‹ Mémoires secrets de J.M. Augeard, documents inédits, précédés d'une intrChapitre 1 sur 8 · HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE GARANCIÈRE, la

' Le hasard a rois entre mes mains et me permet de publier des Mémoires, à mon gré, fort intéressants.

Des Mémoires ne sont pas l'histoire , mais ils sont souvent pour elle une source précieuse; ils sont souvent pour elle une collection d'éléments, de renseignements utiles , quand ils émanent de personnages bien informés, consciencieux, éclairés, clairvoyants, j'ajouterai honnêtes, même quand il s'agit d'événements ou d'époques qui ne le sont guère, et sur lesquels la moralité de l'écrivain ajoute à la véracité du récit

Le manuscrit que nous livrons aujourd'hui à la publicité est écrit en double exemplaire de la main même de l'auteur, M. Augeard , secrétaire des commandements de la Reine Marie-Antoinette , initié par ses relations de famille et par sa position personnelle aux secrets de la cour, vers la fin du règne de Louis XV, pendant tout le règne de Louis XVI et pen-

dant la Révolution, qu'il fuyait sur la terre étrangère, occupant son expatriation en Allemagne, en Hollande, en Belgique, à des conférences avec des membres ou des amis de Ja famille royale de France.

Rentré au 18 brumaire, il mourut à Paris en 1805, ayant écrit des Mémoires qu'il laissa, dans une cassette, à un ami, Tabbé Poultier, avec recommandation de ne pas les publier avant que la paix eut succédé aux orages révolutionnaires et la liberté d'appréciation aux ménagements et aux convenances envers les personnes vivantes.

L'abbé Poultier, pieux dépositaire de ces confidences, les transmit en 1830 à un de mes amis, qui) en 1866, crut sa conscience dégagée des scrupules et do secret dont il avait été le gardien fidèle , et me confia le soin de donner le jour à ces révélations politiques.

L'heure lui a paru venue de rompre un silence désormais inutile et nuisible à la vérité historique, qui, elle aussi, après avoir respecté les égards dus aux familles contemporaines ^ a ses droits et ses devoirs devant la postérité. Un siècle s'est écoulé depuis l'origine des événements raccMités par Augeard. Peu de noms survivent aux faits qui les concernaient dans cet écrit.

C'est donc en toute liberté qu'ils peuvent être aujourd'hui racontés par un témoin oculaire.

INTBODUCTIOX. 3

PetiUneveu du chevalier d'Augeard, lieutenantcolonel du régiment de Navarre y connu par un duel qui avait {ait quelque bruit, et du président de Lamoignon, Augeard était [particulièrement dans les bonnes grâces du duc d'Orléans. Fermier général, il refusa avec insistance le poste de contrôleur général que lui offrait M. de Maurepas , en le partageant eu deux parties , et préféra celui de secrétaire des commandements de la Reine, qu'il occupa seize ans. La Reine y sachant qu'il avait décliné le ministère des finances pour des fonctions plus intimes près d'elle , lui en adressa ses remerciments, et le paya en confiance, de son désintéressement.

Augeard pensait vraisemblablement par cette option échappée aux tourmentes de la pleine mer, sans se douter que les flots déchaînés viendraient bientôt battre le palais des rois et le submerger.

Immensément éloigné de ces sinistres prévisions, incompétent même à comprendre la grandeur d'âme d'un Turgot, d'un La Fayette, dont les royalistes méconnaissaient, ces Mémoires eu portent témoignage, et la loyauté et la haute vertu, Augeard était cependant de ceux qui reconnaissaient les vices financiers et politiques de cet ancien régime. Nous trouvons dans ses Mémoires cette phrase, qui pourrait leur servir d'épigraphe : « Je ne balancerai pas à mettre n dans le plus grand jour toutes les folies, toutes les

4 INTBODLCTIOX.

1) inepties, toutes les turpitudes, toutes les dilapida- 77 tions des ministres de Louis XV et de Louis XVI , » comme étant les seuls auteurs du déluge de maux yy qui a çnglouti la France. »

La France heureusement n*a pas été engloutie. Alais elle ne s'est en effet sauvée de la dépravation morale , du désordre financier où l'avaient plongée le gouvernement de Louis XV et celui de Louis XVI, que par une révolution convulsive et violente en ses excès, quoique généreuse et grande dans son mouvement d'émancipation politique et sociale.

