SUR LA GUERRE PRÉSENTE
Quoique les puissances coalisées aient eu sur les François peu de succès dans les campagnes de 1792 et 1793 y la République a fait une consommation d'hommes si effroyable, tant dans Tintérieur qu'aux frontières^ que sa population, fut-elle de 25 millions, ne lui permet pas de soutenir la guerre pendant plus de deux ans. il est bien vrai que les puissances faisant la guerre avec de l'or, et n'ayant qu'un crédit foible toujours contrarié par les banquiers, courtiers et marchands d'argent, leurs moyens seront en ce genre des armes inégales vis-à-vis la Convention. Il seroit d'ailleurs du plus grand danger pour elles d'établir sur leurs peuples de nouveaux impôts au moment où la France, par ses opérations, ne tend qu'à les diminuer dans son intérieur. Il faut donc trouver un moyen qui équipolle en fait de crédit à celui de la République , car en fait de population la masse des puissances coalisées est au moins trois fois plus considérable que celle de la France qui doit infailliblement être écrasée, surtout si elle continue de faire litière de ses habitants quand les puissances, au contraire, continueront à user de leurs troupes avec ménagement. 11 convient d'abord de donner la preuve arithmétique de cette vérité importante.
D'après les calculs de probabilité tirés de V Encyclopédie, la population d'une ville où chaque année il yauroit 1 ,000 naissances seroit de 33,958 hommes.
Une ville où il y auroit 10,000 naissances seroit par conséquent de 339,580.
Un État où il y en auroit 100,000 produiroit une population de 3,395,800.
Un royaume où il y auroit 700,000 naissances produiroit une population de 23,770,600.
Ce qui fait à peu près 24 millions d'hommes , qui est la population de la France.
Supposons-la donc telle, ci 24,000,000
Si, sur 1,000 enfants , il y en a, à la seizième année, 374 moissonnés, il en résulte que sur une population de 24 millions , la mort en a déjà enlevé au même âge 8,976,000
11 ne reste donc au-dessus de cet âge que 15,024,000
En suivant les mêmes probabilités de V Encyclopédie, sur 1,000 enfants nés en la même année, à la cinquante-neuvième il ne reste plus que le quart qu'il faut encore défalquer, ci 6,000,000
Reste 9,024,000
3U MEMOIRES 9EGRKTS
Par consécpient, il n^ restera p«s> sur âne population de 24 millions d'hommëSy depuis l'âge de seiie ans jusqu'à cinquante^neufans, neuf milHoAsd'babi» tants; et comme il y a infiniment plus de femmes que d'hommes , nous supposons 4,200,000 hommes contre 4,800,000 femme».
Ce sont ces 4,200,000 hommes qui sont la àianufacture d'enfants, et dont partie porte les armes.
Il en résulle que si la France étoit obligée à fsire trois campagnes telles qu'en l'année 1793 , k population diminueroit de plus du tiers; il lui seroit alors impossible de trouver des hommes pour porter les armes, ou elle mauqoeroit de laboureur^, de vdets de charrue, de menuisiers, boulangers, charrons, maréchaux , cordonniers , tailleurs , tisserands et d'autres ouvriers de première nécessité pour le tic« tum et le vestitum des 8,976,000 en bas âge , des 6,000,000 de vieillards et des 4,800,000 femmes. Et cependant il lui faudra toujours le même nombre de légistes, de clubistes, d'agents et propagandistes de son infernale révolution pour électriser sans cesse . les esprits.
La campagne dernière a coûté à la France 500,000 hommes ', soit dans la Vendée, à Toulon, à Lyon, Avignon, Marseille et Bordeaux, par là
' Ex concesHs et avoués à la tribune de TAssemblëe.
DE AtlGCARD. 315
jailktine^ laigaerre ou maladies en résultant, soit par la perte qu'elle a faite à ses frorHières, ou tués, estropiés, émigrés ^ déserteurs, prisofifiiers ou mort» de maladie; si elle essuie de pareilles pertes en 1794 et 1795, elle est anéavi^ pour cinquante ano, et si toutes les puissances se réunissent povr faire la campagne de 1796, la France ne poorroît jamais s'en relever, sa population ressembleroit à ceUe Ae l'Espagne. Les naissances seroient réduites à plus de moitié, tandis que la mortalité cliaqoe année seroit presque toujours la même. Les naissances en France se montoient avant 1789 à 700,000, et les morts à 692 ou 695,000.
Il s'agit actuellement de trouver un moyen qui puisse domEier à l'Empereur un crédit qui le débarrasse des entraves des marchands d'argient. En voici un qui pare à ces ittconvénie»4s et qui a* été préseiHé à Louis XVI au moment de la tenuie des états généraux , et que les factieux ont dénaturé. 11 fout qu'il s'adresse à la Hongrie, comme la nation la plus fidèle de l'Europe , la plus attachée à ses maîtres ; et à cet effet l'autoriser à créer un papier^mondoie assignié et hypothéqué spécialement sur les impôts , de plus sur tous les biens de ce royaume et m<éme domaniaux,, et sanctionnés par Sa Majesté au prorata db cent millions ou d'un sixième du numéraire qui se troave dans le royaume. Ce secours de la part d'ha-
bitants qui adorent leur maître ne leur coûteroit pas un sou ; ce papier seroit reçu dans toutes les caisses publiques, soit à Tentrée, soit à la sortie; la seule attention qu'il faut avoir est que ce papier soit toujours six fois moins considérable que les espèces d'or et d'argent , et qu'il ne puisse jamais être contrefait, et surtout que le gouvernement fasse brûler exactement chaque année devant le tribunal suprême de la justice le vingtième de ce papier , pour qu'il n'en existe plus après vingt ans révolus.
Pour parer à la contrefaçon , la formation y la signature et la grande police de ces billets sera remise au tribunal , visés de sept de ses membres et signés du président des états.
La matrice sera déposée à ce greffe dans un coffre fermant à quatre serrures différentes y dont le premier président aura une clef, le procureur général une autre, et les deux autres es mains du doyen et du greffier en chef, afin qu'on ne puisse faire et signer de billets qu*en rapportant les anciens, attendu que dans l'espace de vingt années il pourroit en exister dont le papier seroit devenu trop Vieux. Si le papier-monnoie créé par l'Assemblée nationale de France eût été créé au prorata de 300 millions seulement, jamais il n'auroit essuyé de pertes, puisque le numéraire d'alors étoit de plus de 2 milliards 400,000 livres ; qu'il étoit impossible par là qu'il y
eut jamais obstruction au trésor royal , ni dans aucunes caisses quelconques de Tadministration ; et la France ne seroit pas aujourd'hui vis-à-vis l'Europe en banqueroute de 75 pour 100 sur leur papier, car plus ils feront d'émission d'assignats , plus leur papier tombera de valeur:
Pour que ce service important ne soit pas à charge et ne coûte absolument rien à la nation hongroise, et même lui soit infiniment -profitable, il convient que l'Empereur lui fasse remise d'un vingtième de ses impositions ordinaires, pour employer cette somme chaque année à l'incendie et amortissement de ces billets.
Ce sera vm emprunt que l'Empereur fera sans le secours d'aucun banquier et marchand d'argent , et la remise des impositions faite aux Hongrois sera couverte par le revenu des conquêtes; mais il ne faudroit employer ce moyen qu'autant que l'Angleterre voudroit toujours continuer la guerre , car si la France, lasse de ses pertes, vouloit proposer une paix honorable pour l'Empereur, il faudroit l'accepter, et si l'Angleterre vouloit continuer la guerre, il faudroit qu'elle payât les frais de ses alliés.
L'Empereur me parla ensuite du baron de Breteuil , me disant :
318 MÉMOIBES SECRETS
tt II chante aujourd'hui ub peu la palinodie, il es! à présent tout prince, il en fait le plus grand éloge;
quand Louis XVI vivoÂt il étoit tout autre Tarn-
bition ! »
Il me fit beaucoup d'oflres de service , ajoutant qu'il n'oublieroit jamais mon attachement à sa tanie. Je le remerciai très^respectueusement, et voiei ce que j'ajoutai mot pour mot :
tt Sire , je n'ai rien à demander dans ce momentci à Votre Majesté, il iaut attendre la paix, car si à ce moment ces gens-là me rendoîent mes Uens, comme n'ayant jamais porté les armes et intrigué contre ma patrie; qu'ils ne m'en rendissent qu'un sixième, j'en aurois toujours suffisamment; ils m'ont appris à vivre de peu. S'ils ne me donnoient rien dn tout, la sensibilité de votre ame m'est trop connue pour que je craigne de mourir de faim. Quant à l'ambition, je n'en ai aucune, car si je demaadots à Votre Majesté d'entrer dans son administration, je serois aussi coupable que Necker qui n'avoit nulle idée de celle de France, et qui, après avoir eonduii Louis XVI et nous dans l'abiBie oh nous seamesy s'est retiré ensuite cbeas lui avec notre or. «
Sa Mnjosié se mit à sourire. Elle me dit, quand je pris congé d'elle :
a Ah ça ! vous viendrez me voir à mon quartier général. ^^
Pour obéir à ses ordres je me rendis à Tournay, après cette fameuse bataille, le mardi au soir des BogatioBS.
