PENDANT LA COMMUNE
Pour donner à nos lecteurs une idée de ce qu'était extérieurement Paris pendant le règne de la Commune, nous reproduisons quelques articles que nous avons écrit au jour le jour, dans le Bien public j sous ce titre : Paris hier.
AITaire du pont de IVeuiil)^
Commencement des hosUlités
Dès le matin, un sentiment d'amëre douleur étreint Paris au cœur. Son pouls semble arrêté. Le sang ne court plus dans ses immenses artères.
Les foules s'abordent pâles et inquiètes. On n'ose pas causer. Ceux qui parlent, parlent bas.
On se raconte avec émotion les péripéties du drame sanglant qui vient de se jouer et dont le théâtre a été le rond point de Courbevoie.
Derrière uae barricade de deux mètres de haut à peu près, ils étaient quatre» cinq bataillons peut-être de gardes nationaux qui campaient.
Leurs fusils étaient rangés en faisceaux. Dans quelques coins, le fea flambait sous les marmites. Le jour se levait triste et incolore.
A quelques centaines de mètres plus loin, on aperçoit grouiller tout à coup trois bataillons de ligne et des détachements de gendarmes.
Les gardes sautent sur leurs armes. On long cliquetis d'acier se fait entendre. On roule des canons derrière la barricade.
Il est à peu près neuf heures du malin.
Un oflScier, jeune encore, quelque peu paie, mais calme, se détache des tmupes et s'approche des gardes nationaux, un drapeau blanc à la main.
— Mes amis, leur dit-il, je suis chargé par le gouvernement de Versailles...
A peine a-t-il prononcé ces mots, qu'on se précipite sur lui, on l'entoure. On fait feu, et il tombe percé de plus de vingt balles.
Ses camarades, exaspérés, s'avancent pour le venger.
La fusillade coramence, d'abord ferme et nourrie. Le Mont-Valérien tonne. Un de ses obus vient éclater au milieu du fouillis de gardes nationaux qui encombrent l'avenue de Neuilly. Il fait une quarantaine de victimes. Les témoins de ce sanglant spectacle s'enfuient dans toutes les directions.
De toas côtés les hommes tombent. Les pavés de la barricade sont rouges de sang.
Des cris sinistres, de^ cris de douleur percent la fumée et le crépitement de la fusillade.
Il y a des épisodes terribles.
Cinq ou six militaires qui s'étaient ralliés aux fédérés sont pris et fusillés sur l'heure. Cet exemple fait réfléchir leurs camarades qui donnent l'exemple de la désertion.
Cej)endant les gardes nationaux veulent répondre à Tartillerie des troupes de Versailles.
Ils ont avec eux une mitrailleuse et quelques pièces de quatre.
Nul d'entre 'eux ne sait les manier et les charger.
Les coups ne partent pas et quelques-uns des engins éclatent, nous assure- t-on.
Alors la débandade, qui n'avait été encore que partielle, devient générale.
On jette loin de ôoi armes et bagages et on fuit; on fuit pour fuir, sans savoir oîi l'on va. Quelques-uns se perdent à travers champs où ils
sont faits prisonniers; d'autres se cachent dans les fossés, derrière les haies, derrière les murs. Le plus grand nombre revient vers Paris.
Leur retour est accueilli avec une émotion indicible. L'avenue de la Grande-Armée, les abords de la porte Maillot sont remplis de monde. Ils passent au milieu de cette foule, sans armes, les yeux hagards, couverts de poussière, de sang et la tunique en lambeaux. Quelques-uns sont blessés et se traînent. On recueille avidement les détails qu'ils donnent.
Presque tous disent qu'ils ont été trahis par leurs officiers; qu'ils ne s'attendaient pas à être attaqués si tôt; qu'ils manquaient de cartouches et de munitions de tous genres.
Ils vont semer l'alarme dans la ville. Dans plusieurs quartiers, on crie : « Aux armes! ( Le tambour bat le rappel, le clairon sonne. Les bataillons se réunissent. Des estafettes courent à bride abattue dans toutes les directions.
On part de la place Vendôme, on part de l'HÔtel-de-Ville, musique en tête, aux cris de : « Vive la Commune ! »
Pendant toute la journée, la foule se porte aux Champs-Elysées et dans les avenues qui partent de l'Arc-de-Triomphe. Des curieux, armés de lorgnettes, regardent dans la direction de Neuilly et de Courbevoie.
D'instants en instants, des voitures d'ambu-
lance, le drapeau blanc à croix rouge déployé, passent au milieu de la foule vivement impressionnée.
Des batteries d'artillerie montent les Champs- Elysées. On les braque derrière les portes.
Quelques membres de la Commune, Técharpe rouge au côté, courent à bride abattue vers l'Arcde-Triomphe. Ils sont vivement acclamés par les gardes nationaux.
Dans la soirée, les mouvements de troupes ne font que continuer. Une immense colonne part de la Madeleine jusqu'aux Champs-Elysées, et jusqu'au Champ-de-Mars presque sans interruption.
Le défilé dure cinq heures.
Où vont-ils? — A Versailles, disent-ils.
Us ont des pains et des munitions, mais pas de sacs.
Sur la place de l'Hôtel -de-Ville et la place Vendôme, les barricades, à moitié détruites, ont été solidement reconstruites. Les canons sont mis en place. On est prêt à toute éventualité.
Enterrement dn eommandant Henry
Vers deux heures de Taprès-midi, le boulevard des Italiens est mis en émoi par le passage d'un splendide cortège funéraire.
Cinq ou six bataillons de garde nationale, avec chacun sa musique en tête, enseignes et drapeaux déployés, le canon de fusil tourné vers la terre, escortent lentement un char funèbre.