M. Augeard reconnaît et condamne les turpitudes de ces époques honteuses dans notre histoire. Ses iMémoires commencent alors que les finances ramenaient l'antagonisme entre la magistrature et le gouvernement. La guerre de sept ans avait nécessité de grandes dépenses. Les remontrances du Parlement , dont Augeard était partisan enthousiaste, rencontraient dans l'opinion publique une bruyante popularité. C'étaient l'abbé Terray , le chancelier Maupeou , adversaires du Parlement, contre le duc d'Aiguillon et Choiseul, qui en étaient les défenseurs. D'un texte formulant une exception, d'une clause des cahiers des états, en 157G, autorisant, en leur absence, le Parlement à rejeter les édits en cas d'urgente nécessité, était sortie une interprétation qui transformait les édits en impôts et tous les projets d'impôts et emprunts

en projets d'urgence. Telle est, en résumé, l'explication des prétentions parlementaires, appuyées alors par l'opinion publique, qui, en l'absence des états généraux et en présence des abus croissants, cherchait ^un appui et un frein contre les abus du pouvoir.

D'un autre côté, les adversaires du Parlement dans ses envahissements du pouvoir législatif, disaient au Roi qu'accéder aux prétentions du Parlement de Paris, simple cour de justice locale comme tous les autres Parlements du royaume, de Pau, de Bourgogne, de Bretagne, etc. , n'ayant pas plus d'étendue de juridiction que les autres cours de justice, c'était mettre sa couronne au greffe. Malesherbes expliquait l'irrégularité de la marche du Parlement de Paris, animé, disait-il, a d'un esprit de corps qui perdra » cette cour de justice, et nous tous, et même la » royauté ^ . Lutte violente qui amena à plusieurs reprises la dissolution et l'exil du Parlement et de ses partisans , la retraite de Choiseul à Chanteloup , de Lamoignon dans le Forez, où il trouvait le secours chaleureux d'Augeard.

L'immoralité, personnifiée dans madame du Barry, ne rencontrait pas en lui un adversaire moins résolu. Madame de Pompadour était morte à quarante-deux ans le 15 avril 1764, ayant fait tout le mal qu'elle pouvait faire. On n'avait plus rien à craindre d'elle.

et Ton pouvait, qui l'aurait cru ? tomber plus bas '. Le trop fameux valet de chambre Lebel , dit Henri Martin, le pourvoyeur du Parc-aux-^erfs , vers l'automne de 1768, se hasarde à amener au Roi sexagénaire, blasé, une fille entretenue par un chevalier d'industrie, du Barry, dont les grâces de mauvais lieu servaient à l'achalandage d'un tripot. Jeanne Vaubernier inspire une telle ivresse au Roi débauché , qu'il ne peut plus la quitter, l'introduit auprès de ses filles, et plus tard auprès de la jeune épouse de son petitfils. Se croyant libre sans limites par la mort de la Reine Marie Leczinska, survenue le 24 juin 1768, Louis s'était abandonné sans réserve à cette nouvelle dépravation, qui, du fond des repaires les plus honteux de la débauche parisienne, jetait ces hôtes obscènes dans les salons de Louis XIV. « La France! disait cette créature au Roi, qu'elle avait affublé grossièrement des noms de laquais de comédie, la France! ton Pariement te fera aussi couper la tête comme les Communes à Charles V\ y» dont le portrait par Van Dyck avait été placé par elle dans l'appartement de Louis XV *.

' Comme un siècle et demi avant cette époqne, en 1617, pour prix de son métier de bravo, Vitry, capitaine des gardes sons Louis XIII, hérita du bâton de maréchal qni des maios deCoiftiDÎ, maréchal d* Ancre, tomba dans les siennes. Dignité qui de Concini avait pu s'abaisser encore !

^ Henri lîartin reproduit textuellement ou analysé dans des notes servant au passage actuel sur Louis W.

Le Dauphin, Louis de Franee, venait de fiuccpmber, âgé de trente-itix an«, à une maladie de poitrine aecidenielle et volontairement négligée. La peur de la mort, à ce lugubre spectacle, saisit Louis XV voyant mourir son fils. Il ferme le Parc-aux-Cerfs , se rapproche de sa famille. Rapprochement éphémère, que la du Barry devait bientôt traverser de son impur contact !

En 1770, le nouveau Dauphin, petit-fils de Louis XV, qui bientôt devait devenir Louis XVI, épousait Marie-Antoinette le 18 mai '.

L'orage grondait alors ; la cour elle-même manifestait quelque hostilité au Roi , devant lequel apparaissait le duc de Chartres , arrière-petit-fils du Régent , se signalant sur ia scène politique où il devait bientôt figurer sous le nom de Philippe-Egalité.