Je passai le leBderaatii matin chez Soo Allesse Royale pour lui £»ire part de mo» arrivée ; je dinat diez une dame fi*ançatse de mes amies , ensuite je fus voir IL le prince de Lanibesc à Fleurieux, où étoit soii qpariier ; J« ae rentrai chez moi qqe sur les diK heures du soir. Mon valet de chambre me dit :
*(( L'Empereur a envoyé ici trois (bis, et enfin lo soir une personne a passé qui m'a dit que Sa Ala-* jesté vous aUendoit demain matin à neuf heures. )>
ËUe étoftl logée k l'abbaye Saint-Pierre; je ne trouvai personne ni daQS ies cours , »i dans les antîcham^ bras , qii'uQ s^l grenadier f n haut de l'escalier. J'étois à attendre daas la pièce avant celle où étoit ^Empereur, qu^â je vis eatrer dans la cour une petite voiture à la manière allemande , attelée de deux chevaux, et un seul valet de pied. Ou ouvrit surJe-ehempla popt^; e'éloU TËmpereur luirofiéme, qui n'avotl pour Iputa escorte qu'ua seul adjudant pour l'aoeofiipefiiitr. Il s'approcha de omh.
« ie a«if obligé d'aller ebe4 le due d'Vorfc; atlen« do^wol y j« «evai iei dAM un quart d'heure. »
£n effet» U ne fut pas plus de temps dehors.
U JDe fil QOliw Siir-'le'^ebamp dMs soo cabinet, et me dii :
a Nous en étions là quand je vous ai quille à Bruxelles. »
Je repris la conversation , qui avoii toujours trait à la Révolution et à la haine que la faction d'Orléans portoit à sa tante, ainsi qu'une partie de son ancienne société. A Versailles on la iraitoit de démocrate, et à Paris on la traitoii d'aristocrate. Il n'y avoit pas huit à dix minutes écoulées qu'on frappa à la porte, l'Empereur vint lui-même ouvrir. Il lui fut remis un paquet qu'il décacheta; il me dit :
((Continuez, n
Mais je m'aperçus qu'il étoit plus occupé de la lecture qu'il en faisoit qu'à ce que je lui disois.
u Votre Majesté me paroit très-préoccupée, elle a dix mille affaires, je n'en ai aucune, elle peut remettre notre conférence à un autre moment, à un autre lieu. »
Elle me répondit :
a Vous avez raison, cela est vrai, tout me tombe à la fois; venez demain à huit heures et demie. »
Je me retirai et passai sur-le-champ chez Son Altesse Royale pour lui rendre compte de tout ce que m'avoitdit l'Empereur. J'y trouvai le prince de Lambesc, qui m'engagea à diner. Je fus ensuite entendre la messe à la cathédrale. En descendant de celle église je m'entendis appeler; je reconnus Basiien,
DE AIGEARD. 3Si
premier i^alet de chambre de Son Altesse Royale, quîs^écria :
a Abl mon Dieu, Monsieur, quel changement!
— Eh! quoi donc?
— L'Empereur va demain è l'armée faire ses adieux à celle de M. de Clairfayt, passe ensuite à celle de Sambre-et-Meuse et s'en retourne à Vienne.
— Qui vous a fait ces fagots-là?
— Monseigneur l'archiduc vient de me le dire, il le tient de la bouche de l'Empereur, qui l'a envoyé chercher il y a un quart d'heure. Il m'a donné ordre de faire les coffres, parce qu'il accompagne Sa Majesté. Le général Kaunitz est disgracié. »
Je montai ensuite en voiture pour me rendre à Fleurieux, chez le prince de Lambesc. Je trouvai plusieurs généraux qui étoient déjà informés d'un événement aussi extraordinaire. Je demandai à M. le prince de Lambesc ce que j'avois à faire dans cette occasion , il me conseilla d'aller à quatre heures chez Son Altesse Royale. Ce prince me dit de me trouver à huit heures chez son frère l'Empereur et qu'il m'y introduiroit. Sa Majesté eut la bonté de me dire :
a Je suis fâché de la course que je vous ai fait faire, mais je serai au plus tard le cinquième jour à Bruxelles , et vous serez la première personne que je verrai. »
J'appris dans cet intervalle du comte de Mercy
Sââ MÉMOIRES SECRETS
que TËmpereur avoit eu la preuve matérielle que l'Angleterre le jouoit, et que les troupes aogloisesi hessoises , faaoovrieunes, étoient à son armée moins pour lui servir d'auxiliaires que pour arrêter le progrès de ses armes dans le cas de succès trop rapides, et que c'étoit en quoi consistoient les ordres secrets du duc d'York ; que Sa Majesté avoit le dessein de demander aux états du Brabant une levée de 40,000 hommes pour être incorporés dans ses régiments. Sa Majesté, en effet, leur en fit la demande; ils répondirent qu'ils y consentoient, mais qu'ils exigeoient de les enrégimenter eux-mêmes.
La proposition des étals parut à l'Empereur trèsdangereuse; elle l'étoit en effet, puisque ce pays sortoit d'une insurrection qui paroissoit apaisée, mais dont les chefs continuoient sourdement leurs machinations et excitoient les peuples à une nouvelle révolte au premier moment favorable. Le refus des états du Brabant détermina l'Empereur à abandonner ce pays à son malheureux sort. 11 est certain que quoique la conduite de l'Empereur dans le moment de son inauguration, et pendant tout le séjour qu'il a fait à Bruxelles, ait été ce qu'on appelle parfaite dans tous les genres, travaillant au moins douze heures par jour, visitant lui-même tous les hôpitaux, recevant avec affabilité les différents ordres de la province, la conduite de la noblesse et du clergé
DE AUGEABD. 3i3
Tis-à-vis de ce priiieé n^a pas été aussi remplie de marques d'atlacbement et d'amour qu'il deroi! s'y attendre ; ce sont là les raisons qui l'ont déterminé à un plan de conduite qui châtioit également les Anglois de leur perfidie et des sujets peu affectionnés en les livrant au gouvernement infernal de Robespierre.
Ils ont bien lieu aujourd'hui de se repentir de leur peu de fidélité à un prince qui ne vouloit régner que par les lois de leur pays. Ce prince revint dans sa capitale le même jour qu'il l'avoit dit; il m'envoya chercber, et après trois quarts d'heure de conférence, il ajouta :
« Avez-vous vu ici mes ministres?
— Non , Sire.
— Et pourquoi cela?
— C'est que Léopold, votre auguste père, m'avoit défendu de voir les siens.
— Je voudrois cependant avoir de vous plusieurs éclaircissements, je suis obligé de faire encore un tour à mon armée, je désirerois que pendant ce temps vous vissiez M. Colloredo, c'est moins mon
. ministre que mon père et mon ami. J'espère bien que vous viendrez me voir à Vienne. »
Il partit deux heures après pour son armée.
Je reçus le soir même en rentrant chez moi un très-joli billet de M. le comte de Colloredo , qui me prioit à déjeuner pour le lendemain matin. Je portai
avec moi plusieurs renseignements et mémoires sur cette infernale révolution. Je passai trois heures et demie avec lui. Je retournai encore déjeuner le lendemain, et je restai encore avec lui jusqu'à midi que l'Empereur arriva. Il est impossible de rendre toutes les marques de bonté que je reçus de ce minisire, et en vérité, en comparant la manière charmante et aimable avec laquelle les princes des autres puissances et leurs ministres reçoivent , il est tout naturel qu'on se dégoûte et qu'on se soucie peu de travailler et d'être utile aux princes François. Il ne faut pas cependant en vouloir particulièrement à leurs personnes, parce que leur conduite est le fruit de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue cl des conseils de leurs alentours. Dans tout ce que me dit l'Empereur à leur sujet, il me parut qu'il en faisoit très-peu de cas; il les regardoit comme la source et la cause des malheurs de la France et de la mort du Roi et de la Reine ; il me dit ces propres paroles :
tt Cela ne les a pas approchés de la couronne. »
Il n'ignoroit pas un mot de tout ce qui s'étoit dit
et passé à Cohlenlz, et me répéta même tout ce que
Madame m'avoit dit sur les beaux projets de MM. de
Calonne, Vaudreuil et l'évêque d'Arras.
Quelques jours après son départ , me trouvant chez le baron de Breteuil avec l'évêque de Pamiers, ce dernier me dit :
a Vous avez vu plusieurs fois l'Empereur, il faudra bien qu'il finisse par reconnoitre Monsieur régent.
— Je crois que ce sera fort bien fait; mais qui pourroit y forcer l'Empereur?
— L'Angleterre saura bien l'y forcer.
— M. le baron de Breteuil sait à merveille qu'une grande puissance terrestre qui n'a point de marine n'a rien à craindre d'une puissance maritime quelconque, et sous quinze jours ou trois semaines au plus tard vous verrez l'Angleterre aux genoux de l'Empereur, w
Je savois le projet d'évacuation de laWcst-Flandre, mais j'ignorois que celui du Brabant étoit arrêté définitivement ^
J'avois quelque petite affaire d'argent à régler à Rotterdam. Je quittai Bruxelles pour m'y rendre, mais à peine eus-je touché barre à la Haye que j'appris que l'évacuation du Brabant commençoit à s'effectuer. J'envoyai sur-le-cbamp à Bruxelles mon valet de chambre pour y retirer mes effets; il y arriva à temps, vingt-quatre heures plus tard il étoit arrêté. Il fut même obligé d'y laisser un coffre rempli de
^ Dès le jour même j'en Gs mon compliment à Son Altesse Royale en lui disant que je voyois la paix faite avec mon pays dès que Vienne le voudroit, parce que la Wcst-Flandre étoit un si <]rnud avantage pour la France, qu'il étoit impossible qu'elle n'accordât pas en échange à la maison d'Autriche des indemnités proportionnées aux avantages immenses que la République retircroit, surtout si elle avoit la navigation libre de rKscaut.
papiers. Ce que j'avois prédit à M. l'évéque de Pamiers ne fut pas longtemps à s'accomplir. L'Angleterre s'aperçut bien sur-le-champ du tour que lui jouoit le cabinet de Vienne en abandonnant la West- Flandre à la France ; il lui livroit ce que quarante ans de victoires u'avoient pu conserver à Louis XIV. Aussi le ministre de Londres ne tarda-t-il pas à envoyer à Vienne lord Spencer comme ambassadeur ; mais lord Greenville , frère du ministre des aifaires étrangères, fut en même temps dépêché pour tâcher d'apaiser l'Empereur ei faire retomber le plan de conduite dn cabinet de Saint-James sur celui de Berlin; et pour preuve de sa loyauté, disoit il, il s'engagea vis-à-vis de l'Empereur à lui donner six millions sterling s'il continuoit la guerre : c'est là le véhicule qui a porlé l'Empereur à suivre les dispositions hostiles, puisqu'elles ne lui coûtoient rien et que cela lui donnoit le temps de négocier avec la République.