Les tambours, couverts d'un crêpe noir, font entendre de lugubres roulements; les clairons jouent une marche militaire appropriée à la circonstance.
En un clin -d'œil, les boulevards se remplissent de monde; des milliers de têtes apparaissent aux fenêtres.
J^cs fédéré? enterrent un de leurs cotnman-
danls, le commandant Henry, frère du général chef d'état-major.
Celui-ci, que l'on disait prisonnier, marche en tête du convoi, ainsi que son ami le général Ber* geret.
Le commandant Henry a été tué à Rueil par un obus lancé du Mont-Yalérien.
Le cortège, parti de la place Vendôme, traverse la place de TOpéra, suit la rue Halévy, la rue de la Chaussée-d'Antin, la place de la Trinité, la rue de Clîchy et l'avenue du cimetière du Nord.
Auprès du cimetière Montmartre, on fait une ovation funèbre au défunt. Les képis s'agitent aux cris de : « Vive la Commune I vive la République l »
Les gardes nationaux qui n'ont pas de bouquets d'immortelles en achètent.
Sur la fosse, trois discours sont prononcés : le premier long, très-énergique, très-accentué et très-applaudi, par Jules Vallès.
Après le rédacteur du Cri du Peuple, Tibaldi, avec son costume arménien, sa longue barbe blanche, s'avance près du mort et prononce une courte oraison funèbre, qui se termine par ce cri : « Vive la République universelle! n
Le général en chef des forces fédérées, Bergeret, a voulu prononcer aussi quelques paroles;
mais, soit manque d'éloquence, soit émotion, il n'a pu terminer son allocution.
La fin de son discours a été couverte par le bruit des coups de fusil tirés sur la tombe du commandant.
lies Cltamps-Élyséesi
Quantum mutatus...
L'année dernière, à cette époque, par un soleil comme celui c[ui brillait hier, dès les premières heures de Taprès-midi , les Champs-Elysées se couvraient de monde. Les allées se remplissaient d'une foule bigarrée, gaie, riche, heureuse, couverte de soie qui frissonne et de pierreries qui étincellent.
Les ombrelles blanches, vertes ou grises s'agitalent au-dessus des têtes chargées de parfums et de fleurs, et le vent se joitait dans leurs franges légères.
Il y avait des cafés en plein air, sous lesquels on vendait aux enfants qui jouaient du coco ou de la limonade. On entendait, par intervalles, s'échapper des bosquets des bouffées de musique
et d'éclats de rire. C'étaient les chevaux de bois qui se garnissaient de bonnes et de jeunes cavaliers de douze ans.
Dans l'avenue, au milieu d'un nuage de poussière, piaffaient des alezans fringants couverts d'écume, vêtus de harnais d'argent qui reflétaient le soleil.
Et tout ce monde avait Tair si heureux, sous le soleil doré du printemps, au milieu de la première verdure qui pousse et des premières fleurs qui s'épanouissent I
Hier, nous n'avions de tout cela que le soleil, le vent doux et les feuilles vertes.
Les allées sont presque désertes ; on n'y aperçoit que quelques gardés nationaux qui se traînent à demi-morts de fatigue, le gac derrière le dos et le fusil sur l'épaule.
Dans l'avenue, à peine quelques maigres fiacres et des voitures d'ambulance grises avec des croix rouges qui ramènent des blessés ou qui vont en relever.
Les cavaliers élégants, aux cravaches à pomme d'or, aux éperons d'argent, dont les pouliches semblaient à peine toucher la terre, sont remplacés par de lourds soldats montés sur des chevaux d'artillerie dont chaque pas écrase le sol...
Au loin on entend, au-dessus du murmure do la ville, comme un sourd grondement que les échos répèlent. C'est le bruit du canon qui dé-
chire les créneaux jadis couverts de lierre tiui serpentaient à l'entrée du bois de Boulogne.
Oii sont les gais refrains qui s'échappaient par volées, comme des essaims, de derrière chaque touflPe d'arbres, de devant chaque café î...
Malgré toute cette tristesse, ou plutôt à cause de toute cette tristesse, — car il se trouve des gens que la tristesse attire, — il y a du monde en haut des Champs-Elysées, autour de TArc-de-Triomphe, comme pour un retour de Longchamps.
11 est difficile de circuler dans l'avenue de la Grande-Armée. Il est tout à fait impossible de trouver place sur un monticule quelconque. Tous sont garnis de curieux . On ne distingue pas grand'chose, mais on veut voir quand même.
On voit la grande avenue qui se déroule à perte de vue, et dont le milieu à peu près est coupé par une raie noire* C'est la barricade du Rond-Point. Tout à fait à l'extrémité on aperçoit une sorte de colonne tronquée. Ce sont les restes de la statue de Courbevoie. Là sont massées les troupes de Versailles, dans les maisons et derrière les murs.
De temps en temps, une colonne de fumée s'élève de la porte Maillot et unedétonatîon retentit...
La foule frémit et se fait part de ses impressions. C'est comme un coup de vent passant sur un champ de blé.
Jusqu'à trois heures à peu près, voilà ce que Ton a vu et ce que l'on a entendu»
A partir de ce moment, le point de vue change.
On aperçoit des masses noires venant par le bois de Boulogne et se dirigeant vers la barricade du pont de Neuilly.
Les obus éclatent au milieu.
Le Mont-Valérien et la batterie de la Demi-Xwne répondent au feu de la porte Maillot, et leurs projectiles balaient l'avenue de Neuiily.
L'un d*eux vient tomber en deçà de la porte, dans Paris, à quelques mètres à peine des curieux.
Le crépitement de la fusillade se fait entendre et des colonnettes de fumée s'échappent des fenêtres de chaque maison.