Le pacte de famine, spectre sanglant évoqué tant de fois comme le démon des vengeances révolutionnaires, se dressait , terrible accusateur, contre le Roi lui-même , soupçonné ^accaparer les grains. La société Malisset , formée sous les auspices du contrôleur général et avec l'assentiment et le concours du

* Dauphin devenant Roi rappelle cet autre Dauphin âgé de quatre ans et demi qui le 21 avril 1643, baptisé, répond au Roi lui demandant corameot il s'appelle : • Lttuia XIV ! — Pm encore , ■ lut dK son père doucement. Gependast le moment en approchait, car iÂuJtXUI, lai^ gnissant alors, mourait le 14mai suivant, et laissait le sceptre en effet à cet enfant qui déjà s*appelait Louis XIV !

8 INTRODUCTIOX.

Roi pour préparer, comme plus tard l'échelle mobile , un certain niveau dans le prix des grains par certaines réserves dans les années d'abondance, fut accusée de spéculations odieuses sur la faim du peuple. Les passions déchaînées firent le reste. Le Roi était perdu. Plongé dans la débauche , sans intermittence, depuis la mort, au mois de mars 1767, de la veuve de son fils , de la Dauphine Marie-Thérèse de Saxe , personne aimable et sensée qui avait exercé quelque heureux ascendant sur lui, Louis XV affichait cyniquement l'omnipotence de la du Barry, à laquelle chacun rendait hommage , le duc d'Aiguillon l'exploitant, ditAugeard, contre Choiseul ; Maupeou étalant sa simarrc à la toilette de la maîtresse du Roi, laquelle poussa la démence, affirme-t-on, jusqu'à rêver la couronne de France , après l'annulation de son propre mariage pour inceste avec le frère de son mari. La du Barry s'appelait Légion, par allusion à cette volée de harpies qui l'entouraient comme des oiseaux de proie.

Courtisane avilie à laquelle on vit un jour, au sortir de sa couche , le nonce du Pape et le grand aumônier, le cardinal de la Roche-Aymon, présenter humblement ses mules.

C'est au milieu de ces scandales qu'une enfant à peine nubile, fille d'un meunier des environs de Trianon , avait été livrée au Roi par les proxénètes

royaux. Atteinte de la petite vérole, elle la transmit au Roi, dont le sang vicié par un mal honteux aggrava la situation. L'émotion publique, très-différente cette fois de celle qui s'était produite lors du fameux voyage à Metz eo 1744, s'intéressait peu au rétablissement du Bien-Aimé. Le 10 mai il expirait, et ses restes gangrenés furent transportés sans pompe et au milieu des sarcasmes de la foule à Saint-Denis. Il avait vécu soixante-quatre ans et en avait régné cinquante-neuf.

Règne corrompu contre la corruption duquel des inscriptions clandestinement apposées, comme à Rome ' autrefois à d'autres fins, témoignaient du sentiment public : la statue équestre du Roi, œuvre de Bouchardon, était inaugurée sur la place depuis si tragiquement fameuse par une autre victime que celle prédite parla du Barry, alors place Louis XV ; et sur le pied de l'effigie étaient écrits en cachette quelques vers ironiques, comme un reflet delà réprobation générale.

Le Parlement, de son côté, flétrissait dans un langage inconnu jusque-là à une oreille royale » l'infraction manifeste des paroles les plus solennelles données par le ,Roi.... La vérification des lois au Parlement est un de ces engagements qui ne peuvent

^ Voir le Pays, jourotl de l'Empire , Siècle d'Auguste, 26 février 1866. Voir aussi Henri Martin, régne delionis XV.

être violés sans violer celui par lequel les rois eux^

mêmes sont. »

La cour des aides, à Tappui du tableau sinistre de la misère des campagnes sous un régime arbitraire , suppliait le Roi « d'écouler ses peuples eux-mêmes par la voix de leurs députés, dans une convocation des états généraux du royaume ».

Tels étaient les sombres auspices sous lesquels s'ouvrait le nouveau règne d'un prince de vingt ans, formé par une éducation sévère, loin des mœurs de l'ancienne cour, beureux au milieu de ses livres, instruit, exercé comme V Emile de Rousseau à un travail manuel, celui de la serrurerie.

Le père de Louis XVI avait laissé trois fils et deux filles ; trois fils réservés à de graves destinées : le trône, Téchafaud, l'exil. Trois frères rois comme autrefois les trois fils rois de Henri II , sous les noms de François II, Cbarles IX et Henri III, comme ici Louis XVI, Louis XVIil et Charles X. Triples et sextuples rapprochements historiques, dont nous devons nous borner à signaler le lugubre aperçu.

Du Barry avait fait mettre un portrait de Charles I*' sous les yeux de Louis XV, qui n'y songeait guère. Louis XVI, par un poignant contraste, était perpé^ tuelleroent obsédé de ce fatal souvenir, poursuivi de cette image qui le troublait dans sa vie, le faisant

indécis quand il voulait être résolu , résoin quand il aurait dû réfléchir.

