ÉVARISTE BAVOUX
DE J. M. AIGEARD
SBCaéTAIBI DES COHM INDBMBNTS DB LA RBINB U AR I B - AXTOl N BTTB
Je me suis attaché depuis plus de trente ans à tenir et conserver des notes sur les événements des aflaires générales , dans lesquelles les personnes les plus puissantes du royaume m'avoient employé. Je n'ai jamais eu en cela d'autres vues que de me rendre utile et d'arrêter le mal, puisque de tous mes soins, de toutes mes peines, et même des risques que j'ai courus, je n'ai jamais retiré aucun lucre, aucune place quelconque. Ma répugnance à écrire ces Mémoires a eu principalement pour motif la peine de mettre au jour les turpitudes et les malhonnêtetés de nombre de personnages les plus considérables en rang et en richesse ; ce qui prouve combien notre pauvre humanité est foible et malheureuse.
Ma faoïille m'avoit destiné à la finance. J'aurois pu courir une carrière plus brillante par le hasard de
ma naissance, et les grandes maisons auxquelles j'ai rbonneur d'appartenir. Mon peu de fortune, occasionné en grande partie à raison du duel de mon grand-oncle le chevalier d'Augeard, lieutenant-colonel du régiment de Navarre , et la séparation de mes père et mère, ne me laissoient pas une perspective plus sûre pour la réparer qu'une place de fermier général occupée par le mari de la sœur de ma mère, et dont il me promettoit Tcxpectative. J'embrassai ce parti avec peine. Je parcourus à cet effet les provinces pendant plusieurs années, pour y prendre les connoissances relatives à la carrière quim'étoitofferte. Je retournai à Paris en 17G3. J'y trouvai le mari de ma tante, veuf; il avoit perdu son gendre, qui étoit ministre d'Etat, garde des sceaux de France, homme un peu dur, mais ayant du mérite et de la capacité. Mon oncle s'étoit laissé envelopper de plusieurs fripons, et notamment d'un certain abbé Debrosse, qui depuis a été condamné aux galères. Cet abbé l'avoit circonvenu pour avoir sa place de fermier général en faveur d'un de ses parents, et pour mieux réussir, m'avoit noirci auprès de lui de manière qu'il ne vouloit ni me voir ni entendre aucune espèce de justification. Je me retournai du côté de M. le duc d'Orléans , qui étoit depuis longues années protecteur de ma famille; mon père étoit entré dans cette maison depuis 1720, en qualité d'inten-
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dant de M. le Régent, et depuis y étoit toujours resté attaché;
Après avoir employé huit à dix années de ma vie à Tétude des finances , quoique jeune , je ne l'étois pas assez pour embrasser un autre état. Je fis part à M. le duc d'Orléans de ma malheureuse position , et surtout de Finjustice des procédés de mon oncle à mon égard, ainsi qu'à M. le comte de Clermont, prince du sang; ces deux princes obtinrent du Roi, en ma faveur, l'agrément d'une place de fermier général sans avoir recours à la famille de ma mère.
Cependant je m'étois lié avec le président de Lamoignon , qui avoit épousé ma petite-nièce ; il avoit été le premier à sentir la dureté et l'injustice des traitements de mon oncle vis-à-vis de moi: aussi, par le canal de sa sœur, amie de madame de Montesson, il s'employa auprès de M. le duc d'Orléans pour augmenter encore l'intérêt de ce prince à ma fortune, disant et répétant souvent le bien qu'il pouvoit savoir, tant de mon personnel que de mes connoissances. Je lui ai cette obligation, mais c'est le seul service qu'il m'a rendu.
Il est peu d'hommes qui eussent les dehors plus honnêtes : il aiBchoit la plus grande austérité dans les mœurs et les principes; sa manière de vivre dans son intérieur me paroissoit exemplaire; il avoit toutes les apparences d'un mari accompli, d'un père tendre
et du gendre le plus fi^ttentif pour sa belle-mère. Comme magistrat, son service éloit assidu au palais, et ses propos ne respiroient que justice et la plus grande honnêteté ; et comment aurois-je pu à cet égard soupçonner en lui la moindre dissimulation ? Il avoit épousé le plus riche parti de Paris. Je m^attachai véritablement à lui , au point que je lui vouai toute mon existence. Je fus pendant dix ans de ma vie aussi aveugle sur son compte que Seïd le fut de Mahomet. Pour excuser mon aveu , je dirai que ses amis les plus intimes ont été séduits quatorze ans de plus que je ne l'ai été ; mes yeux étoient déjà dessillés à la fin de 1774. Il étoit impossible d'avoir Textérieurpius vertueux, plus réfléchi et plus sage; il avoit cependant une morgue insoutenable ; il mépri* soit tous ses confrères, les gens de robe, au point qu'il disoit ne pas exister une famille meilleure que la sienne, qui n'étoit cependant dans le Parlement que de 1557, et avant cette époque il étoit secrétaire du duc de Nevers.
Il existoit, en 1767, une haine irréconciliable entre le duc de Choiseul et le duc d'Aiguillon. Ce dernier, pour culbuter son ennemi , imagina de donner au Roi pour maîtresse une catin du plus bas étage et tirée de la crapule, que lui procura à cet effet un nommé du Barry, qui se faisoit appeler comte, quoique son grand-père étoit fermier de la
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terre de Levignac , près de Tlsle en Jourdain ; cette fille publique eut l'art de plaire à Sa Majesté à un tel point, que ce prince, oubliant tout ce qu'il devoit à la dignité de son rang suprême , eut la foiblesse de la faire présenter à sa cour, ce qui excita une rumeur épouvantable. M. de Maupeou, chancelier de France, se jeta en travers de l'intrigue du duc d'Aiguillon et des du Barry ; il étoit tombé par là dans le plus grand avilissement , de sorte que la partie de la magistrature la plus saine ne vouloit plus négocier avec lui. Il avoit pour ennemis personnels^ dans le grand banc du Parlement de Paris, les présidents de Lamoignon, de Gourgues et de Saint-Fargeau. Pour se venger des humiliations qu'il en recevoit, il résolut la des* truction des Parlements , et lia à cet effet sa partie avec le duc d'Aiguillon , de manière à entraîner en même temps la disgrâce et la perte du duc de Choiseul. On suscita en même temps un procès considérable au duc d'Aiguillon , dans lequel son honneur étoit infiniment compromis au sujet de sa gestion de Bretagne. Le chancelier saisit cette occasion avec a¥idité pour porter cette affaire à la cour des pairs, plutôt dans la vue d'exciter et d'entretenir une très** grande querelle entre le Rot et le Parlement que de venir au secours de son prétendu ami le duc d'Aiguillon.
Le chancelier se fit remettre pendant l'instruction
du procès un extrait du rapport que M. de Bretignières, conseiller de grand'chambre, en devoit faire au Parlement. Il y trouva les observations de MM. de Murard, de Gars et de Mont-Godefroy, dans lesquelles il crut apercevoir que Favis de ces magistrats étoit de décharger M. d'Aiguillon. Ce n'étoit pas là le compte du chancelier, son but n'étoit pas que M. d'Aiguillon obtint un arrêt légal ; il aimoit mieux faire finir cette «ifiaire par une voie arbitraire pour l'entacher^ de manière qu'il ne pût parla suite arriver au ministère. En effet, la présence de ce courtisan à Versailles devoit porter plus d'ombrage à son ambition que celle du duc de Choiseul, dont le crédit étoit entièrement sur le déclin; sa disgrâce même étoit jurée parla nouvelle maîtresse, et elle ne pouvoit tarder longtemps à être effectuée.
Le chancelier fit entendre au duc d'Aiguillon que si on laissoit aller le cours des lois, il étoit infailliblement perdu ; que les informations le chargeoient à boulet rouge; que toute cette affaire étoit l'effet d'une intrigue du duc de Choiseul qui vouloit le perdre, et qu'il falloit absolument la finir par un coup d'autorité. Il ajouta au Roi que son administration y étoit infiniment compromise ; il engagea à cet effet le Roi à tenir un lit de justice pour anéantir la procédure , ce qui fut fait avec tout l'appareil du despotisme royal. Le Parlement fit non-seulement les
protestations d^isage, mais rendit ce fameux arrêt qui a fait tant de bruit et qui entachoit le duc d'Aiguillon; mais ce que le public ne sait pas, c'est que ie chancelier fit passer à un de ses affidés, les chambres et pairs assemblés, le précis de cet arrêt en forme d'arrêté, ce qui étoit un tour bien plus perfide, car un arrêt laissoit à M. le duc d'Aiguillon une porte, puisqu'il pou voit, s'il avoit été bien conseillé, Y revenir par opposition. Le chancelier saisit cette occasion pour échauffer le Roi contre le Parlement ; il fit envisager à Sa Majesté cet arrêt comme un acte de rébellion qui raettoit sa couronne au greffe, et lui représenta qu'il n'avoit pas d'autre ressource pour la conquérir que la destruction de ce corps, qui seroit substitué par un autre plus obséquieux et voué à ses volontés. L'abbé Terray appuya fort ce projet, qu'il regardoit même comme indispensable par la détresse ou se trouvoient les finances, puisque le déficit alors étoit de quatre-vingts millions annuels.
Ces deux ministres lui persuadèrent qu'il étoit intéressant pour son bonheur et celui des peuples de chercher une querelle quelconque au Parlement, à l'effet d'avoir un prétexte de le détruire et d'y substituer des gens sans aucune fortune quelconque, à qui on donnerait, pour chacun, cinq mille livres, à condition toutefois d'enregistrer ce dont on auroit besoin en emprunt, impôt, suppression et banqueroute. Ce
:iU MEMOIRES SECRETS
projet parut snblirne aiiv gens de la cour et du couscil , et il fut adopté.
l,e présideotde Ijamoignon eut Téveil de ce projet; il crutqu^il falloit prévenir le chancelier eu déiKmcant au Parlement sa conduite dans Talfaire du duc d'Aiguillon ; il fit à cet effet un mémoire assez bien fait qu'il me confia pour remettre à M. de Gards, magistrat très-ferme et très-instruit, qui étoit alors à sa terre de Frémonville près Mantes. Les faits étoîent si clairs, qu'il se chargea de la dénonciation. Ce projet auroit eu lieu infailliblement, si le chancelier, qui s'en douta, n'avoit prévenu l'attaque en adressant dès le lendemain de la Saint-Martin le fameux édit du mois de décembre 1770; il avoit modestement intitulé son édit. Règlement de discipline; et dans des termes amphibologiques, tous pesés avec le plus grand soin , il avoit su fort adroitement y renfermer un article qui pouvoit paroitre contredire un peu les premières constitutions de l'Etat, sans cependant lui porter des coups directs , et le préambule contenoit les inculpations les plus graves contre la magistrature. Cet édit traitoit encore d'associations criminelles, de complots formés contre l'autorité du Roi, union qui paroissoit visiblement entre les Parlements du royaume, et il les réduisoit entièrement à être une simple cour de justice. Tous ces objets demandoient des explications claires ; mais dans ia crainte
que les choses se raccommodassent en s'éclaircissant j il avoit fait promettre au Roi de n'en donner aucune; il avoit si bien tourné son esprit qu41 faisoit lui-même l'application de son édit à la résistance qu'il venoit d'éprouver de la cour des pairs dans l'affaire de M. d'Aiguillon ; il avoit encore eu soin de lui faire lire un mémoire bien circonstancié de toutes les fausses démarches où les Parlements s'étoient laissé entraîner jadis dans des temps de trouble et de fermentation. De plus, TabbéTerray avoit grande attention de représenter au Roi que la détresse de ses finances exigeoit qn nouvel ordre de choses ; que sa situation étoit telle qu'elle offroit un déficit de la dépense à la recette de quatre-vingts millions annuels ; qu'il étoit dans les impossibles de compter que le Parlement se prêtât à l'enregistrement de nouveaux impôts ou de nouvelles banqueroutes ; qu'il falloit lui chercher une querelle quelconque, lui trouver des toiis pour avoir un prétexte de le supprimer et lui substituer d'autres membres moins récalcitrants aux volontés ministérielles; que n'étant qu'une cour de justice gagée et provisionnée par Sa Majesté , elle ne tenoit ses pouvoirs que de son autorité seule; que par conséquent son existence dépendoit de sa volonté absolue; que cette opération une fois faite, il n'essuieroit de son règne aucune contradiction; qu'il falloit fixer les membres du Pariement à soixante-
quÎDze, et surtout avoir la plus grande attention de ne choisir que des gens absolument indigents, couchés jonrneilement près la nécessité, et dont les gages, fixés à cinq mille livres, seroient le taux le plus strict pour ne pas mourir de faim. Ces considérations déterminèrent le Roi à faire usage de cet édit ; pour lors il ne restoit point de milieu au Parlement, il falloit qu'il vérifiât lui-même son déshonneur et Térigeàt en loi; dans ce cas, il tomboit dans la plus vile abjection ; s'il refusoit l'enregistrement de i'édit, les ministres faisoient regarder son refus comme une désobéissance formelle aux volontés du souverain, comme voulant méconnoitre son pouvoir législatif, et comme un acte de rébellion qui méritoit le plus grand chàtimenL
Le Roi tint son lit de justice le 5 décembre 1770. Le Parlement fit non -seulement les protestations d'usage, mais arrêta de nouvelles remontrances, chambres assemblées, jusqu'à la réponse définitive du Roi. Le chancelier, le duc d'Aiguillon, l'abbé Terray, saisirent cette occasion pour faire envisager au Roi la résistance du Parlement comme l'eiïet d'une suggestion du duc de Choiseul; ce ministre fut disgracié la veille de Noël et exilé à sa terre de Chanteloup, mais sa disgrâce n'opéra aucun changement sur les délibérations du Parlement : il fut lui-même exilé un mois après.
On n'entrera dans aucun détail de tous les actes de despotisme employés alors par le ministère. Je ne retracerai point les scènes scandaleuses et tyranniques des nuits des 19 et 20 janvier, dans lesquelles on réveilla cent soixante magistrats pour leur demander dans leur lit et dans leur premier sommeil , et par l'organe d'un mousquetaire^ leur avis et leurs opinions, qu'ils ne doivent, aux termes de leurs serments, ne jamais donner que sur les fleurs de lis. Leur conduite parut sublime, et cependant elle n'étoit point irréprochable. J'ignorois alors les vrais principes constitutionnels de la monarchie, et on auroit eu bien de la peine à compter dans le Parlement six membres moins ignorants que moi.
Le courage de M. de Lamoignon, que j'aimois ^véritablement, me l'attacha encore plus. Sa lettre d'exil le reléguoil dans un des plus horribles endroits des montagnes du Forez; je lui offris non-seulement ma bourse, qu'il accepta, mais en même temps tons les services qui dépendroient de moi, et je lui vouai absolument toutes mes facultés physiques et morales.
Pour avoir une correspondance suivie avec lui, qie la circonsfance des alTriires rendoit absolument nécessaire, j*établis à huit lieues de son exil un employé des fermes qui, trois fois par semaine, porloit à ur endroit désigné mes lettres. Elles éloienl toujourib renfermées daus le paquet de l'Hôtel des fermes
pour ôter à la poste toute espèce de soupçon ; elles étoient d'ailleurs écrites d'un chiffre convenu , de peur qu'étant égarées elles pussent être déchiffrées.
Le duc d'Orléans s'adressa en même temps à moi. U me dit qu'il ne vouloit négocier, dans l'intenralle de cette malheureuse affaire avec les gens de robe, qu'avec MM. de Malesherbes et de Lamoignon, et me donna à ce moyen des facilités de nous voir tous les jours au petit hôtel de Chàtillon, sans que le chan<celier, qui avoitdes espions partout, put en avoir le moindre soupçon. Ce prince étoit maîtrisé absolument par madame de Montesson, qui T étoit elle-même par la présidente de Gourgues, sœur de M. de Lamoignon.
Je voyois M. de Malesherbes , ou chez lui ou chez moi , au moins trois fois par semaine. Un jour qu'il étoit enfermé dans mon cabinet, pénétré d'attendrissement de tout ce que je faisois pour son cousin, il me dit :
a Vous êtes trop bon ami , trop loyal , pour que je ne m'ouvre pas entièrement à vous. Vous êtes don^ enchanté de la conduite du Parlement?
— Je la trouve sublime et remplie de courage.
— Cela est vrai, mais elle n'est pas irréprochable.
— Que peut-on lui reprocher?
— Ecoutez-moi... Si cette cour de justice avat eu une marche plus franche , ce ne seroit point elle qui
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seroil exilée, mais lé ohanceiier; elle a un esprit ée corps qui la penfcra , et nous tous , et ménie la royauté. »
Ce discours dans la bouche de M. de Malesherbes me parut étrange.
Il me dit :
a Vous êtes un très-bon citoyen, un très -boa François, mais sur le droit public, vous êtes dans la plu» grande ignorance, et vous la partagpz avec vingt-quatre millions d'habilants. Au surplus, c'est une grande question de savoir s'il est intéressant pour la puissance royale et le bonheur des peuples de trop les éclairer sur cette matière; ce qu'il y a de certain, c'est que le chancelier fait la plus grande fiiote possible en administration et en politique visihvis du Roi et de ses successeurs ; il élève et suscite un problème dont la solution peut un jour changer la constitution du royaume et même la dynastie. Ecoutez cette grande vérité que le chancelier me force aujourd'hui de mettre au jour.
V Le Parlement de Paris n'a pas plus de droit en matière d'impôt et d'emprunt que les Parlements de
?au , de Bourgogne , Bretagne , Languedoc , elc
lout le royaume est un pays d'états, à la différence siulement qu'il y existe des provinces dont les représmtants s'assemblent périodiquement et les autres à la volonté du Roi, qui seul a le droit immémorial de
les convoquer*ek de les dissoudre; mais il n'est nul prince ni seigneur sur terre qui ait le droit et le pouvoir de faire aucune levée d'argent sur ses sujets fans leur consentement. Le Parlement de Paris n'est que la cour de justice du Roi, provisionnée el gagée par lui ; elle n'a d'autre pouvoir que celui qui lui est attribué et circonscrit dans un ressort quelconque par le souverain ; et si par gloriole , ou par d'autres motifs encore plus coupables, elle n'avoit pas voulu tenir à ce prétendu droit d'enregistrement en matière d'impôt, elle u'auroit pas été pendant ce règne exilée quatre fois ; elle finira par être anéantie. Le Parlement a toujours été mené par dix ou douze intrigants, plus babiles que les autres , qui s'embarrassoient fort peu de ce qui arriveroit au corps et à l'Ktat, pourvu que leur ambition désordonnée et leur avidité en fait d'argent fussent rassasiées, ry
J'ai demandé à M. de Malesherbes qui avoit pu engager le Parlement de Paris à s'immiscer et à se croire compétent en matière d'impôt. Il répondit qu'ils étoient partis d'une clause des cahiers des états de 1576, qui, en leur absence, les autorise à se regarder comme des états au petit pied et en raccourci, do restreindre, modifier, et même de rejeter les éditi en ws d'urgente nécessité; qu'ils avoient par un loir do force ou chicane interprété le mot d'édits en inpôls; et que pour ne pas laisser échapper cette pnie
de leurs mains^ ils assimiloient tous les cas de Femprunt et de l'impôt à celui de l'urgente nécessité.
tt Mais, Monsieur, lui ajoutai-je, que vouliez-vous donc que le Parlement fît lors de l'envoi de l'édit de décembre 1770?
— Il falloit, me répondit-il, que le Parlement, chambres assemblées, discutât et mit dans le plus grand jour le piège caché adroitement dans les termes amphibologiques de cet édit, et ne point faire des remontrances au Roi, mais lui adresser une lettre cachetée et remise en main propre de Sa Majesté par le premier président, pour être bien sûr qu'elle lui seroit parvenue? Cette lettre, conçue dans les termes les plus respectueux, auroit remercié Sa Majesté de sa bonté d'avoir bien voulu remettre le Parlement à son ancienne institution , c'est-à-dire à une simple cour de justice , dépositaire des lois de son royaume, et chargée de leur maintien et de l'exécution des lois; que, désormais, en matière d'emprunt et d'impôts, il devoit s'adresser à ses sujets, suivant les moyens les plus sûrs que lui dicteroit sa sagesse. Qu'à l'égard des inculpations graves contenues dans le* préambule de son édit, que le Parlement se donneroit bien de garde d'y répondre et de s'en disculper, attendu qu'il n'étoit pas dans les possibles, sans outrager la bonté du cœur de Sa Majesté, de supposer qu'il y eût la moindre part ; que les mal-
n MÉMOIRES SECRETS
Leurs qui résulteroient nécessairement de cet édil par la faute seule de son chancelier dévoient être un jour si inconimensarables, qu'il seroit peu couiienable à son Parlement de s'occuper dans ce moment de la situation pénible où il se trouvoit, et de ce qui pouvoit loi être personnel. )»
Si le Parlement eàt pris cette attitude , il aurait reconquis la haute considération dont il jouissoit au commencement de ce règne.
tt Voyez, me dit-il, le peu d'intérêt que les peuples prenoient à leur exil ; la Franche-Comté reproche à son Parlement la perte de ses états, ainsi que la Normandie, et même la province d'Auvergne, qui depuis 1651 n'a point été assemblée, parce que celui de Paris lui a enlevé ses droits en enregistrant les impôts sans leur consentement légal. Vous êtes trop loyal et trop bon François, m'ajouta-t-il, pour que j'aye quelque chose de caché pour vous. Je vais vous lire les remontrances de la cour des aides que j'ai laites, et qui paroitront sous quatre semaines. Je suis certain d'être au moins exilé , mais rien ne pourra jamais m'empêcher de faire parvenir la vérité au trône. »
Je fus émerveillé, enchanté de cet ouvrage, qui devroit élre dans les bibliothèques publiques et dans celle de tout François qui sait lire. Je le priai et le suppliai de m'en confier la minute, pour en donner lecture au duc d'Orléans, lui afQrmant sur ma parole
d'honneur de ne les commtiDÎquer à qui que ce soit dans la nature. Jb les lui remis dans la journée même avec la plus grande Sdéllté, lui demandant en grâce de m'indiqoer les auteurs qui pourroient ro'instruire de ces vérités importantes; ce qu'il fit; j'en tirai bon usage. Je m'enfermois régulièrement toutes les semaines deux jours dans la bibliothèque de Bàville, où je lisois et copiois même tout ce qui avoit trait k cette matière. Un mois après y ses belles remon* irances furent présentées au Roi; elles ne firent d'autre effet que la suppression de la cour des aides et l'exil de ce respectable magistrat à sa terre.
Les avocats avoient fermé leur cabinet ; ils n'avoîent voulu prendre aucun rôle dans cette pantomime que le chancelier fit représenter au palais pendant deux ou trois mois par les conseillers d'État et maîtres des requêtes y pour se donner le temps de mettre an compïet de soixante-quinze sa nouvelle troupe de Parlement, ce qui n'éloit pas facile : la difficulté n'étoit pas de trouver cinquante vauriens ou meurtde*faim, mais vingt-cinq honnêtes gens et un peu bien nés qui voulussent faire corps et siéger avec eux ; mais à force de lettres de cachet, de prisons et d'exil , le chancelier y parvint.
Un de ces avocats , Élie de Beaumont , étoit venu chez moi pour y traiter une affaire particulière à ses intérêts. La conversation tomba ensuite sur l'affaire
du jour. Je le trouvai parlementaire outré , mais tout aussi ignorant sur le droit public de la France que je Fétois avant la lecture des remontrances de la cour des aides. Je lui demandai d^avoir chez lui une conférence avec un ou deux avocats célèbres; il choisit Target, son ami, et M. Blonde'. Je me fis accompagner d'un M. André, très-honnête homme, qui demeuroit chez M. d'Aguesseau , doyen du conseil, et chargé spécialement du soin de sa bibliothèque. Ces messieurs n'étoient pas sur cette matière plus docteurs les uns que les autres; ils regardoient tous, par suite d'une vieille habitude, le Parlement comme un corps national représentant les états généraux; ils n'en savoient pas davantage après quatre heures de verbiages et de grandes phrases. J'obtins que la conférence seroit remise à quinzaine, en leur indiquant la bibliothèque de M. d'Aguesseau et les auteurs où ils pourroient faire leurs recherches. Parurent dans cet intervalle les belles remontrances de la cour des aides. Je trouvai ces docteurs bien changés. Dès notre seconde entrevue, je les engageai tous à développer la matière pour instruire le public sur un objet aussi important. M. Blonde fit le Parlement de Paris justifié par F impératrice de Russie; Elie de Beaumont fit la Lettre sur le crédit, et Target la
1 U. Blonde fat plus f ar'i l*tToc«t personnel de M. Augetrd , accosé d'un projet d'évasion du Roi à Ueli, aiant la fuite deVarennes.
