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DE AUGEARD. 2iS
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m'étoit facile , sa chambre donnoit à côté de celle de
mon valet de chambre. Je frappai trois coups, elle
me répondit; je lui dis par le trou de la serrure :
tt Qui étes-vous?
— Je suis madame de Favras. Qui étes-vous vousmême?
— Je ne puis vous dire mon nom, je veux bien
accusé d^avoir reçu à Buzancy, au mois de septembre, M. le maréchal de Broglie, le prince Lambesc, M. de Bezenval, d^avoir donné des ordres à mon concierge à Tefiel d'y recevoir le Roi, et d'y avoir tramé des conspirations contre TElat ; et Brunville, procureur du Roi, fut assez inique, assez bas, pour, à Finsliga* tion de l'abbé Fauchet, ordonner une addition d'information, moi prison tenante, et cela sur un mémoire anonyme. Il est bien vrai que dans mes papiers on avoit trouvé la minute du mémoire que j'avois remis à la Reine au mois de mai précédent, d'après le conseil de M. de Machault, et que M. Necker, à qui cet abbé Tavoit communiqué, poussoit à la roue pour me retenir en prison le plus longtemps possible. La nuit de Noël j'entendis plus de bruit qu'à l'ordinaire; je crus que le peuple vouloit forcer les prisons, parce que plusieurs fois elles en avoient été menacées. J'ap|>ris par la cuisinière du concierge, sur les cinq heures et demie du matin, qu'on avoit arrêté un officier des gardes de Monsieur, ainsi que sa femme, qui avoient été mis au secret dans des chambres séparées; que la femme et le mari ignoroient l'un et l'autre leur mutuelle arrestation, et que les aides de camp de M. de La Fayette avoient menacé du cachot le concierge si, par hasard ou autrement , ils apprenoient qu'ils éloient si près l'un de l'autre. Le concierge, quatre heures après, me
conârma les mêmes fâils, et m'ajouta que, d'après ce que les aides de camp de M. de La Fayette lui avoient confié, il craignoit que ce qu'il y eût de plus respectable et de plus grand dans le royaume ne fût compromis; il ajouta même qu'on lui avoit demandé si dans sa prison il avoit une chambre assez convenable pour recevoir une personne de la plus haute considération, et même qu'on prendroit son appartement s'il n'en avoit pas d'assez propre; il m'apprit que les détenus s'appeloient Favras, et m'indiqua en même temps les numéros des chambres oii ils étoient enfermés.
Quand je fus seul , entièrement à moi , je réfléchis à ce que ce concierge m'avoit dit; je crus y apercevoir que la famille royale, ou partie, pou voit y être compromise; je bénis dans ce moment la Providence de m'avoir mis dans le cas d'éprouver une si longue captivité , si son dessein avoit été par là de me mettre en position de me rendre utile à mes maîtres. Je me hasardai d'aller à la porte de madame Favras , cela m'étoit facile , sa chambre donnoit à côté de celle de mon valet de chambre. Je frappai trois coups, elle me répondit; je lui dis par le trou de la serrure :
tt Qui étes-vous?
— Je suis madame de Favras. Qui étes-vous vousmême?
— Je ne puis vous dire mon nom, je veux bien
214 MÉMOIBES SECRETS
VOUS rendre service , mais je ne veux pas me compromeitre. Je me doute bien que vous êtes ici pour avoir voulu vous rendre utile au Roi.
— C'est en effet la cause de ma détention; mon affaire est liée à de grands personnages, on m'a promis 48,000 livres et ma liberté si je voulois nommer Monsieur.
— Je ne vous demande pas de savoir votre affaire, gardez-vous bien d'en parler à àmc qui vive, même à moi ; si j'étois un mouton, vous seriez perdue.
— D'après votre avis , cela est impossible.
— Ecoutez-moi ; je voudrois vous dire, pour vous, un bien grand secret : surtout que le concierge ne se doute de rien , vous le perdriez et vous aussi sans aucune ressource. Votre mari a été arrêté hier au soir.
— Eh bien, je m'en suis doutée; rentrant au pins tard à neuf heures tous les jours, il n'étoît pas rentré à dix heures et demie quand on est venu m'arrêter, et j'étois sur lui dans la plus mortelle inquiétude.
— Il est au secret dans cette prison.
— C'est un grand bonheur dans mon infortune ; au nom de Dieu , Monsieur, apprenez-lui que je suis ici : vous pouvez sauver la vie à bien du monde.
— Je vais faire tous mes efforts pour lui parler; cela est très-difficile , sa chambre est dans un autre escalier; si l'on m'y rencontroit, cela donneroitëes soupçons; je ferai de mon mieux, d
DB AUGEAR4). SIS
Deux jours après je me glissai à la porte de M. de Favras; je lui dppris également jpar le irov de k serrure la détention de sa femme; il me dit qu'il avoit été arréié au coin de la rue de Beaurepaire^ à netif heures du soir, codduit à l'hôiel de ville, où il avoit éié interrogé, et ici à quatre heures du malin ; qu'il étoit accusé d'être avec M. de La Châtre, l'agent de Momièur^ dans un projet de contre-révolution qui tendoit à enlever le Roi; qu'on lui avoit promis uae récompense de 48,000 livres et sa liberté s'il nommoit Momieur, Sur le compte duquel on atroit des soupçons et des iadices qu'il pt^uvoit éclaircîn II m'ajouta :
tt J'ai découvert sous ma porte un petit trou par lequel je pourrois passer un morceau de papier; procurez -m'en un carré, je pourrai écrire à ma malheureuse femme, parce que les coquins qui ont fouillé dans mes poches et m'ont tout pris, n'ont pas trouvé un crayon anglois dont je pourrai »« servir. »
Je fus aussitôt à ma chambre lui chercher un carré de papier ; en le lui passant, je le prévins de prendre surtout ses précautions; que ce qui étoit le plus pressé étoit de pHrer à son toterrogatoire et de le concerter avec sa femme, pareé qu'il étoit indubitable qu'il en subiroit un dans le milieu de la nuit, attendu que l'usage des hiboux du comité des té-
cherches étoii de choisir le moment du premier sommeil des prévenus du crime de lèse^nation pour les interroger. Je portai ensuite à la porte de madame de Favras le morceau de papier écrit de la main de son mari , que je fis passer par le trou de la serrure à l'aide d'une grande épingle. Quand elle reconnut l'écriture, elle ne se sentit pas de joie.
a Vous êtes un ange que Dieu m'envoie dans ma prison; je ne puis avoir rien de caché pour vous, cela m'est impossible ; je vais vous dire
— Il faut aller au plus pressé, pensez à votre interrogatoire pour qu'il soit absolument conforme à celui de votre mari; ces coquins-là tâcheront de vous couper l'un ou l'autre, et dans ce cas vous serez perdus. »
Je rendois exactement à M. de Favras tout ce que sa femme me disoit , et lui écrivois sur du papier tout ce qu'il vouloit qu'elle sût et qu'elle dit. Je profitai de la nuit depuis huit heures jusqu'à dix heures, temps où presque tous les prisonniers sont enfermés sous la clef.
Le lendemain matin j'appris de M. et madame de Favras qu'ils avoient été interrogés séparément, comme je m'y étois attendu , sur les deux heures du matin, et chacun deux Fois.
J'oubliois de dire que j'avois recommandé à M. de Favras de demander plumes , encre et papier, sous
DE AU6EARD. 217
prétexte d'écrire sa justification, ce qui lui fat accordé, et même à sa femme sans qu'elle l'eût demandé, parce que ces vilaines gens espéroient les prendre sur leurs écritures ^
1 Madame de Favras et son mari étoient dans T erreur sur celui qui Ta dénoncé. Ce n*est pas M. de Luxembourg qui les a trahis, mais c'est Ghomel et Saotonaz, banquiers. Par suite de tout ce qu'ils m* ont dit et leur avocat, j'ai été dans la même persuasion; ce nVst qn'en 1798 qu'étant à Ralisbonne, j'ai appris l'exacte vérité de M. Mono, ministre des États-Unis d'Amérique, et voici comment :
N'entretenant avec ce ministre, un des hommes les plus capables ef les plus instruits de notre Révolution , et lui ayant lu cet endroit, il me dit : ■ Tout est vrai, excepté que ce n'est pas M. de Luxembourg qui a trahi, t
J'étois depuis l'Amérique extrêmement lié avec M. de La Fayette, ne croyant pas que votre Révolution pouvoit prendre le caractère qu'elle a pris, parce que celui de votre nation m'étoit inconnu. J'étois le conseil de M. de La Fayette, je pas«ois ma vie avec lui , et M. le comte de Luxembourg étoit de noire société.
Chomel le banquier vint voir M. de La Fayette pour lui demander conseil s'il pouvoit prêter de l'argent à un M. de Favras , pour le compte de Monsieur, frère du Roi. M. de La Fayette m'en parla le soir même ; je lui dis de m' envoyer cet homme-là et que j'eclaircirois cette affaire, pour savoir s'il y avoit l'ombre de réalité.
Ghomel m' ayant répété ce qu'il avoit dit à M. de La Fayette, je lui conseillai très-fort de prendre garde à ce que ce fût quelque aventurier qui voudroit, sous prétexte d'une contre-révolulion lui soutirer quelque argent; qu'il falloit avoir l'air de saisir le projet» mais dire à M. de Favras qu'il ne se mêleroit de rien, à moins qu'il ne siîl s'il y avoit de la réalité et si les persoqnes qui sç méloient de cette affaire étoient des gens capables et imporlants , que pour lors il pourroit aller jusqu'à deux millions. M. Morin m'ajouta que Ghomel, lui rendant compte de son entretien , lui dit que M . de Favras , pour lui
318 MEMOIRES 8BGRETS
Voici oomtncDt madftine de Favras me racosla l'aventure de 8on mari : il s'étoit coalisé avec plusieurs per^oDiiages, teisque le jeune comtede Luiembourgje comte deLaChàtre, le marquisdeLéviSy elc., pour, de concert avec Monsieur, tâcher de sauver le Roi, et à cette (in M. de La Châtre avoit prié son mari de s'ingénier pour trouver deux millions à Motmeur sans que ce prince pùl s'adresser à son conseil , et passer par son surintendant afin d'éviter toute espèce de soupçon. Qu'à cet effet son mari avoit négocié cet emprunt avec un nommé Chomel, banquier, qui
donner conBamce, loi oroif amené M. de La Gfafttfe, gentilboinrri« de la chambre de Monsieur, M. de Foucault, M. de Lëvy ; qneXf. de Ffvfas lui flr\'oit dit qu'il airoit chargé Morel, Tafcitfl et Iffarqiiet, anciens sergents anx gardes, poar recftiter trofs o* quartfe e«nts hommet à W. de Favras , k Teffet d'eïilever le Roi et %*Mtmw de <a persomie, de M. de La Fayette et M. Bailly , et de se défaire de ees deux defnicrs. M. Morin m'ajouta encore qa'à l'efTet d^aroir mre prente matérielle contre Monsienr, il avoit dit à Chomcl de dem a nder les bilféts de Mottsiear, jasqu'à la concurrence de deux nrillions qn'il com|)féroil mcontinent «près; qnc par ce moyen M. de Ija Fayette avoit en, un mois mânM avant l'arrestation de If. de Favras , tontes les prenves possibles.
Mais qne Int , M. Morin , sentant parfaitement bien les soités malheureuses qne cette afhîre pouvoit avoir contre \f . de Luxembourg, qni étoit de l«nr société , il avoit prié M. de La Fayette de le voir et de le prévenir afin de le détourner d*nn pareil complot et de (MreîOe compagnie; qu'à cet effet K avoit parlé i M. de Lnlembontg, qni d'abord avoit nié; mais quand il lui atoit dit les noms de tons les conjurés, tons les si, les cas et les mais..., if foi avoit prends qn'H ne le verroit pins. H. Morm lui avoit dit : — Vous fereï très-bien, car il faut finir la Rérotntion par un grand coup d'éclat; il nous ftint ik tête
DE ALGEARD. tl9
étoit dans la confidence; qae les billets de Monsieur étoient déjà dans la main de ce banquier^ et que l'argent devoit être compté le même jour de l'arréi de son mari, mais qu^ils avoient été vendus et trabis par M. de Luxembourg.
tt U avoit demandé, me dit-elle, pour récompense la place de M. de La Fayette. »
On lui a¥oit répondu qu'il étoit trop jenoe pour une place ausû majeure ; que, piqué de ce refus, il avoit été tout déclarer à M. de La Fayette ; que ce dernier, sur les indications de M. de Luxembourg ,
d*un prince du saog, et si Monsieur n*cst pas pendu, c'est vous qui le 96tei comme étant de la mirmn Ja pkrs comidérablc tprèi les princes du sang. Que M. de Luxembourg se tint pour averti; que, craigaaHt de se compromettre davantage, U se relira de tonte cette société, ce qui a fait croire à If. de Favras et à ses complices que c' étoit M. de Loxenboorg qui lat svoK (rakit , mais que le déttonciateur vëritaMe étoU M. GbomeJ, iMuiquier. Que II. da I^axembiNirg a'avoil rien dit, mais n avoit pas désavoué Chôme).
M. de La Fayette envoya chercher ITarquet, Turcati et Slorel, qui avooèreol taot, craiote d'être peadus, et qa'ils avoient pfomis pesr avoir leur jrâee de suivre pas à pas toutes les déoaarches de M. de Favra», qui ne fut arrêté que le lendemain du jour où les billets de Monsieur ont été remis à Cbomef .
M. Horiii fiait par me dire : ^— C'est toob qoî êtes cause que Mao* sieur n'a pas été arrêté, en ce que dans la prison vous avcs empêché M. de Favras de le nommer, et étant cause aussi que les interrogatoires de lui et de sa femme etft été d'accord.
M. Je eoré de Saiot^aul a empêché M. de Favras de parler au moment de sa mort , son rapporteur lui ayant dit à l'hôtel de ville que s'il paribif il seroit toujours exécuté; et voilà pourquoi Monsieur a pie depon le eoré à seir service et donné nue pensioii à sa veove.
avoit fait venir les gens dont se servoit son mari, qui étolent Turcati, Morel et Marque! , anciens sergents aux gardes; que M. de Favras étoit accusé par eux de les avoir engagés à tuer Bailly et La Fayette, que ce dernier étoit le plus cruel ennemi de son mari. Ce qui riie donna la plus grande con6ance dans le récit de madame de Favras , c'est qu'il est absolument conforme à ce que me dit son mari deux jours après; ils étoient également d'accord sur la proposition qu'on leur avoit faite à l'hôtel de ville de 48,000 livres et de leur liberté s'ils vouloient nommer Monsieur; on leur assuroit qu'on ne leur en vouloit pas personnellement, attendu qu'ils n'étoient que des sous-ordre.
Il est à observer que le mari et la femme n'a voient pas pu s'entendre pour raconter ces mêmes faits de la même manière, puisqu'ils ne s'étoient pas vus depuis leur arrestation; mais ce qui me confirma bien davantage la vérité de leur dire, c'est la démarche imprudente , pour ne rien dire de plus, qu'on fit faire à Monsieur d'aller à l'hôtel de ville; sa. déclaration suffisoit seule pour le perdre , si elle avoit été scrutée et épluchée par des gens tant soit peu habiles; en voici à peu près la substance :
a Monsieur déclare qu'ayant besoin d'argent pour dettes et affaires de sa maison , ne voulant pas avoir recours au Trésor publid , il avoil chargé le comte de
DE AUGEARD. 2tl
La Châtre de lui en chercher; que ce derafer avoit donné cette commission au sieur Favras , qui avoit été réellement à son service comme lieutenant de ses Suisses, mais qu'il n'avoit pas vu depuis trois ans.. Que le sieur Favras a'étoit adressé à Cbomel , qui consentoit à lui prêter deux millions sur ses billets ; qu'il les avoit faits et envoyés à ce banquier ; mais que lorsqu'il avoit appris que le sieur Favras éloit. impliqué et avoit voulu entrer dans un projet de contre- révolution, il avoit redemandé ses billets et s'étoit sur-le-champ désisté de sa demande. »
Mais si c'eût été pour les affaires et les dettes de sa maison que Moniteur ouvroit cet emprunt, il étoit nécessaire qu'il fût préalablement arrêté dans son conseil ; la décision auroit dû être portée sur un registre et sur ceux de son trésorier, pour en suivre l'entrée et la sortie et en désigner l'emploi. Il ne se seroit point adressé à M. de La Châtre, mais à son intendant. Cet emprunt avoit donc un autre objet. Il en avoit en effet un autre , car l'arrestation de M. de Favras n'amortissoit pas les dettes de Monsieur, mais faisoit manquer le projet de contre-révolution , et le projet manqué , Monsieur crut n'avoir plus besoin de l'argent de Chomel.
Ce prince a fait deux fautes majeures : la première, de n'avoir pas pris l'argent du banquier pour forcer son trésorier de s'en charger en recette; la
seconde y d'avoir été à i'bâtel de ville, et eo vérité y jouer un rôle bien plat; nussi le public biàma ce prince d'une manière cruelle, d'autant plus qu'on se rappela que c'étoient les intrigues de son bureau qui avoicnt occasionné la double représentation do tiers.
Dès que nous apprîmes dans la prison sadéoiarche, M. et madame de Favras écrivirent à M. de La Châtre une lettre très-forte pour engager le prince à garder au moins l'argent, ayant ainsi l'air d'en payer les officiers et les dettes de sa maison; que sans cette mesure il aggraveroit encore les soupçons.