Marie- Antoinette ne tenait pas plus de sa mère, Marie-Thérèse, qu'elle ne ressemblait à son éponx. Mal élerée, ignorante, étourdie, elle aurait pu trouver la popularité dans la franchise même de certains défants qui auraient pu plaire, le mépris par exemple de l'étiquette, si dès son arrivée en France, sous le patronage de Choiseul, elle n'avait rencontré des hostilités systématiques à rAutriche et à l'Autrichienne.

M. Augeard donne les détails les plus curieux sur la vie intérieure de la Renie. « Leurs Majestés, dit-il, à leur avènement, chassèrent de la cour tout ce qu'il y avoît de plus hideux, tous les du Barry et les tenants et aboutissants. Hais bientôt le vice se présenta sous des couleurs plus séduisantes. La Reine trouva à sa cour des jeupes personnes aimables et analogues à son âge. Elles lui présentèrent l'étiquette qui avolt toujours régné à Versailles comme gênante et pénible... On lui insinua qu'il étoit de la bonté de son Ame

de tempérer un peu la majesté du trdne pour

jouir de la douceur et de l'aniénité d'une vie particulière et privée. ... » De là des intrigues, des coteries dont les effets ont été incalculables et désastreux, témoin l'affaire du Collier, et tant d'autres incidents fâcheux.

Plus tard, dans des jours néfastes pour elle, Au-

lî IXTRODLCTION.

geard, visitant en Allemagne le frère de Marie-Antoinette, l'Empereur Léopold, et sa sœur, la Reine de Naples , recevait de cette princesse des confideuces intimes sur la Reine de France, a Je vois que ma sœur est très-malheureuse, disait la Reine de Naples. Je voudrois bien venir à son secours. Je consentirois bien volontiers que l'on vendit mes domaines et mes bijoux.... Je voudrois que mon frère l'Empereur me permit d'aller à Paris. J'irois déguisée en marchande; je trouverois bien moyen de percer jusqu'au boudoir de ma sœur; je lui dirois : Eh bien, ma malheureuse amie, me reconnois-tu? Quand tu étois sur ton trône brillant, parce que c'étoit le plus beau de l'Europe , tu ne nous regardois pas , tu ne répondois pas même à mes lettres. Mais tu es dans le malheur, cela me suffit pour venir à ton secours. Écoute-moi. . . De la femme la plus infortunée je te veux faire la plus grande reine de l'univers... et, Monsieur Augeard, je lui donnerois du courage.

— Madame , vous ne lui en donneriez pas. Elle en a autant que la Reine de Naples ; mais il lui faudroit une tète et un esprit de suite comme à Votre Majesté. r>

Révélations de famille dont ces Mémoires sont indiscrètement prodigues au profit de l'histoire.

Choiseul , franchement hostile à madame du Barry, à propos de laquelle, loyal envers son Roi comme

Rosny envers Henri IV, il avait dit à Louis XV : « Vous voulez donc succéder à toute la France? n aurait pu être plus utile que personne à Louis XVL Mais le Roi , par un sentiment étroit de piété filiale , n'ayant pas oublié ce mot de Choiseul au Dauphin : a Je puis être un jour forcé d'être voire sujet , mais votre serviteur, jamais » , avait à son tour juré de ne l'avoir à aucun prix pour ministre.

L'esquisse des physionomies politiques des différents personnages de ce temps est tracée par M. Augeard avec indépendance et sincérité. Elle n'est pas assurément exempte de partialité , de préventions aussi regrettables qu'expliquées par le point de vue du peintre. Assiégé dans le cabinet royal par les passions de la cour, il était évidemment impuissant à juger en toute liberté d'esprit les faits et les hommes de la Révolution, qui mugissait à quelques pas de ce rivage menacé.

Mais en tenant compte des difficultés de cette situation, on doit reconnaître sa loyauté d'appréciation et l'honneur de son âme.

Il disait volontiers avec M. de Maurepas , son ami : a Sans Parlement, pas de monarchie, yy Mais il n'allait ni jusqu'à l'assemblée des notables, ni jusqu'à celle des états généraux. Cette atmosphère était trop forte pour lui ; sa poitrine , acclimatée à la température tiède de Saint-Cloud et de Trianon, n'était pas

ii lyTBODDCTIOX.