Les fédérés reviennent en arrière. Les troupes de Versailles s'avancent en tirailleurs jusqu'au pont de Neuilly. Bientôt elles reculent aus^i, et la fumée devient tellement épaisse qu'il est impossible de rien distinguer.
A la nuit, la foule s'éloigne vivement impressionnée.
Elle croise des voitures d'ambulance qui montent et des bataillons de gardes nationaux qui se dirigent vers le lieu de l'action, le drapeau rouge en tête.
10 ATRIL
Eneore les CKampis-Élyiiées
Hier encore, l'attention de la foule s'était concentrée tout entière sur les Champs-Elysées.
C'est de là qu'elle pouvait suivre tant bien que mal les péripéties du drame sanglant qui se joue sous les murs de Paris et dont le dénoûment ne paraît pas éloigné.
La vaste et splendide promenade où Tex-empereur passait chaque soir au milieu de ses courtisans et de ses laquais, a de nouveau changé de physionomie.
Ce n'est plus qu'un vaste camp; c'est le champ de réserve d'une armée qui se bat.
Des milliers de fusils sont rangés en faisceaux dans les allées et sur l'avenue. Les gardes nationaux, étendus nonchalamment sur le sable ou
sur les pavés, attendent ce qui va se passer, prêts à prendre leur arme au premier signal.
Les cantinières vont verser à boire au milieu des bataillons.
Les officiers paradent, exhortent leurs hommes ou donnent des ordres. Le tambour bat le rappel à chaque instant, et les compagnies se réunissent et s'ébranlent.
Les curieux peuvent circuler au milieu du campement, mais cela paraît déplaire à quelques gardes nationaux.
Ils viennent là comme au théâtre, disent-ils ; ils se promènent la canne à la main et le cigare à la bouche, et avisant un malheureux jeune homme qui traverse la chaussée en faisant siffler une petite badine, ils se précipitent sur lui et le maltraitent.
Celui-ci ne semble pas ému. Il leur résiste le mieux qu'il peut, et, grâce à l'intervention de quelques passants, il parvient à s'échapper de leurs mains et continue tranquillement sa route.
Dans la matinée, on pouvait aller jusqu'à TArcde-Triomphe.
Vers deux heures de l'après-midi, c'est impossible. Des sentinelles ont été placées un peu audessus du Rond-Point, ayant pour consigne de faire arrêter les piétons et les voitures.
En effet, des obus passent de temps en temps
en sifflant sur h place de r£toiIei ^( vont éclater dans les terrains environnants.
On voit les panaches de fumée blanche se disperser dans les nuages.
Des détonations terribles, partant de la porte Maillot) ébranlent le sol et impressionnent vivement la foule. Les fédérés se cachent derrière les maisons et derrière les murs.
Toutes les avenues qui rayonnent autour de rArc-de-Triomphe, jusqu'au Trocadéro, sont remplies de troupes.
Que se passe-t-il au delà des remparts ? Nul ne saurait le dire au juste. Trente versions circulent. On raconte que les Versaillais sont dans le bois de Boulogne et ont acculé les fédérés aux fortifications. Ceux-ci se battent comme des furieux, avec un acharnement inouï, .mais ils sont mal conduits ; ils n'ont plus de chefs. Ils ne savent pas pointer leur artillerie dont les projectiles vont se perdre à tort et à travers et tombent souvent au delà du but qu'ils visent, tandis que les soldats de Versailles leur causent beaucoup de mal avec leurs obus et leurs boîtes à mitraille qui font tomber sur eux une pluie de fer.
Voilà les bruits qui circulent dans la foule et que les gardes nationaux eux-mêmes répandent et répètent.
Nous en voyons revenir quelques«»uns couverts
de sang, portant sur i'épaule deux fusils et un sabre qu'ils ont ramassés au milieu de la mêlée, ce qui fait croire à une lutte presque corps à corps.
Les voitures d'ambulance sont peu nombreuses. Celles qui descendent l'avenue sont remplies de blessés.
A chaque instant on croyait que la lutte allait avoir un terme, mais l'attente de la foule a été déçue.
A la nuit le canon tonnait encore, et l'on convoquait les bataillons de gardes nationaux dans tous les quartiers.
Ils passaient sur les boulevards en désordre, ayant au milieu d'eux leurs femmes qui portaient leurs sacs ou leurs fusils.
Dans la soirée, les boulevards sont remplis d'une foule triste et inquiète.
On vient d'afficher sur les colonnes un ordre du commandant de la 9« légion, invitant les citoyens du 9® arrondissement à aller se faire inscrire dans les quarante-huit heures .
Tout le monde se porte à ces affiches et les commente. Des groupes nombreux se forment autour et arrêtent la circulation.
Les habitants du 9^ sont bien décidés à ne pas obéir à Vinvitalion. Dans plusieurs endroits, le placard est mis en morceaux.
 dix heures, un bataillon de fédérés vient cerner les rues qui entourent le nouvel Opéra.
Cinq ou six sentinelles sont placées l'arme au pied sous chaque porte cochère.
Que nous réserve la nuit?
13 ATRIL
Perquisitions et canonnade
Les perquisitions continuent sous les auspices du Comité et de la Commune.
On perquisitionne dans les domiciles privés, on perquisitionne dans les églises.
Le 12 avril, vers onze heures à peu près, un détachement de gardes nationaux se présentait devant Téglise Notre -Dame-de-Lorette et en ^cernait les abords.
On était venu sous prétexte d'y découvrir des mitrailleuses I C'était du moins le but avoué. On a arrêté le vicaire et saisi les papiers du curé.
A six heures du soir, les fouilles n'étaient pas terminées. Notre-Dame- de- Loretle était toujours occupée. Quelques fédérés jouaient aux cartes dans la sacristie pour se distraire, pen-
dant que leurs camarades visitaient le monument sacré.