Monsieur , pour les écarter de sa personne , aima mieux abandonner M. de Favras à son malheureux sort; mais quand même ce prince n'auroit été pour rien dans cette affaire, les bonnes vues et intentions de M. de Favras suffisoient pour chercher les moyens de le sauver, et c'étoit si facile I
La place de concierge lui rapportoit mille écus au plus ; il falloit le gagner, sauf à lui donner cent mille livres , et prendre le même expédient que celui employé depuis pour sauver Bonne de' Savardio. Cela eût souffert encore moins de difficulté, puisque le concierge auroit été de concert. Deux particuliers habillés en capitaines de garde nationale se seroient rendus à l'Abbaye munis d'une lettre du comité des recherches, donnant ordre au sieur Deltus, concierge, de mener son prisonnier à l'hôtel de ville.
DE AUGEARD. %ti
M. de Favras sereit sorti sur les oinq heures du soir avec Deltus dans un fiacre et les deux faux capitaines , et au Goiu d'un carrefour ils auroieot trouvé un cabriolet qui les auroit menés, munis d'un passeport , hors du royaume. lia auroieut eu non^seule* ment toute la nuit devant eux, mais même seize heures, et il n'en faut que dix-huit pour être kValenciennes, et tout étoît dit.
Je reviens aux affaires de l'intérieur de la prison. M. de Favras m'avoil avoué avoir écrit à \tarquet, un de ses délateurs, pour lui demander un rendex-vous sous les arcades de la place Royale ^ et que là il lui avoit dit :
tt Vous avez vu hier la Reiue , elle étoit à se pro^ mener aux Tuileries sur la terrasse de l'eau avec Madame Elisabeth ^ vous étiez derrière ces deux prin^ cesses, la Reine s'est approchée de vous, elle vous a dit : — Votre conduite vis-à-*vis de nous daos les journées des 5 et 6 octobre a été très-bonne, je vous eu remercie \ j'espère que sous peu vous serez dans k cas de me donner encore plus de preuves de votre zèle et de votre attachement. »
tt Qc fait est vrai , et Marquet l'a déposé. Madame de Favras m'a dit qu'on l'avoit interrogée, à l'hôtel de ville sur cet article.
— En êtes-vous convenu?
— Je crois que oui.
— Ce seroit bien malheureux. En ce cas il faut tâcher de vous retourner, car si vous avouez avoir dit ce propos de la Reine, e4 que Marquet en convienne, la Reine peut être compromise; on vous demandera qui vous a dit que la Reine a tenu ce propos à Marquet, vous serez obligé de le nommer, cela ira à Momieur^ et de Monsieur à la Reine. Faites Taveu de la lettre, puisque vous Pavez écrite à Marquet, mais diies que c'est lui qui vous a appris le propos de la Reine. ^
Voici une seconde faute que M. de Favras a faite, et bien plus majeure, puisqu'elle peut légitimer le jugement de sa mort. Interrogé s'il n'a pas engagé Turcati, Morel et Marquet à faire des enrôlements, il a répondu oui. Interrogé à quelles fins, il a répondu que c'éloit pour le Brabant. Je lui fis observer à ce sujet que sa réponse me paroissoit très-dangereuse, parce qu'enfin il étoit possible que l'esprit de malveillance qui animoit le comité des recherches lui suggérât ridée de lui demander qui lui avoit donné l'ordre de faire des levées pour le pays étranger, et comme la loi condamnoit à la peine de mort tout embaucheur, il étoit très à craindre que, ne pouvant exhiber aucun ordre du gouvernement, on ne cherchât à appliquer la loi à son aveu, et je l'engageai très-fort, dans ses interrogatoires au Châtelet, à n'en pas faire de pareils.
Je ne cessois de lui répéter :
«Nous ne pouvons nous dissimuler, vous et moi, que ces scélérats en veulent aux jours des prévenus de crime de lèse-nation. Si par hasard ils vous condamnoient à mort, rien ne pourroit vous sauver. Si vous parliez, vous seriez également perdu, mais dans ce cas personne ne prendroit intérêt à votre mort , votre mémoire même seroit entachée ; si au contraire vous ne parlez pas, vous vous élevez à dix mille toises au-dessus de votre existence; il n'y aura pas un François qui ne prenne et ne doive prendre intérêt à la fortune de vos enfants et de votre femme, et dans cinq cents ans votre nom sera encore cher. »
Je n'étois occupé toujours qu'à lui rehausser son courage. Je m'étois bien aperçu dans ses discours que son affaire pouvoit devenir extrêmement grave, parce qu'enfin Turcati, Morel, Marquet et Ghomel faisoient bien quatre personnes à moi connues qui chargoient ouvertement M. de Favras,, et de plus M. de Luxembourg.
Le 3 janvier, il y avoit déjà dix jours que M. de Favras étoit en prison, par conséquent il avoit eu le temps d'arranger toutes ses défenses et de les concerter non-seulementavec madame de Favras, mais avec toutes les personnes extérieures de la prison qui avoient trait à son affaire.
Mon valet de chambre étoit occupé à porter ses
«226 MÉMOIRES SËGBËTS
Ictlres à ses connoissances et à ses amis; mais une faute que M. de Favras fil précipita sa perle.
Je fus ce jour-là, sur les quaire heures après midi, à sa chambre pour lui porter un billet de sa femme. Je fus surpris de trouver les clefs à la porte. La curiosité m'engagea à la pousser pour voir sa figure, qui ne m'étoit ))as connue. Il étoit avec le concierge, qui lui dit qui j'étois. Dans l'instant même la cloche de la prison sonne; le concierge nous laisse pour recevoir un prisonnier, nous dit-il, qui entroiL U ne fit que monter et descendre. Pendant ce court espace de temps, de trois à quatre minutes, M. de Favras me dit :
a Je suis dans une terrible inquiétude : il est quatre heures; j'ai fait passer à ma femme deux billets, je n'en ai point encore de réponse.
— Comment I Monsieur, vous faisiez passer des billets à votre femme? Et comment faisiez- vous? Mais, dans ce cas-là, pourquoi le dire à Deltus?
— Mais c'est un très-honnéte homtne.
— Oui, c'est très-vrai, mais c'est un concierge, et vous le mettez dans l'embarras. »
Deltus rentre, et moi, dans une inquiétude afifreuse, comme de raison , je cours à la porte de la chambre de sa femme et je lui en fais part. Elle en sent la conséquence. Elle lui adresse une lettre pour lui remettre la tète et le courage , lettre remplie de force et par-
D£ AUGfiARD. 2â7
faitement écrite. Cela lui remonta son physique, mais le mal n'en étoit pas moins fait. Deltus entra dans ma chambre le soir à neuf heures, et me dit d'un air effaré :
a L'affaire de M. de Favras est bien plus mauvaise que je ne croyois : il en mourra, lui et sa femme.
— Et d'oîi saveas-vous cela?
— Je viens du comité des recherches, et on me l'a dit Mais qui passoit donc les billets de M. de Favras à sa femme?
— Je ne sais pas ce que vous voulez me dire.
— Savez-vous ce que c'est, du blanc de céruse? C'est que madame de Favras m'en demande. J'ai peur que ce ne soit du poison.
— Quel diable de conte me faites-vous là? Le grabat que vous lui donnez est fort dur, et elle se sera écorchée. »
Le lendenudn, à huit heures du matin, arrive un aide de camp de M. de La Fayette, avec un sergent et un soldat aux gardes. On changea M. de Favras de chambre. Défense au concierge de donner à manger aux prisonniers qu'en présence du sergent, et la nourriture seroit présentée et acconuBodée par le soldat Trois jours après, ce malheureux homme fut transféré au Châtelet, et je n'ai pas douté que Del* tus, embarrassé de la confidence que lui avoit faite M. de Favras , n'eût été au comité des rechercihes
pour soulager sa conscience el les inquiétudes de son esprit.
M. de Favras, dans son interrogatoire, n'ayant pas chargé sa femme, on la retira du secret, en la laissant cependant en prison jusqu'à l'issue du jugement de son mari. Je fus, par conséquent, dans le cas de la voir souvent dans la prison. Voici une anecdote assez curieuse concernant l'instruction de ce procès :
Le procureur de M. de Favras fut avec ses frères, MM. de Cormeré, trouver M. de La Fayette pour lui dire que Turcati, Morel et Marquet ne pouvoient être dénonciateurs el témoins, et qu'ils le prioicnt en conséquence de vouloir bien nommer le dénonciateur. M. de La Fayette leur dit que puisque cela étoit nécessaire, il l'iroit trouver, et lui diroit l'impossibilité qu'il ne fût point nommé. Le lendemain , il écrivit à M. de Cormeré qu'il n'y avoit point de dénonciateur. Muni de cette lettre, il court, lui, son frère et le procureur, au comité des recherches. L'abbé Fauchet et autres, furieux de voir leur proie s'échapper de leurs mains, crient qu'il y a un dénonciateur et qu'on le nommera, vont trouver MM. Bailly et de La Fayette, qui leur répondent que le dénonciateur est un homme trop considérable , et qu'il faut chercher dans les ressources de la chicane quelque autre moyen pour arriver à leurs fins. On fut obligé d'envoyer chercher jusqu'à Lyon un ou
deux nouveaux témoÎDS, et c'est ce qui a retardé le jugement de M. de Favras jusqu'au mois de février 1790. Sa malheureuse femme ne Tapprit que par les crieurs des rues. Le lendemain matin de l'exécution, le curé de Saint-Paul lui porta les dernières dispositions de son mari.
Ce vénérable ecclésiastique nous exhorta, tous les prisonniers, de l'accompagner. Il fit à la veuve le discours le plus édifiant, le plus pathétique. J'en étois si pénétré,- et jusqu'aux larmes, que je fus obligé de me retirer dans ma chambre, priant Deltus d'y mener M. le curé. .
Je lui dis en entrant :
tt Vous croyez donc que M. de Favras est innocent?
— Comme homme, je le regarde Innocent, et comme son confesseur, je le regarde comme un saint.
— Comment! il est innocent?
— Oui , certainement Ah I je vous demande excuse. Monsieur, j'oubliois votre situation.
— Eh bien, monsieur le curé, si je suis destiné à un pareil malheur, je vous réserve pour me rendre le même service que vous avez rendu à M. de Favras : vous m'apprendrez à mourir, n
Madame de Favras sortit deux heures après de prison , et en nous quittant je lui conseillai de se retirer dans un couvent et d'y attendre un moment
plas calme et plus heureux , et surtout de ne solliciter dans ce moment ni faveur ni même aucun secours de la famille foyale.
On doit concevoir les inquiétudes que je dus avoir sur ma personne, d'après ce que m'avoit dit le curé de Saint-Paul sur le jugement de M. de Favras* Le procureur du Roi Brunville, après avoir fait entendre sur un mémoire anonyme plus de cent trente témoins, soit à Paris, soit à Reims, soit à Sainte-Menebonld, soit à Buzancy, las de me tenir cent trente-six jours en prison , conclut enfin à mon élargissement provisoire, ce que j'obtins le 9 mars 1790.
Le comité des recherches, honteux lui-même du rôle infâme qu'il avoit joué, n'étoit pas curieux de courir les risques d'un jugement définitif. M. de Bonnières, mon avocat, me conseilla très-fort de le poursuivre avec la plus vive chaleur. Il me fit envisager la destruction des tribunaux comme certaine, et la création d'autres comme plus analogues aux vues sanguinaires de ces scélérats. Il plaida ma cause avec le plus grand éclat, et interrompu presque à chaque phrase par les plus vifs applaudissements. Je fus déchargé le 30 mars, par un arrêt univoque, de toute espèce d'accusation à moi intentée par le comité des recherches. L'arrêt ordonne que tous les papiers saisis chez moi, et notamment ce griffonnage ou cette esquisse de mémoire intî-
tulé Observations sur les affaires présentes me seront rendus. Ledit arrêt ordonne en outre que le présent arrêt sera, à la diligence et aux frais du procureur du Roi, imprimé, publié et affiché partout où besoin sera, même au bourg de Buzancy.
Je restai encore quinze jours à Paris. Je vis la Reine en particulier, et je lui dis que je croyois qu'il étoit convenable, pourôter toute espèce de soupçon à son égard et au mieh, de me retirer dans mes terres; que de là je pourrois me rendre en pays étranger, où ma présence pourroit lui être plus utile. Elle eot la bonté de mettre la charge sur la tête de mon fils, poor en mettre à l'abri les finances.
La santé de ma fille me paroissoit dérangée, et je crus que Tair de la campagne suifiroit pour la rétablir. On m'avoit caché, de peur de ra'affliger, l'accident qui lui étoit arrivé le jour de la mort de M. de Favras. Cette jeune personne s'imagina que le même sort m'attendoit : elle en eut une telle impression qu'un vaisseau cassa, dans la poitrine. On m'avoit déguisé ce malheur en me le faisant envisager comme un petit crachement de sang; mais à peiiie fus-je retiré à Buzancy, que je m'aperçus que l'état de ma fille ponvoil étredangerbu3L On m'indiqua un médecin fameux, surtout pour les maux de poitrine,, établi à ce malheureux Varennes où le Roi , l'année suivante, a été arrêté. Je pris le parti d'y laisser ma
fille chez l'évéque de Tricomie, et, comme il n'y avoit que cinq lieues à Buzancy, j'y allois deux fois par semaine passer vingt- quatre heures avec elle. Elle y mourut à la fin de juin 1790.
Mon notaire m'ayant mandé de Paris que la destruction de la nohlesse ayant été décrétée, la garde noble qui devoit appartenir à son mari, le marquis d'Oppède, pourroit souffrir des difficultés, ma présence à Paris étoit nécessaire pour les lever. Je me déterminai donc à m'y rendre. J'y passai huit jours pour consommer cette afiaire, et pendant ce temps, pour tenir toujours en mouvement ce malheureux peuple, on faisoit répandre que les Autrichiens, au nombre de douze mille, entroient par Stenay, et, en m'en retournant à Buzancy par la route de Cbâlons, je trouvai partout cette fable établie.
Arrivé à Sainte-Menehould , j'y trouvai quelqu'un qui me pria en grâce de ne pas aller à Buzancy ; qu'il y avoit eu la surveille une insurrection effroyable; que deux cents coquins avolent forcé le château à trois heures du matin, dans l'intention de me prendre. Ils avoient donné pour prétexte que les Autrichiens étant à la frontière de Stenay, il falloit que tout le monde marchât; qu'ils s'étoient saisis de mon fils, et qu'ils ne l'avoient rendu qu'après avoir délibéré pendant cinq à six heures s'ils le tueroient ou non. J'arrivai à Varennes la nuit fermée; mais heureuse-
mçnt pour moi je descendis chez Tévêque de Tricomie, où avoit demeuré ma pauvre fille. Il me conseilla de me tenir très-caché^ et d'en sortir le plus tôt possible. Il me dit avoir vu entre les mains du maire de Varennes une lettre que Georges, député de cette ville à TAssemblée nationale, lui avoit écrite , conçue en ces termes :
tt Si M. Augeard repasse par votre ville , il faudra trouver un prétexte quelconque pour le faire arrêter : vous ferez chose agréable à l'Assemblée nationale. Vous le ferez conduire à Paris : le peuple a encore besoin d'une victime. »
H. de Préfontaine, intendant du Clermontois, et M. de Prudhomme, officier d'artillerie, ont vu également la lettre. On conçoit bien que je me tins pour averti : je me cachai bien exactement toute la journée du lendemain. J'envoyai mon valet de chambre à Buzancy,avec mon neveu, qui m'avoit accompagné à Varennes. Je lui donnai ordre de mener le cabriolet de mon concierge et deux chevaux pour arriver le lendemain au soir, nuit fermée, à Varennes. Dans la journée, je 6s venir le contrôleur général des fermes. Je lui demandai de me remettre sa commission et tous ses passe-ports, et de me délivrer une autre commission de garde pour mon valet de chambre. Muni de toutes ces pièces, et bien m'en prit, je partis le lendemain à quatre heures du matin. Je fus arrêté dans cinq ou
six paroisses, toujours sous prétexte de l'arrivée des Autrichiens; mais^ montrant les passe-ports du contrôleur général des fermes, la commission, et disant que j'allois aux barrières de la part de l'Assemblée nationale pour les supprimer, je fus assez heureux d'arriver à un hameau nommé Grandcourt, territoire de l'Empire; je passai la nuit chez de bons paysans qui m'apprirent que j'étois sur les terres de M. le comte de la Tour-Baillet, colonel des dragons de la Tour; que je n'élois éloigné que de trois quarts de lieue du château ; que M. le comte étoit à son régiment, mais que madame sa femme y résîdoit. Je pris le parti de lui écrire; elle eut la bonté de m' envoyer une voiture. Je passai trente-six heures chez elle, et elle me fit conduire après à Luxembourg, où je pris la poste pour me rendre à Trêves, oii étoient la comtesse de Brionne et le maréchal de ^oglie, qui me reçurent avec le plus grand accueil.
M. le maréchal de Broglie et madame de Brionne trouvèrent que je ferois bien de me rendre à Coblentz auprès de l'électeur de Trêves. Je les trouvai peu instruits du vrai sens de la Révolution, parce qae Tintrigue et les cabales de Versailles suivoient partout les émigrés, et même les plus grands du royaume.
Je pris le parti qui m'étoit indiqué : je me rendis à Coblentz , oii l'électeur me donna deux audiences
DE AIGEARD. 235
particulières très-longues, où assista la princesse Gunégonde, sa sœur. Ils prirent l'un et Tautre Tintérét le pins vif au récit de nos malheurs, et ils en sentirent également les terribles conséquences. L'éleclear me conseilla d'aller à Bonn voir celui de Cologne.
tt Quoique frère de la Reine, me dit-il , il est trèsfroid sur les affaires de France. Ce n'est pas qu'il n'ait le cœur très-bon , mais il ne cdnnoit en rien la Révolution : il faut que vous la lui fassiez connoitre dans les mêmes termes et le même ton dont vous venez de me parier. Vous y verrez aussi l'archiduchesse Christine , sa sœur , et en revenant vous aurez soin de me voir pour me rendre compte de ce qu'ils vous auront dit »
Je pris dès le lendemain la route de Bonn. Je trouvai en effet l'électeur très-froid sur nos affaires. Il me paria sur le même ton d'un oncle qui fait à son neveu des reproches à raison de ses dettes, pour avoir un prétexte de ne pas les payer. Voici comme il s'expliqua :
u Comment voulez-vous que mon frère puisse venir a votre secours? Croyez-vous que les souverains ont, dans leurs Etats, le droit de dépenser smxante mille hommes et soixante millions pour la querelle des autres?