Je ne sais si c'est par le conseil du comte de Mercy que le maréchal de Claitfayt a abandonné sans coup férir après Taffaire de Liège, et le duché de Bergues, et le Limbourg et tous les éleclorats; mais c'est toujours la plus grande faute possible que l'on ait pu commellre, puisqu'on a par là fourni des ressources immenses à la France, soit en argent, eu hommes, en chevaux, en bestiaux, soit en réquisitions de toute
espèce, qui sont de telle nature qu'elles peuvent lui fournir de quoi £iire la campagne de 1797 : ce qui sans cela lui auroil été impossible.
Je fus bientôt convaincu à la Haye que les François alloient porter toutes leurs forces du côté de h Hollande, je pris la détermination de me rendre k Vienne; mais étant à Francfort, j'appris que Son Altesse Royale Tarchiduc étoit à Heidelberg avec Tarcbiduchcsse Christine. Je crus que je ne pouvois me dispenser de leur faire ma cour. Je ne fus pas content delà réception de Tarchiduchesse, je m'imagine qu'elle crut que j'allois lui demander des secours; elle me reçut cependant poliment. Quant à l'archiduc, je n'aperçus en lui aucun changement à mon égard. Au contraire, il me retint auprès de lui, et il me parut très-inquiet de ce qui se passoit à Bàle ; on lui avoit dit que le Roi de Prusse pensoit à faire sa paix et d'en tirer bon parti pour lui seul. Je lui proposai d'aller à Bàle. 11 me pria de donner suite à cette idée; c'étoit au commencement de décembre 1794. Je me déterminai, dans la vue de me rendre utile, à partir pour cette ville, et à cet effet je passai par Bruchsal; je revis l'évéque de Spire, qui me donna des pleins pouvoirs à l'effet de traiter de ses intérêts s'il étoit question de quelque accommodement. Je restai dix à douze jours à Bàle; j'y appris tout ce que je voulus savoir de Barker, secrétaire d'ambassade,
326 MÉlfOlBES SECRETS
papiers. Ce que j'avois prédit à M. Vf itres
miers ne fui pas longtemps à s'acr/ ^ lent a
terre s'aperçut bien sur-le-chary / • d'une
jouoit le cabinet de Vienne en - - *' qu'avec
Flandre à la France; il lui ' ^ ' itraînéepar
ans de victoires n'avoient y : a de Galonné;
Aussi le ministre de Lon, / gociafion, parce
voyer à Vienne lord Sv/ de la Hollande, que
mais lord GreenviUe ' |)u contrarier. Aussi la
étrangères, fut en »/ iC s'est-elle faite que deux
d'apaiser l'Ëmpe' .e la Hollande.
conduite dn ca' uite à Heidelberg, où je rendis
lîn ; et pour de ma course à Son Altesse Royale,
gagea vis-à ^,/,seils j'écrivis, le 27 décembre 1794,
lions ster .^//oredo la raison qui m'avoit fait diflerer
véhicul' '',^ge à Vienne. Après lui avoir fait part de
tions / juc j'avois appris à Bâle, et surtout du désir
que /j france devoit avoir de faire plutôt la paix
B /'^ jtfjpipereur qu'avec la Prusse , je finis ainsi ma
^5'jl m'étoit permis, monsieur le comte , de don- ^ un conseil à un ministre aussi expérimenté que vous dans les affaires , je lui dirois que je crois que l'Autriche ne pourroit mieux faire que de sortir d'une coalition qui, pour me servir des termes de M. le comte de Mercy , est monstrueuse et peut entraîner sa ruine; qu'à cet effet il faudroit faire la paix avec
DE ALGEARD. 320
"^e mettre dans la position de faire un ^,. 'nation quelconque, même de l'Al-
s-Bas. Que je n'ignorois pas que :. ^ dernière province étoit de
.^*'i ^ ^y puisque celle de Strasbourg
'* ^^Z"" 626,400 hab.
'.V " de 834,600
czde 349,300
1,810,300 hab.
Que les revenus et impositions n'éloient que
de 8,800,0001iv.
Que ceux de Nancy n'éloient que de 10,800,000 Et ceux de Metz de 6,800,000
26,400,000 liv.
Que ceux des Pays-Bas étoient de 21 millions de florins, mais que les charges étoient de 19 millions; que d'ailleurs l'approximation du Brisgau donnoit à l'Empereur un grand avantage; qu'au surplus, ce prince devroit être satisfait de se débarrasser d'un pays qui depuis quatre cents ans est toujours en insurrection, et qui lui avoit manqué lors de son inauguration de la manière la plus extraordinaire. »
M. le comte de Colloredo m'envoya son fils le major pour me faire de vive voix la réponse à ma lettre,
dont il jugeoit le contenu si intéressant qu'il me prioit en grâce de n'en ouvrir la bouche à personne ^
L'archiduc Charles fut obligé à raison de sa santé de quitter Heidelberg et de se rendre à Vienne ; cooime on espéroit journellement que ce prince reviendroit à l'armée , j'attcndois à Heidelbei^ et aux environs son retour.
J'appris pendant ce temps-là la mort du (ils de Louis XVI. Louis-Stanislas-Xavier en fit part à M. le prince de Condé. Sa lettre, rendue publique, fit sur sa personne le plus mauvais eflet possible en l'armée autrichienne. En parlant du corps de Condé, il s'y exprime ainsi :
tt Mon armée dont je vous ai confié le commandement. » Cette phrase a choque à un point indicible tous les généraux de l'Empereur. J'attribuai vis-à-vis d'eux et j'excusai celle expression sous le motif que cela pourroit être une lettre écrite par son secrétaire ; mais ce qui fit encore un bien plus mauvais effet, fut la proclamation que fit à cette époque ce malheureux prince, et à Paris les Jacobins sentirent si bien la défaveur qui rejailliroit sur sa personne
L*issiio de cette «grande aiïairc a été bien plus favorable à fa France et à TAutriche que ridée que j'en avois eue dans le premier moment, puisque par le traité de Campo-Formio l'Autriche s'est trouvée amplement dédommagée sans faire tort à la France de la moindre partie de son territoire.
DEAUGEA&D. 3^
de cette pièce , qu'ils l'ont fait imprimer à cent mille exemplaires ; ils l'ont regardée comme une arme terrible contre sa personne ; et en effet elle a nui infiniment à sa cause, tant à l'intérieur qu'à l'étranger. Je dioois un jour chez le prince Charles de Lorraine; un gentilhomme de la noblesse immédiate de Souabe nous lut en manuscrit une crilique trèsamère de cette proclamation , mais en même temps qui contenoit de grandes vérités; elle a pour titre : Lettre d'un gentilhomme à son voisin le baron de Flachslanden. Il a bien voulu me la confier pour une soirée; je n'ai jamais pu avoir le temps d'en faire totalement la copie, mais voici les morceaux que j'en ai extraits :
a Vous me demandez, mon cher voisin, ma façon de penser sur la réclamation de votre Roi Louis XVIII que vous m'adressez; je vous remercie de votr^ attention, mais je vous dirai avec la franchise d'un bon Allemand que je n'en suis pas enthousiasmé ; je crois en mon âme et conscience qu'elle est au moins hors de saison. Avant de parler pardon et tenir le langage de la clémence, il faudroit que Louis XVIII fût dans l'intérieur de la France roi et victorieux, et quoique Monsieur, son frère, donne rendez-vous à toute la noblesse précisément au milieu du royaume, je crois qu'ils ont encore l'un et l'autre beaucoup de chemin à faire. A votre place je conseillerois à votre
maître de s'abstenir, dans ce moment, le plus possible d'écrire, et surtout de vouloir donner aucun signe de royauté; il pourroit par là s'exposer et embarrasser les gouvernements qui lui donnent l'hospitalité. Si la république de Venise, pour ne pas déplaire à celle de France, le prioit de sortir de son territoire, où Sa Majesté ponrroit-elle trouver asile? Je doute que son beau-père fût fort enchanté de le recevoir, ainsi que ses cousins le duc de Parme et le Roi de Naples. Le fils aîné de l'Eglise ne trouveroit pas même de gite chez le Saint-Père de Rome. C'est à la tête d'une armée, et d'une armée de François, que Louis XVlll doit parler et agir. Peut-il espérer être mieux reçu en France quand il y arrivera avec les étrangers? Il a depuis trois ans l'expérience du contraire, et récemment à l'aflaire de Quiberon. •Henri IV n'a pas reconquis son royaume, c'est une expression déplacée qu'il n'auroit pas même soufferte dans la bouche de ses courtisans; ce sont les fidèles François qui lui ont rendu sa couronne. La fortune de Louis XVIII dépend absolument des lumières dont il va s'environner ; celles dont il se servoit et son frère à Coblenfz étoient plutôt faites pour aveugler que pour éclairer, aussi ont-ils tenu une route qui devoit nécessairement les conduire au précipice où ils se sont jetés et ont enseveli avec eux la noblesse du royaume.
ji Ces princes ) tout grands qu'ils pouvoient élre, ne Tétoient que de la grandeur du Roi, leur frère détrôné. Ils ne sont souverains nulle part, pas même d'un pot de fleurs, et ils ne pouvoient avoir en Europe de crédit qu'aulant que leurs conseils seroient avoués de leur Roi. Combien de fois vous ai-je dit et répété, mon cher voisin, que si leurs démarches alloient en sens inverse des volontés de Louis XVI, ils tomberoient dans la nullité la plus absolue ! Les gens qui les entouroient avoient beau leur crier que le Roi étoit prisonnier, qu'il n'avoit plus de volonté, que l'autorité résidoit en eux seuls, et d'après ce beau raisonnement , combien de déboires n'ont*ils pas fait essuyer à leur malheureux frère ! D'abord en prenant pour ministres des sujets renvoyés des conseils de leur Roi; en forçant la noblesse à l'émigration, à peine du déshonneur ; en recréant des corps militaires qu'il avoit supprimés quinze ans auparavant, et enfin en supprimant les grades et décorations mi^ litaires qu'il avoit conférés à des officiers qui avoient bien mérité.