De nombreux groupes étaient rassemblés au bas de la rue des Martyrs et sur la place qui précède réglise. On était loin d'approuver les mesures prises par la Commune, et quelques femmes insultaient même vertement les sentinelles qui avaient été placées dehors pour contenir la foule.
Aux Champs-Elysées, calme complet.
L'aspect a été changé depuis la veille. Le canon ne tonne plus, et la promenade a presque repris sa physionomie habituelle. Toutes les chaises, tous les bancs sont occupés par des enfants et des femmes.
On se promène sans plus penser aux combats de la veille et peut-être aux combats du lendemain.
Les chevaux de bois marchent et ne manquent pas d'amateurs.
Guignol lui-même a reconquis sa place. Il attire en foule les enfants au Rond-Point.
Les personnes curieuses de voir des canonnières se dirigent vers le quai de la Concorde. Mais ce ne sont déjà plus les canonnières du siège, ces canonnières proprettes, toujours prêtes à entrer en lice, montées par des marins énormes, aux bras hâlés, au visage crâne, au béret se chiffonnant sous le vent.
Celles-ci ont pour conducteurs de maigres canotiers, les canotiers d'Asnières, qui jettent à peine un coup d'œil, en passant, sur leur frêle embarcation.
Les ponts sont encombrés de débris de toutes sortes. Les canons n'ont pas été mis en place. Les munitions et les caissons sont jetés pêlemêle à l'avant et à l'arrière.
Il n'est rien de tel que «t l'œil du mattre », et « l'œil du maître » manque là.
Si la journée a été paisible, il n'en a pas été do même de la soirée.
Vers neuf heures, après une petite pluie fine . qui a rendu l'atmosphère sonore, Paris tout entier tressaille.
Une fusillade continue, que domine de temps h autre une canonnade non moins nourrie, se fait entendre distinctement vers la rive gauche, du côté de Vanves et d'Issy.
Les fenêtres des maisons s'ouvrent et se remplissent de gens effrayés qui écoutent.
On se précipite des boulevards sur la place de rOpéra, devant Téglise de la Madeleine et sur la place de la Concorde.
C'est là surtout que le spectacle est effrayant.
Ce vaste emplacement, que la Commune de 1793 avait choisi pour lieu de ses exécutions, est rempli d'une foule lugubre et terrifiée. C'est à peine si Ton ose parler.
Les femmes sont nombreuses. A chaque coup de canon leur cœur défaille. Néanmoins, elles restent là, mieux que si leur devoir les y obligeait. Elles sont avides de tressaillements et d'émotions.
Le ciel est noir, lourd et triste comme une draperie funèbre. Il semble peser sur la tête des passants. Chaque détonation y fait une trouée sanglante. Il n'y a pas un souffle dans l'air, et les drapeaux rouges, que rien ne gonfle, tombent, mornes et sombres, le long de leurs hampes, audessus des monuments.
Tout semble porter le deuil de la guerre civile.
A partir de onze heures, le feu est moins nourri. Le combat paratt s'être ralenti. Les curieux rentrent. Mais, toute la nuit, on a entendu rouler, d'échos en échos, dans l'air humide, des grondements sinistres.
Journée de tristesse et d'anxiété.
Les magasins sont fermés, les rues sont désertes. On s'aborde d'un air inquiet.
Que s'est-il passé pendant la nuit? Combien y a-t-il eu de victimes des deux côtés ? Que de sang a dû couler 1
Quelques gardes nationaux qui errent par les rues, les vêtements couverts de poussière, le fusil à demi-brisé, la barbe et les cheveux boueux, sont vivement entourés. On leur demande des nouvelles.
Leurs récits sont tous plus ou moins exagérés ou fantaisistes. Il est difficile d'en tirer quelque chose de vrai et même de vraisemblable.
Selon les uns, la Commune est victorieuse sur toute la ligne. Les Versaillais ont été repoussés de partout avec d'énormes pertes. Ils auraient
laissé, entre Vanves et Issy, un nombre considérable de blessés et de morts et auraient réclamé un armistice de deux heures pour les relever.
Selon d'autres, — des grincheux sans doute, des découragés, — les troupes que fait mouvoir le délégué à la guerre, Cluseret, n'auraient pas eu autant de succès qu'elles veulent Bien le dire. Les soldats de Mac-Mahon sont rentrés dans leurs anciennes positions, où ils se maintiennent. Les fédérés n'étaient pas en force pour essayer de les en déloger. Ils avaient tout au plus trois bataillons dans les forts et très-peu de monde au dehors, bien qu'on s'attendît à une attaque. Pour les troupes de Versailles, c'est un coup de main qui n'a pas réussi et qu'elles pourraient tenter de nouveau, demain ou après-demain, avec tout autant et peut-être plus de chances de succès. Vanves et Issy sont bien endommagés.
Quoi qu'il en soit de ces deux verstons, vers quatre heures de l'après-midi, un bataillon de fédérés, le 63^, passe sur les boulevards avec des airs de vainqueur.
La musique joue la Marseillaise.
Les baïonnettes sont ornées de lilas et de feuillages. Deux cantinières, le chassepot en bandoulière, saluent la foule en criant : <c Vive la République ! vive la Commune ! »
Quelques femmes quittent les trottoirs et viennent dans les rangs reconnaître leurs hommes,
qui leur donnent de chaleureuses poignées de main.
Pendant ce temps, on se bat toujours à Levailois, et les obus pleuvent sur les Champs- Elysées.
Il en tombe dans l'avenue Friedland et dans la rue Bayen.
Il y a là bien peu de curieux. En revanche, nombre de familles qui émigrent vers le centre de Paris, emportant avec elles le plus de bardes qu'elles peuvent. C'est un spectacle lamentable de voir ces pauvres gens, victimes innocentes d'une lutte à laquelle ils n'ont pas pris part, abandonner, la mort dans l'àme, leurs domiciles, qui peut-être seront détruits demain.
