d'abrutis.

— Certes, voilà ce qu'il aurait fallu I s'écrie Bonvalet en tressautant sur sa chaise, et tout au-

rait été comme sur des roulettes, tandis que vous voilà tombés dans un bourbier d'où 11 vous sera difficile de sortir. Comment tout cela va-til finir? C'est désolant!

— La Commune est dispersée, dit Léon Brin, mais le Comité de salut public est encore là. Mettons-le sur-le-champ en état d'arrestation, puis on en donnera connaissance aux avant-postes. Si. un arrangement est impossible, nous aurons toujours la consolation d'avoir fait notre devoir.

— C'est vrai!

— Voulez- vous me permettre, dit Bonvalet, de vous expliquer la manière dont nous pourrions nous y prendre 1

— Comment se fait-il, dit Gouhier, que le citoyen Bonvalet puisse affirmer qu'un traité est possible avec les avant-postes?

— Mais parce que ivos ftiesures sont prises pour cela. Vous croyez donc être les seuls républicains (Je l'univers?

— Non!

— Eh bien! pourquoi ne serais-jepas en position de faire ce que j'avance? Je sais bien que pour arriver aux avant-postes on a quelques mauvaises chances à courir; mais, morbleu! qui ne risque rien n'a rien, et avec du cœur il est facile de braver le danger. Du reste, j'ai mon plan tracé à l'avance, vous devez bien le comprendre.

— Allons, Gouhier, dit Lacord, pourquoi être

9Î soupçonneux dans nn moment semblable?

Perds-tu la tête!

— Pas plus que toi.

— Alors, si tu n'as que des sottises à dire, tais-toi. Fume ta pipe et donne-nous la paix.

Gouhier se met à rire.

— Citoyens, dit Léon Brin, je vous en supplie, réfléchissez bien à tout ce qui se passe. Vous savez qu'hier encore on est venu nous proposer de faire sauter Paris. Vous avez énergiquement refusé de vous prêter à cet acte infâme, mais vous pouvez être débordés, et vous savez que toute la responsabilité retombera sur nous. Vous n'avez pas le droit de refuser les offres que viennent nous faire les citoyens de la Ligue républicaine. Quant à moi, j'appuie de toute mon âme les propositions du citoyen Bonvalet.

— Pour un commandant d'état-major, dit Fabre, croyez-vous que Brin a assez grand'peur des coups de fusil?

— Vous devez savoir à quoi vous en tenir à ce sujet, répond Léon Brin. Dans un autre moment, je vous apprendrais à réfléchir deux fois avant de parler, mais aujourd'hui faisons d'abord notre devoir, et rappelez-vous qu'il n'y a qu'un seul moyen de sauver la situation : c'est la conciliation.

J'ai déjà proposé de faire tout moi-même avec mon frère et les frères Okolowich. C'est encore vous qui vous êtes opposé à notre projet. Il est

bien évident qu'à ce moment-là si nous avions manqué la Commune, celle-ci ne nous aurait point manqué. Je ne suis donc pas tout à fait aussi poltron que vous voulez bien le dire.

On fait observer que l'heure s'avance.

Alors le secrétaire du Comité, sous la dictée de Lacord, rédige une affiche dans laquelle le Comité central déclare la Commune dissoute. L'Assemblée nationale suivra son exemple, et la France sera appelée à se choisir un gouvernement définitif.

— Le Comité central se démettra également de ses pouvoirs, ajoute Léon Brin.

— Qui fera faire les élections générales?

— Un gouvernement provisoire installé à Versailles.

— Pourquoi pas à Paris?

— Nous ne pouvons pas imposer ce choix. Ce serait une nouvelle révolution.

Le citoyen Bonvalet se retire, et promet de revenir dans une heure, quand l'affiche sera terminée.

En effet, il ne tarde pas à retourner à THÔtelde- Ville et emporte le placard.

Pendant ce temps les événements se précipitaient. L'armée de Versailles avançait avec une vitesse prodigieuse. Les buttes Montmartre étaient cernées et allaient tomber au pouvoir de Mac-Mahon. Il n'y avait pas une minute à perdre.