» Si cet infortuné prince a fait envisager à sa famille et à celle de la Reine les démarches de ses frères comme absolument contraires à ses vues et à sa volonté, peut-on être surpris aujourd'hui du peu d'intérêt, pour ne rien dire de plus, que les cours de Madrid, de Naples, la Sardaigne, Vienne, etc., ont
334 MËMOIRB& SECRETS
pris et prennent encore à leur affreuse sitoatîon? Ont-ils été reçus dans aucune de ces cours? La régence d^Ionsieur y a-t-elle été reconnue , et la dé* chéance de sa succession au trône n'est-elle pas même allouée par la paix d'Espagne?
i> Quel af&reux rassemblement d'hommes et de femmes que ce Coblentz! La résidence d'un électeur ecclésiastique ctoit devenue le plus mautais lieu de l'Allemagne. Le conseil de vos malheureux princes étoit véritablement les petites- maisons ouvertes, puisqu'on savoit jour par jour tout ce qui s'y traitoit
» Je ne me donnerai pas la peine, mon cher voisin, de vous faire le portrait de tous ces personnages que l'on appeloit ministres des princes. Le maréchal de Castries est certainement un homme très-honnète et très-vertueux; mais après avoir été pendant treiae ans de sa vie et jusqu'en 171)0 l'ami, le fauteur, le preneur de M. Xecker, peut-on supposer en lui la moindre connoissance des hommes et des affaires?
3) M. le comte de Vaudreuil a-t-il jamais passé pour un homme qui se soit occupé d'autre chose que de ses plaisirs? A quel genre d'administration s'est-il livré? Choisir pour premier ministre un homme chassé des conseils du Roi , la béte noire de sa nation , inculpé par la première cour de justice des malversations les plus graves ; fugitif du royaume, et par ce fait seul en état de rébellion vis-à-vis de son
soaverain I Le naréchal de Broglie éiott-il seulement écoalé?
» J'en reviens y mon cher voisin, à l'analyse de votre proclamation. D'abord, en parlant de Louis XVII, voici comment s'exprime Louis XVIII :
» En vous privant d'un Bai qui na régné que dans ksjers, mais dont F enfance même nous promettait le digne successeur du meilleur des Rois.
» Je crois, mon cher voisin, que si votre Roi eût consulté son secrétaire, il auroit rayé cette phrase, qui sent l'écolier. Peut-on régner dans les fers? Quel acte de royauté est émané du conseil et de la chancellerie de Louis XVII? En quel verre Louis XVIII a4-il pu apercevoir dans un enfaut de cinq ans , et livré à d'infâmes instituteurs et ne voyant absolument qu'eux, les qualités essentielles et qui conviennent au meilleur des Rois?
» Une terrible expérience^ continue Louis XVIII, ne vous a que trop éclairés sur vos malheurs et sur leur cause. Un déluge de maux a fondu sur vous.
rt Et c'est précisément pourquoi je tremble sur la situation de Louis XVIII , et pourquoi je la crois si critique; car enfin le plus stnpide paysan de la France sait bien que la cause de ses malheurs n'est pas la suppression des dîmes, des champarts, des droits seigneuriaux, de la chasse, des corvées tant royales que seigneuriales, ni la suppression des ga-
belles, des contrôles, des aides et de foutes les autres vermines fiscales qui le minoient et le rongeoient sans cesse. Toutes ces suppressions, il les regarde comme des bienfaits de la part de TAssemblée nationale, et il a raison. D'où provient son malheur? De la guerre; et quelle guerre? Une guerre universelle de toutes les puissances de l'Europe contre la France; provoquée par qui? Par Louis XVIU, son frère et ses cousins, contre le vœu très-prononcé du malheureux Louis XVI.
« Vous vous livrâtes d'abord à d'infidèles mandataires quij trahissant votre conjiance et foulant aux pieds leur serment^ prépar oient leur rébellion contre leur Hoi par la trahison, etc.
yi Mon cher voisin, ce langage est un contraste assez singulier avec l'éloge que Monsieur a fait d'eux h l'hôtel de ville, et le discours qu'il leur a tenu à l'occasion de M. de Favras. Et puis ce prince, à l'occasion de la suppression de la noblesse et du clergé, n'a-t-il pas aussi quelque petite chose à se reprocher? Car sans les intrigues et menées de son bureau dans l'Assemblée des notables, il n'en auroit existé aucun pour la double représentation du tiers, qui, dès qu'elle est décidée, doit entraîner la perte des deux premiers ordres.
3) Au surplus, leurs mandats ne portent pas, à la vérité, la suppression du clergé et de la noblesse; mais n'est-clle pas implicitement comprise par ces*
mots régénération du royaume? Et d'ailleurs la sanction du Roi, qui dans ce temps-là étoit encore législateur suprême du royaume, cette espèce d'infidélité ne couvre-t-elle pas de plus le silence et lanoui-réclamation des assemblées primaires, qui depuis out eu lieu trois fois? Ne sont-ils pas non-seulement un aveu tacite, mais même un vœu très-formel des décrets de la première assemblée?
Ta Vous avez prêté l' oreille aux calomnies répandues contre cette race antique qui depuis si longtemps règne sur vos cœurs,
» Sans remonter à la race de Charlemagne, qu'on s'arrête à celle des Capétiens. Parcourons seulement les descendants de saint Louis; voyons de quelle manière ils s'y sont pris pour régner sur le cœur des François. »
Là, l'auteur fait une diatribe effroyable, mais malheureusement trop vraie, sur les règnes de Philippe le Bel, Philippe le Long, Charles le Bel son successeur, le roi Jean; enfin il ne compte dans l'espace de cinq cent cinquante ans que trois bons rois, qui sont Charles V, Louis XII «t Henri IV.
Aussi l'auteur de la lettre, en continuant, s'appesantit sur ces mots : régner sur le cœur des Français, et s'écrie-t-il :
tt Depuis deux cents ans, tous les rois de cette nation ont été assassinés ou empoisonnés I
:}38 MEMOIRES SECKËTS
i> H€»ri UI et Henri IV assassinés, Louis Xlll poisonné dans son enfance, Loais XV assassiné, son fils empoisonné, Louis XVI supplicié, le fils de celui-ci tout récemment empoisonné. C'est, dit-il, une plaisante manière de régner sur les cœurs I
» Il faut renoncer à la domination de ces usurpateurs qui vous ont donné la famine et la mort
» Louis XVllI seroit bien habile s'il pouvoit prou- 1er que c'est la Convention qui a donné la famine et la mort à la France. Est-ce elle qui a provoqué la ({uerre? Est-ce elle qui faisoit à Ath, à Malmédy, tous ces rassemblements? Est-ce elle qui a forcé l'émigration de la noblesse et qui l'a armée? Esl-ce elle qui a soulevé tous les cabinets de l'Europe? Est-ce elle qui a déclaré la guerre et qui a conduit le Roi de Prusse dans les plaines de Champagne? Est-ce elle qui les a dévastées? Parlons sincèrement.
» Les habitants de la province et des campâmes ont-ils jamais été plus heureux qu'en 1789-90, 1791 et partie de 1792?
?) Ne sont-ce pas les puissances, toutes réunies sans exception, qui, à l'instigation des princes et de leurs courtisans, ont cerné les frontières, et par ià ont procuré à ses habitants la plus affreuse misère et b plus terrible, dans la vue de leur faire regretter les vexations en tout genre de l'afireux régime de leurs anciens ministres?
D£ lUtiË:ARD. 480
^yons actuellement de uiDg*irodd si la ^ualificturpateurs est précisément celle qui peut leur air.
» La race capélienne a succédé k ceUe de Charkmagoe; cette race seroit sans contredit une race d'usurpateurs, siCharles^ fils de Louis d'Outre-mer, en rendant dommage de la France à Temperettr Othon, ne s'étoit pas rendu indigne de la couronne, et si les Francs, dans un parlement de 987, u'avoient pas adopté pour leur roi Hugues de France. Ce prince regardoit même son droit comme si peu héréditaire, qu'il fit couronner de son vivant son fils Robert à Orléans. Louis le Jeune est le premier qui, en 1226, ne s'est pas fait cuoronner du vivant de son père.
y> Louis XVI, honteux et fatigué d'avoir été pendant quatorze ans la dupe de ses ministres de la manière la plus scandaleuse et des déprédations en tout geore des gens de sa cour, appelle à son aide la nation; en se jetant dans ses hras, il la prie de l'aider à régénérer son royaume.