irM«z Uffie poor respirer le grand air des sites élevés et dei rérjjoDS supérieores, pour aspirer à pleins pouflMHis la liberté naissante. Le libéralisme si gênéreos, si chevaleresque de La Fayette, les réformes financières de Xecker, les réformes économiques de Turgot, dépassaient étrangement les limites de son bori2on politique et échappaient à sa vue. Le Parlement de Paris lui-même , demandant les étals généraux 9 n'était-il pas plntot animé de la pensée d'intimider la cour que de la conviction politique dont les Parlements, destitués par cette grande révolution de leur rôle politique , étaient peut-être médiocrement pénélrés? Observation générale et triste, inscrite dans Tbistoire de tous les peuples et de tous les âges : esprit de corps et d'égoïsme qui pousse presque toutes les assemblées , presque tous les pouvoirs , à étendre leurs attributions et leurs droits! Tantôt sous le masque du patriotisme, tantôt sous le prétexte de Tintérét, du salut public, tous, préoccupés d'euxni(>uirH, de leur amour-propre , de leur importance, do leur dignité, se donnent à eux-mêmes le change sur les vrais motifs de leur tendance. Funeste entraini'munt auquel peut seule mettre un frein la sage et prudente pondération des pouvoirs, problème si difficile à déterminer et à résoudre I

11 est vrai que les désordres du dernier règne appelaient une énergique répression. La moralité outragée

sollicitait une réparation éclatante , et la conséquence logique, forcée, des dilapidations, des intrigues, du cynisme de ta cour, c'était l'appel à on contrôle, à un châtiment quelconque. Le Parlement , irrégulièrement saisi , arait été accepté par l'opinion publique comme un juge suffisant. Mais le flot montait, et le malheureux Roi Louis XVI, bien innocent des scandales passés , se trouva aux prises avec une réaction violente qui allait bien plus IcHn que le blâme et le châtiment des fautes commises, mais à la vengeance des maux accomplis et à la régénération politique et sociale de la nation elle-même.

Malheureusement Louis XVI était obstinément plus antiparlementaire que son grand-père lui-même. Augeard nous raconte les menées intérieures et cachées qui aboutirent au renvoi de Turgot, à la nomination d'Amelot, véritable commis dn comte de Haurepas. a Le contrôle général des finances étoit devenu , de l'aveu même de M. Augeard, un mauvais lieu et le rassemblement des coquins et des cat... de Paris; et si la Providence, qui veilloit encore sur le sort de la France, ne l'en eût débarrassée , les états généraux seroient arrivés douze ans plus tôt ; c'eût été un très-grand bonheur, parce que, composés suivant l'ancienne constitution du royaume , il ne pouvoit y avoir de révolution. »

A ce point de vue, Augeard , combattant l'engoué-

16 IXTRODLCTIOX.

menl de 3d. de Maurepas pour Necker, le traitait de jongleur genevois, et voyait en lui un aventurier dont il redoutait beaucoup les aventures comme celles de IL de Galonné, qu'il qualifiait des épithètes les plus dures, rappelant un drôle, un fou, un misérable, un polisson. On voit qu'il ne lui épargne pas les gros mots. Galonné était naturellement sur la liste des hommes que M. de Maurepas recommandait au Roi de ne jamais employer en compagnie de Lamoignon, Xecker, etc.

Une histoire curieuse à laquelle Galonné prit une assez mauvaise part fut l'acquisition de Saint-Gloud parla Reine, qui eut cette fantaisie, et Augeard donne à ce sujet des détails assez piquants.

G'est au surplus ici, comme en maint autre passage, un inépuisable sujet d'étude que ce rapprochement des divulgations intimes avec les événements et les personnages de cette époque; et c'est un intérêt étrange , saisissant , de surprendre dans ces coulisses de la scène politique le secret de ces péripéties dont- [e dénoâment a été si dramatique et si tragique.

Ges mémoires d'Augeard , dont toutes les Biographies ' signalent l'existence à la curiosité publique

* AoGiABD (\.) , remiier général , secrétaire des commandements de la Reine, partagea dès les premiers jours de la Révolution la haine dont la Reine était Tobjet ; on Taccnsa d*avoir formé le projet dVnlever le Roi et sa famille et de les conduire à Metz. Le Ghâtelet fut chargé de rinstruction de celte affaire. Ce tribunal n'ayant trouve

INTRODUCTION. i7

après un siècle d'une captivité pieuse, voient enfin le jour et révèlent au monde politique les mystères de ce château jusque-là impénétrable aux regards profanes. Fêtons leur bienvenue et faisons bon accueil à leur loyal écrivain. Il a satisfait aux devoirs d'une conscience honnête en déposant sur ces feuillets sa pensée la plus vraie et en imitant le procédé du baraucune charge contre raccusë, le renvoya absous; mais le Roi et sa famille ayant tenté trois mois après de se rendre à Montmcdy, Augeard, qui pouvait craindre des attaques plus graves à la suite d*un projet qui avait eu un commencement d* exécution, n'eut pas plutôt appris Tarrestalion de la famille royale A Varennes, qu*il s'enfuit à Bruxelles. C'est là qu'il vit les Princes français et qu'il composa le numifeste qu'ils publièrent alors contre la Constitution. Mais bientôt les guerres de plume ayant fait place à des guerres sanglantes, tous ceux qui s'occupaient des premières durent rentrer dans l'obscurité; ou, s'ils voulurent prolonger leur existence politique, elle fut étouffée par l'importance des mouvements militaires qui retentissaient, alors dans toute l'Europe.