Ils n'ont pu faire enlever leurs mobiliers.
Quelques-uns sont partis, chassés par les projectiles, laissant sur le feu leur cuisine à moitié prête et que leurs enfants attendaient avec impatience. Ils ont été surpris à l'heure du déjeuner ou du dtner.
D'un autre côté, des cadavres sortent de minute çn minute du palais de l'Industrie. Les cochers de corbillards les conduisent presque au galop à leur dernière demeure. Quelques-uns ont derrière eux une veuve et un enfant ; d'autres un ami ou deux. Plusieurs ne sont pas accompagnés même par un indifférent. Et cependant ils sont morts, comme les autres, pour défendre un
principe, pour sauver la République, qu'ils croyaient menacée 1
Au-dessus de tout cela plane un ciel sombre, couvert de nuages gris que le vent déchire de droite et de gauche. Si le soleil se fait jour cinq minutes, ses rayons sont pâles et jaunes. On croirait qu'il ne nous éclaire qu'à regret.
Dans le jardin des Tuileries, les arbres, qui commencent à se couvrir de verdure, gémissent et se plaignent. On ne peut se défendre, en passant, d'un frissonnement de terreur.
Triste 1 triste!
16 AVBIL
Il était question de pourparlers échangés entre Versailles et la Commune. Un armistice de vingtquatre heures aurait été signé, disait-on. Ce qui servait encore à accréditer ces bruits, c'était le calme complet dont on semblait jouir.
Pas un coup de canon ne se faisait entendre.
On ne voyait pas, comme les jours précédents, les gardes nationaux errer dans les rues, armés et équipés. Tous les postes étaient tranquilles. C'est à peine si quelques estafettes essayaient de s'étendre sur les boulevards. Les jours de bataille on en relevait à chaque pas.
Quelques gardes nationaux racontaient bien que l'on se battait toujours aux avant-postes, du côté de Boulogne principalement, et que la fusillade crépitait sans interruption; la foule, qui
irentcndait rien, qui ne voyait plus les obus tomber sur T Arc -de-Triomphe, n'y voulait pas croire. Elle continuait à se raconter à Toreille les conditions de la prétendue paix, signée entre le chef du pouvoir exécutif et le délégué de la Commune.
Dans la soirée, une violente canonnade, éclatant sur toute la ligne du Sud-Ouest, fit tomber dans Teau les histoires de conciliation que Ton avait si complaisamment arrangées dans la journée.
C'est pour aider probablement à un arrangement amiable que le comité de la Commune a envoyé, hier, le 64« bataillon de la garde nationale piller l'hôtel de M. Thiers.
On a fouillé la maison dans tous les sens. On a tourné et retourné tous les meubles, et l'on n'a rien trouvé de compromettant, si ce n'est des objets d'art que leur valeur, disent les fédérés, rend très-dangereux... pour leurs possesseurs.
Les domestiques auraient été arrêtés, nous a-t-on dit, sans doute pour avoir fermé la porte sur les objets d'art en question, plutôt que de les exposer sur la place Saint-Georges et les mettre à la disposition du premier passant altéré de peinture et de sculpture.
Cette perquisition, ù laquelle on s'attendait depuis 'longtemps d'ailleurs, a causé dans le quartier une vive émotion. Toute la journée la
place Sainl-Georges a été remplie de curieux qu'avaient de la peine à contenir les factionnaires placés tout autour de Thôtel.
Dans la soirée, un passant a collé, à l'une des grilles de la cour, l'article dans lequel le Mot d'ordre dénonce la valeur de Timmeuble du chef du pouvoir exécutif, resté jusqu'alors intact, à sa grande stupéfaction.
Que le journal de M. Henri Rochefort cesse de s'étonner. Dans quelques jours peu de maisons manqueront de la visite des fédérés.
On aurait fait dans la seule journée d'hier, de cinquante à soixante perquisitions domiciliaires dans différents quartiers.
Le Mot d'ordre peut continuer tranquillement ses plaisanteries, d'un goût plus que douteux, sur les bestiaux et les ruminants de Versailles, et Eugène Vermesch, écrivain de musc et de pommade, qui trempait sa plume du Paris- Caprice dans la poudre de riz, dénoncer en paix, dans son Père Ducfiéney les jean-foutres de réactionnaires, la Commune leur emboîte complaisamment le pas. Un souhait, un désir de ces messieurs, est un ordre pour elle.
C'est peut-être pour cela que, dans la rue de la Banque, sur l'entête des décrets : « Commune de Paris », le mot Paris a été effacé et remplacé par le mot Charenton.
Qui se cloute qu'il existe encore des clubs?
personne, n'est-ce pas? Il en est cependant, et
des clubs oîi ne manquent ni les orateurs ni les
auditeurs. C'est toujours plein, bien qu'on n'y re-
' çoîve guère que les gardes nationaux.
Le plus important est sans contredit le club de la Révolution, sis boulevard Rochechouart, entre deux cafés.
C'est là que se rendent tous les lignards qui ont quelques plaintes à faire entendre ; c*est là qu'on juge tous les généraux, tous les officiers, tous les magistrats pourris de l'Empire,
Dès que le nom d'un général est prononcé par un troupier quelconque, un cri unanime part de tous les points de la salle : « Il a trahi! »
L'orateur applaudit et propose de condamner le traître à mort.
L'assistance bat des mains et se lève tout entière.
C'est ainsi que l'on a condamné près de deux ou trois cents généraux fantaisistes, exposés aux foudres des fédérés de Rochechouart par des orateurs qui avaient envie de rire.