Lettre d'un homme à un autre homme. Ces trois ouvrages 6rent peu de sensation dans les gens du monde et surtout à la cour; ils étoient trop bien réfléchis pour faire effet sur des têtes aussi frivoles , aussi égoïstes et occupées de leurs plaisirs. Je pris pour lors le parti de m^occuper d'un plus analogue à leur esprit, c'est-à-dire qui pût leur apprendre les droits des François en plaisantant et en amalgamant à de grandes vérités le sarcasme et des anecdotes piquantes. Cet ouvrage eut pour titre : Correspondance entre M. de Maupeou et M. de Sorhouet, espèce de compère qui étoit son affidé, et qui, ayant Tair de louer ^n patron, relevoit toutes ses turpitudes. Pour ne pas fixer trop Tattention des beaux-esprits de Versailles, je divisai l'ouvrage par feuilles qui contenoient au plus cent pages; aussi fit-il dans le public toute la sensation que j'avois pu désirer, et mit la rage dans le cœur du chancelier.
Les protestations des princes du sang parurent à peu près dans le même moment. Quoique très-bien faites, il auroit été à désirer qu'elles eussent senti un fieu moins l'étude de procureur.
Le duc d'Orléans trouvoit le trop grand éloignenient du président de Lamoignon préjudiciable à ce qu'on pouvoit faire de bien. On s'employa auprès de M. de Sauvigny, qui avoit accepté la première présidence plus par bêtise que par méchanceté, et on
obtint par son crédit le rappel de ce magistrat à sa terre de Bàville , distante de Paris et de Malesherbes d'environ dix lieues.
Je m'y rendis dès le lendemain de son arrivée ; je le trouvai entièrement abattu, sans aucun courage, fatigué et excédé. Il me dil qu'il regardoit cette affairelà comme finie ; que le Roi, par le conseil de son chancelier, ayant trouvé que son état étoit destructible, fl ne vouloit plus y rentrer; quUI seroit fou de penser à une restauration quelconque tant que le ministère seroit lié aussi étroitement. Je lui fis observer que, quant à la coalition du ministère, il seroit très-facile de la dissoudre en donnant au duc d'Aiguillon la preuve de la perfidie et de la scélératesse du chancelier vis-à-vis de lui; qu'il ne falloit pour cela que l'explication du dédale de tontes les iniquités et intrigues du chancelier dans cette affaire, ou par écrit ou verbalement. Je lui représentai en même temps qu'il seroit effroyable au chef du Parlement d'abandonner lâchement la partie, quand les princes du sang s'étoient unis par rapport à eux sur la brèche et étoient exilés de la cour. Il me dit :
tt Vous avez raison , mais je suis dans l'impossibilité de vivre longtemps dans un exil. A Paris, ma belle-mère faisoit toute la dépense pour moi, ma femme et mes enfants. Je n'ai point de moyens de vivre ailleurs; je dois cent cinquante mille livres en
dettes criardes. Le chancelier va me faire aboyer par tous mes créanciers, me fera saisir, et je n^ai pas la moindre ressource. »
Je lui répondis :
« Tranquillises-vous. Dites à vos créanciers de venir me trouver; ils aimeront mieux avoir à faire a moi qu'à vous, j'arran^^erai cette affaire-là avec eux. Quant aux dépenses de votre maison , je puis sans me gêner vous donner quarante mille livres par au sur mes économies, et avec le peu que vous avez et les ressources que vous devez retirer de votre terre, surtout y demeurant, vous devez vivre honorablement; tout ce que je vous demande, c'est de ne jamais montrer de foiblessc; le chancelier finira par être renvoyé, et tous ces animaux de ministres seront obligés d'avoir un jour recours à vous. Vous serez Tbomme des princes , il est impossible que vous n'arriviez pas de bonne heure à la première dignité de la magistrature. Il faut seulement afficher un grand désintéressement et une grande fermeté dans le caractère. »
J'ai rempli mes engagements vis-à-vis M. de Lamoignon avec tant d'exactitude qu'il me devoit à la rentrée du Parlement deux cent quarante-sept mille livres sur un simple billet. C'est de tous les services que je lui ai rendus le plusfoible. Il ne m'en a jamais rendu aucun, mais même m'a desservi toujours le
plus qu'il a pu dans ses sociétés et les miennes. Je n'en ai jamais pu trop deviner la raison; je crois cependant qu'il conçut un peu de jalousie vis-à-vis de moi de la grande sensation que fit la correspondance, tandis qu'un ouvrage dont il éloit l'auteur, intitulé Struensie, n'en fit aucune; peut-être aussi l'ingratitude entroit-ellc beaucoup dans l'acabit de son caractère que je ne commençai à connoitre parfaitement qu'en 1774. Ce n'est pas cependant que plusieurs actions de sa vie privée n'eussent dû plus tôt me dessiller les yeux, et particulièrement tout ce que sa sœur, madame deGourgues, m'en disoit journellement, me faisant observer que cet homme pour qui je me sacrifiois , que je supposois vertueux et honnête, avoit été déshérité par sa mère; que la porte de sa tante , madame Destourmelles , et de son oncle , M. le président Mole, éloit pour lui hermétiquement fermée. Je m'abstiendrai d'aucun délail des torts énormes qu'il a eus vis-à-vis de ses parents, vis-à-vis de sa belle-mère, vis-à-vis de moi-même, tels vis-à-vis de sa sœur, qu'elle ne vouloit plus retourner à Bâville, et qu'elle a eu longtemps le dessein de le déshériter ; c'est même avec beaucoup de peine que je l'ai fait changer d'avis. Un jour qu'elle exhaloit vis-à-vis de moi, et avec raison, toute sa mauvaise humeur contre son frère, me faisant part de ses idées d'exhérédation , je lui dis : uAhl Aladame, gardez-vous bien de donner suite
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à une pensée aussi violente! M. de Lamoignon, dans ce moment, jouit d'une si haute considération , que si malheureusement vous veniez à mourir et qu'un pareil testament devint public, votre corps pourroit être insulté par le peuple. »
Peu de jours après la conférence que j'eus avec lui à Bàville^ le hasard me servit parfaitement bien; et en réfléchissant sur le cours de ma vie , je dirai qu'il m'a toujours mieux servi que les hommes. Je rencontrai chez M. Langlois, intendant des finances, un sieur de Commarieu, de la ville de Bordeaux, qui étoit et qu'on appeloit l'àme damnée du duc d'Aiguillon. M. Langlois me dit :
tt Je vous présente Tami et le confident le plus intime de M. d'Aiguillon , qui connoit d'une manière positive la confiance que M. le duc d'Orléans vous témoigne ; il n'ignore pas que vous le voyez tous les jours ; vous pouvez lui rendre le plus grand de tous les services, celui qui lui tient le plus à cœur : c'est de le rapprocher de ce prince, qui ne doit pas douter que M. d'Aiguillon ne fasse tout au monde pour le faire revenir à la cour. »
Je lui dis que le désir de M. d'Aiguillon me paroissoit très*diificile à remplir.
tt M. le duc d'Orléans est ami du duc de Ghoiseul et trop lié avec lui pour qu'il soit curieux de faire une nouvelle coalition. De plus, M. d'Aiguillon se croit
Tami de M. de Maupeou , et c'est cependant son pivs cruel ennemi. C'est une très-grande vérité , l'aveuglement de M. d'Aiguillon à l'égard du chancelier est tel , que je crois presque impossible de jamais la lui démontrer. »
Commarieu me parut moins surpris de ce que je venois de dire que je ne me l'étois imaginé. Il me dit :
a Vous connoissez peu M. d'Aiguillon ; c'est un homme de beaucoup d'esprit, qui revient facilement de la prévention, et pour peu qu'on lui fasse apercevoir la vérité, il se fait un plaisir d'aller au-devant. Avez-vous quelques données sur la prétendue perfidie du chancelier vis-à-vis de lui?
— Pas une, mais cent, mais mille!
— Ecoutez-moi. Si AI. de Maupeou avoit voulu réellement du bien à M. d'Aiguillon, auroit-il porlé une afiaire d'administration qui regardoit la province de Bretagne à la cour des pairs?
» Le chancelier s'étoit fait remettre copie des informations, elles ne contenoient que des inculpations si vagues qu'on ne pouvoit jamais former un corps de délit suffisant pour perdre l'accusé.
» Pourquoi donc ne pas laisser aller le cours des lois? M. de Maupeou avoit donné le rapport de cette affaire à MAI. de Gards et de Brétignières , non pas qu'il les jugeât capables de servir ses vues, mais parce que, dans l'opinion qu'il étoit coupable, leur
intégrité sembloit lui répondre d'une victime qu'il craignoit de voir lui échapper.
» Pourquoi faire donc tenir le lit de justice du 27 juin 1770, si le chancelier n'avoit pas craint qu'il fût innocenté par un jugement légal?
n Pourquoi, si le chancelier n'avoit pas voulu fomen* ter des troubles et entacher l'honneur de votre ami , n'auroit-il pas retiré dans le lit de justice les minutes du greffe?
» Le chancelier savoit très - parfaitement que MM. Freteau,Dupré de Saint-MauretBarillon avoient demandé la lecture des informations dans l'assemblée .tenue le jeudi 28 juin qui avoit été remise au lundi suivant.
» Pourquoi, dans l'intervalle du jeudi au lundi, ne les a-t-il pas fait enlever ?
n Pourquoi toutes ces allées nocturnes? Pourquoi un fiacre mène^t-il de nuit le chancelier de France chez le procureur général? Pourquoi ne faites-vous enlever les minutes du greffe par le Roi que le 3 septembre ?
» A tous ces pourquoi, s'il étoit nécessaire, je donnerois à M. d'Aiguillon la preuve que l'arrêté fameux qui le prive des fonctions de sa pairie a été rédigé dans le cabinet de M. de Maupeou , et qu'il est arrivé à ses agents dans le temps de l'assemblée des chambres. C'est par l'avis des sages de la compagnie
que l'oo a donné à cet arrêté la forme d'un arrêt, afin que M. d'Aiguillon pût y former opposition. »
Il scroit impossible au peintre le plus habile de rendre la stupeur et Tétonnement de ce Commarieu. Il me pria à mains jointes, au nom de Dieu, de voir son patron , ce que je refusai, en lui permettant de lui rendre, s'il le jugeoit à propos, le sujet de notre conversation. Huitaine après, autre rendez-vous le plus pressant de la part de M. Langlois, où se trouva encore Commarieu; après six heures d'instances, je consentis à voir M. d'Aiguillon. Je fixai le jour à celui du mariage de M. de Provence, qui étoit le 1 7 mai 1771. J'eus Tair d'aller à Versailles comme les bayleux de Paris, et pendant qu'eux et la cour étoient aux appartements, je m'enfermai dans celui de M. d'Aiguillon depuis cinq heures jusqu'à neuf heures du soir. Je n'ai jamais vu de ma vie un homme plus furieux ; il seroit impossible de trouver dans Richelet des imprécations, des injures, des outrages et des qualifications plus fortes que celles dont il se servit contre le chancelier; il se jeta de rage trois ou quatre fois sur une ottomane qui étoit vis-à-vis de la cheminée, se leva brusquement, me pria, les larmes aux yeux, défaire part au duc d'Orléans de l'excès de son malheur et de son repentir, lui offrant toute son existence physique et morale, me suppliant de lui jurer le dévouement le plus fidèle, et de l'assurer que jour et nuit
il ne seroit occupé qu'aux moyens de le faire revenir à la cour. Je ne lui cachai point que ce prince étoit horriblement prévenu contre sa personne, mais que le peu de moyens que la nature m'avoit donnés, je les emploierois à dire la vérité à ce prince et à lui rendre service.
Je fus sur-le-champ au Palais-Royal. A peine eus-je prononcé le nom d'Aiguillon que le duc d'Orléans s'emporta comme une soupe au lait :
tt Comment est-il possible qu'on puisse ajouter foi à un pareil coquin? C'est un fripon qui n'a d'autre mérite que l'intrigue, et qui ne veut que vous tromper.
— Monseigneur, je serois bien fâché d'être caution de sa probité, mais je vous supplie de faire attention à votre position : vous êtes exilé , et un prince du sang qui n'est plus à la cour n'a nul crédit pour sa personne et pour ce qui tient à sa maison. Je ne vous dis pas d'aller au-devant de M. d'Aiguillon, ni de lui donner croyance; il se jette à votre tête, votre intérêt n'est pas de le repousser. Ecoutez-le; je n'ai jamais tenu à mon opinion , j'abandonnerai celle-ci très-volontiers. Vous avez confiance dans Bclle-Isle , secrétaire de vos commandements; consultez-le, et je suis persuadé qu'il sera de mon avis. »
Il étoit à sa terre ; le prince lui envoya un courrier pour revenir à Paris. Sa manière de voir fut absolument la mienne c'est-à-dire qu'il falloit laisser venir
et écouter le duc d'Aiguillon, sans cependant lui donner aucune confiance. Quand je revis ce dernier, je ne lui dissimulai pas la répugnance que le duc d'Orléans . avoit mise à écouter ses propositions. Je lui ajoutai au surplus que la confiance de ce prince en lui dépendoit absolument de la manière dont il le serviroit; il me parut avoir encore un plus grand désir de se rendre utile; il me parla même du chancelier avec plus d'horreur. Il fut nommé quatre ou cinq jours après, c'est-à-dire le 6 juin, ministre des affaires étrangères. Je le laissai, ces premiers moments, s'occuper à rece* voir les compliments de sa nouvelle dignité. Je le vis ensuite à son hôtel à Paris, et toujours dans les mêmes dispositions, et voici mot à mot ses paroles :
tt Dites bien, je vous prit», à M. le duc d'Orléans que je ne changerai jamais, que je lui demande un mois pour prendre pied et m'asseoir dans ma place; qu'il aille h Villers-Cotterels, qu'il ne pense qu'à s'amuser, qu'il y voye ses amis et qu'il me laisse faire, v
Je revis ce ministre la veille du voyage de Compiègne, et il me réiléra que l'affaire du prince soroît terminée pendant le voyage. M. le duc d'Orléans étoit parti pour l'illers-Cotterets. L'abbé Tcrray m'envoya chercher le 10 juin, me remit un exemplaire de la déclaration qui venoit d'être enregistrée, par laquelle il enlevoit, entre autres choses, à tous les engagistes leur engagement sans remboursement. C'étoit une des
cent et une friponneries que ce ministre faisoit à Taide de Sa nouvelle troupe de Parlement; aussi tous les imbéciles , intrigants de la cour et de la ville , le regardoient comme un prodige de génie en administration. Il me donna ordre de mettre le plus tôt possible à exécution cette déclaration dans mon département, dont rOrléanois faisoit partie. Je lui fis observer que sa besogne enlevoit au duc d'Orléans environ six cent mille livres de rente. Il me dit :
tt La meilleure manière de faire lever les protestations de ces messieurs-là, c'est de leur couper les vivres. Il convient bien à des princes du sang de se mettre en état de révolte vis-à-vis de celui qui les fait vivre ! i»
A peine rentré cbez moi, j'envoyai à ce prince un courrier pour lui dire de revenir sur-le-champ à Paris. Il y arriva le lendemain matin; et à ce sujet-là je ne puis m'empécher de lui rendre justice, c'est que dans toutes les affaires que j'ai eu à traiter avec lui, il y a toujours mis un esprit de suite, une exactitude et une loyauté au-dessus de toute expression. Jamais il ne m'a compromis ni désavoué dans la moindre chose de tout ce qu'il m'avoit dit, et cela est très-rare dans les personnes constituées en très-grande supériorité sur les pai*ticuliers. En fait de probité, il étoit impossible de trouver un homme plus parfait. Je lui portai l'antienne de M. l'abbé, qui le déconcerta un peu. Il me dit :
a II faut donc que je renvoie les trois quarts de ma maison?»
Son chancelier et Belle-Isle n'étoient point à Paris ; le premier éloil à son abbaye en Franche-Comté, le second à sa terre. Je lui conseillai d'employer d'abord auprès de l'abbé, s'il étoif possible, des moyens dilatoires, c'est-à-dire de tâcher de gagner trois ou quatre mois, en prétextant que son conseil étant dispersé dans toutes les parties de ses terres , il lui étoit impossible de s'occuper, lui seul , d'un objet aussi important, et qu'il y auroit de la part du ministère, non-seulement de l'impudeur, mais même de la cruauté de ne lui pas donner un terme nécessaire pour défendre ses droits. Ce prince envoya sur-le-champ un courrier à Belle-lsle en lui recommandant de descendre chez moi. Il fut encore en cela entièrement de mon avis. L'abbé Terray, malgré toute sa mauvaise volonté, ne put s'empêcher de lui donner un -délai jusqu'au l"^ octobre. C'étoil gagner beaucoup, puisque d'après les promesses de M. d'Aiguillon il étoit à présumer que l'exil de ce prince à la cour cesseroit d'avoir lieu.
Le voyage de Compiègne fini, je fus voir M. d'Aiguillon chez lui, à Paris (septembre 1771). 11 commença à me faire comme à l'ordinaire de grandes protestations de zèle et de dévouement , et aq duc d'Orléans. Je crus cependant m'apercevoir qu'il n'y
mettait pas la même franchise et la même vivacité. Il me dit :
a Vous pouvez rendre au Roi le service le plus essentiel sur la chose qui lui tient le plus à cœur. Je sais que vous avez tout crédit, la plus grande influence sur le duc d'Orléans ; vous êtes maître de ramener au point de lever ses protestations et de planter là le prince de Condé. Vous n'avez pas d*idée combien le Roi tient à celai Quant à vous, si vous y réussissez, il n'y a pas de fortune où vous ne puissiez prétendre. Je connois vos cousins de Rordeaux , puisque leurs terres tiennent aux miennes. Vous êtes fait pour courir une carrière plus brillante. Si vous voulez entrer dans celle de l'administration , vous irez à tout ce qu'il y a de plus grand. Si vous en préférez une plus sûre, plus libre et plus tranquille, vous serez, si vous voulez, garde du trésor royal et banquier de la cour. »
Je lui dis :
tt Monsieur le duc, je vous demande bien excuse, je ne vous comprends pas tout à fait; je crains de vous avoir mal entendu. »
Il me répéta mot pour mot ce qu'il m'avoit dit. Voici ma réponse :
tt Monsieur le duc, vous ne pouvez pas dire que c'est moi qui ai été au-devant de vous, c'est bien vous certainement qui avez fait les premiers pas. Il
m'étoit impossible, d'après mes petites connoîssanccs et la position où vous étiez, de supposer que vous pouviez arriver au ministère. Ainsi, vous ne pouvez croire que dans mes démarches j'aie pu et dû avoir pour moi aucune vue de fortune. Je n'ai jamais pensé qu'à la vôtre et à votre gloire. Je vais vous donner la plus grande preuve que votre élévation dans le ministère n'a rien changé à ma façon de voir et de penser; je ne vous reverrai de mes jours. »
Mon homme resta stupéfait comme un fondeur de cloches, il voulut raccommoder un peu la chose. Je lui dis :
tt Eh bien, je vous pardonne, parce que vous avez cru qu'un ministre et un duc et pair pouvoit parler ainsi à un fermier général, et proposera son bienfaiteur de se déshonorer. Je vous donne huit jours pour faire vos réflexions ; le neuvième, je dirai à M. le duc d'Orléans tout platement vos propositions : mais comme je ne vous reverrai de mes jours, je veux bien vous prévenir de tout ce qui arrivera. Le chancelier saura ma négociation manquée avec vous, parce que tout se sait, il cherchera à se retourner par l'abbé de Breteuil, il s'y cassera le nez, il ne pourra jamais rien gagner sur ce prince, parce qu'il est conduit, conmie vous savez, par madame dcMontesson et madame de Gourgues, et de plus par deux fort honnêtes gens, qui sont Belle-lsie et moi. Pour lors, il fera
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scission parmi les princes du sang; il appellera la maison de Condé à la cour et laissera là celles d'Orléans et de Conty. Prenez^y garde. Adieu, Monsieur le duc. »
Je me retirai ainsi, et le neuvième jour juste, je rendis mot pour mot à M. le duc d'Orléans le sujet de ma belle ambassade. Il me dit :
K Eh bien, voyez, mon cher, avois-je tort de vous dire de vous méfier de cet homme*là, et que c'étoit un maître fripon ?
— Que voulez-vous, Monseigneur, je ne croyois pas les gens d'esprit si bétes I )»
Mon Commarieu vint précisément chez moi deux jours après me porter de nouvelles paroles de son duc. Je lui dis :
a II est trop tard, l'affaire est finie; dites à votre patron que le prince et moi n'avons besoin de luL »
Le duc d'Orléans me chargea, le 1*' octobre, d'aller à Bàville recommander à MM. de Lamoignon et de Malesherbes de faire leurs plus grands efforts pour qu'il n'y eût point de liquidation. Le délai accordé par le chancelier expiroit le 15 de ce mois.
«Représentez-leur, me dit-il, que la crise du moment est d'autant plus inquiétante, que je sais qu'on travaille d'une rude manière les avocats pour les forcer de reconnoître le nouveau Parlement. Le courage de ces gens -là ne peut être de longue durée. Ils trouvent déjà la fermeture de leur cabinet nuisible à
leur appétit; ils disent même que si l'ancien Parlement se fait liquider, ils regarderont cet acte équivalent à une démission qui rendroit légale la besogne de Maupeou. »
Il m'ajouta que son Parlement, dans ce cas, ira mal, mais il ira; et l'exil pourroit durer trois ans. Je fus à Bâville rendre fidèlement l'intention des princes, qui surtout désiroient que les présidents fissent tenir chez le doyen d'eux une conférence dont il pourroit résulter une démarche unanime. Le président de Lamoignon me dit :
tt Je pense absolument comme les princes : je ne me ferai certainement pas liquider; mais mes confrères sont des plats, ils se conduisent toujours suivant le vent, et je crains bien leur défection.
— Gela est incroyable. Comment ! vos confrères abandonueroient lâchement la chose publique, quand les princes se sont mis pour eux à la brèche, sont exilés de la cour, et leurs revenus attaqués!
— Tout cela est vrai : je ne compte pas plus sur eux que sur une planche pourrie.
— C'est un très-grand malheur pour l'Etat, mais pour vous c'est très-heureux : ils seront dans l'abjection , et vous au pinacle de la plus grande gloire ; vous serez l'homme des princes et de la France ; ils vous porteront l'un et l'autre à la chancellerie. »
Je me rendis la veille de la Saint-Denis à Saint-
Germain près Corbeil, terre de M. de Brétignières et lieu de son exil. Ce magistrat, par sa droiture et son intégrité , joaissoit d'une grande considération dans sa compagnie. Je lui communiquai les intentions des princes. Il me dit qu'il étoit bien certain que son gendre, le président de Murard, son fils et son petitfils, mon beau-frère, ne se feroient jamais liquider : mais que je me trompois sur l'intention des princes ; qu'ils savoient à n'en pas douter qu'ils excitoient la liquidation ; que M. de Lamoignon avoit fait tenir à Orly, chez M. d'Ormesson, une conférence où étoient les autres présidents; qu'il y avoit expliqué d'une manière positive le désir des princes que les liquidations fussent effectuées. Je lui fis observer qu'il avoit certainement mal entendu; que le duc d'Orléans m'avoit donné charge et mission auprès de M. de Lamoignon pour l'engager à rassembler ses confrères dans une conférence où il emploieroit toute son éloquence et tous les moyens possibles pour qu'aucun magistrat ne se fît liquider. Il fit alors descendre son fils et M. de Laurence!, substitut du procureur général , comme témoins de tout ce que lui avoit dit à cet égard M. d'Ormesson. Ils me confirmèrent exactement l'opinion de M. de Brétignières. J'exigeai de lui qu'il enverroit le lendemain matin M. de Laurencel à Orly, demander à M. d'Ormesson, par écrit, une explication précise sur une affaire
aussi étrange. II en revint le même jour, portant avec lui une lettre de ce magistrat qui confirme exactement tout ce que ces messieurs m'avoient assuré la veille. Je retournai le lendemain à Paris; je me rendis ensuite à Bâville le 12, pour avoir avec H. de Lamoîgnon une explication. Il me dit :
tt Cela est vrai, ces bléches-là se feront liquider.
— Malgré ce que vous leur avez dit de la part du duc d'Orléans?
— Malgré ce que je leur ai dit de la part du duc d'Orléans.
— Cela est épouvantable !