M. Augeard se lassa enfin de fonctions sans but : il rentra en France, il y resta parce qu'il s'y vit tranquille et heureux; il vécut six ans sons le gouvernement consulaire et impérial , et mourut le 30 mars

Il a laissé des Mémoires sur les intrigues de la cour de 1771 à 1775, où l'on trouve les renseignements les plus importants sur les événements de la même époque. {Biographie des Contemporains, par Rabbe et Sainte-Preuve, 1834.)

AuGE4RD, secrétaire des commandements de la Reine Marie-Antoi* nette, fut impliqué dans les deux projets de départ de la famille royale pour Meti et Monlmédy. Acquitté sur la première accusation, il échappa à la seconde en se retirant à Bnixelles , où il publia par l'ordre des Princes le manifeste par lequel ils protestaient contre la Constitution.

Rentré en France en 1709, il est mort à Paris en 1805. Il a laissé

tt IXTRODICTION.

hier do la fable qui creuse un trou dans la terre pour y enfouir son secret. Si des roseaux, y venant à croître cent ans après, divulguent au monde que Midas, le roi Midas, a des orelles d'âne, sa conscience n'en doit être en aucune façon troublée. Il a tout à la fois 8onlar(é sa conviction et acquitté les convenances contemporaines.

\e vous altache*t-il pas à son récit quand il vous

dc« Mniioircii iotércssanU sur les événemenU de France de 1771 i I77r>. {Biographie universelle àc Weiss, 1841.)

Air.KiRD (Jacques- Matthieu), ûoaocier fraaçaU, né en 1731 à Bordeaux, mort à Paris en 1805. Il elait ferinier général et secrétaire des cnmnittiidemCBts de Marie-.'^Dloinelte.

Accuse d*a\oir voulu faire éiader Louis WI, il fut traduit devant le CluUrlel. et acquitté le H mars 1790.

.Aprôs rarrrstalion du Roi à Varennes, il se retira k Bruxelles, prit part î^ plusieurs querelles politiques et ne rentra en France qu'après le 18 brum»iire. (Rabbe, Biographie des contemporains. — Biogra» fthie moileme. — Le Moniteur, année 1805, p. 812. — Catalogue of printed books in the Britisk Muséum, — Xourelle Biographie mnirrrsrlle de Finnia I>idot, 1852.)

.•\i<;f(RO (Jacques-Matthieu K fermier général et secrétaire des conimaiuleinents de la Reine Marie^.Anloi nette, était né en 1731, de Tune dos premières familles du Parlement de Bordeaux. Il vint de bonu« bourr àParis, et, aussi disliuj^ue par son esprit que par ses avao* tiki\i^ extérieurs, il y obtint de brillants succès, l'ne fausse démarche quM lit c%m(nbua beaucoup, aiant la Reiolution, k répandre dans le piiMic l'opiulon que Marie^An toi nette disposait de tous les emplois de tinauccs. Il axait, sans f être autorise, demande au Comité des fermier <icn<^rttnx de le pnetenir des lacances de tous les emplois lucra» tils « les assurant qu'ils a;;i raient d'une manière très-conforme aux »levT^ de la R«Mne, Les membres du c«^m:te acoetlerenl à la demande d' \^.^,v«r\l, mais nott sans rounuiu^cr. I^^orvqce la Rcioe en cul eon-

montre la Reine Fentrainant de chambre en chambre dans son palais pour lui parler confidentiellement, n'en trouvant qu'une d'où elle fait retirer ses enfants , et recevant de son interlocuteur cette réflexion terrible :

tt Madame, vous êtes donc prisonnière ici?

— Non assurément, je suis libre.

— Hélas! si vous aviez encore vos gardes à votre

naissance, elle désapprouva hautement son secrétaire des commandements et s'abstint d'appuyer toute espèce de demande.

Augeard 86 montra laî-méme très-afflîjfé des résulUiU qu avait eus son imprudence, et lorsque la Révolution éclata, il sembla vouloir racheter ses torts par un dévouement sans bornes à la famille royale.

Dès le commencement de 1700 il fut accusé d'être Fauteur d'un projet tendaat à faire évader le Roi et à le faire conduire à Metz. Arrêté en conséquence, il composa un mémoire justiGcatif, et Blonde, ancien avocat au Parlement, écrivit à ce sujet deux lettres à M. A^^icr, président du comité de» recherches de la ville de Paris. Ces lettres furent imprimées en, décembre 1789 et janvier 1701),

Traduit devant le GhAtclct de Paris, Augeard fut renvoyé absous le 8 mars 1700.