— Je ne }e crois pas; mais si cette querelle étoit
de nalure à devenir générale, croyez-vous, Monseigneur, qu'il ne seroit point prudent à tous les gouvernements d'éteindre une secte aussi impie et une morale aussi infernale?
— Il faut que les gouvernements se gardent euxmêmes. Vous avez été bien légers de prendre pour ministre un fou comme votre Galonné : je ne prendrois certainement pas celui-là pour mon caissier. Après, vous choisissez un étranger, un républicain et un protestant dans un Etat catholique! Si mon frère l'Empereur avoit fait cette sottise-là, vous ne feriez pas un pas pour aider à la réparer et à venir à son secours. »
Et comme je voulois un peu prendre les intérêts de notre gouvernement, il m'ajouta :
tt II a toujours été d'une politique effroyable. N'est-ce pas lui qui a armé l'Amérique contre son légitime souverain? N'est-ce pas lui qui a soulevé la Hollande? N'est-ce pas lui qui a travaillé les provinces belgiques contre mon frère? Et aujourd'hui que les pierres tombent sur vous autres, vous appelez l'Europe à votre secours. Je prends un bien grand intérêt à ma sœur; mais enfin que voulez-vous que je fasse?
— Je n'en sais rien; mais enfin. Monseigneur, si, en cumulant crime sur crime, une secte impie a eu l'art de détrôner un des plus grands monarques de
l'univers y permettez-moi de vous représenter que votre puissance, toute grande qu'elle peut être, n'a d'autre force que la religion; et, une fois détruite dans vos États , comment pourriez-vous y soutenir votre autorité? Je ne veux pas excuser nos fautes; j'en connois encore plus que vous, Monseigneur, l'étendue; j'en suis une triste victime; mais la cause du Roi de France est la cause de tous les Rois, et pour peu qu'ils différent à y porter un grand remède, il n'existera plus dans l'univers aucun gouvernement quelconque. Je sais que notre politique a été abominable, que le choix des ministres est effroyable; mais vingt-quatre millions d'hommes, et surtout l'élite de la nation, doivent-ils être sacrifiés et être entraînés dans la perte d'un Roi très-vertueux?
— Avez-vous vu ma sœur l'archiduchesse?
— Elle m'a permis de me présenter devant elle.
— Je sais que vous lui ferez plaisir de lui parler de sa sœur. Je ne vous ai parlé ainsi de vos affaires que parce que j'entrevois dé grandes difficultés pour les réparer.
— Je suis certain que Votre Altesse Royale n'oubliera pas que la Reine de France est sa sœur. Cette idée-là me suffit pour me consoler. »
En le quittant, je passai chez l'archiduchesse trois quarts d'heure avec elle et le duc Albert. Je trouvai cette princesse réellement touchée de la situation de
t38 MÉMOIRES SECRETS
sa malheureuse sœur ; mais tout ce qu'elle me dit à ce sujet fut assez analogue à la manière de voir et de penser de l'électeur de Cologne.
Je m'en retournai à Coblenfz, où je rendis compte à l'électeur du fruit de mon voyage :
a Vous m'avez fait faire, Monseigneur, une bien triste ambassade.
— Il ne faut pas vous désespérer; je savois qu'il étoit iroid pour vos aifaires. Vous étes-vous acquitté de ma commission? Lui en avez-vous rendu compte de la même manière qu'à moi ?
— Oui , Monseigneur.
— Eh bien, il faut vous rendre à Francfort. Avezvous besoin d'argent?
— Monseigneur, je remercie Voire Altesse Royale ; je ne suis pas encore dans le cas d'accepter votre obligeance.
— Avant de voir l'Empereur, vous passerez chez moi, parce qu'il convient qu'il soit prévenu en votre faveur, et je vous promets qu'il vous recevra bien, n
Je suivis littéralement les avis de l'électeur. Je me présentai devant Sa Majesté l'Empereur Léopold le lendemain de son arrivée à Francfort. Il me recat avec bouté ; il me demanda de lui faire part du sujet de mon procès. Je lui rendis compte fidèlement du plan d'évasion que j'avois donné à la Reine, en lui
assurant que je ne me serois pas permis de m'expliquer ainsi vis-à-vis d'elle, si je n'avois pas été secrétaire de ses commandements; que je ne m'étois mêlé d'aucun projet de cootre-révoLution, ni de la sortie du Roi, parce que, n'étant point son ministre, cela ne me regardoit pas. J'ai eu .trois audiences de ce prince. Je n'entrerai point ici dans plusieurs détails particuliers concernant l'intérieur et les intrigues de la cour, que Sa Majesté Impériale connoissoit au moins aussi bien que moi, quoiqu'ils aient cependant occasionné en grande partie nos malheurs; Je dirai seulement que l'Empereur étoit persuadé intimement que les mauvais propos sur sa sœur, qui alloient jusqu'à la diffamation , avoient pour auteurs ceux de sa société qu'elle avoit le plus comblés de biens , de grâces et d'honneurs. Je ne parlerai que de ce qu'il m'a dit concernant la Révolution :
tt J'ai écouté. Monsieur, avec intérêt le plan que vous aviez donné à ma sœur. Je le trouve parfaitement bien conçu parce qu'il est simple, et, par conséquent, devoit réussir. Je ne ferai absolument rien pour elle qu'elle ne l'ait exécuté, car si j'ai l'air de prendre à sa personne le moindre petit intérêt, je la fais égorger, et mon neveu et ma nièce. Il faut qu'elle sorte, raandez-le-luL Donnez votre lettre à M. le^comte de Lichtenstein, qui se chargera de votre dépêche : c'est mon ambassadeur extraordinaire que
j'envoie à votre cour notifier mon couronnement. Quant à la Révolution françoise, il m'est assez difficile de m'en mêler : il n'est aucun souverain dans l'univers qui ait le droit de demander compte à une nation d'une constitution qu'elle se donne; si elle est bonne^ tant mieux pour elle; si elle est mauvaise, ses voisins en profiteront.
— Votre Majesté me permet-elle de lui représenter très-respectueusement que si cette constitution tendoit à soulever les peuples contre leur légitime souverain...
— Votre gouvernement a été le premier à donner en plusieurs occasions ce funeste exemple; mais ce qui est arrivé en France arrivera plus difficilement chez moi : mes États sont moins rassemblés, moins réunis que les vôtres; les langages étant tout différents, il se trouvera plus de difficulté pour s'entendre et se communiquer, et j'aurai grand soin de ne pas prendre des étrangers pour ministres, des protestants pour instruire mes sujets catholiques, et des républicains pour gouverner mes Etats monarchiques. Je ne puis concevoir encore comment le Roi de France n'a pu trouver autour de lui un homme fidèle qui se soit jeté à ses pieds pour le détourner d'un choix aussi funeste que celui de M. Necker. Quand je lus son Compte rendu, je le pris pou#* un charlatan; mais après son livre sur les opinions reli-
gieuses, je l'ai regardé comme un être si dangereux, que je n'aurois pas hésité à le faire enfermer.
» La dilapidation de vos finances étoit effroyable ; comment a-t-ou pu confier un objet aussi important à un être aussi décrié, aussi immoral que votre M. de Galonné? J'apprends qu'après avoir été pendant un an l'agent secret de M. le comte d'Artois, ce prince l'appelle aujourd'hui en évidence auprès de lui. Comment est-il possible qu'il mette à la tête de son conseil un homme que son frère, qui est son Roi, a chassé des siens; un homme inculpé par le Parlement de Paris à raison d'accusations les plus graves ; un homme en état d'accusation, dont le procès est commencé; un homme que mon beau-frère, pour avoir l'air de le punir, mais encore plus pour le dérober aux regards de la justice, renvoie à sa terre? 11 ose rompre le ban que son souverain lui avoit indiqué , et se met en état de rébellion en se rendant fugitif, et où? et chez qui? chez la puissance rivale de la vôtre. Si le Roi lui a fait une injustice en le disgraciant, est-ce à M. le comte d'Artois de choisir le moment où son frère est malheureux pour afficher cette prétendue injustice dans les cours étrangères? Pour moi, je suis persuadé que sa disgrâce est bien méritée; aussi ne pourrai-je jamais avoir en lui la moindre confiance. "
Dans les différentes conférences que j'eus avec
IG
n^ MEMOIRES SECRETS
TEmpereur, je lui avois parlé des princes possessionnés en Alsace et en Lorraine , et j'en avois parlé sur les vrais principes de la féodalité. Il parut même surpris de mes connoissances, et me demanda quel rapport il pouvoit donc y avoir entre les instructions que je lui paroissois avoir acquises sur la féodalité, et les fonctions de ma place auprès de sa sœur. Je lui répondis que j'avois été vingt ans de ma vie a la tête de Tadminislration des domaines de France.
u Dans ce cas, écoutez-moi. Si ma sœur, par impossibilité, ne pouvoit pas sortir, il faudrait que le Roi de France pût avoir un ministre assez fidèle et assez honnête pour nie faire déclarer la guerre par l'Assemblée nationale : je n'aurois pour lors aucunes raisons à donner à mes sujets, ni de manifeste à faire; mais comme je crains beaucoup que mon beau-6*ère ne puisse trouver un ministre assez habile et assez honnête homme pour remplir cette vue, il me reste encore une raison , c'est d'être condafoné par la diète de Ratisbonne, comme chef de l'Empire, à déclarer la guerre à la France à raison de l'affaire des princes possessionnés en Alsace; et à cet effet, je vous charge expressément de la suite de cetle affaire. Il faut vaus rendre auprès de l'évéque èe Spire : c'est le prince de l'Allemagne le plus instruit dans celte matière. Je le préviendrai, afin que vous y soyez reçu agréablement, et il vous donnera des
DE AUGEARD. 24a
renseignements pour traiter cette affaire avec les autres princes d'Allemagne; mais dites4ui bien quUl ne faut la guerre qu'à la dernière extrémité, et dans le cas que ma sœur ne pourroit pas soflir^ car une fois hors du royaume, je demanderai à mon beau»' frère ce qu'il veut. S'il veut régner despotiquenieiit) ce n'est pas mon affaire; s'il veut régner suivant les lois, je m'adresserai aux états généraux pour con-* noitre leur intention, car s'ifs vouloient détrôner leur Roi, j'irois à son secours, n
Comme Sa Majesté Impériale me demandoit quantité de*dêtails qui exigeoient du temps et que j'étoJ& avare du sien , je la suppliai de vouloir bien me renvoyer à un de ses ministres.
tt Et pourquoi cela? J'aime mieux travailler avec vous , et puis je n'ai point sous ma main le ministre que cela pourroit concerner.
— Mais , Sire , voilà déjà trois fois que l'on me voit entrer dans votre cabinet : n'est-il pas à craindre. . .
— Qu'avez-vous à craindre?
— Ce n'est pas pour ma personne, Sire, mais il vaudroit mieux qu'on ne sût pas que je vois Votre Majesté. Il y a ici bien de la propagande.
— Je le sais, mais cefct est égdl; je vais ptenif^ votre adresse, et je vous ferai avertir. »
Et Sa Majesté prit la peine elle-même de Fécrire^. Je fus le soir même au jeu de l'Impératrice, ôÛ
étoient tous les François connus; j'y fus présenté, ainsi qu'à la Reine de Naples, qui s'approcha de moi et me dit :
u Je sais tout ce que vous avez souffert pour ma malheureuse sœur : vous avez pensé être pendu pour elle , je voudrois bien vous voir. >»
Je lui demandai son heure, elle me donna celle de dix pour le lendemain.
Dès que je fus introduit chez la Reine, son premier soin fut de me parler de sa sœur; elle m'en parla avec le plus vif intérêt et le plus sensible attendrissement.
u Comment ! il est possible, s'écria-t-elle, que deux polissons tels que le duc d'Orléans et La Fayette aient pu se croire capables d'opérer une révolution ! Ils ne seroient pas même placés dans les mauvais lieux de Naples. »
Elle voulut savoir ensuite le sujet de ma détention à l'Abbaye et de mon procès. J'eus l'honneur de lui en faire part; elle me demanda de lui expliquer jusqu'aux plus petits détails le plan que j'avois donné à la Reine pour sortir du royaume.
a Et ma sœur n'a pas voulu suivre votre conseil? Qui a donc pu l'en détourner?
— Elle m'a dit ses jours d'indécision, de débats et de réflexion ; mon devoir est de mourir aux pieds du Roi.
— Elle Fauroit sauvé.
— Je croîs, Madame , que la Reine a eu peur des effets de la loi du divorce dont on commençoit à parler^ et qu'on eût forcé par la suite le Roi à la sacrifier, elle et ses enfants.
— Que vous a dit mon frère l'Empereur, et que lui avez-vous dit? »
Je lui rendis compte en abrégé de nos conférences, et sur ce que je ne lui cachai point que j'avois prié l'Empereur de me renvoyer pour les détails à un de ses miuistres , attendu que je croyois inutile qu'on me vit entrer souvent chez Sa Majesté Impériale; comme je lui dis qu'Elle avoit insisté sur le désir qu'Elle avoit de traiter cette affaire avec moi seul , voici ce que la Reine de Naples me répondit :
tf Je ne vous connoissois qu'en raison de ce que vous avez souffert pour ma sœur et de votre dévouement pour elle, mais je fais bien cas de votre personne; vous avez su mettre votre amour-propre à vos pieds; savez*vous bien qu'il n'y a peut-être personne en Europe qui refuseroit de travailler avec mon frère l'Empereur?
— Je suis bien éloigné de refuser cet honneur, mais je crois que le bien général doit être préféré à mon intérêt particulier, et qu'il pourroit y avoir du danger qu'on me vit et qu'on sût que je vois souvent TEmpereur en particulier.
— Eh bien, vous ne travaillerez point avec lui^ puisque vous ne le voulez pas, vous ne travaillerez point avee ses ministres, puisqu'il ne le veut pas, mais vous travaillerez avec moi , et votre secrétaire ne vous vendra pas. Vous viendrez tous les jours ici sur les dix heures, et je suis encore libre les aprèsdinées depuis cinq jusqu'à six. Vous pouvez méoae avoir l'attention , quand vous viendrez me voir, de passer par la maison voisine , qui donne dans la mienne. »
Elle appela sa première femme de chambre.
ti Vous voyez bien ce monsieur*là, je suis toujours visible pour lui; c'est le secrétaire de ma malheureuse sœur que vous avez élevée. »
On lui annonça dans le même moment les courriers de \aples. Comme le Roi, son mari, étoit à la chasse, elle ouvrit les dépêches pour préparer le travail. Elle s'aperçut de mon étonncment; elle me dit :
tf Cela vous surprend?
•'— C'est que Madame votre sœur n'ouvre pas les dépêches du Roi.
— J'en ai la permission , moi ; je prépare le travail quand le Roi est à la chasse , et il m'est arrivé même de le signer quand une affaire se fait urgente, parce qu'enfin les affaires de l'Etat ne doivent jamais souffrir àe retard. »
Je retournai le lendemain matin chez elle , et je
DE ALGEARD. 247
l'ai vue cinq fois an moins pendant le temps du couronnement
Elle me demanda :
« Mais d'oii vient donc ce déchaînement effroyable de votre pays contre ma malheureuse sœur, et pourquoi les personnes qu'elle a le plus comblées de biens sont-elles acharnées aujourd'hui à la diffamer? car je sais là-dessus des détails à n'en pas douter. »
Elle s'expliqua sur plusieurs, et je ne pus m'empécher de lui dire en badinant :
A Madame, vos ambassadeurs ne vous ont pas volé leurs gages. Permettez-moi de remonter un peu à la source.
y> Quand Louis XVI monta au trône , il n'avoit pas vingt ans; il commença à régner sur la cour la plus corrompue, la plus immorale, la plus malhonnête de l'Europe. Le vice seul y étoit en honneur. Leurs Migestés commencèrent à en chasser tout ce qu'il y avoit de plus hideux, tous les du Barry et les tenants et aboutissants ; mais bientôt le vice se présenta sous des couleurs plus séduisantes. La Reine trouva à sa cour des jeunes personnes aimables et analogues à son âge. Elles lui présentèrent l'étiquette qui avoit toujours régné à Versailles comme une existence pénible et qui génoit sans cesse ses démarches les plus simples. On lui insinua qu'il étoit de la bonté de son âme de tempérer on peu la majesté do trône ;
qu'en réservant à son éclat les dimanches et fêtes , elle pourroit jouir de la douceur et de raménité d'une vie particulière et privée. La Reine se détermina donc à se faire une société , et par malheur elle consentit à laisser la dignité de son rang èuprérae dans son palais pour aller dans l'appartement de madame de Polignac y jouer le second rôle. C'est un reproche qu'on peut faire à la Reine; mais quelle est la princesse qui , arrivant au trône dans un âge aussi tendre, entourée d'une cour aussi brillante dont les vices et la corruption éloient cachés sous des formes aussi agréables , eût pu être bien persuadée qu'une Reine dans tout empire quelconque ne doit avoir qu'une cour et jamais de société, et surtout chez autrui? Les malheurs qui en dévoient résulter sont incalculables.