— Quant à moi , vous pouvez assurer le prince que je ne me ferai jamais liquider. »
Le 15, tous les présidents se firent liquider, à l'exception de M. de Lamoignon. Je reçus le 16 au soir, de M. d'Omiesson , un courrier porteur d'une lettre qui me prioit, dans les termes les plus pressants, de laisser le lendemain toute espèce d'affaires pour me rendre le matin à Villejuif, à l'effet de me communiquer l'affaire la plus importante et du plus grand intérêt pour TElat. Je m'y rendis. Je n'y trouvai point M. d'Ormesson , mais bien X!. de Laurencel, qui, en me remettant un paquet cacheté, me dit :
a Je suis chargé. Monsieur, de la part de M. le président, de vous peindre son désespoir : il ne peut se
rendre au rendez-x^ous qu'il vous avoit demandé avec tant d'instance. L'événement d'avant-hier lui a causé un chagrin si vif que la fièvre l'a pris. II vous écrit de son lit sous la dictée de son notaire, qu'il a envoyé chercher. »
Je décachetai le paquet, et je trouvai les protestations les plus fortes et les mieux rédigées contre sa liquidation de la surveille. Voici le contenu de sa lettre :
« Je suis au désespoir, Monsieur, de ne pouvoir me rendre à Villejuif, comme je vous l'avois proposé. Je suis gisant dans mon lit et attaqua d'une très-grosse fièvre. Je vous supplie en grâce de remettre à M. le duc d'Orléans mes protestations contre ma liquidation d'avant- hier. C'est une très-grande faute que j'ai faite, et il n'est aucun moyen que je ne doive employer pour la réparer; mais le bien de la chose publique m'impose dans ce moment le devoir de ne point révéler un mystère d'iniquités; il est même essentiel que son auteur ne soit point encore démasqué, et qu'il jouisse dans ce moment d'une gloire qu'il ne mérite certainement pas. Je vous donne rendez-vous, le lendemain de notre rentrée, chez la marquise Le Camus, votre parente et mon amie, où je vous expliquerai ce tissu d'horreurs. »
Je remis dans la journée même au duc d'Orléans ces protestations. Il les reçut, comme de raison, avec
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la plus mauvaise humeur. L'affaire était manquée; elle nécessita la belle lettre de M. d'Ormesson qui traite de la distinction de la finance avec l'office.
Je ne pouvois rien comprendre à tout ce que j'entendois, à tout ce que je voyois. J'étois si aveuglé, si prévenu en faveur de M. de Lamoignon, que j'étois bien loin de penser qu'il put, dans cette affaire comme dans toute autre, être capable, je ne dis pas de noirceur, mais même de la moindre indiscrétion.
Peu de jours après, j'eus la visite de la marquise de Saint-Fargeau , mère du président. Elle me parla avec le plus grand éloge de la conduite de M. de Lamoignon ; elle m'ajouta :
tt II est bien heureux, il est bien conseillé; de plus, il est à même d'être parfaitement instruit de ce qui se passe, et mon malheureux fils est toujours dans son puits de feuilletin, environné d'espions, ses lettres décachetées. Il avoit envoyé à M. de Lamoignon une personne de la plus grande confiance pour lui demander conseil sur sa liquidation. Il n'a jamais voulu s'expliquer; cependant il lui a donné à entendre qu'il se feroit liquider, parce que la finance de son office étoit la dot de sa femme. Il a par là induit en erreur le porteur de pouvoir de mon fils, qui d'ailleurs, sachant ce qui s'étoit passé à Orly, chez M. d'Ormesson, a fait liquider son office, croyant par là suivre les intentions des princes. »
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J'appuie peut-être un peu trop longuement sur ce fait; mais comme malheureusement il a eu une si terrible influence sur les événements postérieurs, j'ai cru que le détail en étoit indispensable.
Je continuai toujours ces petites feuilles intitulées la Correspondance. Le chancelier en étoit dans une telle rage, que, fatigué de toutes les inquisitions et recherches inutiles qu'il faisoit pour me découvrir, il fit rendre un arrêt par son tripot, qui déclaroit criminel de lèse-majesté un second chef. J'y répondis par plusieurs plaisanteries, telles que la Lettre à Jacques Vergés; les OEufs rouges , Mandement de monseigneur r archevêque qui les proscrit; mais comme les personnes qui se méloient de l'impression de ces petits ouvrages s'avisoient d'y insérer des petites personnalités contre des individus, même des anciens magistrats que je ne connoissois pas, je m'en élois plaint dans la Lettre à Vergés, dans laquelle j'annonçois que je ne travaillerois plus, si on continuoit d'y insérer des méchancetés. J'abandonnai la suite de cette plaisanterie, d'autant plus que la partie intitulée les Œufs rouges, qui parut depuis, avoit été entièrement défigurée. On ne la trouve parfaitement rétablie que dans une édition in-octavo. De plus, je me reprochois un peu d'être la cause de la détention de nombre de colporteurs que le chancelier avoit fait arrêter, et qui, vu les pré-
\ cautions, ne pou voient jamais, en aucune manière
\ quelconque, avoir connoissance de l'auteur.
i Je m'étois lié intimement avec M. de Trudaine,
I intendant des finances, qui avoit appris à Chante-
loup, par M. le duc de Cboiseul, la part que j'avois aux affaires. Il avoit été très-bien traité par le ministère précédent : c'éloit une raison pour être tracassé par celui-ci. Il n'y avoit point de déboire qu'on ne lui fit essuyer pour le forcer a quitter son département.
Me faisant part à ce sujet de ses petits chagrins vers le mois de novembre 1772, je lui dis :
a Pour peu que vous soyez attaché à votre département, je puis vous rendre un service si important qu'il n'y a point de ministre, et notamment IL d'Aignillon, qui ne soit enchanté de vous être utile. Quoique votre place soit plus brillante que lamieune, vous êtes cependant toujours le soas-ordre des ministres. Un fermier général qui ne veut être rien de plus se soucie fort peu de ces messieurs-là, parce qu'il faut que son bail se fasse. Je vous remettrai, si ^ous voulez, la minute du rapport de M. de Brétignières dans l'affaire de M. d'Aiguillon. Elle est écrite aussi en marge sur du papier à la tellière. Vous y trouverez les observations du président de Murard, de MM. de Gard et de Mont-Godefiroy, desquelles il résulte que leur opinion étoit de décharger d'ac-
DE AUGfiAftD. er
ciisadon M. d'Aiguillon; ei pour prouver que ees pièces-là ne peuvent être conlrouvées et qu'on doii y ajouter foi, je vous ferai observer que MM. de firéti*gnières et de Gard sont décédés. Vous pouvez faire irotre Gonr à M. d'Aiguillon en la lui confiant; il la mootrera au Roi, dans la vue de se disculper et de culbuter le Maupeou, attendu que le Roi ne peut plus voir, après cela, aucun doute sur la scélératesse 4e son chancelier. y>
M. de Trudaine fut enchanèé de nson offre et tne àiL:
tt Hais pourquoi n'en voulez -vous pas profiter pour vous?
— C'est que j'ai dit à M. le duc d'Aiguillon que je ne le reverrois plu6,'d'après la conduite qu'il a tenue vis-à-vis de moi et vis-à-vis du duc d'Orléans. Je n'ai d'autre intention que de vous rendre service, et si j'en rends à M. d'Aiguillon , c'est qu'il est impofisiUe ^ne cela ne netorabe pas sur la carcasse du cbancdier. »
Le rapport de M. de Brétignières fit tonit l'effet .que je Bi'étois proposé. Le duc d'Aiguillon , comme on pense, fut endianté^ fut au comble de la joie. M. de. Trndaine ne lui cacha pas de qui il tenoit «elle pièce importante pour son existence. U lui dit :
« l/otre ami a bien tort de ne plus me voir; il devoit fair^ attention qu'en moi il y a deux qualités,
celles de particulier et de ministre, et ce n'est que dans cette dernière qualité que je lui avois insinué d'engager le duc d'Orléans de lever ses protestations. Dites-lui bien que je n'oublierai jamais le service important qu'il me rend, que je ne serai tout à fait heureux qu'autant qu'il m'oflriroit des occasions de lui être utile; que s'il peut s'imaginer que j'ai des torts vis-à-vis de lui dans la négociation avec le duc d'Orléans, je lui en fais mes excuses, et je le prie de vouloir bien les accepter, n
On conçoit bien qu'il ne tarda pas à faire usage de ce rapport auprès de madame du Barry et du Roi. Sa Majesté prit dès ce moment son chancelier dans une telle aversion, qu'il l'auroit chassé s'il n'avoit pas tenu à la liquidation des offices de magistrature. M. d'Aiguillon , quatre mois après, joignit à son département celui de la guerre, et la plus grande prépondérance. 11 porta à la plus grande faveur M. de Trudaine, et engagea même le Roi d'aller, avec toute sa cour, voir le décintrement du pont de Neuilly. On rappela à la cour, le 22 décembre, la maison de Condé : c'est ce que j'avois prédit à M. d'Aiguillon littéralement , au mois de septembre de l'année précédente. Je me rendis le lendemain mardi chez M. de Trudaine, qui, dès qu'il me vit, s'écria :
u Voici les princes à la cour : c'est M. d'Aiguillon qui les fait revenir!
— Vous êtes bien dans Terreur!
— Comment I les princes ne sont pas à la cour?
— Je ne doute pas que la maison de Condé n'y soit, mais M. d'Aiguillon n'y est pour rien': c'est M. de Maupeou qui, pour rehausser son crédit, a besogné tout cela avec son ami Cromot et le comte de la Marche. Allez-vous-en vite à Versailles : vous y trouverez M. d'Aiguillon un peu penaud. »
Je le fis partir sur-le-champ, et le même jour, en rentrant chez moi sur les neuf heures et demie du soir, je le trouvai dans mon cabinet.
tt Je reviens de Versailles, me dit-il; j'ai vu M. d'Aiguillon, qui vous y attend demain.
— Il m'y attendra longtemps : vous savez que je lui ai promis que je ne le reverrois plus, et je tiens à ma parole.
— Gomment! mais c'est horrible! Vous sacrifiez la chose publique à un petit ressentiment, à une petite querelle.
— Vous direz tout ce qu'il vous plaira , mais je n'irai pas. Au surplus, la nuit porte conseil. Je vous verrai demain matin ; nous verrons ensemble à faire pour le mieux. »
J'étois dès huit heures chez lui; je lui dis : ttj'ài bien réfléchi, je ne veux point voir M. d'Aiguillon; mais écrivez-lui que s'il peut obtenir de Sa Majesté que le duc d'Orléans revienne à la cour par
70 MÉMOIRBS SECRETS
une autre voie que celle du prinee de Gondé, je m'emploierai volontiers à cette négociation , et j'espère méniie réussir, d
Il écrivit à ce ministre sotis ma dictée. La réponse de M. d'Aiguillon arriva le jeudi matin à deux heures ; à huit, j'étois chei M. de Trudaîne, qui me montra le coosentementduRoi. J'étois, à nenf, au Fsi)ai»-Royal. J'y trouvai le duc d'Orléans dans une terrible Inquiétude de voir la maison de Condé à la cour, et la sienne à l'écart. Cette inquiétude disparut dès que je lui appris où en étott sa position. H fut encbanté , comme on pense bien, de la manière que j^avois conduit cette afiaire. Dès l'après-dinée, la négociatbn s'ouvrit , son pas cbea lui , ni chez M. de Trudaine, ni chez moi, de peur de donner au chancelier le moindre éveil, mais chez M. d'invault, qui demeuroit près de madame de Montessoo. Le lende- ■MÛn, tout paroissoit d'accord. On m'envoya à Bàville en faire part à MM. de Lamoignon et de llalesberbes. Ce dernier me dit :
«J'ai bie» peur que M. d'Aiguillon, en faisant revenir les princes à la cour, n'ait d'autre but que de nous déjouer. Il veut forcer les liquidations, dont le délai fatal expire dans quatre jours, en faisant accroire par là à la magistrature que les princes l'abandonnent. 11 faut de toute nécessité, mon cher ami, que vous retourniez sur-le-champ à Paris, et que
VOUS fassiez renEMurqeer an duc d'Orléans et à Belle* Isle le daii«|^r de cette démarche. Nous le& prions en grâce que le retour des princes à la cour ne s'effectue qu'âpres que le délai fatal sera expiré. »
J'étois le jour même à neuf heures du soir à Paris. Je descendis au Palais -Royal pour sionter chez Belle-Isle, qui, dès qu'il me vil, me sauta au cou en me disant :
tt Notre affaire est finie, et finie entièrement. Nous serons demain à dix heures à VersailleSb v
Le marquis de Castries, depois maréchal de France, entre en même temps. Je les laisse l'un et l'autre se fieiire des compliments; je ne m'occupe qu'à réparer ma sottise le mieux possible. Poar cela, je prends on fiacre qui me conduit à l'hôtel de Venddme, chex H. de Barville, prc^curemr général de la cour des aides. Je loi dis :
IL Mon cher ami, M. d'Aiguillon veut me déjouer. En me déjouant, il perd à la fois tonte la Boagistralure. Jeneconnois qu'on seul moyen pour la sauver, c'est de fabe dans la minute un petit écrit très-court^ très-précis, d'ane page seole^ dans lequel les princes avertiront lana les membres des cours, souveraines de ne pas se faire liquider. Ils vont à la cour y négocier le retovr du Parlement y
Ce petit écrit fait en moins d'un quart d'heure, nous primes^ Barville et moi, à la place Saint-Mi-
chel, un fiacre pour nous mener chez un vieux conseiller du grand conseil qui demeuroit rue des Tourneiles. Quand nous fûmes près de la Bastille, je ne |)us m'empécher, en voyant ces murailles, de dire à Barville :
a Savez-vous bien que nous sommes bien près de la proximité de nos affaires? »
Nous montâmes chez ce bon magistrat, qui se couchoit; il se rhabilla et nous assura que le petit pamphlet seroit imprimé et distribué à sept heures du malin' à toutes les études de notaire et à toutes les maisons des gens de robe. Je donnai ainsi à M. d'Aiguillon chat pour chat, et il n'y eut pas une seule liquidation. L'abbé Terray, enragé, fit répandre, pour se raccrocher, dans les bureaux du contrôle et du trésor royal, que MM. de Lamoignon et de Malesherbes étoient liquidés. Sa pêche ne fut pas heureuse : aucun sot ne se laissa prendre à l'hameçon.
Le gouvernement, par la police, avoit tellement répandu la liquidation de ces deux magistrats, que le jeudi matin 31 décembre M. de Trudaine en étoit encore persuadé; et quand je le dissuadai et lui ouvris les yeux sur la coquinerie de l'abbé Terray, il me dit :
tt J'en suis bien fâché. Le duc d'Aiguillon peut être exilé dans huit jours. Il n'a obtenu le rappel de la maison d'Orléans à la cour que parce qu'il a
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assuré le Roi que cela nécessiteroit la liquidatioa des offices de la magistrature, et surtout celle de MM. de Malesherbes et de Lamoignon. y>
En quittant M. de Trudaiue, je courus chez la présidente de Gourgues. Il étoit midi. Je la trouvai échevelée, dans un état inexprimable.
ttMon frère, me dit-elic, qui jouissoit hier de la plus haute considération, est aujourd'hui dans la boue : il est liquidé.
— Miséricorde! cela est-il possible?
— Lisez sa lettre.
— Elle est réellement louche; il ne convient pas à un magistrat, surtout à M. de Lamoignon, quand il écrit à un ministre, de ne lui pas écrire d'une manière précise.
— Lisez celle de Malesherbes, quelle différence I cela s'appelle écrire en magistrat.
— Vous-avez grandement raison ; et en comparant l'une avec l'autre, je trouve celle de votre frère encore plus condamnable; mais enfin, comme elle est entortillée, qu'elle n'est pas positive, il peut revenir sur ses pas, en l'interprétant d'une manière précise qui puisse réparer son honneur, car sans cela je le regarde comme vous perdu et anéanti. )»
Je vais à Bàville pour le sauver , j'abandonne toute espèce de devoirs que j'ai à rendre ici la veille du jour de l'an. J'élois auprès de lui à six heures du
soir. Voici mot pour mot mon compliment au maître do logis :
tt Je viens ici pour l'affaire la plus importante de ¥otre vie. Votre sœur m'a chargé de vous remettre cette Icltre-là. »
Il voulut excuser la sienne, je lui dis :
«l'ous êtes demain, dacs Paris, un cadavre rejeté de tout le monde , et dans le ruisseau , si vous n'écrivez pas dans le moment même à M. d'Aiguillon pour rétracter votre lettre en l'interprétant; sans cela, vous êtes la fable de tout Paris. Je veux que vous récriviez sous ma dictée, et qu'elle soit avant neuf heures rendue à Versailles. »
Je lui parlai avec une telle véhémence , que , changeant son caractère , il devint doux comme un agneau. Il écrivit sa lettre sans changer un mot de ce que je lui dictois. J'exigeai encore de lui qu'il m'en donnât nne copie écrite de sa main , pour la montrer le lendemain dans tout Paris, dans le cas qu'on voulût ternir sa réputation et sa conduite dans la moindre petite chose. Je partis, muni de cette lettre, le lendemain, 1'' de l'an, à six heures du matin. Je la portai à dix heures chez madame de Gourgues , sa sœur, qui lui remit le cala>e et la tète. Je me rendis ensuite à on déjeuner de famille, où il y avoit un monde énorme. M. Lenoir, qui depuis est devenu lieutenant de police, y étoil. Il commença à plai-
DE AUGEAiH. 75
SMilcr bemwoople prétend» eountgfe de M. éeLamoigaon de tourner ea riéîcole sa soî-dJMnt liquidation. ie hii fermaî la bottebe en monlraal la copie de la lettre doot j'étois porteur. 1) me pria à mains jointe» de la lui confier poor uoe deaii«»beure, pour la eomnraniqaer à M. de Surfines.
Le lendenain CuvRinarieu arriia chex moi tout esBomtàéj me priant, de la pari de M. d'AigiriUofi, de ne pas rendre publique ta seconde lettre de M. de Lamoignoo, et qu'il ne sereit pas qnestioo de la première.
Celte affaire -là ne laissa pas que de refroidir madame de Gourgpe»; de son frère, elle avoit été déjà , dans [rfusieurs petites occasions , dans le cas de juger de la valeur réelle ée son cœur, et eelle^ ne devott pas lui donner une idée avantageose de sa fermeté. Comme magistrat, il n'osoît pas afficber ouvertement son penchant naturel pour l'intrigifé. 11 craignit de déplaire à sa sœur, dont Fâme éloit déjà aigrie au point de vouloir le déshériter; et si son exhérédatien n'a pas été enécalée dans son enlier, les termes de son testament , et nombre prodigienx de legs qn elle a faits , prouvent a^seï qu'elle éloit mécontente de son frère. Elte movmt au mois de mai 1773. H. de Lamoignon, n'ayant plu» rien à craindre de sa part , se livra à am penchant naturel de l'intrigue. 11 lia sa partie avec le doc d'Aiguillon,
pour pouvoir rentrer, lui premier président , avec quatre-vingts membres de l'ancien Parlement. Il me communiqua son plan à plusieurs reprises , mais comme il m'y trouva tout à fait opposant et que je lui dis formellement que ceux qui cntreroient dans ce nouvel arrangement de choses seroient tout aussi coupables aux yeux de la France que les membres du Parlement de Toulouse et de Bordeaux qui avoient abandonné lâchement leurs confrères pour livrer leurs provinces à un simulacre de Parlement, il ne m'en parla plus; mais aucune de ses démarches ne m'étoit inconnue, parce que le duc d'Orléans et M. de Belle-Isle m'en parloient journellement. II leur avoit fait envisager sa négociation comme un noyau, pour faire ensuite revenir la totalité du corps. C'est à cette époque que mon estime pour lui commença à s'altérer. Cette intrigue-là ne pouvoit s'accoupler avec la sévérité de mes principes. Ce replâtrage étoit très-avancé à la mort de Louis XV, mais je doute encore que M. de Lamoignon eut trouvé quatrevingts membres dans l'ancien Parlement. Ce qu'il y a de certain , c'est que si le Roi ne fût pas mort , le chancelier auroit, été chassé trois semaines après. Il étoit entièrement démasqué dans l'esprit de ce prince. II ne le regardoit plus que comme un fourbe, et l'auteur des troubles de la France. Louis XVI, par les conseils de sa tante, Madame Adélaïde, «appela
auprès de lui le comte de Maurepas. Il est faux qu'on ait jamais proposé au Roi M. de Machault. 11 se peut bien faire qu'il en a été question dans l'intérieur des tantes, mais elles n'en ont jamais parlé à leurs neveux; c'est ce que la Reine m'a dit et répété plusieurs fois.
Je connoissois M. de Maurepas pour le rencontrer souvent chez mes parents, qui étoient les siens. Cinq ou six jours après son rappel au ministère, la marquise d'Amezage, ma tante, m'écrivit de sa part de me rendre chez ce ministre , qui désirojt avoir avec moi une conférence sur l'aflaire des Parlements. Je lui donnai en plusieurs séances, sur cette grande affaire et les principaux acteurs de cette révolution , les notions les plus exactes et les plus impartiales. Personne ne pouvoit lui en donner de plus sûres, aussi me dit-il :
« J'ai besoin absolument de vous ; mais la moindre petite indiscrétion de votre part, ou de qui que ce soit, peut vous perdre, et même mon existence. Le Roi abhorre les Parlements. Il est buté contre eux encore plus que son grand-père. Le chancelier vient de lui remettre un mémoire capable d'augmenter encore son aversion. Quant à moi, voici ma profession de foi : Sans Parlement, point de monarchie. Ce sont les principes que j'ai sucés du chancelier de Pontchartrain ; mais je n'ose pas prendre sur
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moi d'eo faire Touvertore au Roi, ni même de lui parier en manière quelconque des Parlements.
Diles an duc d'Oriéans que je le servirai de cœur, mais que la moindre petite indiscrétion feroil loot manquer. Il faut que ce prince commence par demander an Roi une audience particulière, sans que sa lettre en contienne le motif. Le Roi m'en parlera ; je feindrai d'ignorer celle démarche , j'aurai l'air cependant, vis-à-vis de Sa Majesté, de croire que l'audience qu'il demande ponrroit avoir ponr motif VaSaire des Parlements ; et quoique j'affecterai la plus grande impartialité, j'inclinerai pour que l'anr dience ne soit point refusée, en représentant à Sa Majesté qu'il ne seroit pas décent de ne pas écouter le premier prince de son sang, ayant surtout le double de son âge; j'observerai surtout au Roi de n'entrer avec lui dans aucun détail, sons prétexte que, manquant d'instructions à ce sujet, il seroit à craindre qu'il ne donnât au duc d'Orléans trop de prise sur lui. Je lui conseillerai de se contenter de demander à ce prince un mémoire par écrit, pour soutenir la cause des Parlements non par des lettres de cachet, mais par de bonnes et valables raisons que lui fourniroit sans doute son chancelier. «
Ce fut ainsi que s'entama cette grande négociation.