On a voué avant-hier à la mort, après la déposition d'un clairon a né dans une caserne », le général Catalepsie II!
17 ATRIL
Orage au ciel et sur la terre.
Que sont devenus les bruits d'entente et d'arrangement entre la Commune et Versailles? Le canon tonne sur divers points. La garde nationale tout entière est en mouvement. On élève de nouvelles barricades. On fait de nouvelles perquisitions. A chaque instant on voit passer sur les boulevards des piquets de fédérés cernant quelques civils tremblants et effrayés. Ce sont des réfractaires ou de prétendus mouchards de Versailles que « Ton met à l'ombre ».
On dit que la Commune va employer l'argent que lui rapportera la colonne Vendôme à faire construire de nouvelles prisons, les seuls monuments qu'elle consitlère comme réellement égalitaires et moralisateurs. Là, en effet, surtout sous le régime actuel, pas de corruption possible. On
y eat sobre comme Fourier, et en peu ^e temps on y devient aussi maigre que Rochefort ou Razoua.
En attendant, les obus pleuvent toujours dans l'avenue de la Grande-Armée et sur TArc-de- Triomphe, « cette autre affirmation du militarisme », destiné peut-être à disparaître avec la colonne. Le groupe d'Étex a été atteint. Un éclat d'obus a défiguré le génie de la Paix. Versailles et la Commune aidant, Paris deviendra bientôt la ville du monde la moins surchargée de ces « grotesques monuments historiques qui ne servent qu'à abrutir les nations )>, comme disait la Montagne de Gustave Maroteau, Thomme qui griffonne sur les tables du café de Suède des a articles à la Rochefort ».
Le bruit du canon a attiré du monde aux Champs-Elysées. Abyssus abyssum invocat. Le Rond-Point est rempli de curieux. Ils sont nombreux autour du palais de Tlndustrie.
Là on dit que la Commune vient de faire occuper l'emplacement réservé à la Société internationale de secours aux blessés, dont tout le personnel aurait fui.
Nous entendons à chaque pas des groupes indignés qui protestent contre cette inqualifiable mesure.
Ce n'est pas en agissant de la sorte que les délégués à la Commission executive mériteront
les rcmercîments de la « patrie reconnaissante. »
Tout à coup, vers trois heures de l'après-midi, au moment ou la foule, les yeux en l'air, regarde le panache de fumée d'un obus fondre sous les nuages, le ciel se voile d'un bout à l'autre de l'horizon. Aux détonations des pièces de 7 se mêlent les grondements du tonnerre. Une rafale de vent court dans l'avenue, faisant voler en l'air chapeaux et parapluies, s'accrochant avec de sinistres mugissements aux arbres, aux fiacres et aux omnibus.
L'Arc-de-Triomphe est devenu noir sous les ténèbres. Des tourbillons de poussière s'enroulent autour des curieux, qui fuient dans toutes les directions. Des rubans de feu serpentent sur les nuages sombres.
Tout le monde n*a pas eu le temps de se mettre à Tabri que la nuée crève. Une pluie de grêlons s'abat sur la terre avec une violence inouïe. Les feuilles des arbres, tendres encore, volent de toutes parts, hachées, mises en pièces.
Et le canon se fait entendre comme d'habitude ; ses coups sont aussi lents et aussi calmes. La fureur des éléments le cède à la majesté de la bataille.
On a rapporté que, dans plusieurs quartiers, c'étaient les femmes qui excitaient leurs maris à se battre, et les traitaient de lâches quand ils
refusaient d*obéir aux ordres de la Commune.
II y a quelques, jours, un groupe de cinq ou six personnes était réuni sur la place Pigalle. Il y avait trois femmes. Un des hommes qui s'y trouvait paraissait n'avoir revêtu qu'avec une certaine répugnance sa tunique de garde national. II venait d'être convoqué.
Les femmes se mirent à le plaisanter. Sa femme elle-même fut la plus incisive et la plus mordante. Elle raconta à ses compagnes que sans elle son mari ne se rendrait jamais à sa compagnie, qu'il avait presque peur de son fusil.
Le malheureux ne répond rien ; il rentre chez lui tout confus. Le clairon se fait entendre. II prend ses armes et part.
Le lendemain, on le ramenait à sa demeure sanglant et mutilé. 11 avait eu une jambe emportée.
Sa femme le reçut en criant et en* pleurant à chaudes larmes ; mais au lieu de trouver de la compassion chez ses voisines, elle ne s'attira que dos railleries.
D'après la plupart des journaux de Versailles, un nouveau blocus aurait commencé hier pour Paris.
Nous n'avons pu nous assurer de l'exactitude de cette nouvelle ; mais ce qu'il y a de certain,, c'est que déjà nous en ressentons les effets. Les vivres augmentent d'une manière sensible, et la Commune a fait aflScher hier matin, sur tous les murs, un Avis qui ressemble fort à celui du gouvernement du 4 septembre, invitant les bouches inutiles à quitter la capitale au moment de l'approche des Prussiens.
Il paraît également qu'une sommation régulière aurait été faite à rHôtel-de-Ville, sommation dont nous n'avons eu vent que par rafl5che héroïgrotesque du délégué à la guerre. Il nous semble
cependant que cette sommation intéressait assez la population parisienne pour qu'on daignât lui en faire part. Est-ce que nous serions revenus au bon temps de Palikao, oii nous apprenions la perte d'une bataille huit jours après que celle-ci avait été livrée?