On vient offrir au Comité central de faire sauter Paris. — Les citoyens Rousseau, Barroult, Léon Brin, membres du Comité, Arthur Brin et les frères Okolowich parviennent à éconduire les trois individus qui viennent faire cette proposition»

La séance que nous venons de raconter était à peine terminée, à huit heures du soir, qu'on venait annoncer au Comité central qu'un homme, se disant chimiste, désirait lui faire des propositions d'une extrême gravité.

Il n'y avait plus alors dans la saHe que les citoyens Bousseau, Brin et Barroult.

On introduit l'individu et on lui demande ce qu'il désire.

— Faire disparaître Paris d'un seul coup, répond-il.

— Vraiment! dît Bousseau. La besogne est peut-être un peu rude.

— Pas du tout, réplique froidement le jeune homme, car c'était un jeune homme de vingtsept à vingt-huit ans au plus.

Il portait une barbe noire peu fournie mais longue. Il avait des yeux grands et intelligents.

Quand il se présenta au Comité, il mâchonnait un Qigare qui lui avait sali les lèvres. Était-il réellement gris? ou cet effet était-il produit par l'impression que lui causait le crime qu'il allait commettre? Toujours est-îl qu'il tremblait de tous ses membres et qu'il avait bien de la peine à se tenir sur ses jambes.

— Voulez-vous, répéta-t-il une seconde fois, faire sauter Paris oui ou non?

Brin fit signe à Rousseau, auquel s'adressait particulièrement le jeune homme.

Rousseau comprit.

— Tenez, lui dit-il, adressez-voiis au citoyen Brin; lui seul ici est capable de vous comprendre.

Brin remercia Rousseau d'un coup d'œil.

— Avant de vous répondre, dit-il au chimiste, voulez-vous me permettre de vous demander votre nom et votre adresse?

— Je ne puis vous le dire que si vous consentez à faire ce que je vous demande,

— En ce cas, pouvez- vous nous développer vos idées, nous expliquer votre projet?

•^ Parfaitement.

— Nous verrons alors ce que nous auroin faire.

— C'est très^bien. La chose est des plus simples. Il suflSt de fermer à peu près hermétiquement les colonnes majeures du gaz à certains en* droits, et d'y introduire une petite quantité d'oxygène pur.

« Avec ce mélange détonant on peut remplacer avantageusement le fulminate. Les effets seront prodigieux, je vous l'affirme. »

Léon Brin change de couleur.

— Voilà ce que je craignais, dit-il bas à Barrouit.

c( Mais, répond-il en s'adressant au chimiste, il vous faudrait beaucoup de gaz oxygène, et vous n'en avez pas ?

— Oh! répond celui-ci, on en peut produire instantanément, au moyen du chlorate de potasse et du peroxyde de manganèse.

— Pour faire du gaz oxygène, reprend le membre du Comité, il vous faut des bassins chauffés d'une façon spéciale. Vous n'aurez jamais le temps de fabriquer des engins convenables.

— Bahl bahl... avec une marmite à feire là soupe en campagne ou bien avec une de ces chaudières dont on se sert pour l'asphalte, j'en ferai autant qu'on voudra.

— Ces marmites présentent un inconvénient très-sérieux ; elles ne sont pas fermées par le

haut, et leur transformation vous demandera du temps.

— J'ai prévu tout cela. Je me charge d'en préparer trois ou quatre en moins de deux heures, et je vous jure que demain avant midi, il ne restera plus guère de }*aris que ce que Ton voudra.

— Nous n'avons ni chlorate de potasse, ni peroxyde de manganèse?

— Pardon, tout cela se trouve sous la main. Je ne vous demande qu'un bon de réquisition, le mot d'ordre et l'autorisation d'agir. Vous me donnerez quelques gardes nationaux. Nous allons prendre les plans de la canalisation, et en nous servant des vannes, l'opération ne sera pas longue.

Rousseau et Léon Brin écoutaient cette explication très-attentivement.

Brin surtout, qui était ingénieur, comprenait que l'on avait afifaire à un homme sérieux, qui avait pris ses mesures et qui ne reculerait devant rien.

Il marcha sur le pied de Rousseau, qui comprit ce signe.

Non-seulement il ne fallait pas aider cet homme, mais il était urgent de l'empêcher de parler à un membre de la Commune, qui n'aurait pas manqué d'accueillir avec joie ses propositions.