Le mémoire du duc d'Orléans étoit diviaé en trois parties. Il commença à présenier la pnemière au
D£ ÂUGEARD. 79
Roi. Elle était inliluJée Inlrodjuction. Sa Majesté l'a commuoîqnée au chancelier, qoi y répondit si foiblemeot qu'elle en fui elle-méaie étonnée. M. de Maurepas avoit vis-^-vis d'elle l'air de prendre le parti de M. de Maupeou, dans le dessein de se donner par la suite plus beau jeu, pour cooibatlre plus facilement les réponses du chancelier aux deux autres parties du mémoire du due d'Orléans. L'affaire se conduîsoit ainsi et avec beaucoup de prudence, quand elle pensa manquer par une indiscrétion de ce prince à madame de Montesson, qui revint aux oreilles du chancelier et qui faillit compromettre infiniment M. de Maurepas auprès du Roi. Ce ministre m'envoya chercher, il me dit :
a Le duc d'Orléans a bavardé, l'affaire est manquée ; le Roi me soupçonne de ro'entendre avec lui. Je peux mettre fin à cela. Je serois compromis, et je n'avancerois à rien, t*
J'employai toute ma pauvre petite éloquence à lui faire sentir combien il seroit effroyable qu'à raison d^une indiscrétion , réelle ou non , les intérêts de la France fussent ainsi abandonnés. Il m'ajouta :
u Je n'ai plus qu^un seul moyen pour ôter au Roi toute espèce de soupçon , c'est d'exiler le duc d'Oi^ léans. Demandea-lui si cela lui convient, sinon je ne me mêle plus de rien. »
Ge prince y consentit ; cet exil fit tout l'effet que
M. de Maurepas pouvoit désirer et en attendre. Le public crut l'affaire des Parlements totalement manquée. Cependant la négociation se suivoit avec plus d'activité. Sa rentrée , l'exil du chancelier et de l'abbé Terray , étoient déjà arrêtés in petto , au commencement d'août 1774. Il est nécessaire d'entrer dans quelques détails à ce sujet, parce que les sots et la multitude , qui ignorent tout et qui veulent parler de tout, n'ont cessé de dire et répéter que M. de Maurepas avoit perdu le royaume en faisant revenir le Parlement ; qu'il étoit la cause de tous les malheurs de la France , et que le Roi auroit dû brider davantage Tautorité du Parlement ; comme si depuis 1774 jusqu'au mois de décembre 1786, le Parlement n'avoit pas été le plus obséquieux possible à toutes les volontés de MM. les ministres; comme s'il n'avoit pas enregistré en 1781, dans l'espace de six mois, les deux sous pour livre et les trois sous vingtièmes sans aucune remontrance , ce qui faisoit quarante-cinq millions de rente ; quoique les revenus du Roi avoient déjà augmenté, depuis 1774 jusqu'en 1780, d'autres soixante millions de rente, dont vingt-cinq par le crime national , le plus grand dont l'administration peut se rendre coupable, en laissant M. Necker augmenter les cotes des contribuables par de simples lettres ministérielles, et surtout employer cette voie injuste et illégale pour
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rendre fixes des contributions momentanées et qui n'avoient été assises dans leur principe que pour des embellissements. Si le Parlement a des torts à se reprocher, c'est d'avoir sacrifié les intérêts des peuples à ceux des ministres et à leurs extravagances. Je me ressouviens parfaitement bien de ce que je me suis permis alors de dire à M. deMaurepas : a II faut que le Roi soit maître absolu dans son royaume, mais ce qui est encore plus nécessaire nonseulement au bonheur des peuples, mais au maintien des opérations du crédit, c'est qu'il faut que personne ne se doute que son pouvoir est au-dessus de la Ici, car si les peuples le croyoient despote, il lui seroit impossible d'ouvrir des emprunts; ou s'il prenoit cette voie, elle lui seroit si coûteuse que l'Angleterre, dans une guerre quelconque, finiroit toujours par avoir le dernier écu. 11 faut bien que le Roi soit maître du Parlement , mais que personne ne le croie , sans cela tout seroit ' perdu. Il suffit pour cela d'avoir attention que les voix comptantes des enquêtes excèdent de peu celles de la grand'chambre : par exemple, si le Parlement de Paris est composé de cent cinquante membres , la grand'chambre , compris les présidents, sera de soixante. Les enquêtes et requêtes seront dé quatre-vingt-dix , sur lesquels il y aura au moins vingt-cinq voix mineures et conséquemment non comptantes. Ce sera donc soixante-cinq, sur les-
quels il est impossible qu'il n'y en ait dix à deme qui ne soient soigneirx de iplaipe à la cour , rpour accrocher une filace de maHre des enquêtes ou Ae président, des clerce qui ne -révent pas de 4emps en ienaps à .des ^ibbaycs , d'autres individus qui ne soient «curieux de faire des mariages de proteclion. Vous tvoyez par ce tableau que vous aurez xléjà lU pluralité des voix ; et si dans le cas de Tenvoi d'un édit au Parlement vous .n'en étiez pas absolument sur, ne trou venez- vous pas tant que «vous voudrez «du renfort dans les conseillers honoraires? II suffît seulemçnt que la loi des suffrages ait l'air d'être peli^ieu* sèment observée ; *eela s'est passe ainsi pondant dôme ans : il ^y avoit bien des débat<s, mais ils -étoietil absolument nécessaires ipour le maintien du crédit, qui seroit rentré à oent pieds sousierresi lesjpei»ples avoient pu s'imaginer un moment qne le Roi «étoit maître absolu du Parlement. »
On doit juger aujourd'hui combien le ministère de 1786 .a fait de sottises, d'inconséquences, de gaucheries , d*extravagances , pour avoir dérangé cette liaruiORte secrète qui existoit entre le ftoi ei ses cours de justice , et avoir introduit ce corps éeê notables quidevoit naturellement être le préctirsettr des états généraux. Ce n'est pas parce que j'ai eu ^art au rétablissement de la xnagistrature que j'en prends le parti , mais quelle est la mesure de -sagesse et de
DEiAUOSARD. 83
:prudeiioe qu'on autoitipu mieux lamployer? 11 étoit ^bîen 'diffioîle d'en conoevoîr aine autre qni aurait réuni les mêmes avantages.
j£ ne puis m'empécher de .-finir »oet nctlole ^ans faire part d'.une pdtite difficulté que M. de fieile-llsb et moi eûmes avec AI. deMaur^pas, que nous-«urimontàmes avec beaucoup de peine. 'Dans son premier plan y il donnoit lessceaux à IH. de Malesberbes., «faifloit rson ^parent M. de Miromeanil ppemier président, et mettoit par là M. d'iUigre à récoct. Nous fini «représenfàmefi queaon pnincipal.^soin étoit .de sauver la loi tde l'inamovibilité, une des plus «âges, "&ite parles états généraux et confirmée mémetpar Louis XI. U étoit bI iatlaché à «on 'idée, que pour Ja soutenir il mous .dit que 'la*|jlaoe de^ppemier préaident n'étoit point uneioharge, ornais une commission dQnt'M.'d'Aiigre s^étoit démis-; letice :n'e&t .que sur nos repré- 'sentalions iréitévées -et tvès^ives que sa démission avolt été forcée, qu'il se «détermina à Je laisser en 7>iaae'6tii donner les sceaux ^à M. de Miramesnil.
M. 'de Haurepas avoit :1a :bonté 'de ime témoigner
de lia confiance et bonté , sdans les diiTérentes iconfé-
rences que ij^avois avec lui, tant -sur les aflaires du
Parlement que sur celles relatives à la finance. tU
ane demanda un jour^quel létoit^Fétatide ima fortune.
de 'lui répondis qu'elle étoit médiocre, parce que mes
^re* et mère et ceux de -ma femme vivoient.
84 ilËlIOIRES SECRETS
a J'avois des vues sur vous, me dit-il, mais dans ce cas elles ne peuvent point vous convenir. Qui feriez-vous contrôleur général ?
— Je n'en connois qu'un seul, c'est la personne qui travaille avec vous, lU. de Belle-lsle.
— Mais il n'est pas dans la voie.
— Il ne s'agit pas s'il est dans la voie ou non , il s'agit de savoir s'il est capable.
— Je n'en connois pas un plus instruit, plus honnête et plus modeste.
— Vous êtes en état de l'apprécier plus qu'un autre, puisque vous travaillez avec lui depuis plus de deux mois. »
Il me chargea le 14 août de lui proposer cette place. Il étoit à sa terre dans le Vexin, où je me rendis pour lui en faire la proposition. Je fus trois jours à l'y décider. Je m'en retournai par le Vaudreuil, qui appartenoit au président Portail. Nous apprîmes le 25 le renvoi du chancelier et de l'abbé Terray, et la nomination de M. Turgot aux finances. Je m'en retournai à Paris. La première fois que je vis M. de Maurepas, je lui fis mon compliment sur l'ambassade qu'il m'avoit donnée. Il me dit :
tt Que voulez-vous ? madame de Maurepas, la duchesse d'Anville et l'abbé de Veriq m'ont tourmenté, et d'ailleurs le Roi vouloit placer M. de
Sartines. Au surplus, M. Turgot est un homme Irèshonnéte et très-vertueux. »
Je fus obligé d'aller à Fontainebleau , au commencement d'octobre, joindre M. de Maurepas pour les affaires du Parlement. Je le trouvai déjà ennuyé de M. Turgot, et même piqué de la mauvaise grâce qu'il mettoità faire M. Amelot, son parent, intendant des finances.
Le rétablissement du Parlement se fit au mois de novembre 1774. Dès le lendemain, le président d'Ormesson me demanda un rendez-vous chez la marquise Le Camus, ma cousine germaine, où il m'expliqua de la manière la plus précise comment M. de Lamoignon avoit déjoué les présidents chez lui, à Orly, dans l'affaire des liquidations, au mois d'octobre 1771. Il me dit qu'il avoit jugé à propos, pour l'intérêt de la chose publique, d'ensevelir dans le secret cette trahison, mais qu'il croyoit aujourd'hui absolument nécessaire de démasquer la méchanceté de cet homme dans sa compagnie , parce qu'il seroit très-dangereux de lui laisser la moindre considération. Le président de Saint-Fargeau me confirma également la manière atroce avec laquelle il lui fit entendre qu'il se feroit liquider, en lui donnant pour raison que la finance de son office étoit la dot de sa femme.
Tous ces faits, joints à beaucoup d'autres de sa vie
86 MKIUOIRBS SECRETS
privée, m'élbignèrent de- cett honinie. Je* ne le vis plus chez lui que politiquement eti raramonl dans son cabinet, et si j'ai aontinué d'aller par la- suite ohez sa* femme et. sa belle-mère , c'est qu'elle» sont mesparentes les plus proches du coté de' ma mère, et que madame Derryer a toujoursété une femme; trè»^ estimable et qui méritoit un autne-gendre.
M. de Lamoignon, ayant perdu toute espèce de crédit dans sa compagnie , se jeta dans l'intrigue, qui étoit son élément naturel. Il continuoit dans le monde d'affecter une grande austérité de principes, et pour conserver mieux son masque, il afleotoit de critiquer la conduite de la grand' chambre: Il en n^levoit les^ abus dans les termes" le» plu» amers». \on*(H;uiement il.blàmoit l'énonnité-dfasépices, mai» même il érigea cfaez lui un bureau tendant à lea^ réformer, composé de huit à dix. personne», en quoi consistoient dan» le Parlement ou ses aflidés oui sesdupes. H faisoit faire et faisoit lui-même* contre sa compagnie de petits pamphlets. Tout cela ne* faisoit qu'aigrir ses confrères contre lui et. augmenter son ressentiment contre eux. Voilà l'origine de la haine qu'il a conservée contre le Parlement jusqufau moment de son élévation à la place de gardé dés sceaux., et de la rage qu'il a employéo depuis pour opérer sa destruction.
M. de Maurepas, de son côté,, se dégoûtait de
DC AUaE.%UIO( 87
M Turgot ; il neiioyoit'pllis en lut^qu'uiLétoe systématique, dont apoune péâexion«n^étoil) posée, il n'avoii plus de confiance dans oe ministre, qui malheureusement avoit eu l'art de capter Sa Majeslé et de I'cdw ^ctrinev de ses^maftimesw Elles ne pouvoient qu'être extrêmement dangereuses dans un homme aussi peu instruit eu finances que l'étoit M. Turgot); aussi on ue vit dans-Fannée 1775 que révoltes, commotions dsmS' les« pnovinces , réclamations de- tbules les cour» •de justice ; ce qui dégoûta M. de MalesheriMs, qui* avoit alors le département: de Paris, aa point qu'il pensai sérieusement ài s'éloigner de la eouv et des ^a^ires^ Ul fit part de sa résolution- à son oouein , Ml de Lamoignon, vers le carnaval de Tannée 1776*
Voici'- comment! ce dernier s'y prit pour m'en faire la confidence :
« Maleshecbes est las de son métier de ministre , et moi je suis< dégoûté du mien; je voudrois^que vous lui proposiez de se retirer en. ma faveur, mais surtout ayez grandeattention , dans ce que vous lui direz , qu'il ne' se doute en aucune manière^ que c'est moi ^i vous en ai parlé. »
Ce fut avee une* grande répugnonoé que je me ehavgeai de sa commission. Je regardois déjà cet •nvrier non- seulement comuie peu propre à^ être employé en première place , mais même très^^nge* reu», etsurtoutiaudépartementdes lel4res«de' cachet,
qui est rarme la plus terrible et la plus effroyable dans la main d'un ministre méchant et vindicatif. J*en parlai donc à AI. de Malesberbes, qui d'abord me répondit :
tt Cela ne convient nullement à Lamoignon , c'est le département le plus ennuyeux et le plus plat, et d'ailleurs sujet à toutes sortes de querelles avec toutes les femmelettes de la cour ; qu'il suive son rang dans le grand banc, il deviendra premier président et chancelier. i>
Je lui représentai qu'il avoit déjà quarante ans, qu'il en avoit trois devant lui, que cette route-là pouvoit être fort longue,* et qu'au contraire, s'il avoit une place de ministre , il seroit à même de se faire connoitre et d'arriver plus tôt à la chancellerie.
tt J'y avois bien pensé , mais il ne se soucie pas de cette galère, et il a grandement raison.
— Et comment le savez-vous ?
— C'est qu'il me l'a dit , qu'il m'a refusé.
— Vous lui en avez donc fait la proposition ?
— Oui certainement, il m'a assuré formellement que ce département ne lui convenoit pas. »
La tournure de Tespril de mon homme m'étoit déjà trop connue pour être surpris du dire de M. de Malesherbes. Aussi , quand je le revis , je lui dis :
tt Vous m'avez donné là une charmante commis-
sion; vous avez refusé M. de Malesherbes qui vous a proposé son département.
— Mais c'est pour lui donner plus d'envie de s'en démettre en ma faveur. Il faut le conduire au point de m'en prier, pour que j'aie Tair dans le monde d'y avoir été forcé ; ainsi vous me ferez plaisir de tenir toujours la même conduite et la même attitude. »
Las de jouer cette comédie pendant plus d'un mois, je dis à M. de Malesherbes :
tt Vous êtes, vous et votre cousin, deux enfants; vous êtes trop liés et trop amis pour user ensemble de pareilles finasseries. Je n'ai rien fait auprès de vous que comme chargé de pouvoirs de sa part.
— Ce n'est pas moi qui suis un enfant , mais mon cousin, qui, avec tout son esprit, n'est qu'une bête. Il m'a fait perdre le moment; je ne suis pas actuellement assez bien assis pour être maître de mon successeur. La place n'est plus tenable, dans huit jours je me rendrai à mes livres et à mes amis. »
Pour lors , désirant que cette place , s'il étoit possible, ne sortit pas de ma famille, je fis part à la marquise d'Annezaga de la position de \t de Malesherbes. Je lui conseillai de profiter de ma confidence auprès de M. de Maurepas pour obtenir cette place en faveur de son fils. Elle commença par éloigner ainsi ma proposition :
tt Mon fils est bien placé comme intendant des
finances. Son poste est bien moins orageux que celui' d'un ministre, qui peut être renvoyé d*un moment à* l'autre; d'ailleurs, mon fils^ est-il capable d'être secrétaire d'EIat ? >»
Je lui observai d'abord qu'une place d'intendant dies finances étoit, quoique subalterne , aussi amovible qu'une de ministre , qu'il falloit calculer que la durée du ministère de son fils seroit toujours au moins celle de la vie de M. de Maurepas. Que quant à la capacité de son< fils, je pensois comme elle, mais qu<^ayant' son parent premier ministre ,, et qui avoit eu ce département, il seroit guidé d'une* manière sûre et seroit dans Ife cas de faire moins de sottises qu^un autre*; qu'il falloit aussi penser à l-existeiiee de son petit^fil^ Kf. Amelot*, qui couiToit par là une carrière plus rapide, se tt'ouvant» pour lors avoir l'avantage d'être fils et petit-filb dé ministre:
Jte l'engageai à consulter avec moi sa fille , là marquise de la Force; ellfe m'y mena. 9a fille futabsolu»ment démon avis; mais ce qu'il y avoit de plus embarrassant, c'étoit de' trouver quelqu'un auprès de M. de ^faurepas pour lui en faire la proposilfoiii Ces dames, quoique fort amies avec lui, ne l'osoient pas. Je m'en chargeai. A là première* ouverture cpxe j'en fis à M. de Maurepas, il m'envoya presque* promener; mais quand je lui eus dit :
^t Prenes-y garde, monsieur le comte, si vous
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DB AUOBitBIlI 911
mettiez ài ca- dépatiemenC^ un» ininigant: our un être qatéfnaiîquecomme \l\. Turgoi, il vous fera enrager;, il faul- meUce là uir homme absolument à. vos ordres ,. ai <|ui soit comme uoire premier commis^. Je sais^ q4ie M. AiBelat n'esi paa bien* fort, mais voua le* goidâreji, et' oediépartemenl^Ià' nfeat. pa» lai mer à< boire; dQnaez9Juij un bon premier commis, n
IL finit par ma dire :
tt LaifisezHDoi réfléchir à celai, yy
Denxjoura après y il- me fit part qu'il ^'occupoitide l'affaice de Ml. Amelot, d'en prévenir madhme d'Anne* zaga, en lui recommandant le secret,, et le aamediv neille du renvoi de Mt. Turgot, lui faisant ma^ cour à Versailles :
tt L'afiaine de madame d'Annezaga est faîte, ma dit^L, vaufrpiouViezreLniiafitruireGB«>ir; qu'ellevienne demammaliotà midi me parler. »t
Je ne* pua* m'em|yéeber le soie , en. rentrant ohea moi:, de cooton à. ma femma Iti bonne aventure de ML Amalof. Elle me pria< de fiiire rendre la. police Sb Lenoir , son panent du edlé de sa/ mère«. Je l'engageai à voir madame d' Annezagfii le lendemaia, avantv soa départ pour Versailles, lui préaentianti comme ua avantage réel d'avoiir un de se» parents^ k la police sou» son fila^miniatiie à Paris,, parce qu'il aeroit irn^ possible qia'il n'y eài toujouvsi uniouf et. inielligenca antoe les deiju^ administrateurs^
Madame d'Annezaga , en partie pour me faire plaisir et me témoigner sa gratitude de ce quej'avois fait pour son fils, obtint de M. de Maurepas le rappel de cet homme à la police, qui ne m'en a jamais témoigné depuis sa reconnoissance , et dont même j'ai été très-mécontent dans une affaire fort malheureuse qui m'est survenue, et dont les détails se trouveront à la date des événements de ces Mémoires. Il en a usé de même vis-à-vis de M. Amelot, et certainement, sans nous autres, il n'auroit jamais été rappelé à la police , dont il avoit été renvoyé sous le ministère de M. Turgol.
M. de Maurepas fut si enchanté quand il apprit du Roi que M. Turgot alloit être renvoyé, qu'il ne s'occupa pas du successeur. C'est une intrigue de cour, ourdie par Thierry, valet de chambre du Roi, et d'Ogny, intendant des postes, qui porta aux finances M. de Cluny. M. de Maurepas n'eut pas même la moindre influence sur sa nomination. Mais trois jours n'étoient pas écoulés, que, d'après des renseignements certains qu'il s'étoitfaitdonner sur le personnel de ce nouveau venu , il se fit déclarer président du conseil des finances, pour brider, s'il étoit possible, ses opérations. A peine arrivé, M. de Cluny renouvela les affaires de finances, pour en tirer de^ pats-^de-vin secrets et établir des croupes au profit Av ses maîtresses et de ses créatures. Le contrôle
éloit réellement devenu un mauvais lieu et le rassemblement des fripons et des catins de Paris ; et si la Providence, qui veilloit encore sur le sort de la France, ne l'en eût débarrassée , les états généraux seroient arrivés douze ans plus tôt ; c'eût été un très-grand bonheur, parce que, composés suivant l'ancienne constitution du royaume, il ne pouvoit y avoir de révolution.
Trois semaines après sa nomination, il étoit si décrié dans le public, dans l'administration et dans le Parlement, que M. de Maurepas lui-même en étoit tout honteux. II m'envoya chercher et me dit :
tt Mon cher Augeard, il faut absolument que vous fassiez le sacrifice de votre place de fermier général ; cela ne vous convient pas; vous tenez à nous tous, il faut suivre une carrière plus brillante. Laissez-moi faire , vous allez être nommé intendant général du trésor royal. J'ai d'autres vues sur vous. Donnezmoi le soin de votre fortune. ^ Je lui répondis :
«Pourquoi, monsieur le comte, me faites-vous cette proposition? C'est que vous n'avez point de confiance, et avec raison, dans M. de Cluny. Je ne vous parle pas des intérêts de ma fortune, je les mets à l'écart; mais croyez-vous qu'il soit bien flatteur pour moi d'être le partenaire ou le jockey d'un être si diffamé?
94 MEllOrRES ^»EGRETS
— Vous avez-raison, jene VOUS CD parierai [Jlufi. -Dans ce moment, donnez^moi lelemps d'établir un nouvel ordre de -choses. Je vais «vous faine remeflre •tous les détails relatifs au trésor royal. »
11 faut observer qu'il me les avoit déjà coiifiéB pendant dix^huit mois de la vie ministérielle de M. Torgot, et je lui en avois toujoure rendu >an «î bon et fidèle compte, qu'il me dit qu'il n'y avoit que moi 'qui pouvois lui foire comprendre tont oe grimoire. Les imois de juillet et août et partie de «eptembre 1777, je les employai à 'lui donner des -notions exactes sur >le trésor royal , sur les faotes et dilapidations multipliées de ce Gluny. Il l'avoit pris dans une telle aversion , il le recevoit «i mal et Je brusquoit tellement, qu'il 'tomba malade, partie de tcbagrin, partiede débauche. 11 'mourut en plaoe le 20 octobre 1776, >et «n'eut dans toute sa gestion que cela de^convmun avec iColbert.
Le 10 octobre 1776, étant à Fontainebleau, AI. de Maurepas me dit :
tt Je change l'ordre 'des choses par rapport à vous. (>ne<Cluny crèveou non, jcpariHge lecontrôle général en deux : je vous domie le trésor Toyal , et la partie contentieuse à Taboureau. Si je comioissoffs dans le conseil un être plu« intègre , je le choislroîs pour être à côté de vous.
— Monsieur le comte, votre proposition devient
plus «opporlabie. Je aaifijplDsJouiAiéiâe laiconfiaDee que «ÛU6 me témoignez que du calcul de rintéfàtde >ma^OKlune ; mais j'ai troî« enfants que je ne desline ■eertainement pas à la .finance : je .ne «veu« ^poiot .las «laUve dans Ja .dépendance des sots ou des fripons;; .el puis j'.ai une femme très-iestimable que je veuK oonauller.
— Eh bien, a la bonne heure! Mais dites bien à jnadame Aogeard que j'ai d'autres vues rsur vous, et que votre fortune .m'occupe plus queia mienne. Je ne dormirai tranquille sur l'une et Fautre oreille qu7autant que vous serez là. )>
Je retournai à ;Paris; j'en parlai à aiadame Augeard. Cette femme respectable étoit peu eenupée des vanités et des grandeurs de .ce monde. lElie voyait parfaitement bien. Elle me dit.:
a Je ne suis point de cet avis-là. Ce qu'on vous popose n'est que de la gloriole ; ces places sont irop amovibles et trop orageuses. Quel biempeufr^ll vons en résulter? Vous serez ministre., mais .vous sevez renvoyé comme les autres après une course td'un<ou deux ans. D'ailleurs, M. de Maunepas ne peut-il pas mourir? Et puis, vous le connoissez, il est un peu léger : ne peut-il pas se dégoûter <de vous? Ne metlez pas .à vos pieds ce que vous avez à vos mains. ^
Bon conseil étoit trop rempli de mesure et de sagesse pour ne pas le goûter. JerevînsàiFontaine-
bleau remercier M. de Maurepas; il entra dans ene colère que je ne puis point décrire, il oublia la grande supériorité qu'il avoit sur moi comme étant son sous-ordre, au point qu'il me traita d'une manière si rude qu'il me mit moi-même dans le cas de lui manquer. Et comptez après cela sur la faveur des grands I Je jugeai par là combien l'avis de madame Augeard étoit sensé; mais d'après ma scène avec ce premier ministre, je dus me croire disgracié totalement dans son esprit, et comme j'en craignois les suites fâcheuses pour mon existence, je voulus la mettre à l'abri de tout accident. Je traitai dans la semaine même d'une charge de secrétaire des commandements de la Reine. Ainsi je m'attachai à cette malheureuse princesse pour n'être précisément rien; et pendant seize ans que j'ai eu l'honneur d'être auprès d'elle, je ne lui ai jamais rien demandé pour moi ni pour les miens, et je ne lui ai jamais parlé que des affaires de sa maison; si bien qu'au mois de mai 1789 où elle commença à nie donner une intime confiance elle me reprochait, dans les termes les plus doux et les plus honnêtes, que je ne m'élois pas assez iiiit connoitre d'elle et que c'étoit le seul défaut qu'elle me connoissoit.
II fallut bien me présenter chez M. de Maurepas pour lui faire part de l'agrément que j'avois obtenu lie la Reine, car enfin il étoit dans les possibles qu'il
empêchât Tagrément du Roi. 11 se contenla de me recevoir très-froidement, en me disant :
ttJe ne vois pas trop quelles peuvent être vos vues, ji
Je me contentai de lui répondre :
tt Vous verrez par la suite que je n'en ai nulle d'ambition dans la tête, n
Je ne me présentai plus qu'à son audience et très-rarement, lui me recevant très-froidement, jus« qu'au mois de mai suivant, qu'à mon retour de la Hollande, où j'avois été envoyé pour une commission secrète a laquelle il avoit un intérêt personnel. Il me fit compliment sur la manière dont je m'étois conduit dans cette affaire, il me traita moins froidement ; il me dit seulement :
tt Venez donc me voir , vous avez aimé un peu l'argent, n
Je lui répondis :
a Si j'avois aimé l'argent, j'aurois accepté la place que vous me proposiez.
— Ce sont des contes ; les attributions du trésor royal sont à peine de quatre-vingt mille livres, et votre place vous en vaut plus de deux cent mille.
— Celle du trésor royal vaudroit quatre millions à un homme peu délicat.
— Et comment cela?
— C'est comme si j'avois l'honneur de jouer au
piquet avec monsieur le comte, et qu'il voulût bien me donner la connoissance des huit cartes d'écart ; je lui aurois bientôt Pont Chartrain. Au surplus, vous devez ê(re conlcnt de M. Xccker.