» Les états généraux Ij-ouvent leur antique constitution si entièrement défigurée par toutes les maiMBuvres criminelles des agents du pouvoir royal, qu'on n'en reconnoit pas oiéme le moindre vestige; «œ qui faisoit en eifet croire à de très-hcMUiétes gens qa'il n'en avoit pas même existé.
9 Ce prince, alors suprême législateurda royaunw,
reconnoit les membres de l'Assemblée nationale comme les légitimes représentants de la France; en conséquence, il sanctionne tous les décrets quelconques qui en sont émanés comme faisant le bonheur de vingt-quatre millions de Français, à l'exception de certains privilégiés dont la majeure partie se trouvent les valets de sa cour. Il ajoute de lui-même des mesures qui ne sont pas provoquées par l'Assemblée nationale, et qui toutes ont Pair de lui être dictées par le cœur et le sentiment. Mais une belle nuit il part, et fait un manifeste qui prouve à l'univers que toute sa conduite n'est qu'un masque de fausseté et d'hypocrisie. Il est arrêté.
» L'Assemblée nationale veut bien chercher à.excuser une conduite aussi singulière : elle la regarde comme l'effet de conseils pervers; elle envisage son Roi comme un honnête homme, aimant réellement son peuple, mais foible, mais subjugué par les imbéciles et les traîtres qui environnent et assiègent son trône, et enfin elle lui dit :
« Vous êtes un bon prince , nous nous plaisons à croire que vos intentions sont bonnes, que le mal ne provient pas de la droiture de votre âme, mais nous ne voulons pas absolument d'un Roi sur la loi. Quand nous avons posé la couronne sur la tête du premier de votre race, nous n'avons jamais prétendu lui donner un pouvoir illimité au point qu'il pût dire qu'il
ne fenoit sa couronne que de Dieu et de son épée. Le sceptre que nous avons remis aux mains de Hugues Capet reposoit sur une constitution que ses successeurs, depuis saint Louis, ont pris plaisir à briser. Nous vous rendons cette couronne à cause de vos vertus, mais à telle et telle condition. La voulezvous ainsi? «
» Louis XVI a dit oui.
«Mais vous nous avez déjà trompés; vos fidèles courtisans n'ont cessé de vous répéter, et à vos prédécesseurs, que le devoir des rois étoit de ne jamais tenir leurs engagements vis-à-vis de leurs sujets.
„ — Eh bien, j'irai à la cathédrale, j'y ferai serment à l'Eternel , devant un peuple immense , que j'accepte librement la constitution. Je me soumets à la déchéance du trône si je conspire contre elle, et je fais notifier dans toutes les cours, et par mes ambassadeurs, que mon acceptation est absolument libre. »
n Louis XVI, trois mois après, ne trouvant plus jour en aucun moyen pour s'évader, se retourna du côté de ses frères, dont il avoit jusque-là blâmé et contrarié les démarches. On trouve dans les papiers de son intendant et de son trésorier les preuves les moins équivoques qu'il soudoyoit ses anciens gardes du corps dans le moment même qu'ils s'exerçoient en rassemblement à Coblentz par les ordres de ses frères, déclarés déjà criminels de lèse-nation, et de-
puis dans Tarmoire de fer incrustée dans no mur des Tuileries^ toute sa correspondance avec les émi- (jrés, et notamment avec MM. de Breteuil et de Bouille. On a fait depuis imprimer la preuve de son parjure en sept volumes.
^y Le 10 août, il a la fotbiesse de se rendre à TAs* semblée législative; il- y est arrêté, et devant lui et sa famille la déchéance du trône lui est annoncée. Pourquoi? Parce qu'il s'y étoit volontairement soumis.
» L'Assemblée législative ne veut rien prendre sur elle au sujet d'une affaire aussi majeure; elle se contente d'envoyer le Roi et sa famille au Temple, par forme de sûreté. Elle décrète de nouveau les assemblées primaires, pour que la nation puisse décider quel est le genre de gouvernement sous lequel la France veut et doit exister à l'avenir, et prononcer en même temps sur le sort et le jugement de Louis XVI.
» Les assemblées primaires ont Heu, elles nomment leurs représentants, qui, arrivés à Paris, leurs pouvoirs reconnus , décrètent par acclamation univoque la République. La Convention adresse ce décret aux départements, qui tous, sans exception, envoient leur sanction, ainsi que les districts et les municipalités.
» Vous voyez, mon cber voisin, qu'il seroit très-
difficile de trc^Dver un p«*étexte quelconque pour quaKfier les membres de \a Convention d'osurpatenrs : au contraire, le ehoix de leurs personnes s^est fait avec la plus grande liberté, et s'il y a jamais eu une loi en France qui ait l'apparence d'être prononcée cum consensupopnli, c'est certainement celle qui a décrété la République. Je sais bien que la do^ mesticité des princes dit encore que c'est la crainte qui a fait émaner ce décret; mais n'est-ce pas unanimement et par acclamation que les membres de la Convention, mandataires ad hoc des départements, ont décrété la République? Comment est-il possible que quarante-quatre mille municipalités aient pu être également frappées de stupeur et de crainte? lUais c'est réellement fou et digne des raisonnements des gens de la cour de Versailles. « Mais, disent-ils, nous n'y étions pas. — Pourquoi ne vous y trouviezvous pas? Pourquoi armiez-vous alors toutes les puissances de l'Europe contre votre patrie? » Ce n'est pas, mon cher voisin, que je veuille prendre le parti des membres de la Convention; je veux seulement prouver qu'ils ne sont point usurpateurs; mais ils n'en ont pas moins couvert la France d'un crime ineffaçable : ils ont assassiné et massacré leur Roi contre le texte formel de la loi, et, pour élre plus surs de leur victime, ils ont, la surveille de leur jugement, changé le Code pénal, q\ii parle qu'il but
les deux tiers des voix pour juger un homme à mort, et ils ont statué que la moitié plus une étoit suffisante pour conduire le malheureux Louis XVI à Téchafaud.
» N'auroit-il pas été plus honorable pour la Convention et la France que ses membres eussent dit au Roi :
M Par respect pour l'inviolabilité de votre caractère, nous voulons vous obéir jusqu'au dernier moment. Nous vous condamnons à la déchéance de votre trône parce que vous-même l'avez signée; mais faites attention que vous devenez parmi nous un simple citoyen, et que si vous venez à conspirer contre votre patrie et la constitution, vous serez jugé comme un particulier, n
)) Mais est-il d'une politique sage à Louis XVIII de vouera la mort, par lui-même et par une proclamation authentique, tous ces fanatiques qui ont voté la mort de son frère? C'est autant de familles dont il s'est aliéné le cœur, et cette mesure peu réfléchie lui a encore infiniment diminué le nombre de ses partisans.
yy Louis XVIII avoue cependant qu'il existoit dans le royaume une constitution. Certes, ce n'éloit point le langage de AIM. les ministres ni des conseils d'Etat; depuis Henri IV, au contraire, ils ne cessoient de crier qu'il n'y a point de constitution en
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France que la volonté du Roi; qu'il n'existoit point de nation y mais des sujets et le Roi. Et voici à ce sujet comme Louis XVIII s'exprime :
uEt ne croyez pas ces hommes avides et ambitieux qui vous ont dit que la France n'avoit pas de constitution; elle existe, et est aussi ancienne que la monarchie des Francs; elle est le fruit du génie, le chef-d'œuvre de la sagesse et le résultat de l'expérience. »
y> Cela est très-vrai; mais pourquoi donc tous les ministres des prédécesseurs de Louis XVIII ont-ils pris tant de plaisir depuis cinq cents ans à la défigurer, à la dépecer et à la renverser? Pourquoi donc Louis XV a-t-il transformé en 1771 le saneluaire de la justice de la capitale et des provinces, déclaré inamovible par la constitution, en un repaire de brigands et de meurt-de-faim? Pourquoi Louis XVI a-t-il voulu la double représentation du tiers, et pourquoi Louis XVIII a-t-il voulu se rendre l'appui de cette volonté inconstitutionnelle?
» Elle laisse, ajoute Louis XVIII, Feutrée de tous les emplois ouverte aux Français de toutes les classes.
V II ne manque à cela que la vérité.
» Est-ce dans l'état ecclésiastique? La porte des évêchés, dans tous les siècles, n'avoit cessé d'être ouverte à toutes les classes de l'état ecclésiastique , puisque, si l'on faisoit le relevé par évéchés des sujets
qui ont possédé ces sièges , on trouveroît jusqu'à ce siècle plus des Irois quarts qui étoieift de la bourgeoisie. Pourquoi, dans les règnes de Louis XV et de Louis XVI, n'en trouve-t-on qu'un seul exemple, qui est dans la personne de Févéque de Senea? I^s évéques et les ministres de la feuille n'avoient pas de honte de dire que les évêchés n'étoient faits que pour les gens de qualité, et cela dans une religion qui prêche la modestie, l'cgalilé et l'humilité.
« Pour enlever an tiers état les places agréables et ne lui réserver que des cures ou des places de vicaire, l'abus étoit venu à un tel point que Louis XV et Louis XVI, par leurs lettres patentes, avoient ordonné qu'on ne pourroit entrer dans certains chapitres de chanoines qu'en faisant preuve de trois ou quatre ou cinq degrés de noblesse.
» Est-ce dans le militaire ? Il y avoît une ordonnance qui défendoit de recevoir dans l'infanterie et la cavalerie ordinaire tous sujets qui ne prouveroîent pas quatre degrés de noblesse ; encore falloit-il des preuves plus fortes dans les corps privilégiés ; et il étoit même arrêté qu'un gentilhomme qui arriveroit par les grades sans avoir été colonel , ne pourroit jamais aller à celui de lieutenant général des années.