Il suffisait d'un ordre écrit du premier venu

avec une signature et le cachet de la Commune, et tout était dit. Paris tout entier s'écroulait.

La situation était terrible.

Gomment faire pour empêcher cet homme de mettre son dessein à exécution ?

On ne pouvait pas lancer un mandat d'amener contre lui. Il se serait empressé de prouver qu'il était un républicain dévoué. Il aurait crié bien haut ses projets, et tout était perdu.

Léon Brin l'entratna dans une discussion scientifique qui dura près d'une heure, puis il lui dit qu'il était tard, qu'il lui donnerait une réponse le lendemain.

— Demain matin il sera encore temps, lui dit-il.

— Ahl mais, pas du tout, reprit l'homme, c'est tout de suite qu'il faut commencer; autrement nous n'arriverons pas.

— Nous n'avons pas d'argent en caisse.

— Je vous ai dit tout à l'heure que je ne vous demandais qu'un ordre et un bon de réquisition.

L'homme était tenace. Les deux membres du Comité étaient au bout de leurs objections.

Brin donne un coup d'œil dans le couloir et s'assure qu'il n'y avait aucun membre de la Commune. Du reste, ce jour-là ils avaient mis leur écharpe dans leur poche, et le chimiste ne les aurait pas reconnus.

Rousseau prit Léon Brin à part.

— Restez ici, lui dit-il, jusqu'à ce que je revienne. Il ne faut pas que cet homme parle à qui que ce soit. Emmenez -le au café si vous le pouvez.

— C'est ce que je vais faire. J'essaierai de le griser. II ira se coucher, et demain il n'y aura encore ici pour l'entendre que vous ou moi.

On nous l'adressera, et nous pourrons de nouveau réconduire.

— Sapristi 1 dit tout à coup Léon Brin, tout cela est très-joli, mais il peut en venir d'autres. II faut rester là et dire aux employés qu'on nous les envoie, que nous avons mission pour les recevoir.

— C'est entendu, je reste. Allez-vous-eu avec votre homme.

— Je compte sur vous. Je me charge de celuici. Je vais tellement le faire boire qu'il n'aura plus guère l'intention de faire sauter quoi que ce soit.

(c Bonsoir, Rousseau, dit ensuite à haute voix Léon Brin. J'ai soif. Je m'en vais prendre quelque chose. Nous avons trop parlé, et s'adressant au chimisie :

« Voulez-vous me faire l'amitié de venir vous rafraîchir avec moi? Nous allons passer à l'office, et vous en profiterez pour voir le- réfectoire de l'Hôlel-de- Ville, que vous voulez si bien faire danser demain.

— Ma foil cela me va.

En chemin Léon Bfîn rencontre le général Bergeret, qui le prend à part et lui dit :

— Brin, vous pouvez me rendre un grand service.

— Lequel?

— Je veux anéantir les Tuileries. Vous possédez des moyens terribles, je le sais. Il nous les faut de suite. Il n'est que temps. Comment faut-il s'y prendre?

— Ceci n'entre pas précisément dans rrtes fonctions.

— Vous êtes commandant d'état-major?

— Je ne le suis plus.

— N'importe! je le veux.

— Comment vous voulez?

— Certainement.

— Et moi je ne veux pas.

— Prenez garde, Brin, je vous ai toujours considéré comme un ami, et...

— Et?

— Allons, ne nous fâchons pas. Êtes-vous révolutionnaire ou ne Tétes-vous pas?

— Mais ce n'est pas être révolutionnaire que de devenir incendiaire.

— Je vois que nous ne nous entendons guère, dit Bergeret furieux.

— Et sur ce terrain-là nous ne nous entendrons jamais,

— Vous avez tort, vous n'êtes pas mon homme.

— Il se peut que j'aie tort, mais qui n*a pas tort quelquefois?

— Adieu!

— Ne faites pas ce que vous venez de dire.

— t Ah bah! zut! vous m'ennuyez, dit Bergeret exaspéré; et il s'en va sans serrer la main du membre du Comité central.

Celui-ci revient vers son chimiste quMl fait entrer au réfectoire.

Là on boit, on mange un morceau de veau froid et on prend du cognac.