— Cela est vrai , il me rend la partie de la comptabilité d'une manière aussi précise.que vous. »
En effet, cet homme-là entendoit assez bien celle des chiffres. Si M. de Maurepas n'en eût (ait qu'un commis entièrement aux ordres d'un contrôleur général instruit, il n'y aiiroit eu aucun danger pour le royaume; mais AI. de Maurepas l'ayant nommé trois mois après directeur général en chef, et ayant souffert la suppression des places d'intendants des finances, qui auroit pu le surveiller? Il a fait une faute horriblement majeure dont il s'est en effet depuis bien repenti, comme on le verra par la suite.
On conçoit bien que l'engouement de M. de Maurepas dans les premiers moments pour M. X'ecker ne pouvoit que me faire plaisir, parce que mon refus lui devenoit alors indifférent ; mais à peine cet aventurier eut-il été six mois à la tête des finances, que non-seulement je m'aperçus de son impéritie et de sa profonde ignorance en administration, mais même du plus grand danger possible pour le royaume, si on le laissoit longtemps dans cette place. Pour s'en rendre inrenvoyable, il commença à supprimer toutes les places de finances, à l'effet de concentrer entic-
DE ADGEARD. 9»
rement le crédit dans ses maisons de banque. H se lia de plus avec cette secte infernale qui préparoit déjà une révolution, dans la vue de se faire un appui si M. de Maurepas venoil à s'apercevoir de ses manœuvres et se dégoùfàl de lui. Je n'entrerai ici dans aucun détail de ses opérations criminelles, parce qu'en 1780 et 1781 je les ai combattues par de petits écrits que je fis imprimer alors dans la vue d'éclairer le public; et si par hasard il se trouvoit encore en France un être assez inepte ou assez méchant pour oser inculper la pureté de mes intentions, je dis î) la face du public et j'a£Brme que M. de Maurepas en étoit instruit, et j'interpelle en témoignage de la vérité de mon dire M\I. d' Aligre , premier président, et Leclerc, secrétaire de M. de Maurepas. Si ces petits ouvrages, qui prédisoient dès lors la Révolution, ont produit si peu d'effet, il faut en attribuer la cause d'abord à la frivolité de la nation, puis aux partisans de M. Necker, qui par leurs criailleries et leurs intrigues en amortissoient l'effet, et enfin a Tastuce de M. Xecker, qui en acheloit les éditions du trésor royal pour en arrêter le débit et l'instruction des peuples.
Ces outrages ont pour titres : Lettres de M. Turgot à M. Xeeker; les notes ne sont pas de moi ;
Les observaiiam d'vn citoyen; la Lettre d'un ami à M, Nicher j et \e^ Pourquoi %\xt le compte rendu, et
lUU MEMOIRES SECRETS
la Lettre d'un bon François sur les administrations provinciales.
On peut voir aussi le danger de rétablissement ou de la formation de la caisse d'escompte par M. Necker, dans un petit ouvrage imprimé à Bruxelles, intitulé Ma dernière leçon à M. \'ecker.
En 1779, M. de Maurepas en étoit déjà fatigué, mais la pénurie des sujets, ou pour mieux dire Tineptic, la mauvaise réputation et le décrimeot des intrigants qui se présentoient pour le remplacer, faisoient qu'il difleroit le renvoi de ce Genevois le plus possible. Je partageois ses peines bien véritablement. Je lui offris mes services, en le priant de ne jamais me nommer ni me compromettre. Je l'engageai à faire de petites notes de tout ce que lui diroH Necker, et comme j'étois obligé d'aller ordinairement deux fois par semaine à Versailles pour ma charge, je lui disois avec toute la franchise possible ce que je pensois sur les différentes besognes, projets et propositions de ce jongleur, et presque toutes étoient déjouées. Necker mettoit tous ses espions en campagne pour devenir l'homme de finances qui donnoit à AI. de Maurepas des notions aussi exactes. Enfin il se douta, vers le mois de mai 1780, que cela pouvoit être de moi. Il m'écrivit une lettre qui me mandoit que le Roi m'ayant nommé pour tenir, en qualité de son commissaire, la foire de Beaucaire,
j'eusse à me rendre le plus tôt possible à ma destination. J'étols trop avancé dans la ferme générale pour que je n'eusse pas dû regarder cet ordre comme une mortification. J'en parlai à AI. de Maurepas, qui me dit d'abord :
tt Cela est fou , vous n'irez pas. n
Mais trois jours après, sous prétexte qu'il falloit absolument envoyer en Provence un homme capable pour y traiter d'une affaire très-importante , il me força d'y aller.
Je retournai à Paris dans le mois d'octobre 1780, et dans un moment très-important, c'est celui du renvoi de M. de*Sartines.
M. Necker vouloit dans le conseil d'Etat se faire un appui et y introduire M. de Castries, son ami, son fauteur et son prôneur , pour avoir ensuite un appui au conseil qui pût l'y introduire lui-même.
Sans entrer dans de grands détails sur cette affaire, parce qu'on les trouve dans la seconde suite des observations du citoyen, il suffit d'en faire ici un petit précis.
M. de Maurepas étoit tombé malade à Paris de la goutte. Il est bon d'observer que jamais Necker n'avoit travaillé seul avec le Roi, mais toujours à côté de M. de Maurepas. Ce ministre, pour empêcher toute espèce de délai dans l'expédition des affaires, avoit écrit au Roi, qui devoit partir le surlendemain
102 MK.UOIRES SECRETS
pour Gompiègnc, qu'il prë|>areroit tout le travail avec Necker, qui le lui porteroit le lendemain dimanche à signer.
Cet homme, en travaillant seul avec le Roi pour la première fois de sa gestion, osa accuser M. de Sartines du crime le plus effroyable dans un administrateur, c'est-à-dire d'avoir augmenté les dépenses de son département de dix-sept millions, sans y avoir été autorisé dans le conseil d'Etat. 11 profite de ce moment pour proposer à Sa Majesté ou son renvoi, ou celui de M. de Sartines, et dans ce dernier cas M. de Gastries à la marine. Le Roi, qui ne peut avec raison se douter que la démarche de Nccker ne soit concertée avec son premier ministre, accède à la proposition qui lui est faite, renvoie M. de Sartines, nomme M. de Castries et part pourCompiègne. A son retour, il repasse par Paris, le jeudi suivant, fait visite à son premier ministre, toujours malade. Jugez de la surprise de l'un et de l'autre, quand ils appri-rent la scélératesse de ce Xecker, qui avait défait et fait un ministre contre leur gré et à leur insu. Le Roi, furieux, veut le chasser à l'heure ; M. deMaurcpasle retient, en représentant à Sa Majesté qu'il est des* circonstances où les rois doivent dissimuler, que la situation des finances et le besoin du moment exigeoient un retard quelconque dans la punition de cet homme. Trois jours après M. de Maurepas m'en parla à
Paris, où il étolt retenu malade. Je le trouvai on do peut pas plus inquiet.
« Puisque vous ne voulez point de grandes places, me dit-il, revoyez votre ami de Belle-Isle, engagez-le à accepter les fmances, et conférez-en avec M. de Vergennes pour prendre vos mesures avec lui.
— Je ferai tout au monde pour réussir. La tête de M. de Belle-Isle cependant n'est pas si forte que quand je vous Tai proposé, mais encore vaut-il mieux que tout autre. J'espère qu'il ne se souviendra pas de la petite espièglerie que vous nous avez faite à l'un et à l'autre, pour plaire à madame d'Anville et à l'abbé de Véry. J'emploierai le vert et le sec pour lui faire accepter vos vues, qui sont les meilleures de toutes celles que vous pouvez avoir, car je regarde comme très-pressé de cbasser votre M. \ecker. »
J'employai tous les moyens possibles auprès de M. de Belle-Isie pour lui faire accepter cette place; je ne pus y réussir. Il me doima une excuse si légitime, que je ne crus p£ts même qu'il étoît décent à moi de la combattre.
Il me dit que M. le duc d'Orléans venant de le nommer son surintendant des finances, et même son chancelier en survivance de l'abbé de Brcteuil, ce seroit être par trop ingrat d'abandonner ses intérêts sous prétexte d'une place plus lucrative. Je rendis compte
à M. de Maurepas des raisons de ma non-réussite : a Eh bien , il faut donc attendre ! Tenez, voici un manuscrit que je vous confie, ne le montrez à personne. Je vous donne huit jours pour l'examiner et m'en rendre compte. >»
En le lui rendant :
u Si vous faites bien , vous ne laisserez jamais paroitre cet ouvrage-là ^ il est horriblement dangereux : votre Genevois appelle à son secours la livrée.
— Allons donc, il y a autant de vérité que de modestie.
— Je le sais aussi bien que vous; il n'y a pas dix hommes en France capables d'apprécier cet ouvrage, et surtout le poison qui y est caché. Prenez-y garde, monsieur le comte, cet homme s'aperçoit que vous le négligez, depuis le renvoi de M. de Sartines ; il se forme un grand parti dans le royaume, composé des protestants, des banquiers, et de tous les académiciens de toute espèce. »
Il se lève brusquement et me dit en regardant sa pendule d'un air piqué : '
tt II est sept heures et demie du soir; si je voulois que cet homme-là fût à dix heures à la Bastille et qu'il n'y fut pas, j'irois coucher à Pont Chartrain. Voilà comme quoi je suis premier ministre. »
Un mois après parut ce beau compte, il fit tout l'effet que M. Necker pouvoit en attendre , c'est-à-dire la
DE AUGEARp. 105
pins grande sensation possible, et si forte que H» de Maurepas n'osa plus le faire chasser Quatre ou cinq jours après celte explosion, je le vis et le trouvai très-inquiet. Il ne put s'empécber de m'avouer que j'avois raison, et qu'il avoit fait une très-grande iaute. Pour le consoler un peu, je lui dis que c'étoit on conte bleu très-lacile à détroire. 11 me dit :
ft Avez-vous fait quelques observations sur ce bel ouvrage?
— Voos concevez bien, monsieur le cùmUf que me Tapnt laissé huit jours, je ne Fai pas lu comme un soL «
Je loi fis lecture de la LeUre Jtum ami à M» Xet^ker, il eo fui enchanté.
ft £int taire imprimer cela.
— Eb ! bien, je vous le donne, loos en ferez UkiI ce qu*il vous plÂÎra.
— Oh ! Doo . iKMi : Il (taf que t<M» le tàj^iet iwyri^ mer ci que »c«« ajons V^ de le 1/ovfer mtsuâi^t^l
— F«rt L>D ; e'tfii-^lre q«*r |^/«r f <^t faire plaiiîr il £Lct q:«e f^lU: à la Bkt4*J>; m$ %*tt^Ao%^ éUoft tfmiLM rwe-iBuia da abli.'I»-'fe de f^ari», cua (rmme cr.«i:ftl:Hr :çervriL'.»!r <dv t^^^u-Wk^ de yA^>:^ \9Bni. la ste-^r^-tre cuuLiee: <^^ *e IkJH>eni «tm que d*évre î'jt: cgsumiÂe »
D eL:f<i;*jL. îûir* m c^vie cvJ «vl: |#^^tir V>v.î ^rt^yz celui ie rjin-»rue m j» w i^u: ^jtc j^i^\#>- 1 n^
faisoit beaucoup sa cour : c'étoil le fameux M. de Galonné, dont la destinée étoît d'opérer un jour dans Tintérieur et Textérieur la perle et le déchirement du royaume. Il me montra un très-joli pamphlet sur lequel je rectiGai quelques erreurs. 11 est intitulé les Comment Cet ouvrage fit à la cour un bruit et un effet épouvantables contre \ecker. J'en fisparoilreun de ma façon, intitulé les Pourquoi. J'appris à M. de Calonnc, dont j'ignorois la méchanceté, la manière de faire passer à Timprimerie janséniste les petits ouvrages qu'il voudroit faire, sans crainte de sa part d'être jamais compromis. Le succès des Comment le mit en goût; il (il la Lettre du marquis de Caraccioli, ouvrage, quoique superficiel, très-bien écrit, mais qui au fond n'éloit qu'un bon et franc libelle : il persilloit toutes les personnes les plus qualifiées de la cour, même M. de Castries, l'archevêque de Toulouse et l'abbé de Vcrmont. Quand cet ouvrage parut, je me permis de dire à son auteur ma Aiçon de penser : que je ne trouvois aucun mal à faire des écrits dont le but seul étoil d'éclairer le public, mais que c'étoit attaquer à tergo ses rivaux ou ses ennemis que d'employer sa plume et son encre à les décrier. Ma |)€tite leçon ne servit pas à le corriger, mais les libelles qu'il envoyoit à l'imprimerie janséniste, tels que le Cri de l indignation, Démocrite contre M.d'Ormesson, n'étoieut plus écritsde sa main.
Cet homme flairoit depuis longtemps le contrôle général. C'est te département le plus convoité par les fripons. M. de Calonne devoit à Dieu , au diable et aux hommes, et pour payer ses dettes il ne connois* soit que la ressource du contrôle ou du pistolet. 11 faisoit sa cour assidûment à M. de Maurepas, et surtout à madame y dont il faisoit les soirs la partie de piquet, assez souvent. 11 n'avoit aucun doute de succéder à M. Necker ; il comptoit sur la parole de madame la princesse de Robecq, que le vieux mentor déjouoit; il me faisoit ses petites conGdences. J'en parlai à M. de Maurepas, qui me dit :
tt Fi donc, c'est un fou, un panier percé. Mettre les finances dans ses mains I le trésor royal seroit bientôt aussi sec que sa bourse. »
Je le laissai dans l'erreur, parce que , s'il s'étoil douté que ce n'étoit pas pour lui que le four chaufiToit, il n'auroitpas poussé à la roue. L'effet du Compte rendu avoit tourné la tète à M. Necker, tellement qu'il se croyoit inrenvoyable. Son orgueil incommensurable l'avoit aveuglé au point qu'il s'imaginoit que rien ne pouvoit aller sans sa présence aux finances. 11 déclara qu'il ne pouvoit être direc<« teur général, sans être en même temps ministre d'État. Le vieux routier de cour lui laissa enfiler cette route, et quand il s'y fut mis bien avant et qu'il eut proposé de lui-même au Roi sa démission ou son ad->
i08 MÉMOIRES SECRETS
mission au conseil , M. de Maurepas déclina les lois du royaume qui défendent l'entrée dans les conseils à un étranger et à un protestant, de manière que M. de Maurepas n'eut pas l'air de l'avoir renvoyé. Il affectoit même des regrets de le voir partir , mais les partisans de Necker n'en furent pas dupes ; ce furent des cris, des hurlements dans tout Paris, comme si la France étoit perdue. Mais toutes ces vociférations produisirent peu d'effet, parce qu'on fit paroitre * au moment même le manuscrit ministériel de son mémoire sur les administrations provinciales, dont les principes étoient bien autres que ceux de son Compte rendu. 11 l'avoit remis très-secrètement au Roi. En voici la substance en quelques lignes :
a Les intendants abusent, les parlements gênent, les anciens corps offrent des obstacles et des résistances à l'autorité. Réformer et restreindre les pre-^ miers, réduire les seconds au seul métier de jugeur, abroger toute forme, toute dénomination, toute trace d'anciens états et de leurs prétentions, en les remplaçant par des administrations locales et du choix du ministère, qui s'assembleraient rarement, qui offriroient rarement , n'offriroient jamais de résistance ,
^ C'est Cromot, surintendant des finances, à qui Monsieur avoit confié ce mémoire qui lut avoit été remis par Lessart , Tâme damnée de \ecker, qui Ta fait copier; et c'est sur cette copie qu'on en a tiré la première édition.
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qui ne pourroient faire que des observations rapides de trois ans en trois ans j qui auroient besoin de ses grâces, et au besoin deviendroient un moyen de force pour convertir et corriger les états des Provinces, qui conservent encore quelque souvenir de leur ancienne constitution et quelque courage pour la défendre. i>
Selon son mémoire , c'est le premier pas à faire pour rendre la France heureuse et parvenir à une amélioration générale. Quelle palinodie t quel contraste avec ce Compte rendu si jusie, si humain, si patriotique t Et c'est M. Necker qui a fait l'un et l'autre. Parle-t-il publiquement à la nation ? il la cajole, il la flatte, il est tout peuple. Ëcrit-ilau Roi en secret? il fournit au despotisme les armes les plus formidables. Ses amis et lui ne s'attendoient pas sans doute que ce chef-d'œuvre de bienfaisance pour la nation en seroit sitôt connu; aussi crièrent-ils a la perfidie. Mais quelle perfidie peut-il y avoir à révéler un plan dont l'exécution est proposée comme le plus grand bien des peuples? Et si ce doit être leur plus grand malheur, qui seroit le plus perfide, ou l'auteur d'un pareil plan de subvention et d'esclavage, ou celui qui se seroit empressé d'éclairer le Roi et son peuple sur le plus grand des dangers et des maux auxquels ils puissent être exposés ? Et c'est dans cette seule vue que j'ai fait et rendu publique la
liO MÉMOIRES SECRETS
Lettre d'un bon François au Roi, Ses amis lui conseillèrent alors de donner sa démission, qui fut acceptée par le Roi à Marly, le samedi veille de la Pentecôte 1781. M. de Alaurepas me fit avertir dans Tinstant même de venir le trouver à Marly le lendemain matin avec M. de Fleury, à qui les finances furent confiées, et pour tirer ce nouveau ministre de Tembarras du moment, il fut convenu que j'engagerois la ferme générale à prêter au Roi les bénéfices qui lui étoient dus, montant s trente millions payables dans cinq ans sans intérêts,
M. de Fleury ne tarda pas à connoitrc le vrai de ce fameux compte. Tous les articles de recettes et de dépenses étoient à peu près justes, mais Necker avoit gardé le iacet sur la dette arriérée de l'Amérique, qui se montoit à plus de trois cents millions. M. de Fleury ne put rien imaginer de mieux pour acquitter ces dettes jugulantes, que de mettre les deux sols pour livre sur les droits de consommation, et le troisième vingtième. Ces deux impôts augmentèrent la recette de quarante-cinq millions.
On voit par là que la situation des finances de la France n'étoit pas mauvaise, puisque dans l'espace de cinq à six ans ces trois cents millions , formant la dette de la guerre maritime que nous avions faite, étoient acquittés, cl celle guerre avoit été même honorable pour la France.
Gamme j'en félicitois dans le mois d'août M. de Maurepas, il me dit :
M Vous avez raison, la situation n'est pas mauvaise ; mais si je venois à mourir, elle changeroit bien vite. Tous les fripons et les intrigants n'attendent que ma mort pour paroitre sur la scène, et à ce snjel-là, par intérêt pour vous et vos parents, qui sont les miens et mes amis, je vous avertis que vous êtes lié avec un homme très-dangereux.
— Eh t mon Dieu , et qui donc ? Vous me faites trembler.
— C'est le président de Lamoignon.
— Que voulez-vous que je fasse? Il a épousé ma nièce du côté de ma mère, c'étoit le plus riche parti de Paris. Je connoi^ M. de Lamoignon mieux que vous, monsieur le comte; j'ai été dix ans de ma vie sa dupe, comme Seïde l'étoit de Mahomet, et de ses parents et de ses amis. Je suis le premier qui ai ouvert les yeux sur son caractère, je serois très-fâché que vous voulussiez lui faire le moindre mal; il a une superbe place, il faut l'y laisser. Mais ne le mettez jamais en premier règne ; il est très-vindicatif, et il sacrifieroit le royaume, la magistrature, ses enfants mêmes, au plaisir de se venger.
— Eh bien, me dit-il, puisque vous me parlez avec franchise, j'en userai de même avec vous. Je vais vous montrer une note que j'ai remise au
lis MEMOIRES SECRETS
Roi, que j'appelle en badinant mon testament de mort. »
Il tira alors d'une petite armoire une Jeuille de papier à la tellière, sur laquelle étoit écrit : a Liste des personnes que le Roi ne doit jamais employer après ma mort, s'il ne veut voir de ses jours la destruction de son royaume. » A la tête étoit l'archevêque de Toulouse, le président de Lamoignon, M. de Galonné, quatre ou cinq autres personnages, et en dernière ligne le retour de M. Necker.
M. de Maurepas mourut au mois de septembre ' suivant, laissant et livrant le Roi, qui n'avoit que vingUsix ans, à ses propres lumières, et celles qui l'environnoient dans son conseil n'étoient pas meilleures.
On a crié et on crie encore beaucoup contre son ministère, mais quel est le ministre employé depuis sa mort qui ose croire en savoir davantage en administration? Qu'il se lève, qu'il se nomme I Ce n'est pas que son ministère soit irréprochable. Mais est-ce M. de Maurepas qui a dilapidé les finances? L'actif du trésor royal étoit, lors de l'avènement de Louis XVI à la couronne, de 366,874,000 livres. Au 1" janvier 1781 , il étoit de plus de 427,554,000 livres.
1 Dans le premier manuscrit de la maiod'Augeard, comme la copie que Toici, il y a novembre au lieu de septembre. Les biographies ne donnent pas le mois de la mort de M. de Maurepas en 1781.
Les revenus du Roi étoieut encore augmentés en 1781 par les sols pour livre de M. de Fleury et le troisième-vingtième de quarante-cinq millions; de sorte que pendant six ans la progression du trésor royal avoit été de plus de cent cinq millions.
Est-ce M. de Maurepas qui a appelé les notables? Est-ce lui qui a introduit au ministère MM. de Galonné , Lamoignon, rarchevéqne de Toulouse, et qui a provoqué le retour de Necker?
A peine les yeux de ce premier ministre furent-ils fermés , que les fripons parurent tous sur la scène. Galonné quitta bien vite Lille, où il étoit intendant, pour venir à Paris observer à poste fixe M. de Fleury, intriguailler, faire des libelles pour le culbuter et avoir sa dépouille. Ge ministre sentit bien qu'il n'avoit plus M. de Maurepas à côté de lui pour chercher à se £siire un petit appui contre les intrigues et demandes dilapidatrices de presque tous ces gens qui environnoient la Reine et les princes.
M. de Fleury, craignant que des refus constants et réitérés ne finissent par lui mettre à dos les grands , la famille royale, la Reine et le Roi lui-même, s'imagina donc de faire créer un conseil des finances composé da Roi, de M. de Vergennes, qui en seroit le président, du garde des sceaux et de lui.
Il n'y a pas un bon citoyen qui ne doive louer M. de Fleury de s'être fait un pareil rempart.
114 MÉMOIBES SEGIIËTS
Cep«adant M. de Calonne 4rouva ce projet détestable. Il se mit à crier chez tous les gens de la cour que ce comité étoit le tombeau des grâces, que IL de Fleury renverroit toutes les demandes k rexamen de ce comilé pour avoir un prétexte de n'en accorder aucune ; qu'il falloit absolument employer tous les moyens pour annihiler le nouveau régime.
On représentoit dans ce temps-là chez madame de Polignac de petites comédies où ses enfants jouoient les principaux rôles, et ces représentations se trouvoient précisément les jours et henres indiqués pour la tenue du comité des finances. Le Roi étoit invité à ces petits spectacles, de telle sorte que plusieurs comités manquèrent successivement.
M. de Fleury s'en plaignit au Roi dans une lettre très-mesurée. La société de la Reine, qui en eut connoissance, la fit envisager comme une d^ission, el elle fut acceptée.
L'intrigue se trouva cette fois-ci en défaut. Ce fui le Roi qui fit son choix lui-même , qui auroit été bon si M. d'Ormesson avoit eu douée ans de plus; il ne pouvoit avoir par conséquent l'expérience nécessaire pour remplk* une place aufisi majeure , il avoit en* core moins l'usage, les manières ei intrigues de la cour. Aussi M. de Cakume, désolé d'avoir manqué son coup, coanaoença-t-il le jour même de sa nomination à l'atlaquer à Versailles de ces deux calés. A
Paris, M. 4e Galonné ne l'épar^oît pas davantage ; il soulevoti taus les financiers contre le nouvel admi* sistralenr, et certaînement il avoit beau jen pour y réussir, puisque M. de Bourgade, son oncle, avoit l'intendance du trésor royal, et M. d'Harvelay, son intime ami, en avoit la garde; aussi par leurs places ces deax messieurs étoientaux premières loges pour eabaler avec plein succès.
Il débuta par faire un libelle intitulé Démocrite; c'étoit une diatribe épouvantable contre ce malheureux jeune homme : il le bardoit, ainsi que sa femme^ des ridicules les plus piquants.