Après le malheureux résultat de révasion tentée par LouU XVI ai «on arrrst^ion à Vareones, Augeard se retira à Briaelles, 4' où il répandit le manifeste des princes français contre la constitution de 1701. Il revint ensuite à Paris et prit part à beaucoup d'intrigues politiques. Il sortit encore de France en 1703, et par là évita pendant la Terreur une mort à laquelle il n'eût pu se soustraire.

Il ne rentra qu'après le 18 brumaire et mourut à Paris en 1805.

C'était un des hommes les pins instruits sur les premiers événements de la Révolntiop.

On croit qu'il a laissé des Mémoires qui ne peuvent qu'être intéressants, mais ils sont restés inédits. (M. P.) — Biographie univer^ selle (Ilichaud), nouvelle édition, 1854.

3» I\TRODUCTIO\.

porte , fuiriez-vous ainsi de salon en salon pour une confidence? »

Et puis cette demeure du Roi pouvait-elle être celle de son choix? Etait-il maître d'habiter à son gré Versailles ou les Tuileries?

Toutes les Biographies parlent des Mémoires supposés d'Augeard. Celle de Michaud dit : a On croit qu'il a laissé des Mémoires qui ne peuvent qu'être intéressants; mais ils sont restés inédits, v Les voici aujourd'hui édités. Xous avons fait connaître leur histoire. Xous les publions intacts , après avoir soigneusement confronté les deux exemplaires, vérifié les dates et contrôlé les détails.

M. Augeard raconte qu'étant un jour chez M. de Machault, l'ancien ministre, il le trouva dans la douleur, la plus profonde, u U me dit :^Monsieur Augeard, je suis bien vieux; mais je verrai le tombeau de la monarchie avant de descendre dans le mien. Et comme je m'étudiois à le consoler en lui disant qu'il voyoit trop noir. . . , il me demanda si par hasard j'avois sur les circonstances du moment mis par écrit quelques observations. Sur ce que je lui répondis que cela étoit fait, il me pria de les lui communiquer... Puis le lendemain, après en avoir *pris connoîssance, il me dit : Si vous ne montrez pas à la Reine ce que vous venez de me donner à lire , vous êtes criminel vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de TEtat. «

INTBODUGTIOX. %i

Augeard entretint en effet la Reine de ces graves

conjonctures^ de la convocation des états généraux,

des orages amoncelés à Thorizon.

a Comment, lui dit Marie-Antoinette, M. Necker

nous ferait jouer notre royaume à quitte ou double!

— Madame, je vous estimerois bien heureuse qu'il en fût ainsi, au moins Vos Majestés auroient une chance pour Elles, tandis que je ne leur en connois aucune.

— Miséricorde, que me dites-vous donc là?

— Hélas ! une triste vérité^! »

Et elle se mit à pleurer et à essuyer ses yeux avec son mouchoir...

^ A la réunion des états généraux , une des questions les plus brûlantes et les plus impopulaires, celle des lettres de cachet, fut solennellement abordée et résolue par le Roi. Mais les événements marchaient à pas de géant. Les journées des 5 et 6 octobre avaient laissé dans l'âme de Marie-Antoinette une indicible terreur.

tt Que faire? disait-elle à Augeard.

— Fuir, Madame, fuir auprès de l'Empereur votre frère, lui raconter vos angoisses , l'intéresser à votre destinée, surtout emmenant avec vous, enlevant à la Révolution, Madame Royale, le Dauphin et vous, triple gage sans lequel elle est impuissante vis-à-vis du Roi lui-même , dont les jours sont ainsi sauvés par

2t INTRODLCTIOX.

Tinutilité du meurtre. Les meurtriers en Franceont la logique du crime, et savent très*bien que le Roi ne meurt pas tout seul et revivroit le lendemain de sa mort dans son fils sauvé par sa mère, n

Ce projet d'évasion, mûrement conçu par M. Augeard , n'aboutit pas. Fut-ce la crainte du divorce ou un autre motif qui en détourna la Reine? Augeard fut lui-même arrêté, jeté en prison, puis rendu à la liberté, dont il usa pour aller à Coblenlz^ à Francfort, non pas en émigration, dit-il, m<iis en fuite, visitant rKmpcreur Léopold, la Reine de Naples, le duc Albert, l'Electeur de Trêves, l'Électeur de Cologne et tous les princes d'Allemagne, assez mal instruits du sens et des événements de la Révolution.

C'est là qu'il fut informé de la fuite de Varennes , où il se portait au->devant de la famille royale quand il apprit en route son arrestation.