» La société de la Reine, composée de gens trèsfins en fait d'intrigue, s'emparèrent insensiblement de son esprit et se concertèrent entre eux pour en être maitres absolus et la conduire à leur fantaisie. Tant que M. de Maurepas a vécu , celte société-là a toujours été assez bridée; mais dès l'instant de la mort de ce premier ministre , cette société ne s'occupa plus que du choix des ministres, et de placer dans les départements ou leurs parents ou leurs amis, ou des gens voués entièrement à leurs volontés. Le département des finances étoit celui quiconvenoit
le plus à leur rapacité. Us n'eurent point de cesse qu'ils n'eussent extorqué de la foiblesse du Roi et de ha Reine la nomination d'un M. de Galonné au contrôle général; c'étoit l'être le plus décrié, le plus immoral y perdu de dettes, sans aucun principe et de la plus grande facilité pour faire le mal. A peine nommé, il fit un emprunt de 100 millions, dont un quart n'est pas entré au Trésor royal , le reste a été dévoré par les gens de la cour. On évalue ce qu'il a donné au comte d'Artois à 56 millions , la part de Monsieur à 25 millions. Il a donné au prince de Condé , en échange de 300,000 livres de rente , 12 millions une fois payés et 600,000 livres de rente viagère. Il a fait faire au Roi les acquisitions les plus onéreuses , des échanges dont la lésion étoit de plus de 500 pour 100; enfin il a endetté l'Etat, en trois ans et cinq mois, de plus de 900 millions, sans que la recette ait été augmentée d'un sou pendant le cours de son ministère. La Reine, instruite parfaitement bien et effrayée de ce déluge de dilapidations, l'a fait renvoyer. Cet homme pour s'en venger a répandu, lui , les siens et les gens qu'il avoit enrichis aux dépens du Trésor royal, contre la Reine un océan de diffamations. Le Roi ne l'a exilé que pour le soustraire aux regards de la justice et arrêter une procédure déjà commencée au Parlemient de Paris sur des faits tellement majeurs qu'il en auroit perdu la
tête. Cet homme, toujours daas rintention de se venger, s'est rendu fugitif en Angleterre , puissance rivale de la nôtre , et s'est par là mis en état de rébellion envers son souverain. A Londres, à quoi a-t-il employé ses loisirs? A corriger les infâmes Mémoires de la Lamotte contre Madame votre sœur '. Sachant le froid qui existe aujourd'hui entre la Reine et son ancienne société, sous prétexte de se rendre utile , il intrigue dans ce moment-ci pour joindre à Turin le comte d'Artois; mais ses vues véritables sont d'augmenter encore la division, en insinuant à ce prince loyal et franc, mais sans expérience, des démarches qui ne tendent qu'à contrarier les vues du Roi et augmenter l'embarras des affaires. «
La Reine m'interrompit.
tt Vous me faites plaisir de me confirmer ce que je savois déjà. Je vois que ma sœur est très-malheureuse; je voudrois bien venir à son secours, je consentirois bien volontiers que l'on vendit mes domaines et mes bijoux, mais nos revenus ne nous permettent pas de faire de grandes dépenses; je voudrois que mon frère l'Empereur me permit d'aller à Paris, j'irois déguisée en marchande. Je trouverois bien moyen de percer jusqu'au boudoir de ma sœur; je lui dirois : Eh bien , ma malheureuse amie , me re-
^ Cest noire ambassadeur, M. le chevalier de la Luzerne, qoî Ta mandé à Sa Majesté. J*ai va sa lettre.
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<x>iinois-tu ? Quand ta étois sur ton trône brillant, parce que c'étoit le plus beau de l'Europe , tu ne nous regardois pas , tu ne répondois pas même à mes lettres ; mais tu es dans le maliieur, cela me suffit pour venir à ton secours; écoute-moi seulement une heure : de la femme la plus infortunée je te veux faire la plus grande reine de l'univers. Et, monsieur Augeard , je lui donnerois du courage.
— Madame, vous ne lui en donneriez pas, elle en a autant que la Reine de Naples ; mais il lui faudroit une tête et un esprit de suite comme à Votre Majesté, i»
Elle reprit le lendemain la conversation sur le même sujet ; elle ne pouvoit concevoir comment des êtres aussi plats, aussi nuls que le duc d'Orléans et La Fayette, et un banquier comme Neckcr, pouvoient former et suivre un projet de conjuration, et comment il ne s'est pas dans le conseil du Roi trouvé un seul homme pour arrêter un pareil complot.
a Vous avez bien raison. Madame, les têtes de ces trois personnages sont réellement trop rétrécies pour comprendre l'ensemble d'une, besogne aussi monstrueuse ; mais ils ont des conseils secrets extrêmement penrers et malheureusement trop instruits , tels que Sieyès, Laclos, Gondorcet, Target et autres personnages, qui, derrière la toile, tiennent les fils des marionnettes et les font remuer et jaser à volonté.
Us ont déjà rejeté et mis au rebut le Genevois, et en useront de même vis-à-vis de bien d'autres, si encore ils ne les sacrifient pas.
y) Parmi les ministres du Roi et ses conseils il n'y avoit pas un seul homme; Tintrigue les faisoit et les défaisoit. Les - premiers commis , qui ne dévoient être que l'es manœuvres , ne voyant personne à la tête du bâtiment , s'en croyoient les architectes. Le ministère a bien été formé au commencement de juillet 1789 d'une trempe un peu plus forte, il n'a pas duré huit jours.
n Dans les gens de la cour, et ceux qui par la nature de leurs charges entouroient le Roi, il ne s'est pas trouvé un être, je ne dis pas de grande capacité, mais même un peu au-dessus de la médiocrité. Les grands seigneurs s'imagiuoient que leur dignité et leur rang sufEsoient pour prétendre à tout et pour être idoines à tout. Si par hasard il s'en trouvoit parmi eux un peu moins bornés ou un peu plus instruits , leurs parents , leurs amis et leurs tenants les comparoient aux plus grands génies et les plaçoient dans le^urs sociétés au-dessus des emplois les plus difficiles. Les gens de la cour avoient aussi la manie de vouloir être académiciens. Comme ilsétoient petits et plats vis-à-vis de leurs confrères tirés du tiers état! Ce n'étoit que là et dans la seconde noblesse que se trouvoient le savoir et la capacité. Citez-moi,
Madame, dans ce qu'on appelle le parti aristocrate, un homme à grands talents. Est-ce Tabbé Maury, d'Eprémesnil , Gazalès? Ils sont et sortent du tiers état. D'ailleurs la morgue des gens qu'on appelle de qualité avoit mis une telle démarcation entre eux et ce qu'on appelle la noblesse de province ou la haute bourgeoisie, qu'il n'en pouvoit résulter que de grandes et plates jalousies.
ji Un M. de Ségur avoit rendu une ordonnance qui excluoitdes emplois militaires tout sujet qui ne prouveroit pas quatre degrés de noblesse. Il lalloit, à la bonne heure , y tenir la main , mais jamais en faire une loi; mais ce qu'il y a de bien plus fou, c'est qu'ils avoient arrêté qu'à l'avenir tout officier qui arriveroit par l'état de major et lieutenant-colonel ne pourroit pas devenir lieutenant général; jugez, Madame, s'il étoit possible d'humilier plus la noblesse du royaume, v
La Reine de Naples me dit :
c( Le grand mal, c'est d'avoir assemblé les états généraux. »
Je me permis de lui représenter qu'il auroit été bien difficile de s'en dispenser.
Le Roi les avoit promis trop formellement.
La cour étoit trop gangrenée.
Le ministère étoit trop despote et trop imbécile.
Les notables ayant refusé l'impôt territorial et le
timbre, il étoit impossible au Parlement d'enregifr* trer ces deux impôts sans se rendre la béte noire des peuples et risquer de se faire lapider, surtout d'après l'imprudence du gouvernement, qui atoit déclaré que cette cour n'étoit chargée que des affaires de justice et point faite pour se mêler de Tadministralim.
Mais en assemblant les états généraux, itne falloit pas renverser la constitution du royaume en cbaogéant le mode de la convocation , et par la double représentation augmenter les forces d'un corps qui ctoit vingt'trois fois plus considérable que les deux autres.
Il ne falloit pas souffrir l'opinion par tête.
Il ne falloit pas tenir les états généraux Aasàs une ville où la populace devoit faire craindre une con»Biotion dangereuse.
Il ne falloit point souffrir de tribunes dans la salle des délibérations , et encore moins y donner entrée à la populace.
Et enfin, comme il ne s'agissoit pas de ces grandes questions d'Elat qui embrassent l'universalité de l'Empire, mais seulement d'argent, il nefeUoit |ias amalgamer aux états généraux les provinces qui, par leur constitution, étoient dans l'usage d'offrir et donner périodiquement des secours au gouvernement; on eut diminué par là de plus d'un tiers le nombre des députés , le Roi auroii pu se retker dans
une de ses provioees d'état, dès qu'on auroit pu craindre et prévoir ou un mouvement dangereux y ou même une motion hasardée; avec de telles pré* cautions il n'y auroit rien eu à craindre.
Si même , dès le commencement des troubles , le Roi s'étoit retiré a Compiègne , ou seulement suivi l'armée du maréchal de Broglie pour se rendre à Metz, tout auroit été dit; mais il n'étoit entouré que de ministres traîtres ou imbéciles, ou de grands seigneurs qui le trahissoient journellement, et d'un intérieur dont la majeure partie étoit encore moins fidèle.
La Reine de Naples me pria de lui faire un petit tableau des principaux auteurs de la Révolution et de ceux qui prétendoient au ministère, en me priant de m'ouvrir à elle avec loyauté sur ce que je pensois de ces di£rérents personnages.
Je lui remis cet état le surlendemain du couronnement de Léopold. Je quittai ensuite Francfort pour me rendre à Mayence, ou j'appris que le Roi de Naples étoit tombé malade de la rougeole. Je crus qu'il étoit de mon devoir de retourner à Francfort, d'autant plus que la Reine y étant restée seule, elle auroit plus de loisir à me permettre de lui faire ma cour. Elle fut très^ensible à mon attention. Je l'ai vue tous les jours jusqu'à celui de son départ, et en prenant congé d'elle, elle me dit :
«Bion cher Augeard, si par hasard ma sœnrde
France étoit capable d'oublier tout ce que vous avez fait pour elle, tout ce que vous faites et tout ce que vous méritez, venez me trouver, vous et vos enfants, il ne vous manquera jamais rien. »
J'oubliois de dire que j'avois été instruit le 22 ou le 23 octobre, d'une manière certaine , que le Roi et la Reine pensoient sérieusement à se retirer le 10 du mois de novembre à Valencienncs. Je trouvai la Reine de Naples qui en étoit également instruite; elle m'ajouta :
tt Cela dépend du moment où les troupes de mon frère l'Empereur arriveront à Bruxelles, n
Mais elles n'y entrèrent que le 21 du mois, ce qui fit remettre le projet de Valenciennes au mois de décembre, qui, je crois, auroit eu son effet si le plan fou et impraticable de la contre-révolution de Lyon n'avoit point éclaté.
En quittant la Reine de Naples je passai par Manheim , pour rejoindre mes enfants qui étoient à Heîdelberg. J'y vis M. le prince Max des Deux-Ponts, depuis électeur de Bavière. Il me pria de regarder sa maison comme la mienne; il m'apprit le même jour que M. de Calonne avoit passé la veille; il étoit resté deux heures enfermé avec lui , et me dit :
tt II est dans ce moment en position de jouer un grand rôle. Il est question d'un projet de contrerévolution. Il m'a confié que le Roi et la Reine
DE AIGEARD. 257
l'avoient chargé de cette commission importante ; que cette princesse lai avoit envoyé le comte d'Esterhazy pour lui jurer bonté et amitié jusqu'à la mort; qu'il s'étoit coalisé à cet effet avec M. PitI, dont il avoit la plus intime confiance; que ce ministre lui avoit promis dix millions et dix vaisseaux; qu'il alloit de ce pas à Turin , où il étoit appelé par le comte d'Artois. »
Tout ce que me dit à ce sujet le prince Max auroit eu lieu de me surprendre beaucoup si la jactance et le caractère de ce personnage ne m'avoient été parfaitement connus, et si je n'avois pas su en même temps le cas très-piètre que M. Pitt faisoit de ses talents. Il l'apprécioit à sa juste valeur, et cela m'avoit été confirmé deux jours auparavant par une dame amie intime de M. Pitt, avec qui j'avois voyagé. M. de Galonné (en recommandant le plus grand secret à M. le prince Max, qui auroit été en effet de la plus haute importance s'il y avoit eu ombre de vérité) avoit fait en mémo temps tous ces fagots à vingt personnes, en leur recommandant d'engager tous les gentilshommes françois de se rendre le plus tôt possible à Baie, où devoit se faire le rassemblement pour entrer, disoient-ils, en France trois semaines après.
Je trouvai à Heidelberg mes amis imbus de tous ces contes; je leur remis la tête en leur faisant sentir
258 AIÉMOIHES SECBETS
la folie d'un projet aussi absurde; mais ce qui m'affeela le plus élcil de voir le comte d'Artois prendre pour chef de son conseil un fou si dangereux que AI. de Calonne; je ne doutai pas qu'il en surviendroit dans la famille royale une division d'oii résulleroit la perle inévitable du royaume. Tous les François qui y étoient attesteront tout ce que je leur ai dit et répété peut-être cent fois, que dès que M. de Calonne vouloit se mêler de nos afiaircs, il ne pouvoit en résulter autre chose que des malheurs incalculables.
Pour remplir les vues et les intentions de l'Empereur , je me rendis à Bruchsal , résidence de l'évêque de Spire. Je trouvai ce prince parfaitement bien instruit. Nous nous trouvâmes d'accord sur les principes de la féodalité. Il avoit des correspondances à Paris extrêmement sûres, il savoit le projet du départ du Roi pour Valenciennes et étoit même au fait de ce qui se passoit dans les cabinets de l'Europe. Il me conseilla de voir le margrave de Bade. M. de Mackau , ministre de France , réclama le droit de me présenter à cette cour, mais c'éloil en lui un prétexte pour m'en écarter, puisque m'ayant demandé si j'avois une lettre du ministre des aflfaires étrangères, et lui ayant répondu que non , il se refusa à ma préî^eutahot), huus prétexte de défenses de la part de rassemblée nationale. Pour lors je me retournai du
côté du premier gentUbomme de la chambre de ce prince , à qui je ne cachai point la petite difficulté de M. de Hackau , dont il se mit à rire en me disant que cela ne Tétonnoit pas. J'ai travaillé beaucoup avec ce prince et avec son ministre des Cnances, M. le baron d'Hildesheim. Nous n'avons jamais eu en France un homme qui les ait entendues aussi parfaitement que lui. Il se trouva de mon avis au sujet de nos contrôleurs généraux, c'est-à-dire que depuis quarante ans il ne s'en étoit pas trouvé même un médiocre.
Je passai tout novembre 1790 et janvier 1791 à aller dans ces différentes cours d'Allemagne auprès des princes possessionnés en Lorraine et Alsace, pour les empêcher d'entendre a aucune indemnité d'argent de l'Assemblée nationale. Cette affaire-là fut suivie avec tant d'habileté et de vivacité, que le 5 mars 1791 M. le prince de Taxis, procureur général de la diète de Ratisbonne, avoit déjà posé ses conclusions, et si le conclusum n'a pas été rendu, c'est que l'Empe* reur en faisoit retarder le prononcé jusqu'à ce que sa malheureuse sœur pût être sortie du royaume.
Je reçus le 25 janvier, à Heidelberg , une lettre de M. de Saint-Maurice , conseiller au Parlement de Paris, pour me prier de la part de M. le prince de Condé de lui trouver 600,000 livres. Je me rendis sur-le-champ à Manheim ; un banquier se chargea de
cette affaire, il la traita avec des maisons de Francfort. Muni de leur consentement , je me déterminai à faire la route de Stuttgard , où le prince de Condé étoit logé dans un cabaret avec sa famille ; j'y arrivai le 2 février à six heures du soir, sous le nom de Sivry, pour dérober le plus possible mes démarches à M. de Mackau , envoyé de France , qui avoit déjà écrit à l'Assemblée nationale mes courses dans différentes cours.
Ce prince me parla d'abord de la Reine. Il s'imaginoit que par jalousie vis-à-vis de M. le comte d'Artois elle avoit fait manquer le projet de contre-révolution de Lyon, parce qu'elle prétendoit, disoit-il, pouvoir l'opérer par ses seuls moyens. Je lui répondis que je ne croyois pas que Sa Majesté pût vis-à-vis des princes avoir la moindre jalousie; que dans tout ce qu'elle m'avoit dit sur M. le comte d'Artois je n'avois pas aperçu contre ce prince le moindre éloignement; que la Reine étoit loin de penser qu'il ne lui cloit pas attaché, mais qu'il étoit entouré de personnes qui ne pensoient pas sur elle aussi bien que lui; que si elle avoit l'air de trouver mauvaises les démarches qu'il faisoit, quoiqu'à bonnes intentions, c'est qu'elle les regardoit comme très-dangereuses j puisqu'il n'y avoit pas un mot qui se disoit dans son conseil et dans sa plus grande intimité qui ne fût su de TAsscmblce nationale courrier par courrier; qu'au sur-
plus Madame Elisabeth en avoit averti souvent le comte d'Artois, qu'à Francfort j'en avois averti le vidame de Vassé pour le mander à lui prince de Condé j et lui conseiller de tâcher de séparer le comte d'Artois de sa société, parce que certainement il s'y étoit glissé des traîtres, des intrigants, ou au moins des gens très-indiscrets.
tf Quant à la contre-révolution, Monseigneur, je me garderai bien de la critiquer, puisque j*ignore absolument la nature de vos moyens. Je crois cependant qu'à moins d'être sûr de la majeure partie des habitants de Lyon, il étoit impossible de pouvoir réussir avec une apparence de si peu de forces de la part des princes.
— Le grand malheur, c'est que votre maîtresse est un peu démocrate.
— Monseigneur, je crois bien qu'elle a été la dupe de \ecker; mais pour démocrate, cela me paroit impossible.
— Si votre maîtresse n'étoit pas démocrate, M. de Mackau, fils de la sous-gouvernante de ses enfants, me parleroit-il ici et me traiteroit-il avec tant d'in* décence?