Lemaitre , greffier en chef do conseil d'Etat , qui présidoit à l'imprimerie janséniste, me remit l'épreuve de cet ouvrage, parce qu'il avoit reconnu l'écriture du manuscrit pour être la même que celle des Couiment et du Cri de rindignaiion, qu'il avoit £ait également imprimer. Je lui demandai en grâce d'attendre vingt«*quaire heures à en faire la livraison aux colporteurs. Je ne pus trouver Galonné que dans la soirée, où, après lui avoir représenté combien il étoit malhonnête de se servir de pareilles armes pour attaquer et terrasser un rival , et comme il insistoit toujours pour que l'ouvrage parût, je lui fis observer qu'il étoit impossible que le public ne mit pas ce libelle sur son compte, parce qne c'étoient le cadre et le style
de la Lettre de M. de CaracdoU; et de plos, qu'en
passant en revue et tournant en ridicule tous les contrôleurs généraux passés y présents et futurs , et n'y étant pas question de lui, personne ne pourroit s'y tromper. Le lendemain, à sept heures du matin, Galonné se trouva au chevet de mon lit, le visage tout à fait égaré.
tt Je vous supplie, mon cher ami, de me tirer d'un aussi mauvais pas; il faut absolument m'avoir toute l'édition, ou je suis un homme perdu.
— Vous avez grandement raison , il n'y a pas de temps à perdre, mais si je ne réussis pas, il ne faut pas pour cela vous croire perdu ; moi seul au monde sais votre secret, je ne le dirai pas.
— Oui, mais j'ai dit à M. de Vaudreuil, à madame de Laval , à madame Talleyrand , à madame d'Harvelay, que c'est moi qui ai fait Caraccioli.
— Eh bien, voilà un secret qui est en bonnes mains. Comment est-il possible qu'avec de l'esprit comme vous en avez, vous puissiez avoir autant d'amour-propre?
— J'ai fait aussi la même confidence à mon oncle, M. de Bourgade.
— C'est encore très-prudent. »
Je courus sur-le-champ chez Lemaitre; il me donna une lettre pour la plieuse ; le libelle étoit déjà distribué aux colporteurs. On n'a point d'idée de la peine que j'ai eue toute la journée pour avoir toute
l'édition. Je ne me couchai pas qu'elle ne fût entièrement chez moi, excepté six malheureux exemplaires j dont un fut remis à la porte du conseil général , et qui mit dans le cœur de M. d'Ormesson , à cause de sa femme , la plus grande amertume.
Je conseillai à M. de Galonné de ne plus employer ces vilains moyens et de tâcher d'occuper son temps à s'instruire un peu sur les finances, parce que, comme je loi disois, a quand vous serez là, vous n^au^ rezplus le temps; ce sera lui qui sera votre plus cruel ennemi; » mais l'intrigue étoit son véritable élément, il n'avoit d'autre existence qu'en elle et que par elle : ce n'étoit pas le moyen d'acquérir dans le public cette haute considération nécessaire à un homme d'État.
Le mois de juillet suivant, prenant congé de M. de Vergennes pour me rendre dans mon département , il se plaignit à moi de ce que la ferme générale ne vouloit pas céder deux ports francs; il prétendoit que son refus feroit manquer l'affaire de la paix. Je lui fis remarquer que tout cela dépendoit du plus ou moins d'indemnités.
a Gela est vrai , mais la ferme générale m'en demande d'excessives.
— Eh bien , faites mieux ; voici trois ans de bail écoulés , si nous avons gagné un nrillion sur cette partie pendant le bail, donnez-nous pour les trois qui
118 MÉMOIRES SGGRETS
suivent an autre niiilioD, vous distrairez la partie des
traites dn bail, et tout sera dit.
— J'y consens très-volontiers; ètes-vous sûr de votre conipagnie ?
— J'y ferai tous mes efforts. »
Le lendemain je lui apportai à sa petite maison de campagne de l'avenue de Versailles le consentemeni de la ferme générale, et je partis le jour d'après pour mon département sans voir M. le contrôleur général, attendu que j'avois pris congé de lui quatre jours auparavant et que je ne faisois aucun doute que M. de Vergennes ne lui fit part de ce que nous étions convenus, puisque ce jeune homme s'étoit coalisé avec lui et le garde des sceaux, qui aimoieni mieux le voir au conseil que tout autre, parce que, foncièrement honnête et doux , il ne pouvoit leur donner aucun ombrage.
Je revins a Paris au commencement d'octobre ; je trouvai cette coalition totalement rompue, pour one cause, au surplus, qui fait honneur au courage et à la délicatesse de M. d'Ormesson.
M. de Vergennes avoit proposé ao Roi un échange par lequel il résultoit pour lui la propriété du comté de la Layene. Jamais échange n'avoit présenté plus de fraude et de lésion que celui-là. Le jeune M. d'Ormesson ne voulut jamais le signer, et M. de Vergennes, égaré dans de faux calculs par ses gens
D£ AUGrASD. 119
d'aiTaires, s'égara toi-même dans sea projets de vengeance.
M. d'Ormesson, qvi ignoroil la négociation de la ferme générale aurla partie des traites, se détennina à casser le )ml; c'eAt peut-être été à M. d'Ormesson une iantc contre la justice, nais non pas ci»ntre la politiqne.
S'il eût en , dans ce moment , soixante à soixantedix millions dans ses coffres , parce que toute cassation de bail autorise indemnité et novation d'bypotbèque, cet argent l'eût mis en état de faire face à la rentrée des fonds des fermiers généraux et de tous les créanciers de la ferme qui , à l'instant même , étoient en droit de demander leur remboursement- et celui de tous les récépissés de caisse et billets des fermes , même ceux non encore écbns.
Mais comme il n'y avoil pas le sou dans le trésor, cette opération devenoit impraticable ; aussi excitat-elle dans Paris une terrible rameur, et sooleva-t^Ue contre le ministre tous les flnanciers et les gens à argent, et M. de Galonné de triompber, de les exciter davantage, et de souffler sur le feu de toute la poiasance de ses poumons.
La ferme générale m'envoya pour conférer de cette affaire avec M. de Vergennes.
Je lui demandai une audience particulière le ^l octobre , et en l'abordant je lui dis :
iy¥ M FllfOlBES SECtETS
* H/fftûeor le comte , ma compagnie m*a charoé ^ t^ pSai ridre â vous de vous-même ; vous devez ions r^-H//fjiimir que le 31 juillet dernier je irons ai apporté ft//ri eoriHimtement pour la distraction de la partie des îrziU:%da bail général. Quel intérêt avez-rons donc d'apprifodre à un jeune Roi le moyen qu'il peot aroir Ah rompre un engagement aussi solennel ? Est-il daas ce moment-ci en état de rembourser les fonds et les billi;tK de» fermes? "
Il m^iKMiira qu'il n'y avoit aucune part, que c^étoit It d'OrmcMSon qui avoit fait tout cela de sa llinerce, qiuf VurrH de cassation n'avoit pas même été signé (J/iri« Ui comité du vendredi 25, et que M. d^Ormes- ^ifi Holl monté le lendemain à dix heures chez le Itoi, il |\efretd'en obtenir la signature. Je me permis lUi lui r(f|uV;Hentcr que dans le cas il étoit impossible dif UÛHHi^r nubMistcr M. d'Ormesson deux fois ¥ingtqimtrii \umritn en place, qu'il falloit plus tôt que plus tard |ii)MMf*r à son successeur.
Il tiM) (Hirla do M. Ësmangard, je ne contredis point KOMclioU; nu contraire,j'insistai sur son mérite; mais m'étant aviné de prononcer le nom de Galonné :
u (icla seroit par trop fou, vous savez ce que M. do Maiirepos vous en a dit vingt fois, je n'oserai jamais le proposcT au Roi; c'est un mauvais sujet, il doit plus d'or qu'il n'est gros. »
En quittant ce ministre , je rencontrai M. d'Har-
DE AUGEARI). 121
velay qui entroit chez lui , et qui, porteur de lettres de M. Lenoir, lieutenant de police et aifidé de Galonné, exagéroit encore la rumeur de Paris ; et comme il trouva M. de V.ergennes très-opposé au choix de M. de Galonné , qui lui dit formellement qu'il n'oseroit jamais en faire la proposition au Roi, M. d'Harvelay lui répondit :
« Eh bien , ne le proposez pas ; si le Roi le nomme, je vous demande en grâce de ne pas vous y opposer, sinon je quitte le service de la cour le 10 de ce mois. »
Au sortir de M. de Vergennes, il courut chez madame de Poliguac, qui protégeoit M. de Galonné, pour l'avertir de ne point compter du tout sur M. de Vergennes et de lier sa partie d'une autre manière. Elle s'adressa au baron de Breteuil , qui monta avec elle chez la Reine, le même jour vendredi, et y entama la négociation pour Galonné. Ils trouvèrent d'abord la Reine très-récalcitrante; elle les remit au lendemain samedi, à la même heure, pour en conférer avec le Roi, et enfin ce jour-là, après bien des débats, ils obtinrent de Leurs Majestés une nomination d'où devoit résulter un jour la destruction totale de leur royaume et ensuite la leur sur un échafaud. Gette princesse n'a pas été un mois sans se repentir de ce choix malheureux , elle ne 3'est jamais pardonné cette fatale condescendance.
Le baron de Breteuil ne fut pas plus de temps à
ouvrir les yeux , ainsi que moi. Je parlis le jour même de Fontainebleau, quoique malade. A mou arrivée à Paris , je fis avertir Galonné par mon valet de chambre de passer chez moi ; je lui appris de mon lit sa nomination y qu'il croyoit encore manquée.
Peu de jours après je rendis visite à M. d'Ormesson j dont j'avois eu lieu d'être satisfait. Je ne pus m'empécher de lui faire sentir le tort qu'il avoit eu à la cassation du bail , surtout quand la ferme générale avoit consenti de si bonne grâce à la distraction de la partie des traites. Il n'en savoit pas le premier mot, et M. de Vergennes lui avoit caché entièrement la négociation avec la ferme générale. Il m'exhiba plusieurs lettres de ce ministre, écrites entièrement de sa main y qui l'engageoit et le persécutoit à (aire l'opération qu'il avoit faite à ce sujet. Il s'exhala ensuite dans les plus grandes invectives, en me disant qu'il ne lui avoit joué ce tour infâme que pour se venger de ce qu'il avoit refusé de signer l'échange du comté de la Layene, d'où résultoit la lésion la plus atroce contre le Roi^ qu'il conserveroit toute la vie ses lettres pour démontrer à l'univers sa perfidie et sa mauvaise foi.
Je reviens à Galonné. A peine sortoit-il de la chambre des comptes, où il fit ce beau et ridicule discours, que pour assouvir la première soif de tous les gens de la cour qui avoieni contribué à son élévation, il
DE AU61/IRD. ISS
envoya .an édit au Parlement de cent miUioiis d'emprunt. Il me pria en grâce de tacber, par rkiflaence ifue j'avois dans cette compagnie ^ qu'il n'y eut point de remontrances. Je mis mes amis en campagne, et Tédit foi enregislré purement et simplement
J'afots rends; à cet homme^Ià de très-grands services ; il les méconnut tous. Il s'imagina que sa place de ministre des finances lui donnoit sur moi une si grande supériorité, qu'il pouvoit à coup sur me manquer et me laire toutes les injustices possibles.
Un jour que je dinois chez lui, il y avoit les plus grands persmmages de la conr, et entre autres la vicomtesse de Laval y fille de M. de Boulogne , trésorier de l'extraordinaire des guerres^ Après le diner, il me prit à une croisée et me dît :
« Vous avez un procès qui vous déshonore.
— Eh> mais je n'en ai qu'on seul, c'est avec M. de Boulogne.
-^ C'est celoi-là même.
— Et comment pouve^^vons me parler ainsi? Vous avea élé vousHOiéme trois ou quatre fois chez M* de Bomûères, mon avocat, vous n'avez jamais pu lui répondre , et voos l'avez laissé là.
— Il faut absoloment que vous finissiez cette a£EEiire4à^ i^nta-t*il d'un ton de ministre et sortool d'un bamyecis de Paris, car il en avoit tous les f îces et les ridicules.
124 IfËlfOIRBS SECRETS
— Mais mon procès est sur une terre qui est en ma personne un conquét de communauté, et par conséquent je ne puis avoir de procès que de l'avis du conseil de tutelle de mes enfants. Voici de qui il est composé , et vous choisirez d'après cela celui qui vous plaira le mieux pour traiter cette affaire-là et la terminer :
i> De mon côté , le président de Lamoignon , M. d'Aguesseau, avocat général , M. Amelot, secrétaire d'Etat, M. le marquis de Roncherolles et le comte d'Ailly ;
» Du côté de ma femme, M. de Saint-Roman, conseiller de grand'chambre , M. Lenoir , conseiller d'État, votre ami, et MM. de Saint-Roman, capitaines de cavalerie ; voyez , choisissez.
— Je serois fort aise, me dit-il, de traiter celte affaire-là avec le président de Lamoignon , cela me procureroit des occasions de le voir souvent. »
Il eut en effet deux ou trois conférences avec ce magistrat; mais las d'être battu en ruine, il le planta là. Ensuite il donna à la vicomtesse de Laval le conseil d'évoquer cette affaire-là à la cour des aides, sous le prétexte que , son père étant trésorier de l'extraordinaire, il existoit une vieille déclaration tombée en désuétude qui autorisoit les comptables à traduire leurs créanciers à ce tribunal tant qu'ils n'auroient pas leur quitus de la chambre des comptes.
sauf aux parties à être renvoyées à leurs juges ordinaires dans le cas que pendant l'instance le coiliptable eût apuré ses comptes.
On me signifia à la requête du procureur général de la cour des aides , poursuite et diligence du contrôleur des restes , un arrêt de la cour qui évoque mon procès pendant au Parlement de Paris avec M. de Boulogne.
On peut juger de ma surprise quand je reçus cette évocati<Hi. Je fus trouver Galonné, qui, d'un air étonné , me dit :
tt Que m'apprenez-vous là? Cela est bien extraordinaire; ils feront ce qu'ils voudront, je ne veux plus me mêler de leurs affaires. »
J'ignorois alors les menées de ce drôle-là ; mais peu de jours après , plusieurs membres de la cour des aides me montrèrent les lettres les plus pressantes de ce ministre qui les sollicitoit en faveur de M. de Boulogne , et m'apprirent en même temps que c'étoit lui qui avoit trouvé cet expédient pour m'enlever à ma juridiction ordinaire.
Comme j'étois traduit à la cour des aides, à la requête du ministère public, je fus obligé d'y plaider comme forcé. Après huit audiences de plaidoiries de part et d'autre, l'avocat général parla parfaitement bien, et les conclusions des gens du Roi furent entièrement pour moi; cependant je perdis
126 MÊlfOIBES SECRETS
mon procès sur tous les points. Je n'entrerai point dans le fond de la question, parce qu'enfin la fome pouvoit être contre moi, et que ce qui est au jujement des hommes est toujours douteux.
Jfe donnai ordre à mes gens d'affûres de payer U. de Boulogne ; ils me firent obserffer qu*il falloit au préalable la mainlevée du contrôleur des restes. J'appris pour lors que tout ce qui s'étoit fait à la cour des aides s'éloit pasee à Tinsu de cet officier, que M. de Boulogne avoit son quitus de la chambre des comptes quatre mois avant l'instruction de moo instance à ce tribuBal , et le procureur général de la chambre des comptes me délivra en forme une copie du quitus de AI. de Boulogne. Celui de la cour des aides avoit indignement prêté son ministère à one manœuvre aussi criminelle. Je fus sur-le-champ faire ce rapport au président de Lamoignon, qui le reçut comme une fable et moi comme un fou, en me di* sant qu'il étoit impossible qu'un tribunal quelconque eût prêté son ministère à une action aussi infâme. Pour vaincre son incrédulité, je fus obligé de mener chez lui de Bonnières, mon avocat, et mon procureur, qui lui apportèrent pour pièces probantes l'expédition du quitus, certifié par le procureur général de h chambre des comptes.
Je présentai sur-le-champ une requête av conseil, tendante à la cassation de ce monstrueux arrêt.
DE AUGEAIB. 117
M. Meneq, maître des requêtes, fut nommé rapporteur ; il la porta au bureau un lundi l** ou 3 8ep-> tembre 1784, qui étoît composé de quatre conseillers d'Etat ; elle fut admise tout d'une voix. Le soir même je reçus un billet d'invitation de Galonné pour diner cbes lui le lendemain mardi, je l'acceptai. Après le diner, il m'a pris en particulier dans son cabinet :
a Vous voulez do9c que je sois votre juge?
— Et comment donc cela ?
— Votre affaire va être portée à la grande direction.
— Et pourquoi cela ?
— A cause du contrôleur des restes.
— li n'est point question du contrôleur des restes dans mon affaire.
— Il suffit que son nom soit prononcé pour que ce soit une affaire de grande direction.
— Eh bien , dans ce cas-Jà vous serez mon juge. Je connois bien votre attachement pour madame la vicomtesse de Laval , mais je ne vous crois pas pour cela capable de faire une vilaine action.
— Jevoudrois, mon cher ami, que vous aecommodîei cette aflEsûre-Ià, je donnerois mille louis pour qu*elle fàt finie.
«— Mais c'est vous qui n'avei pas voulu l'arranger, vous vous en êtes rendu arbitre avec le président de LamoigDon , et vous l'avez planté là.
— Eh bien, voulez-vous que je finisse cette afiairelà avec Lenoir ?
— Je ne demande pas mieux.
— Vous me faites un plaisir que je ne puis exprimer réellement, vous êtes trop honnête. »
Je courus chez M. Lenoir pour lui proposer mes pleins pouvoirs , et après lui avoir rendu compte de ma conversation avec ce ministre, il me dit :
tt Je ne puis qu'approuver le parti que vous prenez; votre affaire est imperdable ; votre rapporteur, qui a diné chez moi , m'a assuré que le moyeu de cassation étoit gros comme le château de Versailles ; mais avec cela si vous saviez le degré d'influence que le contrôleur général a dans la direction, quoique votre droit soit clair comme le jour, vous pourriez perdre ; les voix ne s'y pèsent pas , elles s'y comptent. Tout le monde connoit le foible de Galonné pour la vicomtesse de Laval. Il n'y a pas un maître des requêtes qui , ayant besoin d'un bureau ou d'une intendance, ne lise dans les yeux de Galonné ce qui peut lui faire plaisir. y>
Le jour suivant je reçus une lettre du gouverneur de mes enfants, qui étoit avec eux à Buzancy. Il me mandoit que mon fils aîné étoit à l'extrémité, et d'arriver vite sans perdre un moment pour mener avec moi un médecin, et lui apporter secours s'il étoit possible.
A la réception de cette lettre, je courus chez M. Leuoir, où je lui remis mes pleins pouvoirs. Je partis le lendemain jeudi à la pointe du jour, pour rejoindre mon fils; et le jour d'après, vendredi, }1, Lenoîr les présentaà M. de Calonne. Il les mit dans sa poche, et se rendit par là, pour la seconde fois, arbitre de mon procès avec M. de Boulogne. Pouvoit-il ensuite jamais devenir mon juge en aucune manière et sous aucun prétexte?
Je reçus le mercredi suivant, à Buzancy, une lettre de Lemaitre, greffier en chef du conseil. Il me niandoit :
tt Arrivez vite à Paris, vous avez perdu ce matin » lundi votre procès au conseil. C'est la Providence » qui vous punit d'avoir contribué à l'élévation d'un D pareil monstre. »
Cela étoit faux, mais je lui avois rendu d'autres services. Cette lettre fut pour moi un coup de foudre. J'avois beau me creuser la tête, il me fut impossible de pouvoir deviner comment, et où, et qui avoit pu me juger. Je retournai à Paris dans les vingtquatre heures, et j'appris là, par plusieurs conseillers d'État , MM. de Montholon, de Marville et de la Michodière, Bacquencourt, Albert, etc., que ce misérable ayant appris le vendredi au soir, par M. Lenoir, que je m'élois rendu à Buzancy pour voler au secours de mon fils, avoit profité de mon absence pour indi-
quer la grande direction au lundi suivant, afin de m'ôter toute espèce de moyens quelconques d'instruire mes juges et de faire aucuns mémoires ; et que pour étrangler plus sûrement mon affaire, il avoit engagé une quinzaine de maîtres des requêtes, à venir à la grande direction, et qu'enfin j'avois perdu mon procès de deux voix. Que tous les conseillers d'État avoient été pour moi, ainsi que toute la lête des maîtres des requêtes. Que le rapporteur, M. Meneg , s'étoit conduit parfaitement bien, et même avec courage, et que s'élant écrié que la loi étoit trop formelle à mon égard, il étoit dans les impossibles de s'en écarter ; que ce Galonné pour lors avoit fini par dire qu'il falloit dans cette affaire-ci se mettre au-dessus de la loi. M. Meneg lui avoit répliqué:
u II n'est donc plus possible de rapporter ici les procès contre les amis des ministres, n
Ainsi cet infâme ministre se rendit juge et arbitre pour se mettre au-dessus de la loi; et pour surcroit de malheurs, je perdis mon fils quelques joutas après, jeune homme de la plus grande espérance. Si j'appuie si fortement sur le détail d'un pareil mystère d'iniquité, ce n'est pas certainement par rapport à l'échec que ce procès a pu apportera ma fortune, j'en ai fait le sacrifice très-volontiers ; mais c'est que c'est là l'origine et une des causes principales de la grande
révolutioD qui a amené insensiblement la perte de la royauté et le déchirement de l'Empire, et cette grande Térité va être démontrée avec T évidence la plus précise.
Lemaitre , greffier en chef du conseil , était présent au jugement de mon affaire ; il abhorrait Calonne, parce qu'il étoit l'ami de MM. de la Chalotais. La conduite de ce ministre dans mon affaire prouve bien qu'il étoit capable de celle dont il a été inculpé dans celle de ces magistrats.
Il faut de toute nécessité donner une idée et du caractère de ce Lemaitre, et commentj'en ai fait la connoissance. Il étoit, lors de la révolution de la magis* trature, avocat, ami de M. de Neville, conseiller au parlement de Rouen, qui depuis fut nommé à l'intendance de Bordeaux ; il s'étoit introduit chez M. de Miromesnil, premier président de ce parlement Us avoient conjointement fait plusieurs écrits en faveur de la magistrature ; ils avoient même établi une petite imprimerie avec laquelle ils s'étoient appris à imprimer eux-mêmes leurs ouvrages. Après le rétablissement de la magistrature, M. de Miromesnil l'engagea à s'établir à Paris. Il avoit su le rôle principal que j'avois joué dans cette révolution, il se fit présenter chez moi par une femme qui me le recommanda, ainsi que toute sa famille, de la manière la plus pressante. Je lui trouvai de la capacité. Je m'em-
ployai pour lui procurer Tacquisition d'une charge de greffier en chef du conseil, dont M. de Vougny, cousin germain de ma mère, étoit titulaire, et dont la finance étoit d'environ 500,000 livres. Je lui prêtai 20,000 livres pour ses frais de réception. Il m'avoit fait la confidence des services qu'il avoit rendus, disoit-il, à M. deMiromesnil ; il me pria de laisser déposer dans les caves de mon hôtel un grand sac contenant les caractères de son imprimerie. Jamais je ne les ai vus. Jamais on ne s'en est servi chez moi, et cela eût été impossible, puisque les autres instruments nécessaires pour la mettre en activité étoient perdus. Ces caractères sont restés dans mes caves jusqu'à la mort de madame Augeard, en 1782. Je les lui fis remettre à cette époque, quoiqu'il n'y eût aucun mal à les avoir laissés chez moi , mais je me souciois très-peu qu'on s'en aperçût lors de l'inventaire qu'on devoit faire chez moi pour régler la communauté avec mes enfants.
Cet homme m'a toujours témoigné le plus grand attachement et la reconnoissance la plus vive. Il étoit encore plus outré que moi de l'ingratitude et de l'infamie de ce Calonne. Il ne cessoit de me dire :
u II faut se venger de ce gredin-là par les mêmes armes dont il s'est servi pour écarter ses rivaux et ses ennemis.
— Donnez-vous-en bien de garde, lui dis-je. Il
DE AUGGARD. ,133
sait que c'est moi qui ai fait les écrits contre M. Necker : il est impossible que ses soupçons ne tombent pas sur moi.
— Mais vous n'y serez pour rien ; laissez-moi faire.