» Esl-ce dans la magistrature ? Il étoit défendu de reeevoir dans les cours souveraines tout sujet qui
n'auroit pas au moins deux degrés de noblesse : aussi comment les places de présidents et premiers de la robe étoieut-eUes presque toujours occupées?
» EUe/aii disparaître aux yeux de ia loi et dans le temple de kt justice toutes les irrégularités.
)) Cela auroit dû toujours être; mais si l'on faisoit, depuis Louis XIII jusqu'à Louis XVI, un relevé nonseulement des inégalités, mais même des injustices dans les jugements qui ont été rendus, on en feroit une encyclopédie. A quoi employoit-on presque toujours un maître des requêtes? A des évocations ou à des cassations , c'est-à-dire quand la cour vouloit faire gagner le procès aux gens en crédit, on dépouilloit les tribunaux ordinaires de la cause pour s'en rendre maitre absolu. Un maitre des requêtes auroit-il jamais osé rapporter une affaire dans un sens inverse de la volonté d'un ministre, et risquer de perdre son avancement et sa fortune? Il ne faut que lire Thistoire pour se convaincre de cette grande vérité. Combien de fois les ministres ont dit à leurs parents qui avoient des procès :
tt Faites-vous juger à votre juridiction ; si vous gagnez, toiil sera dit : dans ce cas, immis n'admettons aucun moyen de cassation; si vous perdez, nous en trouverons mille, et nous serons alors les maîtres de votre affaire. »
n Et certes la conduite de l'administration n'étoit
guère propre à engager les juges à juger celles des particuliers avec intégrité.
» Continuons la proclamation de Louis XVIII. Il dit :
n La constitution soumet les lois à des formes qu^ elle a consacrées, et le souverain même à l'observation des lois.
» Cela est parfaitement vrai; mais dans quel cas les rois s'y sont-ils jamais crus soumis? Les ministres n'avoient-ils pas l'impudence et l'impudeur même de dire que le Roi éloit au-dessus de la loi?
» Elle prescrit des formes à l'établissement des impôts, elle confie aux premiers corps de magistrature le dépôt des lois pour qu'ils éclairent la religion du monarque si elle étoit trompée, et à multiplier les précautions pour vous faire jouir du gouvernement monarchique et vous garantir de ses dangers.
» De la manière dont la cour recevoit les remontrances des dépositaires des lois, les Parlements n'étoient guère tentés d'en faire, puisque s'ils insistoient la cour prenoit la voie d'un lit de justice, puisque s'ils faisoient des protestations, le corps étoit exilé, les individus incarcérés, supprimés et substitués par des meurt-de-faim voués entièrement à toutes les folies et déprédations du ministère.
1» Louis XVIII avoue que la constitution prescrit des formes à l'établissement des impôts; mais en pouvoit-il jamais exister d'autres que le consente-
ment des peuples, et n'est-ce pas un crime irrémissible depuis cent cinquante ans, et qui devoit nécessairement entraîner l'écroulement du trône, que d'avoir employé toute autre forme et d'avoir forcé l'enregistrement d'édits aussi injustes, aussi inconstitutionnels, et d'avoir des gens de justice appartenant au Roi et dans son entière dépendance, provisionnés et gagés par lui? Le déluge des maux qui en sont résultés et qui ont renversé le royaume et la dynastie prouve bien l'insuCEisance des contre-pieds et la scélératesse des ministres.
7> La Providence natis ordonne de monter au trône, nous saurons lui obéir; nos droits nous y appellent, et nous saurons les défendre.
» Si Louis XVIII est bien sûr des ordres de la Providence , il est très-certain de son affaire ; mais il est assez difficile dans ce moment-ci d'apercevoir les moyens que la Providence lui procure pour soutenir ses droits; les siens sont des inaperçus sur lesquels un homme sage ne peut pas trop compter.
» Si nous sommes réduits à conquérir la France, nous marcherons à sa conquête avec une constance infatigable et d'un pas intrépide.
» Louis XVIII, en se rendant à Blackenbourg , n'en prend pas le chemin le plus court. Son conseil a-t-il bien réfléchi quand il a consenti à lui laisser faire une pareille menace? Les Jacobins, qui en ont
senli l'importance pour leur cause, se sont iÀen vite empressés de ia faire imprimer «pour augmenler, sMl étoit possible, la défaveur sur ce prince; et n'esl-ee pas cette démarche incoosidérée et peu réfléchie qui a engagé une faction à mettre du plomb dans la léte de ce prince, dès qu'il a été forcé de quitter le corps deCondé?
V Que faut-il conclure de tout cela? C'est que les conseils de Louis XVllI n'ont rien de mieux i faire aujourd'hui que de lai conseiller de ne parler et agir en aucune manière quelconque , et d'attendre avec calme et avec patience des moments que hâteront pour lui le brigandage, les déprédations, les craintes des Jacobins, la misère et le désespoir des peuples; car si jamais un ordre quelconque revenoit en France, la cause de Louis XVHl seroit entièrement perdue : c'est une vérité incontestable qu'on ne doit jamais perdre de vue. Il n'y a que l'excès seul des maux de la France qui puisse faire reoionter Louis XVIII snr son trône.
» Je finis ma lettre, mon cher baron, en vous priant, puisque vous êtes des conseils de Louis XVIil, de lui recommander la plus grande circonspection. Il a, dites-veus, beaucoup d'esprit dans la «ociété ; mais c'est l'esprit de régner qui lui est nécessaire, et, en vérité , je ne lui en trosve «ucnn dans sa conduite publique. Est*ce dans le bureau oii il étoit président,
»E iu<;Eifiy. 551
où il a opiné pour la double repréeeDlation du tiers? Est-ce dans ses démarches à rbôtel de ville k>rs de l'affaire de M. de Favras? Est-ce dans la conduite qu'il a tenue à Coblentz avec madame de Ba]by?Quaiid il y est arrivé et qu'il y a vu son frère entouré d'aussi mauvais sujets, et dont les intentions étoient d'augmenter l'embarras des affaires, n'auroît-il pas dû s'en éloigner et craindre d'indisposer les puissances contre sa personne? A-t-il témoigné plus d'esprit et de sagesse quand il s'est constitué régeni, on quand il a notifié au prince de Condé la mort de son neveu?
» Adieu, mon cber baron, }e vous souhaite prospérité dans toutes vos entreprises et une bonae sanlé. »
Cette lettre est datée du mois de juillet 1795, et si elle a été imprimée, c'est à très-peu d'exemplaires.
J'étois alors à Manheim , quand le maréchal de Wurmser commandoit l'armée de l'Empereur.
Louis XVIII avoit eu l'imprudence de se rendre au corps de Condé sans l'autorisation de l'Emper^iur. Il y avoit passé la revue, s'éioit fait chanter un Te Deum avec une grand'messe, accompagnée d'un Z^mbùi^^ salvttmfac regem^ et crier : Vive le Roil dans une domination étraogère à la France. Louis XVIU ne pouvoit pas ignorer que cette démarche devoit déplaire infiniment à FEmpereur, puisque lui-même Favoit mandé au duc d'Harcourt dans sa lettre du 22 sep-
tembre précédent \ que quelques émigrés avoient eu la bélise de rendre publique.
J^étois à diner chez le maréchal de Wurmser quand il reçut l'ordre de renvoyer de l'armée Louis XVllI, qu'il m'a communiqué. Cet ordre lui fit infiniment de peine : il avoit commencé ses premières campagnes au service de la France. Il écrivit à Louis XVIII pour lui intimer cet ordre, et ce prince lui répondit en le priant d'en suspendre huit ou dix jours l'exécution, pour lui donner le temps d'écrire à M. de Saint-Priest, son ministre à Vienne, de le révoquer; mais l'Empereur lui renvoya un second courrier, avec injonction de remplir cet ordre, et ensuite d'aller prendre le commandement de l'armée d'Italie.
M. l'archiduc Charles eut pour lors le commandement général de l'armée du Rhin. Je me rendis surle-champ à Alcey, au quartier général de ce prince. Il me combla de bontés et me parut fort scandalisé de la conduite de Louis XVIII. Il revenoit de Vienne, où il avoit vu Madame Royale de France. Il m'en parla dans des termes qui ne me laissèrent aucun doute qu'il en étoit extrêmement épris. J'avoue que j'ai trèsfort désiré que ce mariage eût lieu , et je crois que c'eût été un bonheur pour la princesse, pour l'archi-
* Ce prÎDce , dans sa lettre au doc d'Harcoarf , lui mandoit que M. de Thugut trouvoit que sa préseacc au corps de Coudé seroit aossi déplacée qu'à Vcrone.
duc, et même pour la France; mais Louis XVIII crut que ce mariage étoit plus convenable pour son neveu le duc d'Angouléme, et à cet effet il fit circonvenir cette princesse de plusieurs François qui lui firent envisager que cela avoit toujours été. l'intention de ses père et mère j et Tarchiduc Charles retira alors ses propositions. Si cependant son mariage avec la princesse eût eu lieu, c'eût été un motif à lui pour s'intéresser davantage au sort des princes françois.
Je me rendis ensuite à Carlsruhe auprès du margrave de Bade, qui me garda auprès de lui jusqu'au moment où les François forcèrent le passage du Rhin à Kehl, et nous obligèrent de nous retirer une seconde fois des bords du Rhin. Je pris alors le parti de profiter de la permission que le Roi de Prusse m'avoit donnée de me retirer dans ses Etats; en conséquence, je me rendis à Anspach.
Arrivé à Anspach , je me contentai de rendre une visite d'honnêteté à M. le baron de Hardenberg, ministre du Roi de Prusse, dirigeant ses margraviats, et je restai à peu près six semaines dans l'inaction pour rétablir ma santé , qui étoit toujours très-affoiblie de la maladie que j'avois essuyée à Heidelberg, causée par une. hydropisie et des obstructions.