Jamais, aux plus mauvais jours du siège, nous n'avons été assourdis d'un tel vacarme de coups de canon. Il n'y a pas un moment de relâche, ni jour ni nuit. Les artilleurs doivent être sur les dents. La Commune, quoique pauvre, ressemble quelque peu à un millionnaire qui, habitant la campagne et craignant les voleurs, ferait tirer des coups de fusil autour de sa maison, par ses domestiques, pour les effrayer. Je crois que la terrible canonnade que nous entendons depuis quelques jours n'a pas d'autre but. Si tous ces coups portaient, on aurait déjà détruit deux villes et une demi-douzaine d'armées. Quoi qu'il en soit, cette orgie d'artillerie jette dans la ville l'inquiétude et l'effroi. Paris est morne et lugubre, sans commerce, sans vie, sans plaisirs. Ses théâtres sont fermés, ses omnibus errent â vide dans les rues, ses magasins sont déserts. On dirait une cité qui vient de s'ensevelir et que hantent encore les spectres de ses habitants.
Mais qu'est-ce que cela peut faire au citoyen Cluseret, qui est en train de s'édifier sur papier officiel une petite réputation qui effacera dans
les âges futurs celle de Léonidas et de ses trois cents Spartiates?
Le.« Passant, allez à Sparte, etc. » est distancé de plusieurs coudées.
Le délégué à la guerre a trouvé quelque chose de plus beau et de plus sublime.
Ce n'est jamais « le pleureur » Jules Favre, le « temporisateur » Trochu qui auraient fait aux sommations prussiennes la fière et énergique réponse que le citoyen Cluseret a envoyée aux propositions et aux « rodomontades » de Versailles.
« Travailleurs, dit-il, que la poudre leur porte noire réponse ! »
Et c'est pour cela sans doute que le ministre de la guerre fait tirer sans interruption un peu à tort et à travers, espérant qu'un engin mieux avisé que les autres ira toucher le cœur du gouvernement « rural ».
Dans tous les cas, nous sommes dans une étrange perplexité. N'avons-nous pas eu l'audace d'adresser hier une question au délégué à la guerre? S'il allait y répondre de la même façon 1
On nous accusera peut-être de partialité, lorsque nous disons que les gardes nationaux tirent un peu à tort et à travers.
Nous allons citer on fait qui nous est affirmé par un habitant d'Asnières.
Avant-hier, les troupes de Versailles, qui se sont dé']h aperçues de la prodigalité des fédérés lors-
qu'il s'agit de munitions, ont construit une vingtaine d'hommes de paille qu'ils ont habillés en gendarmes et mis à Taffût dans un bouquet de bois.
A peine les gardes nationaux les ont-ils découverts qu'un formidable crépitement se fait entendre. En un clin-d'œil, les branches des arbres sont déchirées par une grêle de balles. Les gendarmes ne bougent pas. Un ou deux tout aa plus mordent la poussière. 'La première ligne des fédérés fait quelques pas en avant et met enjoué.
Une demi-heure après, il ne restait pas un gendarme debout.
Les gardes nationaux rentrèrent dans leurs positions après avoir fait une terrible « marmelade de la canaille versaillaise ».
Les journaux de la Commune ont fait grand bruit de la prise à Neuilly de deux drapeaux étranges : «r le premier de couleur verte portant la croix vendéenne, et le second composé de trois couleurs disposées en forme de croix ».
Nous pouvons leur donner l'explication de ce bizarre phénomène, et cette explication répondra suffisamment au Vengeur, qui nous accuse ce matin d'avoir commis hier « une petite infamie » en annonçant que, parmi les drapeaux conquis, se trouvait un drapeau d'ambulance.
Ces drapeau^ n'ont été arborés par aucun nouveau parti, et les membres de la Commune ont
été induits en erreur par les héros qui les leur ont envoyés.
Ce sont tout simplement des bannières religieuses comme le clergé en porte en tête de toutes le3 processions et qui ont été prises dans l'église de Neuilly. On sait que, d'après un décret de l'Empire, ces bannières ne devaient représenter aucune couleur nationale. Quant aux croix vendéennes qui les ornent, ce sont de ces croix à branches égales que l'on appelle croix de Saint- André.
Hier soir, les omnibus venant du côté des Champs-Elysées étaient remplis de fédérés.
Une double haie de fusils hérissait Tex-impériale du véhicule.
— Tiens, s'écria un boulevardier, on ne dira pas que ceux-là ne se replient pas en bon ordre!
20 Avril
Si le temps de V^^nt et de pluie qu'il a fait hier continuait pendant quelques jours, il est prpbabje qu'il mettrait un terme à la triste guerre qui ttous désoie. En somme, fédérés et soldats ne demanderaient pas mieux que de déposer les armes, il ne leur manque qu'une occasiin. Puisse Torage la leur offrir! puisse le mauvais état des roqles et l'inclémence du cîeî faire cesser la lutte et permettre aiix deux partis de s'entendre !
Les gardes niatiohâux sont fatigués, exténiiës. Hier, un bataillon était i éuni sur la place de la mairie de Montmartre. Il attendait depuis longtemps déjà, sous le vent, sous la pluie, nous ne savons quel ordre. Les fusils étaient rangés en faisceaux. Tout à coup quelques hommes, plus impatients que les autres, renversent leurs armes à coups de pied et s'en vont. Tout le bataillon les
suit. C'est un brave bataillon cependant; il a déjà fait ses preuves à Gourbevoie et à Neuilly; il a résisté aux balles, mais il a cédé devant la pluie I
Parfois des nouvelles étranges, extravagantes, — toujours exagérées, — se répandent de quartier en quartier comme des traînées de poudre, et mettent le feu aux quatre coins de la ville.
Alors le tambour bat le rappel, et les bataillons s'arment et se réunissent. Ils se dirigent par toutes les rues vers les Champs-Elysées. Une sorte de frisson d'enthousiasme t^ourt au milieu de tous ces hommes qui partent. Ils agitent leurs fusils aux cris de : « Vive la Commune I vive la République! »
Hélas ! il n'en est pas de même de ceux qui reviennent. Ils errent par trois, par quatre, quelquefois isolés, presque sans armes, les vêtements déchirés et couverts de poussière, la figure altérée par la souffrance et par la fatigue.