— Dans le fond , cela m'est fort égal. II ne peut me faire du mal qu'en s'en faisant beaucoup ; mais j'aime mieux ne pas donner prise sur moi, même jusqu'aux soupçons. »
Enfin je conjurai Lemaitre en grâce d'écarter cette idée-là, en assurant que j'avois dans mon existence d'autres moyens pour le faire repentir de sa scélératesse. Enfin, après bien des débats, je lui dis :
«J'irai dans mon département, dans la Suisse et l'Allemagne, au mois de mai prochain; alors faites tout ce qu'il vous plaira quand je n'y serai pas, cela me sera égal , je vous l'abandonne. »
II est bien vrai que, dînant un jour chez moi avec M. de Bretignières , conseiller de grand'chambre, nous parlions de l'édit des 125 millions, qui est le necpbis ultra de la juiverie et de l'agiotage. Je leur démontrai sur le papier qu'à la huitième année l'intérêt coûteroit au Roi 15 pour 100; qu'il ne feroit qu'augmenter chaque année; qu'en 1792 il coûteroit 3Spour 100, et que les intérêts finiroient à la vingt-cinquième année à être de 100 pour 100, et je lui dis :
tt II faudroit faire un pamphlet qui ne seroit pas
i^ MÉMOIRES SECRETS
un libelle. Il seroit plaisant de lui donner pour titre : Arrêt du conseil qui casse et annule Védit d'emprunt de 125 millions, en ce qui concerne l'excédant des inté-rets au-dessus de 5 pour 100. Et, pour ôter tout prétexte d'y supposer le moindre mal , antidater ce prétendu arrêt de deux ou trois ans, et y mettre le nom d'un autre contrôleur général. Au surplus, monsieur le greffier en chef, c'est une affaire qui regarde votre tripot : c'est à vous à en faire la rédaction, yy
Ainsi c'est bien véritablement moi qui ai donné l'idée et le canevas de ce joli pamphlet intitulé Arrêt, signé Foulon. Voilà la seule espièglerie que je me suis permis de faire contre ce polisson; mais ce n'est pas moi qui l'ai rédigé, encore moins fait im« primer et colporter. Je n'y ai eu aucune part , j'en jure ma parole d'honneur. Il fit, comme de raison, un effet effroyable, et je priai en même temps Lemaître de laisser là toutes ces plaisanteries.
Pour suivre l'ordre des temps, je vais parler d'une grande affaire qui arriva à la cour au mois de mars 1785, attendu que par ma charge auprès de la Reine j'ai été obligé d'y avoir quelque part.
Le baron de Breteuil, tant pour faire sa cour à la Reine et au feu duc d'Orléans, père de ce monstre, que pour jouer une petite niche à Galonné, qui lui avoit manqué surtout de reconnoissancc , proposa à Sa Majesté l'acquisition de Saint-Cloud. Il fit doilc
DE AUGEARQ. 135
envisager à la Reine cette maison de pliaisance comme un objet qui ne poarroit que lui être agréable, puisqu'elle la rapprochoit des spectacles de Parisi Le seul reproche que Ton pourroit adresser au baron de Breleuil, ce n'est pas l'acquisition en elle-même; c'est qu'il auroit pu l'avoir à meilleur marché : elle eût été payée à trois millions. Il ne faut regarder cet objet que comme une bague au doigt de la Reine. Le Roi de France avoit alors 477 millions de rente. Ne pouvoit-il pas, sans s'exposer même à la critique la plus passionnée, faire une galanterie à une femme qu'il chérissoit avec tant de raison?
Que diroit-on d'un particulier qui auroit 477,000 livres de rente, qui donneroit une fois en sa vie à sa femme pour 6 ou 9,000 livres de diamants? £'est la même proportion. Ce seroit certainement moins condamnable que de les donner à des filles d'Opéra, ou de se laisser manger et endetter par sa domesticité et ses gens d'affaires.
La Reine envoya chercher Galonné pour lui annoncer la conclusion de cette affaire, et de prendre ses mesures pour que les termes de payement fussent acquittés à leur échéance. Galonné, piqué, peut-être avec raison, de ce que cette aflEsiire, qui étoit purement de son département , avoit passé par un autre ministre, et qu'il n'y fîguroil tout au plus que comme une estampille, répondit à Sa
Majesté qu'il prendroit les ordres du Roi, chez qui il passa dans le moment même. Il lui fit envisager cette acquisition comme hors de saison, sous le motif que le trésor royal n'étoit point en état de supporter celte charge; il fit au Roi des observations bien exagérées et remplies de pathos, de sorte que Sa Majesté fit sentir à la Reine qu'il ne falioit pas penser à Saint- Cloud. Elle en avoit déjà reçu les compliments. Piquée, elle envoya chercher Calonne. Voici comment elle le reçut :
tt Je sais, monsieur, tout ce que vous avez dit au Roi pour le détourner de mon acquisition. Si cette affaire-là n'étoit pas publique, je m'en désisterois très-volontiers, quoiqu'elle me soit agréable; mais comme vous avez donné au Roi pour prétexte la situation du trésor royal, je lui remettrai l'état trèscirconstancié de toutes vos dilapidations et déprédations, et des sommes immenses que vous avez données aux princes du sang et à mes beaux-frères pour vous faire un appui auprès du Roi, et de toutes celles que vous avez répandues dans la bourse des grands de la cour pour cerner et environner le Roi de prôncurs et'le tromper journellement. Vous ferez ce qu'il vous plaira; mais si je n'ai pas Saint-Cloud, je vous défends de paroitre devant moi, et surtout de vous trouver chez madame de Polignac quand j'y serai. »
Mon CaloDne, tout stupéfait, court chez le Roi, veut raccommoder la chose, et lui dit :
a Sire, cet objet ne vaut pas la peine d'en causer à la Reine : je me retournerai et je trouverai moyen de faire face à tout. Il faut écrire à M. le duc d'Orléans de venir signer le contrat , puisque la Reine le désire; mais j'arrangerai si bien les choses par la contexture des lettres patentes, qu'elle croira avoir Saint- Cloud , et elle n'aura pas Saint-Cloud. ^
Le duc d'Orléans arriva le lendemain samedi, et signa le contrat.
Le vendredi suivant, le marquis de Paulmy, chancelier de la Reine, vint me voir.
tt Vous êtes sans doute instruit, monsieur, de l'acquisition de Saint-Cloud?
— Oui, je le sais, et je sais également que la Reine vous a nommé son ministre plénipotentiaire pour en faire le traité. Voici un projet de lettres patentes pour être annexé au plein pouvoir que vous voudrez bien me donner. »
Après en avoir fait la lecture, je lui dis :
a Quel est le maraud qui a fait le projet de ces lettres patentes?
— C'est M. de Calonne.
— Il peut y avoir du courage à un ministre de refuser là Reine , mais c'est toujours une lâcheté de la tromper. »
138 MÉMOIRES SECBETS
Là-dessus, il m'apprit ce qui s'éioit passé entre lui et ce ministre. Il me dit qu'il étoit arrivé la veille chez lui à l'Arsenal et avoit ainsi débuté :
tt Ma visite a deux objets : l'un qui vous regarde et qui est foible; l'autre, c'est l'acquisition de Saint- Cloud, dont je veux vous parler. Quant à votre vade, je vous dirai que nous payons les dettes de M. de MailleboiSy qui va commander en Hollande. Dans l'étal qu'il nous en a remis, vous y êtes classé à raison de cent mille écus. Voulez-vous que madame de Maillebois vous les doive? Nous les lui compterons. Voulez-vous recevoir votre remboursement? Je ferai porter celle somme à l'Arsenal. »
M. de Paulmy, comme on se doute bien, accepta le second parti.
u Quant à l'acquisition de Saint-Gloud, c'est une folie que l'on a mise dans la tête ^e la Reine. Elle vous a nommé son ministre plénipotentiaire. Voici un projet de lettres patentes qu'il faut annexer à ces pleins pouvoirs. >î
M. de Paulmy me dit lui avoir fait observer que ces lellres avoient l'air de donner à la Reine Saint-Cloud en propriété, mais que réellement elles ne lui donnoient rien.
tt Voulez-vous, lui dit M. de Galonné, que l'Empereur ail une propriété en France, dans le cas que la Reine viendroità mourir sans enfants?
— Allez, allez, ces gens -là sont toujours assez grands pour s'entendre ensemble. »
M. de Paulray finit par me dire que dans tout cela il ne trouvoit pas grand mal, et moi par lui répondre que je prendrois les ordres de la Reine. Je lui écrivis dès le soir même, et elle me fit dire de me rendre le samedi chez elle à neuf heures du soir. Dès qu'elle me vit:
tt C'est pour l'affaire de Saînt*Gloud que vous voulez me parler?
-—Oui, madame.
— Ces gens-là m'ont bien tourmentée pour une pareille vilenie.
— Je le sais, madame ; mais j'ai des observations à faire sur ce sujet à Votre Mi^esté.
— Oui, mais vous retarderez encore mon affaire?
— Non , madame , puisqu'il est neuf heures et demie du soir, et qu'on ne peut rien expédier cette nuit. Je suis secrétaire des commandements de Votre Majesté moyennant finance , ainsi je ne puis être par trop humilié du peu de confiance que Votre Majesté auroit en moi. Elle en a un qui n'en porte pas le nom, mais qui a sa confiance : c'est Tabbé de Vermont. Je sopplie la Reine, poor l'acquit de ma conscience et ma tranquillité, de lui remettre ce petit mémoire, et demain j'exécuterai aveug^énient toutes ses volontés, n
Le lendemain matin , elle m'envoya chercher dès huit heures. Elle s'étoit purcrée.
tt Vos observations ont été trouvées on ne peut pas plus judicieuses. Il faut avouer que ce Galonné est un grand polisson. Il faut vous trouver ici à midi et demi. On rédige de nouvelles lettres patentes que je vous remettrai. Je ne verrai que les princes et princesses, M. de Paulmy et vous. »
Elle nous fit en effet entrer à cette heure l'un et Tautre. Elle adressa ainsi la parole à M. de Paulmy :
u Vous avez remis à M. Augeard un projet de lettres patentes; elles sont trop peu convenables à la dignité de ma personne et à mes intérêts pour que je prétende m'en servir; en voici d'autres que vous jugerez certainement plus décentes. M. Augeard va vous en faire la lecture. Elles seront annexées aux pleins pouvoirs que je vais vous donner. »
M. de Paulmy s'excusa sur ce que c'étoit M. de Galonné, ministre du Roi , qui les lui avoit remis.
tt Je le sais, répliqua la Reine; mais cela ne devoit pas vous dispenser de m'en faire part avant de les remettre à M. Augeard. ))
Dès que j'en eus fait lecture, la Reine, s'adressant toujours à M. de Paulmy, qui éloit dans un embarras inexprimable :
a Gomment trouvez-vous celles-ci?
— Infiniment mieux; mais j'ai peur qu'elles ne
DE AUGEARD. Ul
souffrent des oppositions à Tenregistrement du Parlement. »
Je pris la parole :
tt J'assure bien Votre Majesté qu'elles n'en souffriront point; M. de Paulmy y mettra tous ses soins. Il a des parents puissants dans le Parlement, j'en ai aussi, et tout se passera pour le mieux. » '
La Reine fit signe à M. de Paulmy de se retirer, et je restai seul avec elle. Elle me dit :
u Mon chancelier étoit un peu embarrassé. Ce Galonné est un grand drôle. 11 me demande une audience particulière; oui, je la lui donnerai. Monsieur Augeard, je n'oublierai jamais le service que vous me rendez, et votre fidèle attachement. ))
Peu de temps après, je fus obligé de mq. rendre dans mon département, puis dans la Suisse et l'Allemagne. Je rentrai en France par la Lorraine allemande, où je trouvai à Dieuze, à mon adresse, plusieurs pamphlets intitulés Supplément au Journal de Paris, Je me doutai bien que c'étoit Lemaitre qui avoit proflté de mon absence pour s'égayer aux dépens de Galonné, et il faut avouer que ce ministre lui faisoit beau jeu. Lemaitre avoit pris ce titre pour éviter toute espèce de soupçon à mon égard. En effet, il étoit de toute impossibilité, étant hors du royaume, que j'eusse la moindre part à des pamphlets qui faisoient la critique de la besogne qui avoit paru trois
U2 MÉMOIRES SECKETS
OÙ quatre jonrs auparavant. Quoiqu'ils continssent de très-grandes vérités, ils étoient assaisonnés de beaucoup d'aigreur et de méchancetés.
Je rentrai dans Paris au mois d'octobre; j'y revis Lemaitre, et, comme ces pamphlets n'étoient pas imprimés des mêmes caractères que les anciens, je voulus qu'il m'en donnât l'explication. 11 s'y refnsa, et ne voulut jamais me donner aucun renseignement ni sur l'imprimerie ni sur le lieu où elle étoit établie.
Le 5 octobre 1785, cet homme est arrêté à ime barrière de Paris, portant sous sa redingote une planche d'imprimerie toute faite. Il perd la tête, il injurie les commis. On le mène chez un commissaire, ensuite chez M. de Crosne, lieutenant de police. Ses réponses donnent les plus grands soupçons sur sa personne. Il est traduit à la Bastille. On fait une perquisition chez lui : on y trouve plusieurs exemplaires de nombre de pamphlets. Il croit utile à sa défense de se créer un co-accnsé : il jette ses vues sur moi , comme tenant à une famille considérable et pouvant le sauver, et voici comment il établit sa fable :
Il met sur mon compte tous les pamphlets que M. de Galonné et M. de Lamoignon avoient faits ; il y met également tous ceux qu'il avoit faits pendant mon absence de France , et même ce joli pamphlet dont j'ai parlé plus haut, miiïuU Arrêt du conseil^
DE AIGBARD. IVJ
signé Foulon. Il ne parie en aucune manière de ceux que j'ai réellement faits. Si sa délation ou sa défense se fût bornée à ces faits , je lui anrois pardonné; mais il m'a accusé. d'avoir imprimé avec lui et dans son imprimerie à Belleville, et cela est de la plus insigne fausseté. Il n'y a qu'un mot à dire pour détruire cette allégation. Si j'avois été son' complice, on simplement dans son secret, il n'auroit jamais été arrêté à une barrière; je l'aurois été plutôt que lui, parce qu'étant par ma place moins exposé, je me serois chargé de passer l'objet prohibé. Quant aux autres chefs d'accusation, il ne les a intentés que parce qu'il m'étoit extrêmement possible de justifier de l'alibi à raison des pamphlets faits pendant mon absence du royaume, ainsi que de ceux faits par MM. de Lamoignon et de Calonne, en nommant les véritables auteurs. Je n'aurois vu pour lors dans sa conduite qu'une manière adroite de se tirer d'affaire, par la crainte qu'il inspiroit par là à un ministre d'Etat et à un président à mortier d'être compromis dans cette affaire.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. M. Lenoir donna l'extrait de l'interrogatoire de la Bastille à Calonne, qui vit bien sur qui l'attaque étoit dirigée. H en conçut une frayeur mortelle; il pria Lenoir de chercher tous les moyens pour me l'inoculer. A l'effet de complaire à son ami et à son patron, il n'y.a rien
qu'il n'ait employé pour y réussir. Je me rendis chez lui sur un billet de sa part extrêmement pressant. Il fit vis-à-vis de moi le métier de lieutenant criminel le plus astucieux, et c'étoit à moi et à ma famille qu'il devoit son retour à la police. II me lut, non pas l'interrogatoire de Lemaitre comme il éloit, parce que j'aurois bien deviné sa véritable intention, qui étoit d'introduire en scène M. de Calonne. Il me dit que Lemaitre déposoit que j'étois l'auteur de V Arrêt signe Foulon j et que c'étoit moi qui l'avois fait imprimer; que si ce fait malheureusement étoit prouvé, il étoit impossible que je n'eusse pas la tête tranchée ; que le seul parti que j'avois à prendre étoit de partir pour l'étranger.
Je trouvai , comme de raison , cet expédient un peu sévère ; je me contentai de lui représenter qu'ayant des enfants, je ne prendrois ce parti qu'après avoir consulté ma famille. En le quittant, je courus chez le président de Lamoignon , à qui je fis part de l'avis officieux de Lenoir. Il en fut indigné. Il lui écrivit sur-le-champ de passer à son hôtel, et après lui avoir fait envisager combien l'expédient qu'il me proposoit éloit dangereux, il lui recommanda d'avertir Calonne de se rendre dans la soirée chez lui. J'étois, lors de l'entretien de Lenoir avec M. de Lamoignon, enfermé dans un cabinet à côté, u Tranquillisez-vous, ces gens-là, me dit-il, ont plus peur que vous; ils
veulent vous écarter de Paris pour qu'on ne vienne pas à Calonne, parce que ce dernier vous craint comme la justice divine ; je vous défends de quitter Paris. Laissez«-vous conduire par moi et laissez-moi faire. »
M. de Lamoignon étoit lui-même très -intéressé dans cette affaire, puisqu'il avoit fait plusieurs pamphlets, et notamment la Conversion de niadetnoi' selle Sauveur, Galonné arrive tout effaré à onze heures du soir chez M. de Lamoignon. Voici à peu près la substance de l'entretien :
tf Le conseil que Lenoir a donné à Augeard est un conseil perfide , et c'est pour le perdre; dans ce caslà, il vous entraînera dans sa perte , et moi je pourrois être très-fort compromis.
— Hais M. Augeard lui-même veut me perdre, il m'abhorre.
— > Vous lui avez joué Un tour terriblement perfide en lui faisant perdre un procès qu'il devoit gagner devant Dieu et devant les hommes.
— Je suis certain qu'il s'entendra avec Lemaitre, j'ai des ennemis dans le Parlement.
— M. Augeard, il est vrai, ne vous aime pas, mais il ne sera jâmai§ votre délateur en justice. Je sens bien que l'attaque est plus dirigée contre vous que contre lui, mais il faut que vous employiez tout votre esprit , tout votre crédit à mettre cette affaire-
UG MÉMOIRES SECRETS
là en justice réglée; elle ira d'abord au Cbàtelet,. nous ferons les interrogaloires d'Augeard> et quand elle sera au Parlement j^en serai absolument le maître. J'ai d'autanl plus de désir de vous obliger que moimême j'y suis intéressé.
— Tout ce que je crains , c'est que M* Augeard ne parle ; je voudrois au moins qu'il ne fûl pas à Paris.
— Eh bien , je l'engagerai à aller passer cinq ou six jours à sa lerre, ou jusqu'à l'introduction de l'instance au Châlelet^ car il faut bien qu'il soit ici pour son inlerrogaloire. »
Calonne partit le lendemain pour Versailles, enjôla si bien le garde des sceaux, Miromesnil, qu'il renvoya l'affaire en justice réglée. S'il avoit pu se douter du cloaque oii étoit le contrôleur général, il se seroit bien donné de garde de l'en retirer; il s'en est depuis bien repenti.
M. de Lamoignon me vit le même soir, me conseilla d'aller à Duzancy et y passer quelque temps ; je réfutai son avis avec la plus grande force, lui fai** sant envisager que mon absence pourroit me faire tort dans le public. Comme il y mit tant d'instance, je lui dis :
« Je pars, mais vous serez obligé de me rappeler. r>
Je partis doux jours après , et le 4 il m'expédia un courrier pour me mander d'arriver bien vite.
A mon retour, le procès étoit déjà commencé au
DE AUGEARD. iV7
Cbâtelet, et Lemailre y éloit en priso»^ On lai fit dire par wi émissaire de Lenoir que j'étois hors du royaume, que pour se sauver il-falloit qu'il me chargeât à boulet roBge; et Galonné fit dire à Brunville, procureur du Roi, que Sa Majesté vouloit que je fusse décrété de prise de corps. Le lieu tenanè criminel eut beau repvéseBAer que cela étoit absolument contre la loi , de lancer vn pareil décret contre nn particulier doflûeiliéy surtout occupant de grandes places, sur le dire d'un seul homme pris en flagrant délit à raison d'un crime, sans même aucun commencement de preuves quelconques, on lui fit dire que le Roi le vouloii. Bachoifr y consentit , en avertissant que ce décret ne pouvoit subsister; en effet, il fut lancé à sept heures du soir, signifié à onze et cassé le lendemain matin au Parlement. C'est le lieutenant criminel luir-méme qui, après l'arrêt du Parlement qui m'a déchargé de toute accusattoD, m'a fait part de cette atrocité.
Le grand intérêt de Calonne étoit que je fusse décrété de prise de corps, parce quej'étois forcé de m'absenter, on au-moins^nepoint paroître; je n'étois point interrogé, et c'étott pour lui le point principal. En- interjetant appel du décret du Parlement , un arrêt d'apport de pièces amenait un arrêt d'évocation. Le Chàtelet dépouillé ne-disoit rien; aU' Parlement, les moyens de défense étoient préparés : l'afiaire
une fois renvoyée à l'audience, je n'éfois pas in»-
rogé, dès lors je ne pouvois plus compreKt»
Caionne ; dès lors il étoil hors d?i«quiélude rt k
crainte , redoutant au possible tout regard i< a
justice.
Par arrêt du Parlement et univoque do 14 janvierl786, sur les conclusions du ministère public, jo fus déchargé entièrement de l'accosalion , ar« impression de l'arrêt, avec afiGches, et notûnnent dans mes terres.
Le garde des sceaux Miromesnil, qui apprit le jour même de l'arrêt le dessous des cartes, se mordit bien les pouces d'avoir renvoyé en justice réglée une affaire de pure admimstration telle que celle-ci; il mit tout en usage pour faire casser l'arrêt, et il ne put y réussir.
Quand Calonne me fit décréter de prise de corps, il avoit non-seulement en vue le désir que je ne fossé pas interrogé, de peur d'être compromis, mais encore de mettre sur ma personne une tache assez forte pour m'empêcher de reparoître à la cour. Il se serait bien donné de garde de vouloir me nuire ouvertement ; par exemple de toucher en rien à ma place de fermier général dont on renouveloit le bail , parce que je u'aurois pas manqué de dire tout haut font ce qu'il en éloit, et de l'écrire même à la Reine; aussi ce n'est qu'en secret qu'il me desservoil par ses
amis auprès d'elle, pour éloigner ma présence de cette princesse.
La Reine me fit dire par le baron de Bretenil de reprendre mes fonctions. Galonné, qui n'avait pu empêcher cet acte de justice de sa part , eut l'adresse de la circonvenir au point qu'elle m'avoit fait dire qu'elle ne vouloit aucune explication de ma part sur ■,y cette affaire ; au^i quand je me présentai chez elle
la première fois, je n'élois pas trop rassuré. Le Roi étoit présent et le marquis de Talaru. Je ne lui présentai que deux lettres ; dès qu'elle les eut signées je me retirai bien vite. Le marquis de Talaru courut après moi et me dit :
(c Mon cher ami, votre affaire va à merveille, j'ai entendu le Roi qui a dit : « Ce pauvre Augeard , il est changé. Eh ! voilà bien du bruit pour un pamphlet, madame; est*ce que vous n'aimez pas Augeard ? — Moi , dit la Reine , je l'aime. »
Deux jours après,. je reparus chez la Reine ; je lui dis :
tt II n'est pas juste que pour toutes ces niaiseries les affaires de votre maison en souffrent, n
Je lui demandai un travail particulier, elle me le donna pour le lendemain ; c'était , je crois , le 5 mars 1787 ; je lui dis alors :
tt Votre Majesté m'a défendu toute explication sur le malheur cruel qui m'est arrivé ; j'ai trop de res-
pect envers ses ordres souverains pour qu'elle en craigne de ma part la moindre infraction; mais eUe n'aura jamais assez de puissance sur mon âme pour m'empècher de lui témoigner ma vive reconnoissance : il faut que Votre Majesté soit bien bonne pour me souffrir à son service si elle m'a cru un instant coupable. »
Cette princesse, avec le ton de la plus grande bonté :
tt Jamais, jamais, pas un instant; contez-moi votre affaire, je Técouterai avec intérêt, v
Je lui dis tout, je ne lui cachai rien. Je m'aceusai à elle d'être l'auteur de la correspondance et des ouvrages contre M. de Maupeou, contre M. Necker, je parlaide ceux de M. de Calonne, je l'instruisis de tous ses méfaits, de sa coquinerie abominable à mon égard, et surtout que c'étoit lui qui avoit engagé le lieutenant criminel à me décréter de prise de corps, pour détourner l'orage qui étoit sur sa tête. Elle me dit du ton le plus touchant :
u l'ingt-deux personnes m'ont demandé votre place , je n'ai jamais voulu y nommer ; je ne vous ai jamais cru un instant coupable ; j'ai bien pensé que c'étoit là encore une affaire d'intrigue. Qui croyezvous qui a été votre plus chaud défenseur auprès de moi ?
— Je n'en sais rien, madame, mais tout ce que
je fiais., c'est qu'on ne trouve point de défenseur à la cour.
— C'est le Roi; il m'a dit : u Voilà bien du bruit pour un pamphlet ! » Il m'a appris ce que ¥0us valez; vous avez refusé soos M. de Maurepas la place de mimsire des finances ^ aussi je vous demande tous les renseignements que «aus avez sur la gestion de ce fou de Caloime. »
Et die ajûula :
tt Je vous défends de parler à qui que ce soit de ee que vous venez de me dire ; laissez-moi faire , ce ne sera pas long. Quand vous ne pourrez pas me voir, parce que je serai ou à Trianon ou au spectacle, remeltez*les à. l'abbé de Fontanges , qui a été mon aumônier et. qui est notable. »
Ce que je faisois régulièrement; et, en effet, Galonné fut renvoyé un mois après.