Brin offre foi ce cigares au chimiste et remmène avec lui au café.

On discute science et politique; on prend des boissons anglaises, et en sortant notre chimiste était absolument dans l'impossibilité de produire du gaz oxygène.

Brin lui donna rendez-vous pour le lendemain matin, à onze heures.

Pendant que cela se passait, un monsieur de trente à trente-cinq ans à peu près, qui refusa de dire son nom et son adresse et qui demandait à parler au Comité central, fut reçu par le citoyen Rousseau.

— Je viens, dit-il au membre du Comité, vous faire une proposition qui vous étonnera peutêtre, mais je suis républicain, un vrai républicain, et je ne veux pas que les Versaillais deviennent

maîtres de la capitale. Malheureusement ils avancent toujours. Nos gardes nationaux fuient de barricade en barricade; il est temps d'employer les grands moyens.

— Je vois oii vous voulez en venir, dit Rousseau; vous venez nous proposer de détruire la ville.

— Certainement, si vous m'en donnez Tautorisation. Si vous n*ètes pas de mon avis, je m'adresserai à la Commune, et si la Commune rejette aussi ma proposition, eh bien! j'aurai fait ce que j'aurai pu et je n'y penserai plus.

— Quel serait votre moyen? dit le citoyen Houzelot, qui venait d'entrer dans la salle.

— Il n'y a que moi qui le connaisse.

— Mais encore?

— Je venais pour vous en donner une idée.

— Très-bien.

— Voilà ce qu'il faudrait : construire d'abord des tranchées souterraines et faire communiquer les colonnes de gaz et les égouts au moyen d'un gazo-densimëtre de mon invention. Pour activer l'explosion du mélange gazeux, une traînée de poudre et de distance en distance quelques petits barils de coton-poudre ou de fulmi-coton suffiraient. Je vous réponds de la réussite.

— Je n'en doute pas, dit Léon Brin, qui venait d'entrer, mais les colonnes de gaz ne représentent pas le tiers de ce que les égouts contien-

— rainent d'air, et vous n'obtiendrez pas un mélange détonant?

— Certainement, dit Vindividu, mais on ferait murer les communications de façon à obtenir une opposition assez formidable.

Sous prétexte de lui demander des explications plus complètes, Léon Brin entraîna cet homme comme il avait déjà fait de Fautre, et laissa dans la salle du Comité central son frère et deux des frères Okolowich dont il était sûr. ^

Cette précaution n'était pas inutile, car un troisième individu se présenta.

Une partie de Paris était en feu déjà. La Cour des comptes, la Légion d'honneur, la rue Royale, le ministère des finances, brûlaient.

Le ciel était plein de rougeurs sinistres.

Le vent emportait au-dessus des maisons des cendres et des débris. On entendait le canon mugir à travers les rues. Des maisons s'effondraient avec fracas, et on ne pouvait pas faire deux pas dans Paris sans entendre le sifflement aigu des balles.

Arthur Brin et les frères Okolowich étaient à la fenêtre de THôtel-de- Ville, contemplant en frémissant ce terrible spectacle, quand on vient les avertir qu'un monsieur demande à parler, pour une communication très-urgente, à la Commune ou au Comité central.

Il avait déjà parcouru la salle des maires, mais il n'y avait rencontré personne.

. Cet homme était plus âgé que les deux premierSi II avait près de cinquàDle ans. 41 était bien mis, il paraissait bien élevé et fort instruit.

Arthur Brin et les frères Okolow^ich lui disent qu'ils remplacent momentanément les membres du Comité et lui demandent ce qu'il veut.

— Je viens vous proposer de détruire Pajpis, leur dit-il tranquillement; et ouvrant un carton qu'il portait sous le bras, il montre des plans faits à l'avance et les dosages d'un mélange qui, ajouté en faible quantité au gaz d'éclairage, devait produire les effets les plus terribles.

Arthur Brin, qui avait été averti par son frère, fait un signe aux frères Okolowich, puis il engage une discussion scientifique avec l'individu, le loue beaucoup de ses inventions, et lui dit que le Comité central et la Commune lui en seraient fort reconnaissants.

— Je ne savais pas rencontrer ici des hommes de science, dit l'inventeur, qui se déclare ingénieur.