— Monseigneur, M. de Mackau est on pauvre diable qui seroit bien embarrassé sans son emploi, et voici comme il raisonne : « Si la Révolution sub* siste, je serai démocrate, parce qu'il faut bien que
je vive; si la contre-révolu tion a lieu, ma mère demandera ma grâce à la Reine et Tobtiendra. i>
— En effet, cela peut bien entrer dans son calcul.
— Monseigneur sait que M. le comte d'Artois ne sera pas reçu à Vienne?
— Et comment savez-vous cela?
— Je le sais d'une manière certaine, sans cela je ne me hasarderois pas de le dire à Monseigneur.
— Cela est vrai, je reçois à Tinstant une lettre du comte d'Artois qui me le mande.
— Ce prince alloit à Vienne le cœur un peu aigri contre la Reine au sujet de la contre-révolution de Lyon; il vaut mieux que son voyage soit manqué; il auroit peut-être pu indisposer le frère contre la sœur. Monseigneur sait également que M. de Calonne n'y sera pas reçu?
— Vous m'étonnez I M. le comte d'Artois l'y envoie.
— M. de Calonne recevra un ordre de retourner sur ses pas *.
— Vous en êtes sûr?
— Oui, assurément. Je viens ici. Monseigneur,
^ M. de Calonne en a efTectiveraent reçu Tordre, et il a éCc i bardi de continuer sa route h Vienne. Il y arriva le 25 janvier 1791, la nuit fermée, et cette nuit même il reçut Tordre d'en sortir le lendemain & portes oavraoles.
DE AUGEARI). 263
pour vous rendre compte de la commission que vous m'avez fait donner par M. de Saint-Maurice.
— Avez-vous réussi?
— Je Tespère. Je me suis rendu à Alanheim ; j'ai parlé à un gros banquier lié avec les plus fortes maisons de Francfort. Je ne lui ai pas parlé de 600,000 livres , parce que c'est l'emprunt d'un gueux, mais de six millions. Il l'a trouvé à cinq pour cent, et un de commission; et comme Monseigneur a un petit vernis d'aristocratie et que l'argent est démocrate, je n'ai pas prononcé son nom : l'emprunt se fera pour le Roi de Sardaigne, et à son compte.
— Ah ! mon Dieu, qu'avez-vous fait là? Le Roi de Sardaigne ne sera jamais notre caution.
— Comment ! pas mémo de son gendre et de vous. Monseigneur?
— Non , certainement.
— Eh! Monseignear, comment voulez- vous que la Reine soit jalouse des princes, s'ils n'ont ni argent, ni crédit, ni troupes? Dans ce cas, il faut se retourner. Je suis très-lié avec le baron d'Hildesheim, minisire principal du margrave. Je ferai tout mon possible auprès de lui pour engager son prince à vous prêter vos 600,000 livres ou à en être caution. »
Notre conversation dura quatre heures dans cette première séance ; nous la reprimes le lendemain sur
les huit heures du soir, et cette seconde fut au moins de trois heures.
Elle roula sur la situation des affaires, combien elles étoient critiques, combien il étoit nécessaire qu'il y eût un accord parfait entre les Tuileries et les princes; que ceux-ci ne pouvoient jamais être grands nulle part que de la grandeur du Roi; qu'ils ne pouvoient avoir dans aucune cour de l'Europe de consistance qu'autant qu'ils seroient avoués pai* le Roi et réclamés par la Reine auprès de son frère l'Empereur. Je ne lui cachai point ma véritable pensée sur M. de Calonne : je lui dis qu'il étoit impossible qu'il pût jamais réussir auprès d'une cour un peu sensée ; que j'ignorois absolument la façon de penser du Roi de Sardaigne sur son compte, mais que je parierois tout au monde que sa tournure et son air évaporé n'avoient pas réussi ; que je savois à n'en pas douter que l'Empereur et les électeurs de Cologne et de Trêves n'en faisoient pas le moindre cas, et qu'il étoit impossible qu'un ministre disgracié de son maître, exilé, en état d'accusation par la justice, fugitif, en état de rébellion vis-à-vis son souverain, pût jamais avoir créance quelconque dans aucun cabinet de l'Europe.
M. le prince de Condé tâcha de prendre le parti de M. de Calonne. Il me dit qu'il seroit impossible d'en détacher M. le comte d'Artois :
ce En ce cas, Monseigneur, je prévois la chute du royaume. »
La séance du lendemain se passa à parlementer sur la manière dont je m'y prendrois vis-à-vis du ministre du margrave de Bade, sur l'argent dont M. le prince de Condé avoit besoin, sur les moyens à employer pour le faire sortir du cabaret de Stuttgard, où trois princes et une princesse du sang étoient logés.
Je fus à Carlsrube-, je fis part au margrave de la situation de ce prince. H me dit très-obligeamment :
a Je les recevrai avec plaisir chez moi; ils ne peuvent y séjourner longtemps, à cause de la proximité de la France-, mais cela leur donnera le temps de choisir une résidence un peu plus assurée dans les terres. »
M. le prince de Condé fut donc à Carlsruhe sur l'invitation du margrave, et je le mis à même de traiter de son affaire d'argent avec son ministre. Il en fut parfaitement reçu et satisfait.
Je lui procurai de l'évéque de Spire la même réception. Il fut de là à Manheim. Le prince Max des Deux-Ponts négocia auprès de l'électeur de Mayence la résidence de Worms, où il se rendit avec sa famille. Je lui ai rendu deux visites, et je n'ai cessé de lui répéter sur nos affaires tout ce que je lui avois dit à Stuttgard, à Carlsruhe, à Bruchsal et à Manheim,
et s'il a réfléchi à tout ce que je lui ai dit , il doit être persuadé que j'ai malheureusement trop bien prophétisé.
Je reçus une lettre non signée qui me mandoit :
«Vos affaires doivent être faites en Allemagne; vous vous rendrez du côté de Valenciennes, où votre présence sera nécessaire. î)
Après avoir pris congé des différentes cours d'Allemagne, où j'avois été accueilli d'une manière distinguée, je quittai Heidelberg pour me rendre à Bruxelles et y attendre les événements.
Je me présentai chez l'archiduchesse, qui me reçut parfaitement bien; mais je lui trouvai le cœur entièrement aigri contre les rassemblements qui se iaisoient à Alh, à Malmedy et à Stavelot, près de Spa.
Je trouvai une partie de la grande noblesse françoise établie dans cette capitale. Presque toutes ces maisons se plaignoient de la conduite de la Reine, ainsi que la seconde noblesse, j'ose même dire de la manière la plus indécente. Cela étoit si public que l'archiduchesse Christine, qui étoit alors la gouvernante , s'en plaignit amèrement à moi. Elle me dit :
a Qu'a donc fait ma malheureuse sœur à vos François pour qu'ils la déchirent ainsi partout, dans mon parc, dans tous les lieux publics? Je pardonne à tous vos étourdis, parce qu'ils ne sont que l'écho de
tout ce qui se dit ici dans les maisons les plus considérables de la France. »
Je suis mên^ persuadé que tous ces mauvais propos ne contribuèrent pas peu à aigrir l'esprit de cetle princesse contre les émigrés.
Je ne fus pas longtemps dans cette ville sans être convaincu que la source des diffamations partoit de Coblentz. Je trouvai des commissaires établis pour la noblesse, et je ne pou vois rien comprendre à cet établissement. Le marquis de La Queuille éloit à la tête; on Tappeloit le ministre du comte d'Artois. U étoit difficile de concevoir comment ce prince, sans être avoué de son Roi, avoit des agents dans les cours étrangères. La Reine, disoit-on, s'opposoit à la sortie du Roi; c'étoit elle qui faisoit tout manquer; elle contrecarroit les projets et les moyens du comte d'Artois, et plus je me crensois la tête, et moins j'apercevois des moyens dans ce prince. M. de Galonné étoit prôné par tontes les bouches du parc : c'étoit le plus beau génie qui eût jamais existé dans l'univers, le plus habile négociateur de l'Europe. Tous les cabinets lui étoient ouverts; il les remuoit tous à volonté; enfin le cardinal d'Amboise, Richelieu, Pilt, étaient des enfants en |)olitique vis-à-vis de M. de Galonné. On se plaignoit de Léopold : il écoutoit trop avenglément les instigations de la Reine de France, qui, disoit-on, par jalousie contre son beau-frère le
comte d'Artois y faîsoit et apporloit ses plus grands retards dans les opérations. Et que je m'avisois de vouloir un peu tempérer ces déclamations , on disoît que j'étois un valet de la Reine, un révolutionnaire et un monarchien. G'étoit là, à Bruxelles, l'esprit de tous les François lorsque j'y arrivai.
Personne n'ignore les outrages et les insultes que Leurs Alajesiés reçurent aux Tuileries, dans leur carrosse, le 18 avril. J'appris de Paris, deux jours après, que celte insurrection avoit été suscitée parce qu'on avoit appris que leur intention étoit de se rendre de Saint-CIoud à Valenciennes. On avoit éloigné du Roi et de la Reine tous les serviteurs capables de leur donner de bons conseils et leur faire tenir une mesure de conduite qui auroit pu les sauver. Us n'étoient entourés que d'imbéciles, de gens indiscrets ou de traîtres. On les vendoit journellement à beaux deniers comptants à l'Assemblée nationale, de sorte qu'ils ne pouvoient dire un seul mot qui ne fut su de tous leurs ennemis. Cette malheureuse famille, qui avoit, comme de raison, vécu toujours dans des eaux bien douces, se trouvant tout à coup sur la mer la plus orageuse, ne pouvoit apercevoir les écueils et trouver un pilote sage pour les éviter.
Je reçus le 18 juin, par voie sftre, un avis certain que le Roi et la Reine quitteroient Paris sous deux
DE AUGEARD. t^
jours au plus tard pour se rendre aux frontières, car l'intention du Roi n'étoit pas de quitter le royaume, mais de rester dans la dernière place de ses États, à l'effet d'y mander le comte d'Artois pour mettre fin à toutes les intriguaillerîes de Coblentz, qui déplaisoient infiniment non-seulement au Roi, mais à toute la famille de la Reine, et notamment à Léopold. M. de Galonné devoit y être arrêté et enfermé dans un château fort, et pour lors tout étoit fini à la satisfaction de l'Empereur.
Trois jours après, dînant chez le duc de Rohan- Chabot^ j'appris que Madame étoit déjà à Mons, et que la famille royale alloit y arriver. Je passai chez l'archiduchesse, qui me confirma la présence de Madame dans cette ville, et qu'en efiet on y attendoit le Roi et la Reine. Je montai sur-le-champ dans ma voiture. Je n'avois pas fait une lieue que je trouvai sur la route une dame arrivant de Paris dans sa berline, qui me fit signe d'arrêter et me cria :
tt Monsieur Augeard, retournez sur vos pas, la Reine va à Montmédy. "
Je crus que Sa Majesté tenoit la route que je lui avois indiquée. Je retournai sur mes pas; je courus en faire part à l'archiduchesse ' et à M. le comte de
1 Cette princesse m*a dit depuis , au mois d'août 1791 , que drn qu'elle eut la certitude du départ du Roi, elle avoit envoyé chercher M. de La Queuilie, et lui avoit dit qu'elle croyoitqo*il étoit nécessairo
Mercy. Le lendemain je pris leurs ordres. Je montois en voiture quand un officier François vint de la part du marquis de La Queuille, pour me prier de passer chez lui avant de partir. Croyant qu'il avoit des lettres ou un paquet à remettre à Leurs Majestés, je me rendis chez lui. Quelle fut ma surprise de lui entendre dire qu'il ne falloit pas que la noblesse quittât Bruxelles pour aller rejoindre le Roi^ et voulut me défendre de partir! Je lui répondis que dans cette occasion je ne pouvois écouter que la voii de mon cœur et le devoir de ma charge. Je conduisis avec moi un lieutenant des Cent-Suisses , M. d'Aubonne. Ne trouvant point de chevaux sur la route de Xamur, je fus obligé de remonter jusqu'à Liège. J'y arrivai à onze heures du soir. J'appris le lendemain matin, par mon valet de chambre, l'arrestation du Roi à Varennes. Elle me fut confirmée un quart d'heure après par le maître de poste, qui la savoit du comte d'Artois. Ce prince étoit passé à quatre heures du matin, se rendant à Bruxelles.
Un coup de foudre ne m'auroit pas plus atterré. J'entrevis dès lors tous les malheurs de la France.
qu*il fît partir sur-le-champ tous les cmigrës françoîs pour atJer rejoindre le Roi.
L*intenlion de cette princesse cloil par là de détruire tous ces raiiscmblemrnts aroiés dans ses États. If . de La Queuille lui répoadit qu'il alloit assembler les commissaires de la noblesse, qui refusèrent d'accéder aua désirs de Tarcbiduchesse.
Comme mon désespoir et ma douleur étoient peints sur ma figure, voici ce que le pauvre maître de poste me dit, je ne l'oublierai jamais :
tt Gonsolez-Yous, Monsieur, consolez-vous ; Tarrestalion du Roi n'est pas, je crois, un si grand malheur. M. le comte d'Artois avoit, ainsi que vous, l'air attristé; mais tous les messieurs qui étoient dans sa voiture avoient l'air très-content. »
En eflet, il y avoit là de ces beaux messieurs, et notamment M. de Galonné, qui ne gagnoient pas à la sortie du Roi. Us pouvoient dire : » Là finit noire ministère. » Cela ne m'empêcha pas de continuer ma route sur Luxembourg. Je ne pouvois concevoir comment le Roi pût être arrêté à Varennes, dans une route où il n'y avoit point de postes, dans une route de traverse qui lui faisoit faire neuf lieues de plus. J'arrivai à Luxembourg, oii je tronvai le marquis de Bouille dans le plus affreux désespoir : il perdoit le bâton de maréchal de France. Je ne pus m' empêcher de lui demander qui avoit pu mettre dans la tête du Roi de prendre une route qui lui faisoit faire neuf lieues de plus, et lui avoit conseillé de mettre un tableau de famille dans une même voiture ; que je ne pouvois m'imaginer comment il n'avoit pas été arrêté à Chàlons, à Sainte-Mendiould , même auparavant. M. de Bouille me dit qu'il avoit fait tout son possible auprès du Roi pour l'engager à prendre la route de
Stenay, parce que dès que Reims étoit passé, il n'y avoit plus aucune municipalité à craindre; que la famille royale une fois arrivée chez moi à Buzancy, où il avoit été reconnoitre le local, elle en seroit sortie avec toutes sortes de facilités, sans prendre la poste, parce qu'elle se seroit servie de mes chevaux; que, pour plus grande sûreté, il auroit fait mettre dans mes écuries environ quatre-vingts chevaux de Royal-Allemand; que cette disposition n'auroit jamais pu donner à mes habitants ni soupçon ni inquiétude, puisque cette opération se faisoit annuellement, attendu que le colonel du régiment, qui étoit à Stenay , faisoit , avec ma permission , donner en cette saison le vert à ses chevaux dans mes prairies; mais que le Roi n'avoit jamais voulu passer par Reims , craignant d'y être reconnu; qu'on avoit donc été obligé, pour satisfaire Sa Majesté, de prendre la route de Châlons.
Le reproche qu'on peut faire à M. de Bouille, c'est d'avoir confié une affaire aussi importante à de trop jeunes gens. 11 est bien vrai que le commandant du détachement du pont de Sombervel, M. de Choiseul, n'avoit pas été de son choix : Leurs Majestés lui avoient recommandé d'employer cet officier. Il avoit placé son détachement à cinq heures du matin , et à cinq heures trois quarts après midi, n'en pouvant plus de faim, de soif, de chaleur, de poussière, il
avoit été obligé de se retirer à une petite lieue dans les terres pour rafraîchir ses chevaux et ses hommes, sans même avoir eu la précaution de laisser sur le grand chemin une ou deux vedettes pour voir ce qui y passeroit. Cet officier auroit dû réfléchir que le Roi ne pouvant partir de Paris que tout au plus à minuit, il n'auroit pu être au pont de Sombervel , distant de quarante-cinq lieues, que sur lâs deux heures, et ses chevaux et ses hommes, mis à cette heure-là en détachement, auroient pu attendre jusqu'à neuf heures du soir. Le malheur du Roi, qui le poursuivoit sans cesse, voulut qu'il passât au pont de Sombervel pen.dant le moment de l'absence du détachement, de sorte que le Roi arrivant à Sainte-Menehould , celui commandé par M. de Damas ne se trouva pas prêt; mais ce qu'il y eut encore de plus malheureux dans ce plan, d'où est résultée la destruction de la famille royale et du Roi même, c'est qu'il ne se trouva pas même àVarennes, au lieu fixé pour le relais du Roi, un seul être qui indiquât à Sa Majesté que ce lieu avoit été changé dans la journée, et que le relais avoit été mis au delà du pont \
> Si le garde do corps avoit eu la présence d'esprit de dire au postillon que c*étott le Roi, et il ne couroit aucun risque, puisqu il ne se Irouvoit personne sur la place à onze heures et demie du soir , ils aoroient doublé. Drouet n'arriva qu'un quart d'heure après. Le Roi se voyant arrêté demanda six heures pour reposer ses enfants, cela lui fut accordé; mais, pour surcroît de malheur, arriva l'aide de camp
274 MEMOIRES SËCJIËTS
Le Roi perdit par là encore une demi-heure. On sonoa le tocsin, et il se trouva alors un si grand rassemblement, que rofficier qui commandoit ne se crut plus assez fort pour forcer le passage.
Toute la iamille Bouille étoit dans la plus grande douleur, ainsi que deux ou trois François que je vis à Luxembourg; mais en général Tesprit des émigrés étoit le même que celui de Bruxelles. J'en ai trouvé, mais beaucoup, qui nie disoient que c'étoit un bonheur que le Roi eût été arrêté; qu'il étoit quesiîoa d'an arrangement dont le baron de Breteuil étoit l'auteur; que ce ministre étoit un naonarchien qui vouloit les deux chambres, et mille autres platitudes qui partoient du foyer de Coblentz.