' Le baron d'Edelsheim, mon ami, ministre du margrave de Bade, étoit très-lié avec M. de Hardenberg. Il se lia bientôt d'amitié avec moi, et il m'accorda sa
rera de grands trésors, avec lesquels il pourra faire encore une ou deux campagnes. "
J'avois grandement raison en avançant alors à M. de Hardenberg que la France éloit aux derniers abois , puisque dix jours après, le Directoire annibila tous ses papiers, et fit par là une banqueroute non-seulement à la France, mais même à l'Europe, telle que de mémoire d'homme on n'en a ouï de pareille. S'il avoit eu dans ses coffres 3 à 400 millions, à l'aide d'un pareil crime il auroit pu se tirer d'affaire; mais sans aucun crédit, il ne lui étoit plus possible de faire un marché d'allumettes. Il ne lui restoit d'autre ressource que de ne payer âme qui vive dans l'intérieur de la France, ses armées hors de ses frontières pour les soutenir en volant et pillant l'Allemagne, Hambourg, la Suisse et l'Italie.
Il est donc du plus grand intérêt pour l'Europe que le Directoire exécutif soit entièrement culbuté et que Ton y substitue ou une république dans le vrai sens, ou une monarchie mitigée, élective ou héréditaire, ou une monarchie despotique, pourvu qu'il puisse y avoir solidité à traiter avec les chefs. Ce sont tous les renseignements que je donnois à M. de Hardenberg sur sa correspondance avec Mallet du Pan, qui l'ont déterminé, au mois de mars 1799, à se rendre auprès de son maître pour lui donner con-
noissance de tous ces faits et aviser avec son conseil sur ce que la Prusse, dans des circonstances aussi délicates, avoil de plus intéressant à faire pour ses intérêts et ceux de l'Europe.
N'ayant plus rien à faire à Anspach et ma santé étant rétablie, j'écrivis à M. le comte de Colloredo, le priant de m'adresser un passe-port pour me rendre à Vienne, comme l'Empereur m'avoit paru le désirer. Il me répondit courrier par courrier de me rendre sur-le-champ à Ratisbonne, que j'y trouverois mon passe-port; que l'Empereur en avoit donné l'ordre à M. de Tbugut, ministre des affaires étrangères; que ce dernier l'envoyoit au baron de Fahlenberg, ministre de Sa Majesté résidant près la Diète. Je me présentai chez lui le lendemain de mon arrivée. Il me dit qu'il n'avoit point encore de passe-port. Il me reçut comme un aventurier; mais après avoir vu la lettre de M. de Colloredo, écrite de sa main, il me fit des excuses en me disant qu'il couroit en Allemagne un mauvais sujet qui se servoit du nom de la Reine pour faire des escroqueries.
J'écrivis sur-le-champ à M. de Colloredo , qui me manda que c'étoit un oubli de bureau, attendu que tout le monde déménàgeoit de Vienne, parce qu'on y craignoit l'arrivée des François. Il me prioit d'attendre à Ratisbonne. Un mois après, lui ayant écrit, il me répondit qu'il falloit encore attendre, pour de bonnes
raisons, et il souligna pour de bonnes raisons, mai» que le plaisir de me voir n'éloit que différé.
J'appris alors par plusieurs de mes amis, qui éloient à Vienne, que M. de Thugut étoit le seul être qui meUoit empêchement à Texpédition de mon passe-porl. M. de Colloredo m'écrivit bien en dernier lieu de m'adresser à ce ministre. Je lui répondis qne je n'avois rien à lui demander; qu'il avoit reçu des ordres de l'Empereur, son maître , que c'étoit à lui à les exécuter.
Je jugeai à propos de ne plus donner suite à celte affaire , d'autant plus qae je n'avois rien à demander à l'Empereur, ni même aucun secours. ^
En me creusaut la tête pour deviner quels pouvoient être les motifs d'un aussi méchant homme de refuser une grâce aussi simple à une personne qui avoit sacrifié sa liberté et presque sa vie, dont la tête étoit proscrite en France et les biens confisqués pour avoir servi fidèlement la tante de l'Empereur, qui n'avoit fait de démarches pour se rendre à Vienne que sur les instances réitérées de Sa Majesté Impériale ; je n'ai jamais pu en attribuer d'autre que la crainte qu'il avoit que je ne fusse trop instruit des affaires de France, de la manière dont il avoit su escroquer une pension de 24,000 livres sur les dépenses secrètes du département des affaires étmngères, et comment il avoit pu se faire payer en argent,
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depuis la créstimi 4es assignats, ses renies but l'hôtel de viHe de Paris, mémo pendant toute la durée de ia ^verre. Il s'imaginoit peot-étre que je n'ignorois pats qu'il avoît acquis tous les biens de Tévéchéde Bayear sous des noms supposés; mais ce qui l'inquiéioit da* vantage étoit qu'il connoissoit les bontés que l'archijduc Charles avoit pour moi , dont il craignoit la présence au point qu'il l'avoit mis en disgrâce auprès de rimpératrice et de l'Empereur, et qu'il ne pouvoit pas même arriver à Vienne , quoique généralissime de son frère.
Au surplus, je fiis bien dédommagé du petit désa* grément que j'essuyai chez M. de Fablenberg par l'accueil et la confiance que me témoignèrent en général tous les ministres de la diète de Ratisbomie. Celui du Roi de Prusse, M. le comte de Gœrtz, qui m'avoit connu à Anspacfa, me mit spécialement schis la protection du Roi son maître, en m'introduisant chez le prince de la Tour-Taxis, premier commissaire de Sa Majesté Impériale, le m'occupai de le» instruire des causes secrètes de notre infernale révolution , en leur répétant bien que les François les plus honnêtes n'avoient rien désiré autre chose que la réforme des abus de la cour et des ministres, et que moi spécialement j'avais fait mes preuves ; qu'après surtout avoir insisté auprès de fat Reise nr la nécessité de l'arrivée des états géBérani, j'avois
été la première victime de la révolution, comme tous les gens les plus probes, tels que MM. de Malesherbes, Saron, etc., etc., etc., parce que nous n'avions pas été d'avis du mode de la convocation ; que dans la seconde on troisième législature il s'étoit glissé des êtres les plus pervers et les plus sanguinaires, qui par leur odieuse immoralité avoient rendu la France l'opprobre de l'univers.
Je fis à cet effet un ouvrage intitulé Traité de l'octroi de limpôt en France, non pas pour le livrer à la multitude, qui ignore tout et qui veut parler de tout, mais pour l'instruction des cabinets des princes; et afin de mériter davantage leur confiance, je ne balançai pas à mettre dans le plus grand jour toutes les folies, toutes les inepties, toutes les turpitudes, toutes les dilapidations des ministres de Louis XV et de Louis XVI, comme étant les seuls auteurs du déluge de maux qui a englouti la France.
Je passai environ seize mois à Ratisbonne, assez heureux, si on le peut être éloigné de sa patrie.
J'appris alors que mes parents les plus proches étoient en Suisse et désiroient se rapprocher de moi pour conférer ensemble sur nos affaires de famille. Je me rendis à cet effet à Munich, auprès de l'électeur Charles-Théodore. Ce prince me reçut avec infiniment de bonté, me donna non-seulement la permission de rester dans sa capitale, mais même pour les
personnes dont je lui répondrois. J'y fixai donc ma demeure, et j'eus le bonheur d'y rencontrer l'archiduc Charles, qui avoit établi le quartier général de son armée à Friedberg, à quatorze lieues de Munich. Il me fit des reproches obligeants sur ce que je ne m'étois point rendu à Vienne, quoique son frère l'Empereur, me dit-il, m'y eût attendu. Je lui exhibai pour lors toutes les lettres de M. de Colloredo. Je ne lui cachai pas la mortification que j'avois essuyée à Ratisbonne de la part de M. de Fahlenberg , ni les mauvaises dispositions de M. deThugut à mon égard, parce que je m'étois adressé à lui, l'archiduc Charles, à Bruxelles, pour y être présenté à l'Empereur. Je ne cachai pas non plus à ce prince les vrais motifs qui empéchoient M. de Thugut de donner entrée aux François qui pouvoient être instruits de ses liaisons avec le parti jacobin, de sa pension sur le trésor royal et de ses rentes sur l'hôtel de ville.
II me répondit :
u Que voulez-vous, mon cher Angeard, je ne suis pas plu^ privilégié que vous, n
En effet, ce prince, quoique généralissime des troupes de son frère, quoique remportant des victoires, étoit dans une espèce de disgrâce, et ne ponvoit lui-même arriver à Vienne, dans l'appréhension continuelle où étoit M. de Thugut que ce prince n'instruisit l'Impératrice et son frère. L'archiduchesse
sollicitoit vainement son retour à Vienne, elle ne ponvoit l'obtenir; elle tomba malade, instituant légataire universel rarchiduc, et demanda pour grâce de le voir. Cette faveur lui fut cependant accordée quand elle étoit à l'extrémité.
L'archiduc ne put rester que trois jours à Vienne, et dans cet intervalle ne put manger avec l'Empereur, qui l'aimoit infiniment, en faisant tout le cas qu'il méritoit; mais il étoit obsédé alors par l'Impératrice et M. de Thugut.
Il m'arriva en même temps un événement trop singulier et trop intéressant pour n'en pas faire mention dans ces Mémoires.