Je reviens à l'ordre des temps. Le jugement de mon af&iffe avoit, comme on le présume bien, extrêmement lié Galonné et M. de Lamoignon. Leurs intérêts depuis n'ont jamais été divisés. C'étoit un beau et grand service que ce dernier avoit rendu à ce ministre, qui sentoit bien la nécessité absolue de porter à quelques grandes places son sauveur, parce que enfin il étoit assez difficile, malgré son acabit naturel, d'être ingrat vis-à-vis d'un honmie dont la place étoit plus stable que la sienne, et qui d'ailleurs
152 MEMOIRES SEGHETS
pouvoit se venger en mettant au grand jour le rôle principal qu'il avoit joué, quoique derrière la toile, dans le procès de Lemaître.
H. de Lamoignon employa tout son crédit auprès de moi pour en obtenir que je reverrois Galonné, en m'assurant qu'il avoit le plus grand désir de réparer tous ses torts; il ne put jamais l'obtenir. Le décret de prise de corps qu'il avoit cru nécesaire, pour sa sûreté personnelle , de faire lancer contre moi , avoit encore augmenté mon aigreur bien juste contre ce misérable. Il m'étoit impossible d'effacer de ma mémoire sa scélératesse dans le jugement de mon procès à la grande direction , et pour ne pas même m'exposer à travailler avec lui, je rerais mon département.
L'affaire du cardinal de Rohan , qui arriva peu de temps après , coalisa plus étroitement Galonné avec M. de Lamoignon. Il avoit fait envisager à ce magistrat que le baron de Breteuil seroit renvoyé si le cardinal étoit innocenté. Il espéroit par là se raccrocher à la place de ministre de Paris, pour sortir du bourbier oii il s'étoit mis par ses dilapidations dans les finances. M. de Lamoignon se donna en effet beaucoup de peines et de soins dans cette affaire. Le cardinal fut innocenté , et le baron de Breteuil conserva son ministère ^
' Je n*ti ea rien de common dans lontc celte mtlheorense affaire
DE AUGEARD. i5S
Néanmoins M. de Calonne sentit la nécessité de marquer sa reconnoissance à M. de Lamoignon ; il ne poovoit le servir qu'en lui procurant la place de garde des sceaux ou de premier président; il n'étoit pas homme à donner la première à un autre, s'il avoit pu la conserver pour lui , surtout après avoir manqué le département de Paris , puisque le baron de Breleuil le conservoit pour lui. Ainsi , quoiqu'on intrigant sans cesse contre M. de Miromesnil , son intérêt étoit plutôt de voir M. de Lamoignon à la place de premier président qu'à celle de garde des sceaux. Mais comment M. de Galonné s'y prendrat-il pour renvoyer M. d'Aligre?
C'étoient ordinairement les premiers présidents qui faisoient renvoyer les contrôleurs généraux. M. de
qu'une explicatioo avec la Reioe, parce qu'on afoit répandu dans Paris que l'écriture de cette princesse étoit compromise avec ma signature comme l'ayant contre-signée. La Reine me dit : i II n'est pas question de la vdtre, Ils n'ont pas pris même la peine de contrefaire la mienne; ils ont signé : Marie-Antoinette de France, et moi je suia Uarie-Antoinette d'Autriche, i Le cardinal n'est pas coupable d'escroquerie , il a été mystîGé par une femme qui le captivoit. II est de toute invraisemblance que le Roi eût refusé à sa femme qu'il adorolt un collier de quinte cent mille livres, quand son trésor étoit la proie de tous les gens de sa cour, et que .Calonne avoit mis à leur disposition. Ce sont les intrigues de Versailles qui sont cause de l'éclat qu'on adonné à cette affaire; maisGalomie en vonloit à la place dn baron de Breteuil, qui étoit l'ennemi juré du cardinal, et Calonne étoit fort aise de trouver une occasion de diffamer la Reine, parce qu'il savoit que cette princesse n'en faisoit aucun cas.
CaloBBe ne trouva pas de moyen plus honnéfte que de Caire déchirer, décrier la réputation de celui (ju'il vouloit perdre; de débiter des horreurs , des cabainies atroces contre lui, dans tous les cafés, olulis, foyers , spectacles et promenades de Paris, et cehià l'aide de son ami Lenoir, qui, quoique n'ayant phK la police , oonservoit encore des liaisons et du crédit sur tous les espions du tripot. Les parents, les amis de AI. d'AUgre, les présidents ses confrères, lui défendirent absolument de donner sa démission d'après une manœuvre aussi infâme. Il étoit impossible à M. de Culonne de penser à négocier avec le Parlement. Le parquet , le grand banc , excepté M. de LamoignoD et M. de Saison qui éloient neutres, tous les présidents étoient contre lui ; il n'avoit pour amis dans les conseillers tout au plus que huit magistrats, ainsi il lui étoit impossible de penser à négocier avec le Parlement. L'embarras des afiaires augmentoit tous les jours. La porte des emprunts éloit entièrement fermée, le crédit totalement perdu. M. de Galonné, ministre du Roi, se décida à introduire dans le royaume une assemblée de notables , sans faire attention qu'elles ont toujours été les précurseurs des états généraux; et cela dans la vue seule d'aObiblir l'influence des parlementaires , s'imaginant que leur enregistrement seroit nécessité par l'opinion des notables.
M. de Caloime porta le oombre des ^députés du Parienent à quatre présîâents , quoique dans toutes les tenues antérieures il ne s'en étoit jamais trouvé plus de deux. Mais M. de Galonné vouloit, eomme de raison, obliger M. de Lamoignon, ou pour parler plus vrai, s'en faire un appui, puisque le premier et le second président le détestoient et le méprisoient. Mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que ces deux êtres, tanlique l'assemblée des notables a duré, n'osoient pas se voir en public, et M. le président à mortier n'alloit jamais chez M. le ministre des finances qu'à six heures du soir, et encore s'y introduisoit-il par les garde-robes, et c' étoit là où se tramoient toutes les intrigues contre le garde des seeaux et ie baron de Breteuil.
Quoique M. de Calonne mit beaucoup d'art dans la formation de cette assemblée, en la divisant en sept bureaux dont un prince- étoit président et un conseiller d'état rapporteur, et il n'y avoit aucun de ces prinees que M. de Calonne n'eût obligé de plusieurs millions, il devoit toujours finir par en être la victime. 11 avoit d'abord plusieurs ennemis , tels que M. de Brienne, archevêque de Toulouse, celui de Narbonue, plusieurs prélats, et M. de la Fayette. Je mettois dans le plus grand jour ses astuces , ses impérities et les mensonges continuels qu'il faisoit à >€ette assemblée , notamment sur le montant du déficit
et celui des emprunts. Il fut entièrement démasqué , et tomba dans un tel avilissement, qu'il ne connut plus pour lui d'autre ressource que son ancien métier d'ébéniste.
Il en fit un qu'il eut l'étourderie de faire imprimer au conseil général, intitulé Appel au peupk. C'est le germe de la démocratie et une diatribe effroyable contre le clergé et la noblesse ; aussi l'aigreur devint telle, que les notables ne vouloient plus ni de son impôt territorial, ni de son timbre, ni même traiter avec lui en manière quelconque.
Telle étoit la situation ministérielle de Calonoe lors de la semaine sainte 1787. 11 accusa M. de Miromesnil auprès du Roi de cabaler dans l'assemblée des notables , et proposa à Sa Majesté , pour le remplacer, M. de Lamoignon , comme l'homme le plus propre à mettre les parlements à la raison. C'est tout ce qu'il a dit au Roi qui a déterminé ce choix. Il croyoit par là, pour sa personne, se faire un grand appui au conseil, s'il fût resté en place, et se faire un protecteur si lui-même étoit renvoyé. En effet, ayant pour lui le chef de la loi qui lui devoil son existence, il crut mettre à l'abri toute son administration , ne plus craindre qu'on le recherchât et qu'on lui fît un crime de ses dilapidations.
Ce qui précipita le renvoi de ce ministre, c'est l'étourderie qu'il fit de rendre complice le baron de
Breteuil des prétendues cabales de M. de Miromesnil avec les notables. Le Roi eut, le jeudi saint, après ténèbres , une explication avec la Reine , qui , après lui avoir démontré l'absurdité de cette imposture, lui communiqua tous les renseignements que j'avois remis à Sa Mi^^sté. Le Roi en fut tellement frappé, qu'il arrêta dans le moment même le renvoi de cet homme , qui fut effectué deux jours après.
La Reine me fit part dès le vendredi saint de la disgrâce de cet homme, très-bien méritée.
Il est facile à tout lecteur de juger que sans l'aflaire de Lemaitre, jamais Calonne n'auroit pensé à élever au ministère M. de Lamoignon^ puisque avant cet événement il le desservoit dans la société de la Reine et le faisoit passer comme un homme très-dangerenx; et la suite va prouver qu'il l'étoit bien véritablement.
Voici ce qui s'est passé entre M. de Lamoignon et moi pendant son ministère.
Le quatrième jour de sa nomination, j'eus avec lui nn entretien. dont voici la substance. Il auroit dû lui servir de guide pour le plan de conduite qu'il avoit à tenir.
« Votre position seroit ici trop chancelante, si vous ne connoissiez pas véritablement le terrain oii vous êtes. La Reine ne vous aime pas; c'est elle qui a fait renvoyer Calonne, et c'est lui qui vous a pro-*
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Parlement, et de lui faire dire avec la loyauté de Henri IV : a J'ai été cruellement trompé par un ministre infidèle, j'aurois dû faire plus d'attention à vo» représentations ; j'abandonne cet homme à la kî , je connois trop la fidélité de mes François pour douter un instant qu'ils ne viennent à mon secours dans une circonstance aussi pénible pour moi. » Le Roi auroit eu tout ce qu'il auroit voulu. Quel jeu , au contraire, lui faites -vous jouer? S'il perdoit le cœur de ses sujets, où en seroit-il? Vous venez d'exiler le Parlement de Paris et celui de Bordeaux, vous laisses sans justice deux ressorts immenses , et comment voulez-vous, en bonne foi, transporter les avocats, les procureurs, les huissiers, les greffiers, la cfaancel* lerie, à quarante lieues de la capitale? Comment voulez-vous forcer tous ces officiers, et surtout les jus* ticiables, à des transports et frais de voyage aussi coûteux? Que vous a fait la nation pour la punir aussi cruellement? Prenez-y garde, ce n'est plus une guerre parlementaire que vous allumez, c'est une guerre nationale! Pourriez-vous citer un exemple d'un chancelier de France qui n'ait pas été la victime des Parlements? Et votre place est bien plus amo-^ vible. A qui pourriez-vous attribuer la faute d'uD pareil coup d'autorité, à qui ferez-i;ous accroire qu'un ministre ait pu vous forcer de sceller un édil et d'exiler un corps de magistrature? Les autres
départements ne sont-ils pas plus dans ia dépendance du vôtre que tous pouvez Tétre du leur ? Encqre , s'il existoit dans ce moment-ci un ministre qui eût la prépondérance comme M. de Choisenl, encore plus comme M. de Maurepas, même M. de Ver* gennes, vous pourriez dans le «public insinuer que cet acte d'autorité du pouvoir absolu que vous venez de déployer est de leur fait; mais dans ce moment-ci nul ministre n'a de prépondérance sur vous. L'archevêque n'a été appelé aux finances que par vous , il n'a dans ce moment-ci que ce seul département. Ah I si vous pouviez en flattant son ambition l'enga- ' ger à se faire déclarer principal ministre, sa légèreté naturelle et son amour-propre l'aveugleroient peut^ être an point qu'il ne déméleroit pas le danger, et vous pourriez vous tirer d'affaire en jetant sur lui par la suite cette belle besogne. r>
Dix jours après l'archevêque fut déclaré principal ministre, et les finances furent données à M. Lambert.
Voilà tout ce que J'ai eu de rapport avec Ri de Lamoignon dans tout son ministère. Quand l'archevêque fut appelé aux finances, je lui proposai de me rendre utile auprès de lui, mais il me répondit :
((Non. L'archevêque seroit trop fort, il faut que je le tienne le pins possible dans ma dépendance. Il ne sait rien , il aura besoin de moi à chaque pas et à chaque démarche qu'il voudra faire. Quanta vous,
qui avez une très-grande aisance et de la fortune , jouissez-en tout à votre aise et ne vous mêlez de rien. »
Certes, il ne pouvoit me faire plus de plaisir; mais ce qu'il me disoit et m'écrivoit à ce sujet n*étoit pas tant pour m'en faire, qu'à cause d'une jalousie naturelle qu'il avoit toujours eue contre moi. Et voilà pourquoi il me desservoit sous main dans mes sociétés, qui étoient les siennes; il appréhendoit aussi d'accréditer les bruits de Paris et de plusieurs membres du Parlement qui avoient répandu que dans mon affaire avec Lemaitre il ne m'avoit rendu service que parce que, si j'avois parlé, je l'aurois beaucoup compromis. Et voilà encore pourquoi dans le monde il aimoit mieux passer pour mon bienfaiteur que pour mon ami; etmoi j'étois enchanté de cela, parce qu'il me mettoit par là dans la position de ne le voir que chez sa femme , afin qu'on ne pût s'imaginer que je participois à toutes les extravagances qu'il faisoit, telles que la ferme royale , sa cour plénière et ses créations de grands bailliages. Et même à cette époque-là je m'abstins absolument de le voir et de mettre les pieds chez lui. Je me retirai dans ma terre afin de lui ôter toute espèce d'inquiétude à mon égard.
Une besogne aussi épouvantable, aussi absurde, aussi folle, ne pouvoit subsister. 11 n'en devoit résulter qu'une insurrection générale. L'archevêque et lui sont également coupables de tous ces coups d'autorité
monstk'ueux qui dévoient entraîner indubitablement la perte du royaume. Les peuples menaçoient de ne plus payer l'impôt même accordé par la nation. Les revenus de l'État diminuoicnt tous les jours, le trésor étoit dans une telle pénurie que le prêt ' des troupes alloit manquer; quant au crédit, il étoit absolument nul.
La folie et l'aveuglement de l'archevêque étoient tels qu'une masse de malheurs aussi énormes n'étoit pas capable de lui ouvrir les yeux ; ce ne fut que vers le mois de juillet 1788, qu'ayant reçu une lettre du maréchal de Vaux qui lui mandoit qu'il étoit impossible de compter sur les troupes, il eut une conférence avec le garde des sceaux, dans laquelle ils se rejetèrent l'un sur l'autre leur infâme besogne , et où ce dernier lui dit qu'il n'avoit rien fait que par ses ordres , et que quand il existoit un premier ministre dans l'Etat, c'étoit lui qui répondoit de tout. Ils devinrent ennemis irréconciliables , et dès ce moment ilsguettoient, épioient mutuellement l'occasion de se culbuter, et, dans le bourbier où ils s'étoient mis l'un et l'autre, cela ne pouvoit être long.
Dès que l'arrêt de l'archevêque du 16 août qui suspendoit les deux cinquièmes de nombre de paye-
1 Ea terme d'administration militaire somme donnée d'avance aux sons-officiers et soldais pour leurs menues dépenses. (Dictionnaire de l'Académie.)
ments parut, les hurlements des gens de la cour, surtout de la société de la Reine, soufflés par le garde des sceaux, furent effroyables. Dans ce moment, le ministre principal ne connut plus d'autre ressource pour faire pièce aux Polignac et aux amis de Galonné que d'aller supplier le Roi et la Reine de recevoir sa démission, en leur proposant M. Necker pour son successeur, comme étant l'idole de la nation et pouvant seul rehausser le crédit. Leurs Majestés, étonnées du projet de retraite de l'archevêque et surtout de la proposition du rappel de M. Necker, envoyèrent chercher sur-le-champ le garde des sceaux. U appuya dans les termes les plus forts la motion de l'archevêque, puisque par là il se voyoit maître seul du terrain et débarrassé de son ennemi. Le rappel de Necker fut aussi arrêté sans autre réflexion et eut son effet le même jour. Quant à M. de Lamoignon, il en fut ivre de joie; mais elle fut de courte durée. La société de la Reine, qui apprit le lendemain que c'étoit à lui surtout que la France devoit le rappel du Genevois, jura dès lors sa perte, et \L de Lamoignon y donna le plus beau jeu. Il avoit engagé le Roi de tenir encore un lit de justice; c'eût été le quatrième à peu près en un an , et pour y engager le Roi , qui y répugnoit, il avoit promis à Sa Majesté qu'il n'y auroit point de protestations.
Les accès du palais étant hermétiquement fermés,
elles furent signées cbes un conseiller de grandechambre par tous les membres sans exception , et remises au Roi le samedi 15 septembre. Ce prince n'eut plus ancun doute de la mauvaise foi de son ^rde des sceaux. 11 l'envoya chercher dès le lendemain ; après lui avoir reproché la manière grossière dont il le trompoit, il lui demanda sa démission. Ce malheureux partit ensuite la fièvre dans le corps et la ragé dans le eoeur, pour se rendre à sa terre y finir ses jours.
J'avouerai à ma honte que le retour de M. Necker m'a fait dans les premiers moments quelque plaisir. Je regardois sa gestion, quoique mauvaise, comme préférable en tout genre à celle de ce fou de Galonné et au despotisme de cet archevêque ; d'ailleurs son ouvrage sur l'administration des finances , qui n'est réellement, et au fond, qu'une compilation de tous les renseignements qui se trouvent à l'hôtel des fermes, des monnaies et autres du gouvernement, étoit une preuve au moins qu'il les avoit lus , et certainement ses prédécesseurs n'en savoient pas tant. On poorroit cependant avoir fait cet ouvrage et être très-mauvais contrôleur général ; mais je ne fus pas un mois à ouvrir les yeux, surtout quand je vis l'obstination de ce Genevois, qui, ne connoissant ni nos lois ni la forme de notre constitution , en vonloit cependant savoir plus que les dépositaires des lois
du royaume qui demandoient la convocation comme elle avoit toujours été faite depuis 1314.
Les intrigues de ce malheureux étoient trop apparentes dans la nouvelle assemblée des notables, et surtout dans le bureau de Monsieur, pour qu'un être sensé ne s'aperçût pas qu'il se tramoit une grande opération tendant à changer la constitution du royaume.
J'avouerai aussi que j'insistai, et souvent, auprès de la Reine , à l'arrivée des états généraux , comme un remède nécessaire pour mettre une fin aux dilapidations d'une cour aussi viciée; les ordonnances de comptant pendant les trois ans et cinq mois du ministère de Calonne étoient montées à plus de cinq cents millions ; mais je croyois que les états généraux ne dévoient être composés que de propriétaires, qu'il étoit alors égal qne ce fussent des marchands ou des qobles, des présidents ou des avocats, puisque enfin les états étoient assemblés pour délibérer sur l'emprunt et l'impôt.
Plusieurs révoltes avoient déjà éclaté dans diverses provinces; nombre de châteaux avoient été brûlés avant l'ouverture des états généraux; aucun incendiaire n'avoit été puni ni même recherché ; et quand les intendants de province , le lieutenant de police et le ministre de Paris en portoient leurs plaintes à M, Necker, il ne leur répondoit pas ; il trouvoit même
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très-mauvaises leurs représentatious , et n'eut pas de honte de dire à plusieurs que c'étoit Tintention du Roi. Tout annonçoit en lui les plus mauvais desseins. Je m'aperçus alors que le déficit des finances n'étoit qu'un prétexte pour opérer un changement dans le royaume , qui devoit par la suite en opérer le déchirement total.
Le mercredi 29 avril, me trouvant chez M. de Hachaulty l'ancien ministre, je le vis dans la douleur la plus profonde. Il me dit :
tt Monsieur Augeard, je suis bien vieux, mais je verrai le tombeau de la monarchie avant de descendre dans le mien. »
Et comme je m'étudiois à le consoler, en lui disant qu'il voyoit trop noir, et qu'il y avoit encore infiniment de ressources, il me demanda si par hasard j'avois sur les circonstances du moment mis par écrit quelques observations. Sur ce que je lui répondis que cela étoit fait , il me pria de les lui communiquer. Je les lui portai le lendemain matin jeudi; il me dit:
« Montez déjeuner chez madame d'Arnouville , laissez-moi seul ; ma tête est plus vieille que la vôtre, j'ai besoin de réfléchir seul. »
Trois quarts d'heure après il me pria de descendre dans son cabinet et me dit :
ic Si vous ne montrez pas à la Reine ce que vous
venez de me communiquer, vous êtes criminel vis* à-vis d'elle et \âs-à-vis de TEtat.
— Je n'ai jamais provoqué la Reine sur les affaires d'Etat, parce qu'elles ne oie regardent pas et que je ne suis point ministre. Quelquefois elle m'en a parlé; pour lors je lui ai répondu toujours suivant mon âme et conscience.
— Vous devee vous ingénier pour la provoquer, cela est trop instant; si j'avois quelque droit ssr vous , je vous l'ordonnerois.
— Je vous promets que j'en chercherai l'occasion, n
Je n'entrai chez moi que sur les six heures da soir, et je trouvai sur ma liste M. le prince de Gondé en personne. Je me rendis sur-le-champ au Palais- Bourbon, pour demander à ce prince quels étoîeat ses ordres.
u J'ai vu ce matin M. de Machault , une demiheure après que vous l'aviez quitté. Il m'a fait part de votre conférence ; pourriez-vous me communiquer le mémoire que vous lui avez lu? »
Je ne l'avois pas sur moi. If m'engagea à le lui porter le lendemain matin à la même heure. Dès qu'il en eut pris lecture, il me dit :
a XI. de Nfaobault a raison , c'est le seul parti pour sauver l'Etat; je ne comptois aller à Versailles que demain, mais je pars dans la minute; l'affaire est
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trop pressée; je vais prier M. le comte d'Artois d'employer tout son crédit auprès du Roi pour obtenir de lui queTouverture des états généraux soit au moins différée de huit à dix jours. Trouvez-vous après-demain dimanche à dix heures à mon appartement à Versailles; si je n'y étois pas, je serois ches M. le eomte d'Artois, vous m'y demanderez. »
Je le trouvai chez ce prince , où il me dit que rien n'étott eoeore lait quant aux états, mais que le oui ou le non seroit décidé à deux heures et demia Je passai chez le Roi au même instant; j'appris là que le comte d'Artois n'avoit pu obtenir de Sa Majesté aucun délai pour le jour de l'ouverture. Je repassai ensuite dans l'appartement de la Reine. Je la priai de vouloir bien me procurer un billet dans une travée que je me permis de lui indiquer; elle envoya surle-champ Terrasse , un des garçons de sa chambre , à M. le duc de Guiche pour lui en demander un. U lui fit dire que cela étoit impossible , parce que les billets étoient tous distribués. La Reine lui renvoya un autre garçon nommé Duclos, pour insister qu'elle en vouloit un absolument. On conçoit bien qu'âpre une pareille instance le duc de Guiche ne put trop refuser la Reine. En me le remettant elle me dit avec bonté :
« Voici votre billet; vous -vous y êtes pris bien tard, il m'a donné un peu de peine, mais je l'ai
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prise avec plaisir, parce que je sais que c'est un billet bien placé. )>
Je fus donc au discours d'ouverture de M. Necker, je n'en perdis pas un mot , j'étois tout oreilles. Il est impossible d'avoir menti plus impudemment et d'avoir donné en même temps des moyens plus misérables. Il avoit livré au public dans le mois de septembre 1788, c'est-à-dire huit mois auparavant , un ouvrage intitulé Nouveaux éclaircissements sur le Compte rendu, dans lequel il avoit prouvé arithmétiquement que le déficit étoit de 160 millions, et il est bon de remarquer que le déficit présenté par l'archevêque de Sens étoit précisément la même somme, et il eut la hardiesse de ne plus le présenter au 5 mai que de 56 millions, sans dire un mot de ce qu'il avoit fait pour le réduire de 104.
Je m'enfermai chez moi , j'amalgamai le travail que j'avois présenté à M. de Machault avec le discours d'ouverture; je portai le samedi suivant à M. le comte d'Artois à Versailles toute ma besogne ; il en parut très-satisfait : je lui proposai de le remettre à la Reine, il s'y refusa. Je me doutai bien pourquoi. Il m'engagea avec instance à le remettre moi-même. Je lui demandai à cet efiet un travail particulier qu'elle m'accorda pour le surlendemain, lundi avant la Pentecôte. Après lui avoir fait signer quelques lettres et expéditions d'usage, je lui dis :
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« Votre Majesté sait bien que depuis seize ans que j'ai l'honneur d'être à son service, je ne me suis jamais avisé de lui parler des affaires de l'Etat , et je m'en donnerois encore bien de garde aujourd'hui si M. de Machault et M. le comte d'Artois , à qui j'ai communiqué des observations sur le moment actuel, ne m'avoient assuré que je me rendrois criminel visà-vis d'elle en ne les lui communiquant pas.
— Je les écouterai avec intérêt.
— Je prie la Reine de supposer qu'il se tienne une seconde séance et que c'est le Roi qui parle. »
Voici ]a minute de ce discours , que je place ici parce que c'est une des charges du procès intenté contre moi par le comité des recherches ; il est porté sous la cote 54 des procédures et est paraphé de ce comité.