Eu quittant M. de Bouille je nie rendis à Trêves, ou je trouvai tous les François imbus de l'idée qu'ils avoient à Luxembourg, que c'étoit un bonheur pour la France que le Roi eût été arrêté. Madame la com* tesse de Brionne, que je vis aux eaux de Biberich, étoit aussi imbue d'une pareille sottise. Elle m'engagea d'aller à Coblentz. J'eus beau lui représenter
de M. de La Fayrtte une demi-heure aprèfl; il onfenna de U paride rAssrmblée nationale de faire partir le Roi sur-le-champ; M. de BouîHë, qui etnk à Stenay, à huit lienes de Varenncs, oe pot venir asseslôt an secours do Roi. La Reine s'ctoit confiée à ll-deLaFayella^ en lui demandant de fermer seulement lea yeux sur son départ s*il en avoit comioiisance; il le lui promit, mais entoya son aide de oanp avec ordre de ramener le Roi à Paris dans le eas qn il ferait arrèlé sar sa roole. {Note d'Avgeard,)
DE AUGËARD. 275
que je n'avois pas l'honneur d'être un homïne de cour et d'être attaché à aucun des deux princes, elle insista iellenient, en me disant que, vu la proximiié où j'étois d'eux 9 ce seroii leur manquer que de ne point m'y présenter, et qu'il falloit absolnoMni leur ouvrir les yeux sur tout ce que m'avoit dit Léopold au sujet de CoUentz, et le mécontentement de ce prince , que je me déterminai à m'y rendre. A six lieues de Cobleutz, je fus renversé de ma voiture par un postillon^ et cette chute me blessa grièvement au visage.
M. Ferrand y conseiller au Parlement de Paris , me vint voir à mon auberge, où j'étois gisant dans mon lit. Je le priai de vouloir bien faire part à M. le comte d'Artois, qu'il approchoit souvent, du malheur qui m'étoit arrivé. Me rendant compte de sa mission, il me donna à entendre que ce prince ne voyoit pas ma présence à Goblentz de bon œil, et qu'elle Tinquiétoit. Je dis à M. Ferrand que, dans ce cas, dès que je pourrois sortir de mon lit, je prendrois des chevaux pour me conduire à la première poste, où je finirois paisiblement ma guérison. M. Ferrand me pria en grâce de n'en rien (aire :
«Votre départ, me dit-il, me compraowltroii. Le oomle d'Artois s'imaginerott que je vous aurois fiiit part de ce qu'il auroit pu me dire; faitesnnoi le plaisir de k voir, »
is.
Je pris donc le parti de me présenter à ce prince , qui me fit en apparence le meilleur accueil. Je restai à peu près un quart d'heure avec Son Altesse Royale, et je pris congé d'elle. Je passai dans l'appartement de Monsieur. J'étois à attendre dans son salon que M. d'Avaray, gentilhomme de sa chambre, voulût bien m'y présenter, quand ce prince entra, quatre ou cinq lettres à la main. Il me dit :
» Ah! vous voilà! Comme vous voilà fait!
— Je croyois que Monseigneur savoit le malheur qui m'étoit arrivé. »
Et puis il me planta là sans me répondre. Après avoir attendu quelque temps, j'entrai dans la chambr(^ de M. d'Avaray, qui m'apprit que Monsieur étoit dans la salle à manger. Je passai ensuite dans l'appartement de Madame. Cette princesse me reçut avec infiniment de bonté et de grâce :
tt Je suis enchantée de vous voir : j'ai mille choses à vous dire dont il faut que la Reine soit instruite. Il faut que je fasse une main à fond avec vous. L'heure du diner approche, venez me voir demain matin à dix heures. Je suis ici dans la plus mauvaise compagnie possible, et horriblement déplacée. i>
Ma conférence dura le lendemain trois heures et demie. Il ne fut absolument question que de ce qui se passoit à Coblentz :
u Monsieur et le comte d'Artois ne sont entourés.
me dit-elle, que d'inlriganls et de mauvais sujets qui donnent à entendre aux princes que leur frère, étant en prison , ne doit et ne peut avoir aucune volonté quelconque; en conséquence, ils prétendent que tous grades militaires et toutes croix de Saint-Louis donnés depuis le mois de juillet 1789 sont nuls, et défendent aux officiers d'en porter les décorations et habit de leur grade. On fait écrire aux gentilshommes restés dans Tintérieur du royaume qu'ils seroient déshonorés s'ils n'alloient pas joindre le rassemblement des princes; qu'on avoit établi un conseil d'Etat à Coblentz; que l'on devoit en créer un perr manent, composé de M. de Galonné, premier ministre; de l'évêque d'Arras, chancelier; de M. de Vaudreuil, ministre de la guerre; que M. le prince de Condé seroit du conseil, et qu'il seroit arrêté que le Roi, lorsque ses frères lui auroient rendu sa couronné, ne pourroit jamais, et sous aucun prétexte et dans aucun cas, renvoyer un de ces minisires sans l'aveu et du consentement des autres membres du conseil.
— Ehl mais. Madame, si le Roi est en prison, je vois qu'il ne peut en sortir sans une belle et bonne interdiction de la part de MM. ses frères.
^- C'est précisément ce que je veux que vous fassiez dire à la Reine.
— Si j'avois su l'intention de Madame, j'avois il y a
deux jours Léonard sous ma main : j'aurois pu lui en faire passer l'avis.
— Eh bien, vous en retournant à Bruxelles, vous passerez par Aix, et vous en parlerez de ma part au baron de Breteuil. Vous concevez bien que dans tout cet assemblage de petits esprits et d'intrigants, il est impossible que la division n'y arrive pas : c'est déjà le conseil du roi Pétatui.
— Je prévois, Madame, les plus terribles suites ^ surtout dès que les puissances apprendront que les démarches et les conseils des princes ne seront pas avoués par leur Roi : il est impossible qu'ils ne tombent dans la suite dans la plus grande annihilation. »
Par intérêt seul pour ces malheureux princes, je répétai à Madame tout ce que l'Empereur Léopold m'avoit dit de M. de Galonné, et combien il paroî» troit indécent à l'Europe que M. le comte d'Artois choisit pour son agent et son ministre en évidence nn homme que son frère et son Roi avoit chassé de ses conseils, un homme inculpé par le Parlement de Paris des malversations les plus graves , un homme qui avoit osé enfreindre l'exil que son souverain lui avoit assigné, et s'étoit mis par là en état de rébellion ', enfin un ministre fugitif du royanme.
^ La déclaration du mois de juillet 1705, enregistrée dans les court, défend expressément à ceux qui sont relégués par le Roi en quelque
DE AUGEARQ. 279
Cette princesse me parla en même temps avec la plus grande amertume de la manière indécente avec laquelle elle étoit traitée àCobleutz; qu'elle ne désiroit autre chose de Monsieur que d'être renvoyée à Tarin, mais qu'il ne consentiroit jamais à lui accorder cet acte de justice, dans la crainte de se séparer de sa madame de Balby; qu'il n'y avoit aucun déboire que cette femme ne lui fît essuyer. Je lui témoi*gnai ma surprise de ce qu'ayant autant d'esprit et autant de ressources en elle-même, elle n'avoit pas plus d'empire sur son mari. Elle me dit que po>ur dégoûter Monsieur de sa personne, madame de Balby lui faisoit servir du vin frelaté, à l'eflet de l'enivrer par un seul verre. Elle appela une madame de Gourbillon , attachée à son service en qualité de lectrice ou de première femme de chambre, qui me confirma cette méchanceté dans les plus grands détails. Elles médirent Tune et l'autre que ces princes, par leurs alentours, avoient fait de la résidence d'un électeur ecclésiastique un mauvais lieu, surtout par l'assemblage de femmes qu'ils y avoient amenées.
Cette conversation dura trois heures; et comme
lieu du royaume que ce soit, d'en sortir sans sa permission, sous peine de confiscation de corps et biens , les déclarant dès ce moment morts civilement, et poor raiMm de leur désobéissance , ordonne aux juges de leur faire et parfaire leur procès.
Si c'est un crime dans un particulier, le délit n'est-il pas plus grand dans un ministre?
je prenois congé de Son Altesse I^oyale ^ cette princesse me dit :
tt Avez-vous vu Monsieur? Que vous a-t-il dit? En étes-vous content?
— Je n'en aurois pas parlé à Madame si elle n'avoit eu la bonté de m'en prévenir. Je sais, Madame, que le devoir de tout particulier honnête est de sacrifier au service de ses maîtres sa fortune et toute espèce d'existence; mais aussi, quand il a rempli tous ses devoirs avec fidélité, il peut, je crois, s'attendre à quelque regard de bonté de leur part. J'ai rendu, et Votre Altesse Royale le sait, de très -grands services à Monsieur dans Taffaire de M. de FavraS; dans ce moment la hacbe étoit sur ma tête : eh bien , Madame , un galant homme reçoit mieux un domestique que Monsieur ne m'a reçu.
— Cela ne m'étonne pas : je le reconnois bien là.
— Abuserois-je trop des bontés de Madame si je la priois de vouloir bien dire à Monsieur que je m'en suis aperçu, et que je ne devois m'attendre à être reçu de lui pas même d'une manière indifférente, mais qu'il peut être bien persuadé que je ne gênerai jamais en rien sa reconnoissance , tout en croyant toujours qu'il doit m'en avoir? »
J'appris dans la journée même, par plusieurs François, la confirmation de tout ce que Madame ro'avoit dit. On y parloit tout haut, dans les cafés et
DE AUGEARD. 2Si
antres lieux publics, du Roi et de la Reine avec la plus grande indécence. J'en étois réellement affligé comme bon François et comme attaché de cœur a nos véritables maîtres. Je voyois que les intrigants qui entouroient ces malheureux princes vouloient élever puissance contre puissance, qui anéantiroit la véritable sans donner la moindre force quelconque à la leur. Il étoit naturel de croire que les ministres étrangers écrivoient à leurs cours respectives tout ce qu'ils voyoient et entendoient, et il en devoit résulter que nos princes finiroient par perdre toute espèce de considération. Le séjour de Coblentz me parut celui de Versailles d'une manière encore plus hideuse : c'étoit un cloaque d'intrigues, de cabales, de bêtises, de déprédations et de singeries de l'ancienne cour* Je parus le soîr au jeu de l'électeur, qui me reçut, ainsi que sa sœur, avec bonté. Je m'approchai sans affectation de la table de jeu des princes. Le lendemain je retournai chez Madame, comme elle me l'avoit ordonné. Nous parlâmes, comme on le pense bien, des affaires de France, surtout du départ du Roi. Madame me dit qu'il y avoit plus de quarante personnes dans la confidence. Ce plan étoit réellement marqué au coin de la folie. Madame m'ajouta qu'elle croyoit que la Reine avoit été vendue et trahie par une madame de Rochereuil , femme de sa garde-robe ; que le Roi auroit pu être arrêté en sor-
»jB MEMOIRES SECRETS
tant des Tuileries , mais que le plan de l'Assemblée nationale avoit été de le laisser sortir pour ne l'arrêter qu'à vingt lieues au moins de distance.
Madame, quand je me levai pour me retirer, me dit :
tt A propos, j'ai parlé de vous à Monsieur, et voici comment : u M. Augeard s'est approché de votre table, vous ne lui avez rien dit! Avez-vous quelque chose contre lui? » Il m'a répondu : « Non, c'est un fort galant homme. — Eh bien, dans ce cas, lui ai-je répliqué, pourquoi ne lui avez-vous rien dit? Il ne vous auroit pas rendu les services qu'il vous a rendus dans Taflaire de Favras, qu'il suffit qu'il en sache les détails pour que vous le deviez ménager, n II ne m'a rien répondu, mais il est devenu blanc, ronge ef de toutes sortes de couleurs. »
Je dis à Madame :
tt J'aurois préféré que l/otre Altesse Royale eût rendu à Monsieur littéralement la sensation que sa mauvaise réception avoit faite sur moi. »
Je quittai Coblentz deux heures après en secouant la poussière de mes pieds, me promettant bien de ne jamais les remettre en un si mauvais lien.
Je m'en retournai à Bruxelles. En passant par Aix , où je m'acquittai de la commission de Madame auprès du baron de Breteuil, je trouvai l'esprit de cette ville également monté svr l'effet de l'arrestation du Roi, c'est-à-dire que presque toute la grande
DU AIGEARD. Ma
ei fNrétendue bonne compagnie s'imaginoit que c'éioit ane chose très-heoreusé pour la France. « Si le Roi, disoit-on, s'étoit évadé, on eût établi dès lors les deux chambres, n On mettoit ce beau projet sur le compte du baron de Brcteuil, et tous les esprits se trouvoient également soulevés contre ce ministre.
Me promenant sur les sept heures du soir au parc, le 23 août, un M. de Limon vint an-devant de moi, me demanda un entretien secret dans un des bosquets. Là il me dit qu'il étoit à Bruxelles par ordre de la Reine; qu'il étoit son agent secret; qu'il alloit de sa part trouver le baron de Breteuil et le comte d'Artois; que si le Roi étoit sorti, il auroit été contrôleur général des finances. Il me dit beaucoup de choses peu analogues à ce que je savois. D'ailleurs sa vie antérieure étoit peu propre à me donner de la conflanee : il avoit été renvoyé de la maison de Mon-sieur par décision de son conseil ; il avoit été l'âme damnée du doc d'Orléans pendant les années 1789 et 1790 de la Révolution; il avoit donné au public de petits écrits qni respîroient la phis puante démocratie, et s' étoit conduit ainsi avec la plus grande indécence dans les bailliages où il avoit figuré pour son maître.
Ponr ne faire aucun pas de clere , je me rendis le lendemain à Toumay, à l'effet de demander à madame Thibaut, première femme de chambre de la
Reine, s'il y avoit ombre oa apparence de vérité dans ce que m'avoit dit cet intrigant. Cetle dame, dès que je lui eus prononcé ce nom, s'écria :
« Méfiez-vous de ce drôle-là I II a fait les cinq sens de nature pour s'introduire chez moi. Harcelée à cet effet par un chapelain de la chapelle du Roi, je me hasardai à en entretenir la Reine, qui sur-le-champ me dit : a Thibaut, je te défends de voir cet hommelà : c'est un coquin. Il n'est plus au duc d'Orléans, il paroit brouillé avec lui; il est encore sous main son agent. C'est en mai et juin que la Reine s'est expliquée ainsi avec moi sur son compte, n
Je me tins pour averti, et j'évitai depuis avec grand soin un compagnon aussi dangereux. Il a ensuite offert ses services, tantôt au baron de Breteuil contre le comte d'Artois, tantôt au comte d'Artois contre le baron de Breteuil. C'est dans ce temps que lui est arrivée cette vilaine histoire à Liège, dont je ne parle pas parce qu'elle n'est point de mon sujet.
Quoique dans ces Mémoires je me sois fait une loi de n'y traiter qne d'objets auxquels j'ai eu relation, il m'est impossible de passer sous silence l'époque où le Roi, par la plus fatale condescendance, a accepté la constitution présentée par les rebelles. Si, parmi les conseils de ce malheureux prince, il s'en fût trouvé un seul tant soit peu honnête, il auroik
plutôt donné sa démission que de lui laisser signer un acte aussi déshonorant à sa mémoire , et qui nécessairement devoit un jour le précipiter à Téchafaud, après lui avoir fait traverser un océan d'inconséquences, de faussetés, de basisesses et de parjures. Ce n'est pas que je préférerai jamais un gouvernement au-dessus de la loi, attendu que les ministres se croient pour lors également au-dessus d'elle. La constitution présentée à Louis XVI ne le mettoit ni dessous ni hors la loi : c'étoit une grande astuce de la part de ces monstres.
Si la constitution avoit mis le Roi sons la loi , c'est-à-dire si elle eût porté précisément peine de mort en cas de conspiration prouvée de la part du prince, le Roi auroit peut-être pu en refuser l'acceptation; mais ne prononçant que la déchéance du trône, ne voyant point de risque pour sa vie, il n'en aperçut pas le danger. Mais il suiBsoit seulement à rassemblée nationale de rendre le souverain justiciable de la nation, pour être persuadé que tôt ou tard sa tête devoit tomber : aussi, dès que j'appris la sanction de Louis XVI , je ne pus m'empêcher de m 'écrier :
tt C'est un prince morti
— Mais , disoit-on , la loi ne porte pas peine de mort.
— Cela est égal : ses juges ou ses ennemis inter-
prêteront la loi comme ils voudront; il suffit qu'il
soit leur justiciable. »
Quelle conduite Louis XVI avoit*il à tenir? Je n'en connois qu'une seule bonne et décente : c'étoit d'écrire à TAssemblée :
a Je tiens ma couronne de soixante-cinq Rois , je dois la transmettre à mon fils telle que je l'ai reçue; je ne puis accepter une constitution qui la dénature. Je vous ai donné votre liberté, rendez-moi la mienne. Si vous pensez ra'avoir quelque obligation et qme vous croyiez que le gouvernement monarchique soil plus convenable au bonheur de vingt-quatre millions d'hommes, laissez la couronne sur la tête de mon fils; il sera libre à sa majorité d'accepter ou de refuser la constitution que vous me présentez et que je ne peux sanctionner, surtout d'après le manifeste que j'ai donné à l'univers de ma façon de penser au moment de mon départ pour Moatmédy, seni moment on j'aie été libre depuis deux ans. n
Louis XVI, en prenant cette attitude, laissoit l'Assemblée dans une situation bien embarrassante. Au contraire, quel parti a-t-il pris? Il a accepté et sanetionné non-seulement la constitution, mais encore il s'est rendu au pied des autels, ou, en face de TEternel et en présence d'un peuple immense, il a jnré que cet acte étoit libre de sa part; il l'a fait notifier à toutes les puissances de l'Europe par ses ambassa-
DE ALGRAR». 287
deurSy et a mis par là celles qui avoient intention de venir à son secours dans le plus cruel embarras.