Il y avoit alors à Munich un ministre de France nommé Alquier, fort républicain, mais nullement jacobin, très-honnéte, ayant même des formes agréables : c'est un homme bien né. J'avois été lié dans ma première jeunesse, à Bordeaux, avec son oncle, capitaine dans le régiment de Conty. Il apprit que j'étois résidant dans cette ville. Il me fit dire par M. d'Ostreval , Suisse de Neufchàtel, des choses fort obligeantes, en m'assurant que s'il pouvoit me rendre service , il le feroit avec beaucoup de plaisir. H eut même la bonté de faire passer une lettre ouverte k ma mère, pour lui donner seulement signe de mon existence.
L'archiduc Charles, au commencement de février
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1799, causant avec moi sur les affaires de France, et nommément sur la sitoation de ses finances, qu'on présentait , me disoit-il , à son frère l'Empereur coaune très-brillantes, me demanda si j'avois sur cet objet des connoissances positives. Je lui dis que je n'avois nulle correspondance avec la FVance, dans la orainle de compromettre mes parents on mes amis; que je ne pouvois, par conséquent, avoir sur la situation des finances d'autres notions que celles que présentoit à la tribune Ramel , ministre des finances, ef le citoyen Destréme, dépoté de la commission des finances; que si l'exposition de ces deux citoyens étoit vraie, il en résuitoit dans mon esprit la convietion que la France étoit dans la plus grande détresse et sans aucune ressource ; que je tronvois la conduite de Ramel et de Destréme extrêmement coupable , et même eux criminels d'État, de mettre dans un aussi grand jour .et faire connoitre à l'Europe entière le secret de leur situation ; que leurs journaux officiels et demi^officâds n'étotent remplis que de détaijs déplorables»
L'archiduc me demanda de lui donner la date de ces journaux. Je les lui remis le lendemain jeudi, à quatre heure» et demie, dans sa chambre à coucher, a Tauberge chi Cerf, ou il étott loffé. Le vendredi, à ODce heures du matin, H. d'Ostrevai vint me voir et me dit :
uM. Alquier sait que vous avez remis hier, dans raprès-dioée, à Tarchiduc Charles, un mémoire sur la situation des finances ; il m'a dit : a Je sais bien que M. Augeard n'a pas lieu de se louer de la France ; on a même été injuste envers lui; mais il ne devroit jamais oublier que la France est sa patrie. Si la guerre a lieu, dites-lui bien qu'il peut se regarder comme en étant la cause. »
L'archiduc étoit parti, le matin 7, à six heures, pour son armée.
On peut juger de ma surprise. Le lendemain samedi, je me rendis sur les dix heures du matin chez l'électeur Charles-Théodore, pour lui demander si l'archiduc seroit longtemps absent. Il me dit :
a Non, il revient lundi tirer des faisans dans mon parc, y*
Je vis le soir ce prince dans la loge de madame la duchesse de Deux-Ponts. Je lui demandai.un rendezvous pour le lendemain; il me répondit :
<i Cela m'est impossible dans la matinée, toutes mes minutes sont comptées; nous trouverons bien un moment pour nous parler dans l'après-dinée : trouvez-vous au concert de l'électeur. »
Je m'y rendis. Il me prit à part dans une croisée. Son étonnement fut égal au mien quand je lui parlai de ce que M, Alquier m'avoit fait dire. Il me jura sa parole de n'avoir montré à qui que ce soit ma note^
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qui, an surplus, ne conlenoit que ce qui étoit dans les journaux. Il ajouta :
a Voilà trois choses extraordinaires qui m'arrivent dans ce genre, et c'est pourquoi je me suis cette fois logé à la résidence. Je ne veux plus loger à cette auberge : j'ai des raisons de croire qu'on entend tout ce qui se dit dans ma chambre. Ce qui est certain, c'est que M. Alquier fait bien son métier. Je voudrois que vous le vissiez. »
Et comme cela me répugnoit un peu, ce prince me dit :
a Vous me ferez réellement plaisir d'avoir une explication avec lui, quand ce ne seroit que pour vous justifier, car je ne trouve, moi, rien de répréhensible, quand vous ne me dites rien autre chose que ce qui est contenu dans leurs joufnaux. »
En conséquence , je fis demander à M. Alquier un rendez-vous par M. d'Ostreval. Il me le donna le lendeiïiain, à neuf heures et demie. lime reçut avec beaucoup d'honnêteté, me disant obligeamment que c'étoit par intérêt pour ma personne qu'il m'avoit fait donner cet avis, et qu'il seroit bien fâché que la porte de la France me fût fermée, parce qu'il savoit que par rapport aux finances j'y serois fort utile , et qu'il me distinguoit, ainsi que M. de Noailles, d'avec les autres émigrés. Je n'eus pas de peine à me justifier, puisque, encore un coup, je n'avois rien dit à
l'archidoc Charles que ce qui étoit contenu éans les journaux officiels; et en effet, sî quelqu'un étoUcoQ*pable, c'étoient les ministres, qui étoient assez inconsidérés pour rendre publique la situation des finanees.
Il entra ensuite avec moi dans plusieurs détails, et me dit qu'il étoit nécessaire pour Thninanité de s'occuper de la paix générale; que celle que l'on proposoit à la maison d'Autriche étoit la plus belle qui lui eût été offerte depuis l'existence de sa monarchie.
« Je sais que l'archiduc Charles a beaucoup de confiance et d'estime pour vous.
— Mais vous savez bien que l'archiduc^ quoique généralissime de son frère, n'a aucune influence sur le corps diplomatique, et est souvent contrarié par le conseil de guerre.
— Cela est vrai. Mais surtout dites-lui bien de ma part que les généraux et les ministres de son frère nous content plus d'argent que les contributions que nous levons en Allemagne, n
Je fis passer cet avis à l'archiduc Charles, qui s'en doutoit bien, et la suite Je lui a sinabondammont prouvé.
Ce prince commença la campagne de la naanière la plus brillante; mais depuis, ayant ordonné une attaque générale sur toute la ligne, elle manqua, parce que la division de M. le comte de Bellegarde ne donna pas. Le prince accourut sur-le-champ vers
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le général pour lui eu demander la raison. Il lui exhiba un contre*ordre du conseil de guerre. L'archiduc entra sur-le-champ dans une telle colère qu'il tomba en épilepsie, envoya M. de Golloredo^ son aide de camp, à Vienne, auprès de monsieur son père, ministre des conférences, pour qu'il suppliât Sa Majesté de lui donner sa démission. Elle répondit à Tarchiduc une lettre pleine de sensibilité pour lui demander en grâce de continuer le commandement de son armée. Il y consentit; mais personne n'ignore celui que ce prince reçut, an mois de septembre suivant , de porter son armée du côté de Pbilipsbourg , sous prétexte de secourir cette place et la ville de Manheim ; mais le but véritable du conseil de guerre étoit de dégarnir la Suisse pour abandonner l'armée russe à ses propres forces et la faire écharper,ce qui força l'honneur de Son Altesse Royale à donner sa démission , malgré toutes les instances que l'Empereur lui faisoit de garder son commandement et de se retirer à Prague.
J'avois prié, quand j'étois à Ratisbonne, M. le comte de Gœrtz, nommé plénipotentiaire de sa cour à Rastadt, de se charger auprès du citoyen Treilhard, un des ministres de France à ce congrès, d'obtenir pour moi la permission de rentrer en France. Le citoyen Treilhard commença d'abord par refuser de se charger de mon mémoire y mais quand il fut nommé
ensuite membre du Directoire exécutif, le comte de Gœrtz profita de ce moment pour lui en reparler, et il s'en chargea; mais ce ministre me conseilla trèsfort d*en rester là, et de ne pas profiter de la permission de rentrer si elle m'étoit accordée, parce que rien n'étoit moins sûr, après la journée du 18 fructidor, que l'existence des émigrés en France.
Mais après la journée du 18 brumaire l'archiduc Charles me conseilla lui-même de penser à mon retour. Il n'avoit jamais été de cet avis avant cette époque. Il me parla du Premier Consul avec le plus grand éloge possible, au point qu'il me dit qu'il auroit infiniment de peine si on lui ordonnoit de combattre contre lui.
Mais comme Vienne étoit encore en guerre avec la France, je m'adressai au margrave de Bade, qui avoit fait sa paix; il chargea pour lors M. le baron de Rarenstein , son ministre , de présenter ma pétition au ministre de la police. Comme je n'en recevois point de réponse, le général Dessolle, à la considération de tous les ministres de Ratisbonne, se chargea de ma rentrée en France, et très-peu de temps après j'obtins ma radiation , sur l'exposé et le rapport du ministre de la police, M. Fouché, qui passe pour un homme très-sévère, mais qui est juste, et je fus infiniment plus satisfait de cet acte de justice que si j'avois obtenu ma radiation par l'entremise de l'ar-
chiduc Charles, qui m'avoit proQiis d'employer tout le crédit de son frère l'Empereur , par la voie de M. le comte de Cobenlzel, son ambassadeur.
Je n^avois pas besoin de protection, mais seulement d'avoir affaire à un homme juste, parce que je n'étois réellement pas émigré; je n'élois sorti de France que pour sauver mes jours, muni d'un passeport du Roi dont j'élois porteur; et si j'étois rentré du temps de cet exécrable Robespierre, j'aurois infailliblement été massacré chez la Reine, ou égorgé avec trente-cinq fermiers généraux. J'en ai été quitte pour la perte de mes biens, qui tous avoient été vendus, de mes rentes et de mes bois.
Je n'ai pas été trois semaines rendu dans ma patrie sans savoir précisément à quoi m'en tenir sur -sa situation; quant à la mienne, je me suis bien convaincu que je n'avois rien de mieux à faire que de ne me mêler absolument d'autre chose que de ma tranquillité, en faisant journellement des vœux pour le bonheur de la France et sa prospérité.