Ils se plaignent de n*avoir pas mangé depuis plusieurs jours. Ils n'ont pas de chefs pour les commander, disent-ils. Ils errent à l'aventure, colonnes par colonnes, hors de Paris, dans les bouquets de bois. Des obus éclatent au milieu d'eux, des coups de fusil crépitent devant ou derrière eux au moment où ils s'y attendent le moins. Les bataillons sont dispersés, les compagnies mêlées confusément.
Voilà du moins ce que raconte l'un d'eux, qui parait blessé au bras.
Ce sont alors, de part et d*aulre, des discussions et des cris. Les femmes qui attendent aux portes des nouvelles viennent encore envenimer le conflit. Elles se précipitent sur les arrivants, qu'elles insultent et qu'elles maltraitent.
Elles ont les cheveux épars, les yeux rouges, la voix éraillée, les vêtements en désordre. Elles hurlent et fout des motions patriotiques.
Quelques-unes pourtant, — bien peu, — ne se mêlent point à leurs bruyantes compagnes. Elles pleurent silencieusement dans un coin, et s'approchent de la porte dès qu'elle s'entr'ouvre pour regarder avidement ceux qui rentrent.
Celles-ci ont un mari ou un fils dans la mêlée.
Pendant que les curieux se heurtent dans le chemin de ronde des fortifications, on se réunit et on se rassemble par groupes sur les grands boulevards.
Vers quatre heures la circulation y devient difficile.
Là on ne sait rien. C'est à peine si l'on croit que l'on se bat. On discute et on se dispute. L'orateur en plein vent, — cette plaie du boulevard, — agite son chapeau et ses bras en l'air et commente les nouvelles au fur et à mesure que les passants les lui apportent. Il fait des plans de campagne imaginaires, prédit ce qui arrivera dans
la soirée et le lendemain et tire la conséquence des événements qu'il prévoit.
Souvent il heurte le sentimetit de la foule, qui l'interrompt bruyamment et lé conduit à coups de poiiig hors du groupe où il parade.
delà ne le décourage point, car il va recommencer dix pas plus loin ses péroraisofis.
Il y a des épisodes de cette horrible guerre entre Français qui devront faire faire de tristes réflexions au général Trochu. .
C'était avant-hier à Àsnières.
Les troupes de Versailles occupent l'extrémité du pont. Ils ont là du canqi^ et de la mitraille. Comme on le sait, le pont est coupé. C'est 4 peine si on peut poser quelques planches sur ses arches dentelées.
Les fédérés s'avancent. La moitié ont lâché pied, mais les autres marchent toujours, ardents, terribles, excités par la colère et par la poudre.
Ils approchent de la Seine. Ils sont reçug par une grêle de projectiles. Plusieurs tombent. Néanmoins l'officier qui commande crie : En avant I
Comment aller en avant sur un pont qui n'est plus qu'un las de ruines, sous un feu qui vous décime ?
On recueille à droite et à gauche des planches et des poutres que l'on jette entre les arches et on marche en tiraillant.
A chaqu(i pas un homme, frappé en pleine poi- Irine, se courbe et se tord au milieu du fragile passage et tombe dans ce fleuve qui claque. L'eau se referme sur lui et on n'aperçoit plus qu'un bouillonnement sanglant qui en agite la surface.
Ce terrible spectacle, loin de décourager ses camarades, ne fait qu'augmenter leur rage et leur fureur. Ils ne s'arrêtent que lorsque les planches se trouvant trop courtes, il leur est impossible de continuer leur chemin. Plusieurs s'élancent à la nage.
Hélas! combien d'actes de ce genre se sont produits peut-être depuis quinze jours! Combien de bravoure a été dépensée en pure perte ! Combien de sang précieux a été inutilement gaspillé!
Le 19 avril, le Journal officiel avait publié la note suivante :
< La Commune, considérant qu'il est impossible de tolérer dans Paris assiégé des journaux qui prêchent ouvertement la guerre civile, donnent des renseignements militaires à Tennemi, et propagent la calomnie contre les défenseurs de la République , a arrêté la suppression des journaux le Soir^ la Cloche^ l'Opinion nationale et ^e Bien public. »
Le Bien public^ d'où sont extraits les articles qu'on vient de lire, avait reproduit ces lignes en les faisant suivre de cette courageuse protestation :
« On vient de lire la note anonyme du Journal officiel.
« La Commune ose ce que jamais l'Empire n'a osé ; elle supprime les journaux et ne daigne
même pas leur en donner avis. II nous platt, devant cet étrange mépris de tous les droits et de toutes les lois, de ne point laisser croire que de telles tyrannies trouvent des servitudes à leur niveau. Nous ne nous dissimulons pas que la Commune a la force et qu'elle peut tout comme elle ose tout, mais pour Thonneur du journalisme, nous voulons qu'on sache que si la presse a subi le joug du plus fort, elle ne Ta point subi sans protestation et ne Ta jamais accepté.
« La Rédaction dïj Bien public. »
Le soir, on s'arrachait le journal sur les boulevardsy et les gardes nationaux arrêtaient les gens qui le lisaient !
Un mandat d'amener était lancé contre M. Vrignault; on avait mis les presses sous scellés, et le lendemain, le Bien public était obligé de suspendre sa publication (1).
La Commune entrait chaque jour plus avant dans la voie de l'arbitraire et de la violence, qui devait amener si promptement sa perte.
(1) Le Bien public reparut ensuite sous différents autres titres : la Paix, l'Anonyme, le Républicain, supprimés tous après quelques jours de publication.