Telle étoît la situation des affaires générales a« mois d'octobre 1791, que les aristocrates euxmêmes y et les plus attachés au parti du Roi , le blâmèrent hautement, en disant et écrivant que sa conduite le mettoit dans l'impossibilité de régner jamais sur les François :
tt En effet, disoit-on, que lui ont fait la noblesse et le clergé pour les sacrifier aussi vilainement? »
J'appris au commencement de novembre, par voie certaine, que le Roi n'avoit (ait toutes ces démarches que pour sortir de la prison oii il éloit détenu au château des Tuileries, mais que l'intention de Leurs Majestés étoit de risquer une seconde évasion, en cas de possibilité. J'appris également que ce secret étoit encore entre les mains de plusieurs per^ sonnes et avoit percé jusqu'à Coblentz. Or c'étoient toujours les mêmes gens qui entouroient les princes, et qui savoient et qui vouloient appliquer à leur profit le principe vrai et reconnu que les Rois ne meurait jamais en France. La vie de Louis XVI devoit leur être pour le moins indifférente.
Le samedi 12 novembre, le rédacteur du journal de l'abbé Fontenay mit sar son papier le second projet d'évasion do Roi dans le plus grand détail, et par conséquent obligea l'Assemblée législative à
surveiller sa personne plus strictement et même à tripler ses gardes; et quand des personnes honnêtes firent des reproches à ce Lemaître dont j'ai parlé plus haut dans l'affaire de Galonné et à un chevalier des Pommelles, qui tous deux se méloient de la rédaction de ce journal, ils dirent pour excuse qu'ils avoient reçu l'avis de Cobleniz d'insérer dans le journal le projet d'évasion du Roi, et qu'ils étoient instruits par ce bord-là des démarches de Leurs Majestés; et comme elles étoient guidées par le baron de Breteuil, qui vouloit les deux chambres, ils ne se faisoient aucun scrupule d'avertir les Jacobins, où ils avoient des amis, de tout ce que pourroient faire Leurs Majestés qui ne seroit pas daos les vues des princes.
Le Roi et la Reine, se trouvant resserrés si étroitement, ne pensèrent plus à aucuns moyens d'évasion (ils étoient en effet tous impraticables), et ne songèrent plus qu'à en trouver un pour déclarer la guerre à Léopold. Ce prince ne la lui auroit jamais déclarée. C'est la seule entreprise qui ait été bien conduite par les amis intimes de Leurs Majestés. L'Assemblée nationale décréta au commencement de décembre 1791 la guerre à l'Empereur; mais comme le Roi n'étoit entouré que de ministres traîtres et infidèles, Lessart, qui avoit alors les affaires étrangères, empêcha le Roi de la sanctionner.
DE AUGfiARD. 289
Je voyois beaucoup M- de Alercy et les ministres de l'Empereur, et je faisois souvent ma cour à l'archiduchesse.
Dînant le 6 mars 1792 chez la comtesse de Brionne, son âls, après le dîner, voulut faire sa cour à l'archiduchesse. 11 me pria de l'attendre. 11 arriva sur les six heures et apprit à madame sa mère et à moi, qui étions seuls dans l'appartement, la mort tragique de Léopold ; que l'archiduchesse venoit de recevoir la note officielle où il étoit dit qu'il étoit mort empoisonné. Dix minutes après, entre un valet de chambre qui lui dit qu'il avoit ordre de l'archiduchesse de le conduire chez elle. 11 revint un quart d'heure après en disant à madame sa mère que Son Altesse Royale avoit vu depuis M. de Mercy, qui lui avoit dit qu'il étoit impossible de cacher la mort de l'Empereur, mais qu'il y auroit peut-être du danger qu'on sût le genre de sa mort , et lui défendit d'en parler.
Lessart, trois mois après, fut sacrifié et massacré par une autre faction, qui porta à sa place le fameux Dumouriez.
Je suis persuadé que Dumouriez, arrivant au ministère, avoit en effet envie de sauver le RoL Si ce n^avoit pas été son intention , il n'auroit pas fait déclarer la guerre à l'Empereur, et voici une anecdote certaine qui vient à l'appui de ma façon de penser :
Danionriezy se promenant dans le parc de Bruxelles, le 20 août 1790, avec deax oo trois FraiH cois, dontétoitM. le marquis d'EpinaySainl4iae, dit:
a Le Roi n'a plus cpi'on parti à prendre poor se sauver et sortir du gouffre où l'ont jeté ses aunatres, c'est de déclarer la guerre i l'EmpereDr; et si j'étois ministre, je ne balancerois pas une minute à la déclarer. »
Pourquoi donc eet accord qui a dû exister eatre le Roi , la Reine et Dumouriez, a*t*il été de si peu de durée? Je m'imagine que, la Reine s'étaat pUnleè Dumouriez de ce qu'on avoit attaqué les troupes de son frère TEnipereur quatre jours après la àéehm^ tion de guerre, il se sera trouvé piqué de ce reproche. N'a-l-il pas craini aussi IwHséme qu« lovtes tes indis- (»rélioo6 du Rot et de kt Reine, et surtout les coafrdences de cette princesse à la Campmm, sa fenmae de chambre*, et d'antres sobaitemes, ne eomproaii«enl non-seulement son ministère, mais même sa tête?
An surplus, Duaoïnriez, étant devenv génévalissûne des troupes, de la République-, n'auseit-il pas dû marcher sur Paris pour délivrer le Roi et sa famille, qui étoîent prisonniers à la tour du Temple? Mais aussi n'étoii-iJ pas à craindre que cette* démarche n'eûb précipité efr avaneé la. morli du Reî? Car enfin on ne peut se dissimuler que; Ton troQvé dans les papiers de M. de Lapovte ,. dans <
de M. de Septeuil, trésorier de la liste civile, et
même depoi^^daM^ranooire de fer, des indice» eer^
tlâng que ee prîoce, malgré sea serments et ses d黫
monstrations publiques dans les cours étrangères,
entretenoit une correspondance criminelle aux yeux
de l'Assemblée ,. el qui tendoiti à renverser une eonr
stittttion qu'il avoit sanctionnée au milieu de son
peuple et jurée à la face de l'Étemel.
D'aMleurs les puissances avoient*elles intérêt de
faire finir sitôt cette grande afiaire? Toutes croyoient
qu'il falioit abaisser et presque anéantir la Franoe;
les puiseaaces elles-mêmes vouloient profiter de cette
circonstance pour se déjouer entre elles ; de manière
que l'Angleterre et la Prusse n'éloient entrées dima
cette coalition que pour, la première, conquérir lontea
les mers, et la seconde, augmenter ses forées terri'*
tonales sur le continent, tandis que rEmperenr,
jeune et avide de gloire, consumeroît ses homme» el
son argent à se battre contre des murailles; et, pour
mieux arrêter ses armées en cas de progrès on d'beo»
reux événements , le Roi de Prusse commandoit les
troupes en Champagne, et l'année suivante les An-
glois et les Hanovriens dévoient être en apparence
des troupe» auxiliaires dans l'armée du Nord, mais
dan» le fond n'étoient là que pour arrêter la marche
de l'Empereur s'il dirigeoit ses troupes d'une manière
trop rapide vis^à-vis la capitale.
D'après cette énorme politique , la campagne de 1792 devoit finir comme elle a fini, c'est-à-dire le Roi de Prusse, après avoir conduit l'armée autrichienne dans l'endroit le plus dangereux de la Champagne Pouilleuse, devoit faire sa retraite sans essuyer un coup de canon de la part de Dumouriez, laissant l'armée du général Clairfayt se tirer d'un aussi mauvais pas comme elle le pourroit, la noblesse françoise à son malheureux sort, les frères du Roi de France réduits à demander l'aumône à celui qui les avoit déjoués. Ces princes regardèrent comme une grâce spéciale de Sa Majesté Prussienne d'être reçus dans un misérable bourg de la Westphalie , où ils trouvèrent une garnison de quatre cents hommes, moins pour la sûreté de leurs personnes que pour les garder à vue. Au surplus, que peut-on reprocher au cabinet de Berlin ? Si dans toute cette affaire il n'a fait aucune faute par rapport à son pays, beaucoup d'autres auroient été bien moins honnêtes; car enfin, d'après les beaux principes de Machiavel, qui dirigent les cabinets, n'étoit-il pas à craindre qu'il n'arrivât des circonstances impérieuses, dont les Rois ne doivent jamais compte qu'à Dieu et à leur sagesse, qui auroient pu forcer la loyauté de la cour de Berlin à livrer les frères du Roi et leurs enfants à la générosité de l'Assemblée nationale? Et puis il est juste d'observer que le Roi de Prusse est le plus honnête
homme de son royaume; que son cabinet ne s'est déterminé à prendre part dans cette grande affaire que d'après les intrigues et obsessions réitérées de Galonné, ministre alors des frères de Louis XVI, dont certainement la nullité auroit été sans cela absolue, puisque les cabinets de Vienne, de Turin, de Madrid et de Naples ne vouloient point en entendre parler et en connoissoient la juste valeur.
La victoire de Jemmapes ayant ouvert à Dumouriez tout le Brabant, je fus obligé de quitter Bruxelles pour mettre mes jours en sûreté. Tous les émigrés, en fuyant, ne pouvoient être reçus nulle part. C'est avec infiniment de peine que je pus arriver à la Haye, où je fus parfaitement bien traité de tout le corps diplomatique, et même de mylord Auckland , ambassadeur d'Angleterre. C'est lui qui déjoua si bien le cabinet de Versailles dans le fameux traité de commerce.
J'avois , en sortant de Bruxelles , écrit au Roi de Prusse pour lui demander asile; mais, étant établi à la Haye quand je reçus sa réponse , la dureté de la saison et ma santé m'empêchèrent de profiter de ses bontés. Voici sa lettre, que je transcris ici parce qu'elle prête à des réflexions qui peuvent expliquer bien des choses :
a Monsieur d'Augeard, c'est un bien triste plaisir
t04 MÉlfOIftfiS SECRETS
pour moi que de vous accorder dans uoes provinces l'asile que vous me demandez. Voms ^avez que, s^U fCeût tenu qu^à moi et que deê circonstances irrém-tibtes n'eussent pus maîtrisé mes vemx, ce <n'«at pas là que se borneroient les vôtres. Votre terre de Bulancy, dont je me rappelle le séjour et les beautés, vous otfriroit un séjour où les mêmes chagrins ne vous poursuivroient pas. Puissent mes États, qui i^us sont ouverts , vous présenter asses de consolalions pour aUeudre avec constance des temps plus 'heureux et plus calmes, que hâteront mes souhaite et les sentiments avec lesquels je prie Dieu , Monsieur d'Augeard , qu'il vous ait en sa sainte et digne ^rdel
• Prtndbrt, le 6 décembre 179Î.
» Signé F. Guillaume. »
Dans plusieurs entretiens que j'eus avec my4ord Auckland, je crus m'apercevoir <|oe M. Piti s'égaroit dans ses projets de vengeance. Le cabinet de Versailles, dans la guerre de l'Amérique, s'éfoit conduit de la manière la plus malhonnête et la plus inim<H raie. M. Pitt a eu grandement raison d'en être outré ; mats il s'est furieusement égaré dans ses projets de vengeance, si toutefois il a influencé la révolution de France.
Le gouvernement françois, en fomentant celle de
D£ AUGEABD. 58»
l'AMéiîfne, «vmt ra distraire de fa mélrapole de Loadres i»e popnfaticn d'ecviran trois millioBB d'habilantB. Si IL Pilt a ooulu pioidre sa revanelu}^ il aaroîl ék trouver un awyea quelconque de dé* jMiibrer une partie de fa France. Uae éwàgnikm 4e deiu cent mille iadivtdae mt paameli cettaineiiieBt pas ca diminuer h yttîssMMse. Ce niinfatre^ au «cmiràire, l'aurait décttplée «en y latsaut «ibûster «n ^euvernement destructeur de font •onk'e sodal -et JMMsal daufi ruaivers, mais iafittiment plus éoei^que ^pfte ie régime qui existoit avani 1789, régiaae qui paralysait les fonoes d'une fepHlailàen de vingf^kiq millions d'habitants, et d'on nésntlaii tonie fa c p ln n denr de l'Angleterre visÀ-vis sa rivale. CkinuDe dans pfanienrs 'entretiens que j'«ns.afvec mylonl Anddand il fut question de cette grande .«ffieure, je lui remis «n oiémoûne dont imci l'cxArak, et -qa'fll envoya à M. Pitt :
«JL Pitt «4-il asses véûédùiwa kmt du régime de Anbespierre «et à ses oonseila, qui ont dii :
« 11 se trouve en France deux «cent cinquante osiille Ândîvidns., ^tres et nobles, qui nhaoun mnt l'un lians l'autre an moms î^jûOO livres de rente : cefa lait 500 mîUîons de inevenu; masaaeiMHis-des itons., «t Jiotts pnaidrons lenos biens. & ^jAnsieurs d'entne devinent notre projet nt passent «n •pa^ys étran-
ger, dans la seule vue de sauver leurs jours, nous les déclarerons émigrés, et, comme tels, criminels de lèse-nation ; quand même ils n'auroient pas porté les armes, nous confisquerons leurs propriétés, parce qu'elles sont trop nécessaires à notre existence. A ces 500 millions de revenus clairs, nous joindrons tous les anciens domaines du Roi, les foréis, la ferme des postes, celle des messageries , celle des poudres et salpêtres, le droit de monnoie, ce qui fait encore 60 millions. Ainsi la République aura annuellement 560 millions : elle n'aura donc plus besoin de mettre des impôts; elle pourra en délivrer 4es peuples : ce sera le moyen le plus sûr pour les attacher à la liberté que nous leur donnons. D'ailleurs les dépenses seront infiniment diminuées par la suppression des maisons royales, des pensions, des états-majors; et puis on ne payera plus aux émigrés leurs rentes perpétuelles et viagères. »
aAf. Pitta sans doute réfléchi que la République françoise, en supprimant encore les droits de traite à l'entrée et à la sortie de ses ports, nécessiteroit le négociant tant soit peu calculateur à transporter son commerce et son industrie dans la France plutôt qu'en Angleterre, où les droits de douane sont excessifs, et que les Anglois finiroient bientôt par s'ennuyer de payer des impôts exorbitants dès que leurs
voisins n'en payeront aucun. C'est sans doute par suite de cette réflexion qu'il a aperçu le danger où son gouvernement étoit exposé, qu'il a cru qu'il n'y avoit que la guerre avec la France qui pût l'en sauver. Mais c'étoit plutôt aux Jacobins qu'il auroit dû la faire. En peut-on citer une sous le régime de ses Rois qui ait jamais été plus glorieuse pour la France que celle qu'elle fait depuis 1792?»
Je sais que la concision de ce mémoire et la force des choses qui y sont contenues ont frappé M. Pitt. Il prit le parti de faire la guerre moins à la Révolution qu'à la France, et en cela il a commis envers l'humanité une très-grande faute; mais comme il ne vouloit pas que le parti de l'opposition l'accusât d'avoir provoqué la guerre, il fit travailler par ses agents nombre de députés de la Convention, pour qu'elle fût déclarée à l'Angleterre par la France même.
Il n'auroit existé dans l'univers un gouvernement plus riche que la France et un peuple plus libre, puisqu'il n'auroit été assujetti à aucune imposition; mais l'Angleterre a été sauvée, parce que dans les membres de la Convention il n'y en avoit pas cent qui avoient dans leur cœur le désir de faire le bien et la gloire de leur patrie; presque tous n'avoient pour but que de s'enrichir; à cet effet, ils décrétèrent la vente des biens des émigrés et du clergé, et se les firent adjuger au plus vil prix possible ; de
ftm MÉMOIRES SECRETS
fiorte que la jonesure ntrooe qu'ils avaient prise de les iQeiifis<)uar n'a pas même tourné , pour la^tlusiniiiime jparty AU j>rofit de la France; «tout a été ptUé, dilapidé , et nalgré plus de trente milliards de hanqueffoute, les impositions en tout .genre ont ététplns^e tdoubléefi«
J'étais enfermé chez M. le comte de Stahrember^^ ministre de l'Empereur,, avec celui de Russie, de Londres et plusieurs autres, c'étoitle 31 janvier 1793, lorsque M. .le baron de Laikann , niinisire de J'Ëleeteur de Cologne., entra et nous dit :
u Je viens d'apprendre que Monsieur^ ayant appm la mont .du Um le 27, s'àtoit déclaré régoByt, et son filera lieutenant général du royaume.; il fautdonc que loe soit d'.accord avec toutes les ,pniManc«B.
— Eh I lui ai-je répondu , cela est bûen uraiseo^ blable , depuis six semaines on a dû ptévoûr la fin tragique «de ee malheureux prince. i>
PeraMoe ne me répondit, mais je vis bien k leur BàT a^^ik n'en étoient rien moins que persuadéSb Us me conseillèrent de faire un mémoire pour les droite 4e la Reine, puisque tous les pouvoirs des ministres (étoienl éteints par la mort du Roi^ .et4|u'il n'y avoit que les mîetts qui subsistoient. Voici la copie de ce Biémoire , remis aux puissances en février 1793i
tt Nombre d'émigrés françois déairent voir .les puissances de l'Europe s'ingérer dans laaomînatiffi
OU ia reoaniioisMaice d'ua régest de iRraBoe. ,Si «iles aooieat celle fréftentiiMi , eUe seimt Aooft autti absurde ^oe ccile 4'uii roi de Firanoe qui avaat 17S8 anrett tvoulu BOOMier un rég«Bt pour les i^eyanoMS 4' Aogle«* lerre» de Siiède •ou de ttoogprie ; ce mtoîA aine -iiffake qui n'auroit pu le regankir «n aucune manière qiitètx>nqae , oomme eoiîèreaMDt éirangsns à ann admi- «itCrnlion.