On passe une heure à échanger des politesses. Il fallait gagner du temps et empêcher Thomme de communiquer avec les membres de la Commune.

Chacun savait que le lendemain malin on n'aurait plus rien à craindre, et que l'Hôtel-de-Ville

serait peut-être en la possession des troupes de Ver^aîlles.

Voilà comment Paris fut sauvé. On peut s'imaginer quelle épouvantable explosion se serait produite si l'un des trois projets dont nous venons de parler avait été mis à exécution.

Que sont devenus aujourd'hui ces membres du Comité central auquel nous devons de vivre euQpre, de voir encore nos maisons debout, de pouvoir circuler dans nos rues et sur nos boulevards?

Ils sont morts peut-être. Ils auront expié leur dévouement au coin d'une rue pu derrière une barricade.

Mais, s'ils vivent, s'ils ne sont que prisonniers, puisse le service qu'ils nous ont rendu et que nous nous sommes fait un devoir d'enregistrer, leur valoir une grâce qu'ils méritent si bien I

Le lendemain de ce que nous venons de raconter, nous quittions le faubourg Hontmarire pour nous rendre à l'Hôtel-de- Ville.

Le IX* arrondissement avait été pris pendant la nuit. Les rues étaient jonchées de verres cassés, les kiosques du boulevard brisés, les arbres abattus.

De distance en distance des cadavres gisaient à terre.

On aurait dit qu'un ouragan, une trombe avait passé dans certains endroits, tordant et broyant tout sur son passage.

On apercevait, dans le fond de la rue Vivienne, une sorte de lueur qui faisait paraître noir le fond du ciel.

On nous dit que c'était le Palais-Royal qui brûlait.

Les Tuileries étaient en feu également. On racontait que tout Paris allait être réduit en cendres.

On était pâle et triste. On parlait bas sur le pas des portes.

Dans certains endroits on commençait à défaire les barricades. On réquisitionnait les passants pour ce travail.

Les pompiers couraient de droite et de gauche, se rendant qui au Palais-Royal, qui aux Tuileries, qui vers la rue Royale.

Et le canon grondait toujours. Des obus venaient à chaque instant éclater sur le boulevard.

Nous prenons la rue de Richelieu, et nous nous dirigeons vers le Louvre.

Les flammes sortaient par les fenêtres en gerbes épaisses. La fumée, acre, mordante, rendait Tair irrespirable. On entendait les boiseries craquer et s'effondrer. De temps en temps des explosions terribles emportaient des pans de murs et faisaient trembler tout le quartier.

La rue de Rivoli était impraticable.

On venait d'attaquer THôtel-de-Ville. Les boulets et les balles se croisaient sans interruption.

A ce moment un mouvement se produit parmi les soldats.

Quatre d'entre eux se détachent de la compagnie. Ils traînent avec eux un jeune homme de vingt ans au plus, portant une belle barbe blonde et vêtu du costume gris des francs-tireurs.

C'est un incendiaire, dit-on. On l'a trouvé dans les caves du Palais-Royal. On lui demande ce qu'il faisait là. Il refuse de répondre.

On le pousse jusqu'à une barricade. On l'adosse au mur de terre, et quelques coups de feu se font entendre.

Le fédéré s'affaisse sans pousser un cri.

Le sang sort par trois ouvertures à la fois et coule sur sa capote grise.

Des curieux viennent contempler ce cadavre.

La lutte continua avec acharnement jusqu'au soir autour de THôtel-de- Ville.

Les premières barricades ont été écornées par les boulets.

Les fédérés tiennent bon quand même.

Plusieurs d'entre eux ont fui, mais d'autres se défendent encore.

Vingt ou trente sont derrière la barricade de l'avenue Victoria.

Ils n'ont pas de chefs. Ils se battent pour vendre chèrement leur vie.

Au moment oîi ils vont être pris et tournés, une détonation effroyable se faif entendre. Les flammes jaillissent d'une seule gerbe du milieu de l'Hôtel-de-Ville.

Après avoir brûlé le palais des rois et des empereurs, les fédérés venaient de mettre le feu à celui du peuple, au temple de la revendication et de la liberté.

Le Comité central et la Commune avaient vécu!

PHVSIONOIIE DE PillS

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