Au surplus , s'il répudiait la dénomination d'émigré, il en répudiait aussi les habitudes : a Le séjour de Coblentz, disait-il, me parut celui de Versailles, d'une manière encore plus hideuse. C'étoit un cloaque d'intrigues, de cabales, de bêtises, de déprédations et de singeries de Tancienne cour. »

Le 31 janvier 171)3, il était enfermé chez le comte de Staremherg, ministre de l'Empereur , avec ceux de Russie, de Londres et plusieurs autres, lorsque M. le baron de Laissaun, ministre de l'Électeur de

INTRODUCTION. tS

Cologne, entra pour leur apprendre que Monsieur, par suite de la mort du Roi Louis XVI, s'était déclaré régent, et son frère lieutenant général du royaume.

La réunion conseilla à M. Augeard de faire un mémoire pour les droits de la Reine, puisque tous les pouvoirs des ministres étaient éteints par la mort du Roi , et qu'il n'y avait que ceux de M. Augeard qui subsistaient avec la Reine. Puis la Reine ellemême monta bientôt sur ce même échafoud.

De quelque stoïcisme que soit douée une âme humaine , on ne peut attendre d'elle le courage surhumain d'accepter avec impassibilité de semblables catastrophes frappant des têtes augustes et chères. Aussi Augeard estwl excusable de parler avec horreur d'une révolution coupable, sous ses yeux, de tels forfaits. Cette tête si belle tombe sous le fer du bourreau ; ces yeux qu'hier encore il voyait baignés de larmes, se fçrment sous la hache révolutionnaire. II est donc autorisé à répéter sans cesse : Vinfernak révolution , sans voir autre chose que les horreurs commises en son nom. Aussi continua-t-il à la maudire et à la combattre de tous ses efforts , de tous ses conseils sur la terre étrangère. Plusieurs (ois il fut pris de cette maladie céleste ou terrestre qu'on attribue aux Suisses et aux Lapons^, mais qui atteint

^ Discours de IBf . Prévost-Paradol et Guiiot à rAcadémie française le 8 mars 1866.

24 IXTRODUOTION.

tous les cœurs de ious les pays, même après quelques mois d'un simple voyage, à plus forte raison après quelques années d'un douloureux exil. Fièvre subite qui, disait un voyageur philosophe, M. Ampère, le poussait au retour sans lui laisser le temps de retourner la tête, et avait entraîné M, Augeard, après le 18 fructidor, à des démarches que ses amis, dans son intérêt, avaient détournées et ajournées. uMais après le 18 brumaire, dit-il, Tarchiduc Charles me conseilla lui-même de penser à mon retour. 11 n'avoit jamais été de cet avis avant cette époque. Il me parla du Premier Gousul avec le plus grand éloge possible, au point qu'il me dit qu'il auroit inGniment de peine si on lui ordounoit de combattre contre lui...

'> Le général Dessoles, à la considération de tous les ministres de Ratisbonne , se chargea de ma rentrée en France , et très-peu de temps après j'obtins ma radiation...

» Je n'étois réellement pas émigré. Je n'étois sorti de France que pour sauver mes jours , muni d'un passe-port du Roi> dont j'étois porteur, et si j'étois rentré du temps de cet exécrable Robespierre , j'auix>is infailliblement été massacré chez la Reine... J>n ai été quitte pour la perte de mes biens, qui tous a\oient été vendus, de mes rentes et de mes bois.

^ Je n'ai pas été trois semaines rendu dans ma patrie... s;ins être bitn coniaiucu que je u^aiois rien

IXTRODUCTION. 25

de mieux à faire que de ne me mêler absolument d'autre chose que de ma tranquillité, en faisant journellement des. vœux pour le bonheur de la France et sa prospérité. »

Tels sont en résumé ces Mémoires, intéressants par Tinlimité même à laquelle ils empruntent leurs détails les plus secrets, et par la sincérité des convictions qui les animent. Cette sincérité va parfois jusqu'à la naïveté* Ainsi nous donnent-ils la clef de ces intrigues tramées dans les boudoirs et les salons de l'ancienne monarchie, et plus tard dans les cercles d'émigrés, dans les conciliabules étrangers, pour combattre la Révolution et la République. De là ces fureurs frénétiques de la Convention pour repousser la coalition étrangère.

Fidèle au drapeau de ses Rois, à la foi de ses pères, M. Augeard, condamnant les abus dont il était le témoin affligé sans en être le complice, assista, l'àme navrée, à la chute delà monarchie, qu'il aurait voulu défendre de ses propres faiblesses. Il s'éloigna, pendant quelques années, du gouffre où il eût été infailliblement englouti, pour rentrer, après la tempête, sous un toit paisible et protégé par le Consulat , puis bientôt par l'Empire.

Page 1