» La s^genoe ap|Mir(i«Miroit«lle de dmità Maa<sieur, il n'auroit pas pour cela icelui de se ^aonatîtiMr réganl Personne n^a siirinme ledroildene^^sMlikier nai^nème , et encore nurina en natièie de inteHe lOl de régence.
» Les étais génémnoL^ aoys ias preaiîèee et seconde races , ont toujours necotdé ce dnoit aux veuves des jnoîs de France. Depuis la loi sdiipM il s'est élevé une gestion ponr sauesr si , les ienunes étoot exdaes du Éfâ n c , elles éloîent également exclues de la régence ; la loi salique nvoit éié plaédt mndœ empêcher que la ceninane ne passai en nnnia dlrangères que par crainte d'ineapactié de la part des iiMunieSy puisque Irais régences, el noiammenl celle de la reine Blanche , avoient été les plus sagenient nduMnJBirées , les étais géoénnx décidèrent en favenr des reines mères.
« En oonséquenee, Catherine de Médicis se pnéaenla au Parleoseni, et sur les conclusions de Juvénnl des
Ursins, elle lui fut adjugée par arrêt du Parlement.
i> Marie de Médicis , à la mort de Henri IV, se présenta au Parlement , y demanda la régence en vertu de la chose décidée par les états généraux de 1560 et jugée précédemment par arrêt de la cour des pairs ; elle lui fut également adjugée.
n Anne d'Autriche, veuve de Louis XIII, se présenta également au Parlement munie de la décision des états de 1 560 et de deux arrêts ; la régence ne pouvoit lui être refusée.
» Ainsi, depuis la loi salique, voilà une décision des états généraux et trois arrêts de la cour des pairs en faveur des reines mères.
y> M. le duc d'Orléans , à la mort de Louis XIV qui étoit veuf, se présenta au Parlement, qui lui accorda la régence avant même d'avoir lu le testament du Roi , dont la lecture auroit pu faire naître des difficultés.
» Il résulte de ces faits qu'en France les régences sontdatives; c'est une vérité si incontestable que, quoique par la coutume générale le père soit naturellement tuteur et régent des biens de ses enfants, il lui est impossible d'exercer aucun acte qui y ait rapport, sans au préalable s'être présenté devant le juge de la loi, à l'eflet de constater si dans sa personne il ne se trouve pas des empêchements absolus ou autres qualités exclusives de pareilles fonctions, comme interdiction , démence , dissipation , etc.
» Aussi ne trouve-t-on depuis l'époque de la monarchie aucun exemple, en fait de régence et tutelle, d'un prince et d'un* particulier qui se soit constitué régent ou tuteur. I^a déclaration de Monsieur ne peut donc être admissible, ni dans l'intérieur ni dans l'extérieur du royaume, et encore moins auprès d'une puissance étrangère quelconque. Les conseils de Monsieur, pour excuser une démarche aussi extraordinaire, prétendent qu'il lui étoît impossible de se faire reconnoitre en France à la mort du Roi, mais l'impossibilité où il étoit alors d'y rentrer ne pouvoit en aucune manière lui accorder la faculté et le pouvoir de se constituer lui-même régent du royaume.
n N'auroit-il pas dû plutôt assembler autour de lui ou ailleurs les pairs , les grands officiers de la couronne, le chef de la loi et le plus grand nombre de magistrats possible, et même de gentilshommes qui étoient comme lui émigrés , à l'effet de leur demander quelle qualité ils désiroient qu'il dût prendre dans la circonstance critique où il se trou voit? Les personnes qui entouroient ces princes sont bien coupables de ne pas lui avoir conseillé cette mesure. Elle étoit certainement plus légale, plus honnête que celle qu'ils lui ont fait adopter. Pour lors les droits de Monsieur auroient été présentés; quelques voix auroient peut-être aussi préféré ceux de la Reine; son malheur, son courage sont-ils des qualités dirimantes
dos MÉMOIRES SECRETS
qiiv âmvent l'exclure d'un droit accordé aux reines mères depuis un temps innnéinorial ?
D Monsieur n'étant recomm^dans ^intérieur m éan» fextérieur, il est assez difficile aux puissances^ de le reigfarder comme régent d'un pays d'ok ilesi'sA^sMty et d'^un royaume qui n'existe pas;
» Au surplus, il peut arrivev un'nmnMty etil>£iaii Pespérer, oii il sera de Tintérét de l'Europe de recoo^ noitre en France une autorité constituée ; mais encor# est*-il difficile aujourd'hui de prévoir lakpielie loi serar plus^ convenable et en même temps (^us avantagpaiiBe À ses voisin». »
L'acte de déclaration de Kfonsieur étoit; par lrop> monstrueux pour être accueilli dans" audune cour de* l'Europe. Son prétendu droit n'avoitd'afrtrebaBe>qiie> la Constitution de 1791 , que luinnéme non<«eulemeDf désavouoit, mais contre laquellfs il avoit pris lesarmes. Il n'avoit d'autres prAneurs de cette démarche que sa domesticité, qui disoit que la Reine, élanl en' prison au Temple, ne peut point être régente ; mah^ pourquoi Monsieur dit-il : Sommes etseron»? 91 Mon^ sieur regardoit la Reine comme prisonnière, pouiw quoi s'avise*ti-il de la déclarer tutrice? C'étoit une cause dirimante : un citoyen prisonnier ne peut exev^ ceraucun acte de tutelle.
BE AUGEARD! Mt
Quels sont d'ailleurs les penmmages qui ont donné rauthenticité à cet acte? Us ne' sont* m seevé^ Urires des commandements die ce prince , ni* secné^ taires d'État; l'un a bien éié nommé ministre par Eouîs XVF, mais n'avoit' pas eu sentiraient le temps de prêter serment, l'antre* avoit donné* sa démission» en Ï788;
Je rencontrai pen âk jours après à la* Haye uw faromme considérable qui arrivoit dis* F Angleterre ^ et* en me parlant de mon Mémoire il me* dit :
a Lw Rieine viendtroit à mouriir, cela seroil; ^^^9 Hbnsienr ne seroit pas reconnu régent n>
Et comme je me permis à\s llii' en demander hr motif.
a Je vous laisse, me répondit^l, te- soin de le deviner, v
Deux mois après je revis ce même personnage , \st je loi dis :
a J*ai réfléchi à ce que vous m'avez dit : les poto-' sances ne reconnottront pas Monsieur, parée qu'dlea ne veulent point s'aventurer, et qu'ignorant l'issue de cette guerre , elles veulent se laisser une porte de derrière pour la 6nir par la reconnoissanee de la République ou de la royauté, et si elles avoient unefois reconnu un régent quelconque*, ce seroit pai* trap humiliant pour elles de revenir sur leurs paa. •
J*ai eu dans le même temps , c'esl-a-dire le 2 fé«-
vrier 1793, une conférence avec M. le vicomte de Maulde , ambassadeur extraordinaire à la Haye ; elle est si singulière, que je ne puis me dispenser de la mettre au jour.
Je Tavois beaucoup connu à Paris , mais j'avois oessé absolument de le voir depuis les états généraux , sa religion jacobine n'étant pas la mienne. Il avoit passé deux fois à mon auberge , et sur sa carte il avoit eu l'attention de mettre : En personne. Je ne me souciois pas de lui rendre sa visite, mais M. de Stabremberg et mylord Auckland, à qui j'en avois parlé, m'engagèrent à le voir pour tâcher de savoir quel jour il avoit quitté Paris. Us y mettoient de l'importance à cause de la déclaration de la guerre. Je me rendis donc chez lui, il me reçut fort honnêtement en me disant :
tt Quoique nos façons de penser soient absolument difierentes, je n'oublierai jamais la manière obligeante dont vous me receviez à Paris. J'ai ici quelque crédit, je serois enchanté de pouvoir voiis être utile.
Je vous fais mes remerciments , monsieur. La
Hollande devoit être toujours pour moi un pays de ressource. M. le duc de La Vauguyon, alors ambassadeur, m'y a reçu en 1779 avec toutes sortes de bontés, et M. Noël, l'ambassadeur actuel, a été précepteur de mon fils. Je ne puis manquer ici de recommandation. Quel jour avez-vous quitté Paris?
— Je Tai quitté le 24 , j'ai voulu voir l'exécution du Roiw
— C'est en effet une chose très-extraordinaire.
— D'ailleurs j'ai voulu voyager avec mon ami Dumouriez, dont il me fit le plus grand éloge; et en continuant :
— Je l'ai laissé à son armée, et si M\I. les Hollandois ne veulent pas parler clair^ ils le verront bientôt chez eux.
— Ehl mais que leur demandez-vous donc?
— Nous ne voulons pas de neutralité , il faut qu'ils se déclarent pour ou contre , et ils n'ont que le premier parti à prendre.
— Cependant ils ont toujours été les amis et les alliés de l'Angleterre.
— Dites donc les esclaves. Pourquoi les HoUandois feroient-ils la guerre pour soutenir les rois? mais ne sont-ils pas république comme nous? Au surplus, je ne leur donne pas deux jours pour se décider. »
Je lui parlai ensuite de la mort du Roi , je lui<iis que je pouvois bien jconcevoir que la Convention, d'après la sanction du Roi, auroit pu prononcer la déchéance, mais jamais la mort, puisque la loi ne le portoit pas. 11 dit:
tt C'est la faute de l'Assemblée nationale, qui n'a mis le Roi ni dessus ni dessous la loi.
SO
r-r- Mais dans ee cas-là pouvoit-elle en changer le texte et donner une extension à la peine qu'elle prononçoil? Et puis comment justifier le crime dont elle s*esâ rendue coupable en changeant le Code pénal sans Y èlve autorisée par les assemblées primaires? Le Code pénal prononcoit que Ton ne pouvoit condamner un homme à mort que dans le eas que les deux tiers desJMgcs Tauroient décidé, et votre Coo-^ veiition décrète que dans le procès du Roi il faudra le condamnrr à ia majorité plus une. »
Il ma parla ensuite du duc d'Orléans dans les plus raaui^is termes, ne faisant aucune difficulté de le traiter de scélérat. Puis il me parla de la Reine, disant qu'on 'alloit s'occuper de son procès, mais qu'elle ne seroit pas jugée par la Convention, parce que cela ei^igeoit trop d'éclat et pourroit augmenter l'intéréi en faveur de l'accusée;; qu'elle seroit jugée par un tribunal de district; qu'on n'avoit point en* oore de preuves légales contre elle, mais qu'oo éioit saisi de quatre lettres de Madame Elisabeth qui fai* soiput preuve de conviction contre cette princesse. Il
f 11 fa^Mdra .f{|ir^ ieprpcès de Madame Elisabeth a^ec^l^i B^jn^ pour l'y faire entrer comme qom^ioe. n
En quittant M. de Maulde, je fus'Irouver M. de $il^remb^i^8> ^( ^^ tàmhïnw^ c^u'ilo'avoit.pu partir que le 2i de Paris, il n'avoit pu ai^river à Anvers
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que le 27; il ea 4)0Ddat *qa'il n'avoit par conséquent pu envoyer en ADgleterre, puisqoe la mer avok été si extraordinairement agitée les 27, 28 et 29, qu'aucun fHMfaebot n'y avoit passé, et que rien pour lors u'^voit pu empêcher la déelaration de guerre.
L'archiduc Charies et \e maréchal de Cobourg ayant dans l'espace d'un mois reconquis le Brabaot, je retournai à firoxelles après la prise de Condé pour rejoindre M. le comte de llercy et faire ma conr à Son Altesse Royale.
Ce prince me combla de bontés; il m'engagea à le venir voir souveni à Laeken, maison de plaisance près Bruxelles; il ine pria de lui donner des renseignements sur les causes et les^ effets de cette infernale Révolution; il avoit à cet effet établi no petit travail lous les dimanches depuis midi jusqu'à une heure. Je n'ai jamais connu , je ne dirai pas un jeune prince, mais un jeune homme plus honoéle, plus avide du bien et de la gloire que Tarcbidnc Charles. Je lui ai fprédit «lors qu'il arrivereit au point de la pins grande estime de la part de l'En* rope. Personne pUu que lui s'a des «cainoisnBeeB plus (parfaites sur l'hupéritie et la s^éfise des minis* très du malheureux Louis XVI; il m'a paru toujours on ne peut pas plus attaché à la Reine et touché de sa cruelle situation ; il me recommandait de doni
à M. le comte de Mercy les renseignements que je pourrois avoir ^e Versailles'.
Ayant eu au mois de septembre 1793 des indices certains qu'on vouloit absolument la mort de cette princesse infortunée , je me rendis à Laeken pour les communiquera ce prince. II me pria d'aller joindre M. le comte de Mercy qui étoit près du Quesooy, dont on faisoit le siège.
J'eus avec M. de Mercy une conférence de près d'une heure. J'avouerai que je n'en fus pas trop édifié ; il me dit :
« Assurez bien Son Altesse Royale que l'on ne perd pas de vue l'aflaire de la Reine ; que le danger n'est pas aussi imminent qu'on le dit ; qu'on emploie tous les moyens possibles, et qu'enfin il falloit se résigner à tous les événements. »
Trois semaines après je reçus de Paris un avis encore plus prossant, c'éloit le 11 octobre; on me marquoit que si on ne venoit pas à son secours, la Reine n'existeroit pas dans six jours. Je revis Son Altesse Royale, qui me conjura de revoir M. le comte de Mercy, mais il avoit quitté le siège du Quesnoy, et dans un moment aussi important il avoit été à une terre à lui au-dessus de Liège. Je me rendis à Valen-
1 Dans le manuscrit primitir, à ces mots : de Versailles , sont substitués ceux-ci : par Versailles. Dans la copie Taitc par l'aulear luimême, le mot Versailles est en blanc.
ciennes pour tâcher de savoir par la voie que j'y avois établie la position de l'affaire de la Reine d'une manière encore plus précise. J'y appris sa condamnation, et je suis persuadé que ce qui a déterminé le maréchal de Gobourg à sonner la retraite à la bataille de Maubeuge qu'il avoit gagnée , c'est d'avoir appris pendant cette action cette triste nouvelle.
L'archiduc avoit espéré que son frère l'Empereur pourroit, dans le mois de janvier 1794, faire un tour à Bruxelles; mais ce prince se contenta d'envoyer M. Mack au mois de mars suivant , avec un plan de campagne parfaitement conçu , mais qui exigeoit un certain nombre d'hommes qu'il avoit demandé. Après la mort de la Reine , le baron de Breteuil tâcha de se rendre utile auprès des princes, et oubliant sa politique du vivant du Roi, il crut qu^il pourroit faire changer également celle de M. de Mercy ; il eut avec lui à ce sujet plusieurs conférences dont une devint très-vive. AI. de Mercy m'en parla ; il regardoit les démarches du baron de Breteuil comme très-inconséquentes d'après tout ce qu'il lui avoit dit sur le caractère des princes et sur les gens qui les environnoient; je ne pus moi-même m'empécher de les regarder comme prématurées ; aussi lui firent-elles perdre toute considération auprès de l'Empereur et de son cabinet; c'est ce qui l'a déterminé, après la
diO MÉMOIRES SECRETS
seconde évacnation du Brabant , à se retirer d'abord à la Haye et puis à Londres.
Je fus au mois de mars à Spa pour y voir mon gendre; à mon retour, et en repassant par Liège, j'appris que* Son Altesse Royale éioit partie pour Vienne; il en revint quinae jours après. En lui rendant mes devoirs le lendemain , je lui dis :
« Monseigneur, votre voyage m'a bien surpris ; ce n'étoit pas le dessein de Votre Altesse Royale quand j'ai pris congé d'elle. »
Il me dit :
a Vous savez bien que quand M. Mack est arrivé ici au mois de mars, il portoit avec lui un plan die campagne arrêté qui exigeoit tant d'bommes; quand M. Mack a passé la revue, il y a trouvé un déficit, tant en Anglois, Hanovrieas , Hessois et de nous autres , de 40,000 hommes. J'en ai écrit à mon frère, qui m'a répondu une leltre de bureau et insignifiante. J'ai pris le parli d'y aller moi-même et de demander sa réponse. Je l'ai ramené ici, où je crois sa présence infiniment plus nécessaire qu'à- Vienne. Je l'ai prévenu de votre présence ici, il m'a dit qu'il vous verroit avec plaisir; vous pouvez demain vous présenter à neuf heures et demie , il vous recevra bien. 9
J'exécutai les ordres de Son Altesse Royale. Je trouvai chez l'Empereur une foule énorme; il me fit entrer sur-le-champ , et me dit ;
« Je me ressouvieus forl bien de vous avoir vu chez ma belle-mère la Reine de \aples ; elle m'a parlé de vous, et en bien; die rti'a remis même des mémoires que vous lui avez donnés. Je serai fort aise de vous Gonnoitre. »
Ma conférence fut à peu près d'une bontre demiheure. Je lui demandai la permission de me retirer, parce qu'il y avoit un monde énorme qui attendoit le bonheur de le voir.
« A la bonne heure , mais je veux faire une main fond avec vous. Il faut que j'aille joindre mon armée, je viendrai après cela ici passer huit jours pour mon inauguration , je vous en donnerai un pour apprendre d'une manière positive les causes secrètes de votre révolution. »
II revint en effet après avoir gagné une bataille ; il m'envoya chercher.
ifrie ne pourrai pointy me dit-il^ rester aussi longtemps avec vous que je Pavois espéré , parce que je ne serai ici que trois jours; mais vous viendrez bien me voir à mon quartier générai, il y a là des moments oisifs. »
11 m^avoit demandé de lui faire un petit mémoire sur les qualités et l'intelligence des François qui prétendoient au ministère. Je le lui ai remis ^ et un attire snr la guerre. En voici la copie :
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